‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 29 sur 110 · XII · texte numérisé non relu

XII

Polémique contre l'explication mythique de l'histoire évangélique.

En considérant l'histoire biblique du point de vue mythique tel qu'il a été exposé jusqu'ici , on s'était de nouveau approché de l'ancienne explication allégorique. L'explication naturelle des rationalistes, ainsi que l'explication méprisante des naturalistes ou déistes, appartient au système qui , sacrifiant le fond divin des récits sacrés , en conserve une forme historique, mais vide; au rebours, l'explication mythique, comme l'allégorique, préfère sacrifier la réalité historique du récit pour conserver une vérité absolue. D'après le point de doctrine qui sert de base à ces deux dernières explications , de même qu'à l'explication morale, l'historien présente, il est vrai, quelque chose d'historique en apparence; mais, qu'il le sache ou ne le sache pas (1) , uti esprit supérieur a préparé cette enveloppe historique à une vérité ou opinion placée au-dessus de l'histoire. Et voici la seule différence essentielle qui se trouve entre les explications spécifiées en dernier lieu : c'est que, d'après l'allégorique, cet esprit supérieur est immédiatement l'esprit divin, au lieu que, d'après la mythique, c'est l'esprit d'un

(1) D'après Pliilon, Moïse même a en- récits. Selon l'explication mythique , le

vue le sens caché et plus profond de ses narrateur ne comprend pas comme idée

écrits; voyez Gfrœrer, [, S. î)i. ID'aprcs pure l'idée incorporée dans son récit,

Origèae aussi , Coinin. in Juanii. , f. G, ni:iis il ne la conipreud que sous la forme

§ 2. t. 10, § 4, le prophète et l'évanf^é- luéine de ce récit. Cela sera exposé plus

liste ont une certaine conscience du sens en détail § 14. plus profond de leurs paroie^elde leurs

7^2 JMIiODLCIlON. § XII.

peuple OU (l'une communauté (d'après l'explication morale, c'est généralement l'esprit du sujet qui donne l'interprétalion). Ainsi la prem.ière \eut que le récit jirovienne d'une inspiration surnaturelle, la seconde en attribue le développement à l'aclion naturelle de la tradition légendaire. A quoi il faut ajouter que l'explication allégorique et l'explication morale peuvent, avec l'arbitraire le plus illimité, su|)poser comme fond du récit historique toute pensée qu'elles jugent digne de Dieu ou nîorale; tandis qui^ l'explication mythique, tenait compte de ce que comportent l'esprit et la conccj)lion d'un pi-uple et d'une époque, est ainsi circonscrite dans la recherche des idées qui sont cacliées sous les récils.

Au resie, les deux partis, orthodoxes et rationalistes, s'é!c\èrcnt contre celte nou\eile manière de considérer l'histoire sainte. Dès l'abord, et lorsque l'explication mUhique était encore renfermée dans les bornes de l'histoire primitive de l'Ancien Testament, Hess, du côté des orthodoxes, en avait Fait l'objet de ses attaques (1). Toute l'argumentation de son IMémoire, passablement long , repose, quelque incroyable que cela puisse paraître , sur les trois raisonnements suivants, qui rendent superflue toute observation, si ce n'est que Hess n'a pas été, il s'en faut beaucoup, le dernier orthodoxe qui ait cru pouvoir combattre l'explication mythique par de telles armes. Voici ces arguments : ]° Les mythes ne se prennent pas au sens propre ; or, les historiens bibliques ont voulu être entendus au sens propre , donc ils ne racontent pas de mylhes. 2° La mythologie est quelque chose de païen ; or, la Bible est un livre chrétien, donc elle ne contient pas de mythologie, o" (Ce dernier argument est plus comj'.liqué et dit aussi davantage, comme on le verra plus bas.) S'il ne se trouvait du merveilleux que dans les

(1) Détcnuiualiou de ce qui, daus la sa Bihlioti'.k der heiligeii Geschichte, 2 Bible, est my'he et histoire réelle, dans Bd., S. 155 ff.

IMKODLCTIO.N. ^ XII. 73

plus aiicieiis li\re.s bibliques, qui ont moins de garantie historique, et s'il ne s'en trouvait pas dans les livres plus récents, on pourrait considérer le merveilleux comme un caractère du récit mythique; mais le merveilleux se rencontre dans les livres plus récents, qui sont incontestablement historiques, non moins que dans les livres plus anciens ; en conséquence , on ne peut le regarder comme un critérium du mythique. L'explication naturelle la plus vide , pourvu qu'elle conservât un peu d'histoire, même quand elle y anéantissait toute signilication supérieure, était, pour ces orthodoxes, préférable à l'explication mythique. Certes, ce qu'il y a de pis en explication naturelle, c'est de considérer, avec Eichhorn, l'arbie de science comme un végétal vénéneux; car, de la sorte, le récit de la chute du premier homme est ravalé au dernier degré et dépouillé de toute valeur absolue ; et quand, plus tard, Eichhorn , revenant sur son opinion , en donna une explication mythique, il sut y trouver une pensée intérieure qui avait au moins un certain mérite (1). Néanmoins Hess se déclara bien plus satisfait de la première interprétation , et il en prit la défense contre l'interprétation mythique qu'Eichhorn avait proposée postérieurement (2). Tant il est vrai qu'un tel surnaturalisme , semblable aux eiifants , préfère une enveloppe peinte des couleurs de l'histoire, quelque vide qu'elle soit de toute signilication divine, au fond le plus riche , dépouillé de ce vêtement bigarré !

Plus tard ce fut De Wette qui, poursuivant hardiment le point de vue mythique à travers les' livres mosaïques , rejetant décidément le moyen terme de la conception historico-mythique , laquelle n'était dans le fait que !a conception naturelle, et renonrant rigoureusement à tout reste certain d'histoire dans ces récits, provoqua la contradiction de

(1) Voyez j.lus baul , ç 6. (3) Bibl. o'. h. G'., 3 , § 351 f.

74 l^TJ{ODLCTlo^. § xu.

divers côlés (1). Les uns , comme Steudel , rejetaient absolument la conception mythique des récits bibliques et insistaient sur la conservation du point de vue strictement historique, et cela dans le sens surnaturaliste. D'autres, comme Mever, ne voulaient écouter De \\ ette qu'en admettant les réserves de Vater, qui avait du moins laissé toute latitude aux tentatives pour dégager, hors du vêtement mythique, des données historiques, ne fussent-elles que vraisemblables. Si le caractère singulier et irrationnel de maints récits qui sans doute ne seraient jamais venus à l'imagination de personne ; si l'irrégularité et les lacunes de la narration et d'autres motifs ne permettent pas de méconnaître un fonds historique dans le Pentateuque , il convient de faire des essais modestes et mesurés pour déterminer ce fonds dans chaque cas particulier, au moins d'une manière approximative. On ne retombera pas dans l'absurdité des explications naturelles, selon Mever, si l'on prend les [)récautions suivantes pour le mvthe historique (précautions qui, loin de remplir l'intention de l'auteur, montrent de houveau combien il est difficile d'éviter cette rechute). 1° On séparera ce qui tout d'abord a le caractère du mythe, par opposition à l'histoire, le miracle, l'extraordinaire, l'intervention immédiate de Dieu, et aussi la téléologie religieuse du narrateur. "2" On ira du simple au composé, on prendra pour modèle un cas où, !e récit ét-int double, la chose est présentée dans l'un d'une façon merveilleuse, dans l'autre d'une façon naturelle , par exemple le choix des anciens par Moïse , donné comme inspiration de Jehovah , II. Mos. 11, 16, et comme conseil de Jethro, :2. Mos. 18, 14. D'après cette mesure.

(1) Particulièrement dans les érrits: die Aechtheit der Bûcher Mosis bestrilten

Mever , Apologie der geschiclitUchen worden ist ; K( lie , 'vorurtheiljreie

Auffassung der hislorisclien BUcher des Tfiirdigung der mosaischen Schriften.

A. T. besoiiders des Pentateuchs , iin Cûini)arez les recensions de Steiidel ,

Gegensatz gegen die hloss mytliische dans Bengel's .//rAiV, 1, 1, p. 113, 228,

Deutung des letztern i Frilzsclie , Prii- 2i4. Jttiig der Grande, mit welchen neuerlich

i>tkodui:tion. § xii. 75

on retirera uu\ résolutions attribuées à Noé, à Abraham, de Moïse l'impulsion venue (Je Dieu (procédé sur lequel tombe en plein le blâme de De Welle , rappelé plus haut). 3" Le fait qui est au fond sera saisi de la façon la plus simple , la plus générale, sans détermination des circonstances accessoires (cela est encore trop là où il n'y a absolument aucun fait au fond). Par exemple , on réduira ainsi le récit du déluge : lors d'une grande inondation dans l'Asie antérieure, il périt beaucoup d'hommes , méchants suivant la légende (c'est déjà ne pas faire abstraction de la léléologie); Noé, père de Sem et homme pieux (encore de la téléologie ! ) se sauva à la nage. Mais les circonstances plus particulières de cette conservation, la nature du navire qui a pu servir, etc., on ne doit pas essayer de les déterminer, pour ne pas tomber dans l'arbitraire. De même, relativement à la naissance d'Isaac, on doit se contenter de dire : le souhait et l'espérance du riche et religieux émir, Abraham, d'avoir un héritier de sa femme Sara s'accomplirent tardivement d'une manière inattendue (interprétation contre laquelle les objections de De Welle conservent toute leur force).

Semblablement et avec un esprit encore plus exclusif, Eichhorn se déclara contre le point de vue de De Wette dans son Introduction à l'Ancien Testament. S'il était désagréable aux orthodoxes de se sentir troublés dans leur foi historique par l'invasion de l'explication mythique, les rationalistes n'étaient pas moins décontenancés en voyant qu'elle rompait le tissu serré de leur travail restaurateur, et que tous les artifices de l'explication naturelle devenaient subitement une peine perdue. Ce n'est qu'à regret que le docteur Paulus laisse arriver jusqu'à lui le pressentiment que peut-être on s'écriera, en lisant son Commentaire : A quoi bon tous ces efforts pour expliquer historiquement de pareilles légendes? et n'est-il pas étonnant que l'on veuille traiter des mythes comme de l'histoire , et rendre intelli-

gibles, d'après les lois de la causalité, des fictions merveilleuses (1)? A côté de son explication naturelle si tourmentée, l'explication mythique paraît à ce théologien une pure paresse d'esprit qui veut se débarrasser de l'histoire évangélique par la voie la plus courte; qui, à l'aide du mot obscur mythe, écarte tout le merveilleux et tout ce qui est difficile à comprendre; et qui, pour s'exempter du soin de séparer le merveilleux du naturel , le fait du jugement, repousse tout le récit dans l'obscurité mystérieuse des vieilles légendes sacrées (2).

Krug ayant recommandé d'expliquer les récits des miracles par la manière dont ces récits avaient pu se former, c'esl-à-dire mylhiquement , Greiling s'exprime là-dessus avec un ton encore plus désapprobateur; mais presque tous les coups qu'il croyait porter à son adversaire atteignaient bien plutôt sa propre explication naturelle. De toutes les tentatives pour expliquer des passages obscurs du Nouveau Testament, il n'y en a guère, dit-il , qui soit plus nuisible à l'explication vraiment historique, à la découverte des faits réels et à leur juste intelligence (c'est-à-dire qui porte plus atteinte aux prétentions des interprètes naturels) , que la tentative d'éclairer le récit historique à l'aide d'une imagination poétique. (Entendons-nous : Ihomme à imagination, c'est l'interprète naturel qui introduit des circonstances accessoires dont il n'y a aucune trace dans le texte; l'interprète mythique ne crée point de fictions, son rôle se borne à découvrir et à reconnaître les fictions.) Expliquer les miracles par la manière dont les récits s'en forment, poursuit Greiling, c'est avoir recours aux inventions inutiles, arbitraires, de l'imagination. (Ajoutons un esprit étroit de recherches, et nous aurons une peinture exacte de l'explication naturelle.) Beaucoup de faits que l'on peut encore

(1) Exegetisches Uandhuch , 1, a , S. (2) îhid., S. ^.

INIRUDUCllON. § XH. 77

conserver comme réels, ajoute Grcjling, ou sont rejetës par ce jeu -dans le pays des fables, ou sont remplacés par des inventions , ouvrage de Tinterprète. (Remarquons qu'il n'y a guère que l'explication historico-mythique qui se permette de ces inventions 5 et cela parce qu'elle n'est pas purement mythique, parce qu'elle se confond avec l'explication naturelle.) Une explication des miracles, pense Greiling , ne doit pas changer le fait, et en substituer un autre par un tour d'escamotage. (C'est une faute dont l'explication naturelle seule est coupable.) Ce ne serait pas, dit-il , expliquer l'objet qui choque l'intelligence, mais ce serait nier le fait supposé , et par conséquent le problème n'aurait pas été résolu. (On se trompe quand on soutient qu'un fait est proposé à l'explication ; ce qui est proposé immédiatement, c'est uniquement un récit duquel il faut d'abord savoir s'il est fondé, oui ou non, sur un fait.) Greiling veut donc qu'on explique les miracles opérés par Jésus, naturellement, ou mieux, psychologiquement; et alors, dit-il, on aura peu d'occasions de changer les faits racontés , de les rogner, d'y introduire tant de fictions, qu'ils deviennent eux-mêmes une fiction. (Ce qui a été dit jusqu'à présent montre combien peu toutes ces prérogatives appartiennent à l'explication naturelle.) [Henkes Mus. 1, 4, 5. 621.)

Heydenreich a commencé à écrire un ouvrage particulier sur l'inadmissibilité de la conception mythique dans la partie historique du Nouveau Testament. D'une part, il parcourt les témoignages extrinsèques sur l'origine des évangiles; et comme ces témoignages prouvent qu'ils proviennent d'apôtres et de disciples d'apôtres, il juge que ce résultat est incompatible avec l'admission d'éléments mythiques; d'autre part, il examine la nature du contenu des évangiles, et il les trouve, dans la forme de leur rédaction , simples et naturels, et cependant détaillés et exacts, comme on peut l'attendre de témoins oculaires ou de gens placés près de

témoins oculaires. Quant au fond , les récits mêmes qui ont un caractère merveilleux sont îellement clignes de la divinité, qu'il faut avoir une véritable horreur des miracles pour douter de leur réalité historique. Quoiqu'il soit vrai que d'ordinaire Dieu n'agit que médiatement sur l'univers , cependant, dit Heydenreich, cela n'exclut pas la possibilité d'une intervention immédiate et exce|)tionncHe, du moment qu'il la trouve nécessaire pour atteindre un but particulier; et, examinant l'un après l'autre les attributs divins, Heydenreich montre qu'ils ne sont pas en contradiction a\ec une telle intervention; puis il fait voir que, pour chaque miracle en particulier, la main de Dieu s'est manifestée parfaitement à propos.

Mais ces objections et d'autres semblables contre l'explication mythique des récits évangéliqucs, déposées dans une foule d'écrits, et nommément dans les commentaires récents sur les évangiles, trouveront d'elles-mêmes, par la suite, place et réfutation.

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