‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 34 sur 110 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Explication naturelle du récit.

Le changement le plu« léger que l'on pourrait introduire dans ce récit en séparant, d'après le principe des rationalistes , le fait simple du jugement qu'en ont porté les personnes intéressées; le changement le plus léger, dis-je, serait que, tout en laissant subsister, '^omme chose réelle et indépendante de l'imagination , l'apparition de l'ange et le mutisme de Zacharie, on se contentât de les expliquer d'une manière naturelle. On s'en rendrait raison pour l'angélophanie , en supposant que ce fût un homme qui se montra à Zacharie, et qui dit réellement ce que celui-ci crut entendre , mais qui fut pris par le prêtre pour un messager céleste. Cette explication, vu les accessoires, est trop invraisemblable pour qu'on ne se sentît pas obligé de faire un pas de plus , de transformer la vision externe en une vision interne, et de transporter tout l'événement du terrain physique sur le terrain psychologique. L'opinion de Bahrdt fait une transition à cette opinion ; car, supposant que ce que Zacharie prit pour un ange peut avoir été un éclair (1), il attribue à l'imagination de Zacharie la plus grande partie de toute la scène. Mais jamais personne, dans un état mental ordinaire, ne créera, à la vue d'un simple éclair, une pareille série de discours et de réponses, il faudrait donc supposer un état mental particulier, et soit imaginer une défaillance causée par l'effroi de l'éclair (2), défaillance dont il n'y a aucune trace dans le texte, qui ne parle pas même d'une chute, comme dans les Actes des Apôtres, 9, lij soit,

(1) Urie/e ùber die Bibel im fp'olks- 1800), l'''B.-Endclieii, 6'"Brief, S. 51 f , tone ( Ansg. Frankfiirt und Leipzig . (2) Bahrdt, 1. c, S. 52.

lliO pre:.iière section.

laissant de côté l'éclair, songer à un rèvc : or, Zacharie n'a pu avoir un rêve pendant qu'il était dans le temple, occupé à encenser. De la sorte, on est forcé d'invoquer, avec Paulus, des extases môme dans l'état de veille, extases pendant lesquelles l'âme donne à des images subjectives un caractère objectif, c'cst-c-dire prend pour des êtres réels les formes imaginaires qui flottent devant elle (1). De telles extases ne sont certainement pas communes; mais, dit Paulus, plusieurs circonstances concouraient pour provoquer en Zacharie un état aussi extraordinaire. Ces circonstances sont : le long désir d'avoir de la postérité ; la fonction glorieuse de faire, dans le sanctuaire, monter, avec l'encens, les prières du peuple jusqu'à Jéhovah , ce qui pouvait lui paraître un signe favorable pour sa propre prière; enfin, peut-être aussi , avant sa sortie de chez lui , une sollicitation (le sa femme (2) , semblable à celle de Rache! à Jacob (!). L'esprit ainsi excité , dans la demi-obscurité du sanctuaire , il pense, tout en priant, à l'objet de ses souhaits les plus ardents; il espère, maintenant ou jamais, être exaucé, et par conséquent il est disposé à en voir un signe dans tout ce qui pourra se montrer. La fumée de l'encens qui s'élève, éclairée par les lampes du lustre , forme des figures ; le prêtre s'imagine y apercevoir une figure céleste qui l'effraie d'abord, mais que bientôt il croit entendre lui accorder l'accomplissement de son désir. A peine un doute léger commence-t-il à naître dans son cœur, que le prêtre , pieux jusqu'à l'excès, se regarde aussitôt comme coupable, se croit réprimandé par l'ange à ce sujet , et ici encore une double explication devient possible : ou bien une apoplexie paralyse réellement pour quelque temps sa langue, ce qu'il reçoit comme une juste punition de son doute, jusqu'à ce qu'il

(1) Excgcl. Handbucli., 1, a, S. 7Zi, i'œcunda essct, invidit soiori su* et ait ff. niarito siio : Da milii lil)cros, alioquiu

(2) Cerncns autcm rathcl qiiod in- moriar. 1, Mvs., 30, 1,

IRt.uIER CHAPITRE, g XVil[. i/|l

retrouve la parole dans la joie qu'il ressent lors de la circoncision de son fils; de sorte que cette circonstance du mutisme est conservée comme fait extérieur, physique , mais sans miracle (1) ; ou bien la perte de la parole doit aussi être conçue psychologiquement , c'est-à-dire que Zacharie , par une superstition juive, s'interdit lui-même, pour quelque temps , l'usage de sa langue , qu'il s'accusait d'avoir mal employée (2). Ranimé par cette vision extraordinaire, le prêtre, conformément aux indications qu'il a reçues, retourne auprès de sa femme, et elle devient une seconde Sara.

Telle est l'explication de Paulus sur l'apparition de l'ange; toutes les autres v rentrent essentiellement, ou bien y sont réduites, n'étant pas soutenables évidemment. On peut dire d'abord qu'elle n'évite même pas le merveilleux qu'elle se donne tant de peine pour écarter; car l'auteur avoue luimême que la plupart des hommes n'ont aucune expérience d'une vision semblable à celle qui est supposée ici (o). S'il est vrai que de tels états extatiques surviennent dans des cas particuliers , toujours est-il qu'ils exigent ou une disposition particulière dont aucune trace d'ailleurs ne se montre chez Zacharie , et qui n'est pas, non plus, supposable à cause de son âge avancé , ou bien une circonstance extérieure précise qui manque absolument ici (4) ; car un désir de progéniture si longtemps entretenu ne se manifeste plus avec une violence extatique, et l'encensement du temple ne pouvait pas mettre hors de lui un prêtre âgé, vieilli dans le service. Ainsi Paulus n'a fait que chan^jer un miracle de Dieu en un miracle du hasard. Or, dire qu'à Dieu rien n'est impossible , ou que rien n'est impossible au hasard, ce sont

(1) Barhdt, 1. c, 7'" Brief, S. 60; (2) Exc^^et. Handb., 1, a, S. 77, 80.

E. F., Sur les deux premiers cliapitrcs (o) L. c., S. 73.

de Matthieu et de Luc, dans lleiike's (/i) Compare/. Sclilciermaclier, L'ehcr

Magazin, 5,1, S. IG." ; Baiier, Ilehr. die Schii/tcii des l.tœas. S, 23. .Vythol., 2, 8. 220.

1/l.ii PREMIÈRE SECTION.

deux assertions également précaires et aussi peu scientifiques l'une que l'autre.

Mais, même de ce point de vue , le mutisme de Zacbarie n'est expliqué que d'une manière très insullisanlej car admettons , avec l'une des explications, que ce mutisme ait été produit par une attaque d'apoplexie j la véritable difflculté n'est pas celle quePaulus prétend y trouver, à savoir, qu'un prêtre devenu muet aurait été obligé de cesser aussitôt ses fonctions, d'après 3 Mos., 21, 16 et suiv. , et que néanmoins Zacharie (v. 23} ne quitta Jérusalem qu'à l'expiration de sa semaine de service j car, ainsi que Lightfoot l'a déjà remarqué (1) , la perte de la parole , survenue miraculeusement, quand même ce miracle n'aurait d'existence que dans l'imagination, ne peut être mise sur le même rang qu'un mutisme, elfet d'un délaut naturel. Mais il iàut s'étonner, avec Scbleiermacher (2), que Zacbarie, malgré cette attaque d'anoplexie, retourne chez lui, plein, du reste, de santé et de vigueur, de sorte que, malgré celte paralysie partielle, il aurait conservé assez de force pour que son désir de postérité s'accomplît. Ce serait encore par une coïncidence toute particulière que, justement le jour de la circoncision de l'enlànt , la langue du père se serait déliée j car, si c'est là un effet de l'excès de la joie (3) , cette joie aurait dû être plus grande le jour de la naissance que plus tard, lors de la circoncision , époque où Zacbarie devait déjà être habitué à la possession de son enfant.

Suivant l'autre explication, Zacbarie ne peut pas parler, non parce qu'il en est empêché physiquement, mais parce qu'il croit (persuasion qu'on explique psychologiquement) ne pas devoir parler; or, cela est contraire au sens textuel de Lucj car tous les passages quePaulus accumule pour

(1) Horœ hebr. et talmud., et Carp- (3) On cite à ce sujet des exemples zov., p. 722. empruntés à Aulu-Gelle, 5, 9; et a

(2) L. c, S. 26. Valère-Maxime , 1, 8.

PREMIER CHAPITRE. § XVIII. 1/i.â

prouver que où à^'Jva[7.ai peut signifier non seulement qu'on ne peut pas réellement , mais encore qu'on nose pas (1) , que prouvent-ils contre le clair enchaînement de tout le récit? En effet, si peut-être, à toute force, on voulait entendre ainsi la phrase narrative , il ne put pas leur parler, O'jy. -^r^uvaTo XaXïiCTai aùxoîç (v. 22), toujours est-il que, dans la vision prétendue deZacharie, l'ange, s'il avait voulu lui défendre et non l'empêcher physiquement de parler, ne lui aurait pas dit : Tu seras condamné au silence, ne pouvant pas parler, -/.al ïc-n giwtvwv, [xn ^uvaasvoç Xa^^cai (v. 20); mais il lui aurait dit : Sache te tair*"- et n essaye pas de parler^ laôi criojTrwv, \j:nh' S7ïij(^3ip-/i'(j-/iç 'kcùSi(ja.i. De même aussi, les mots : il demeura muet, (id^j.z^z -/.oy^oç (v, 21), ne s'entendent naturellement que d'un véritable mutisme. A ce point de vue, on suppose et il faut supposer que le récit évangélique reproduit exactement ce que Zacharie raconta lui-même sur ce qui lui était arrivé ; si donc on nie qu'il y ait eu réellement mutisme, comme cependant Zacharie déclare qu'un mutisme réel lui a été annoncé par l'ange, il faudrait admettre que, tout en restant capable de parler, il s'est cru muet; ce raisonnement conduirait à le regarder comme fou, et il ne faut pas, sans y être contraint par le texte , attribuer au père de Jean une aliénation mentale.

Un point encore dont l'explication naturelle ne s'inquiète pas assez , c'est que , d'après elle, la prédiction, résultat d'un état extatique aussi peu ordinaire , se serait accomplie avec une incroyable exactitude. Sur aucun autre terrain, le rationalisme n'ajouterait foi à une pareille coïncidence avec une prédiction faite pendant une vision. Eh quoi ! si le docteur Paulus lisait qu'une somnambule, dans une extase, a prédit une naissance, extrêmement improbable d'après les circonstances, qu'elle a présagé non seulement un enfant

ikk PREMIÈRE SECTION.

en général , mais encore un garçon en particulier, qu'elle a annoncé avec détail le développement futur de son intelligence et sa position dans l'histoire , et que tout cela s'est réalisé de point en point, serait-il disposé à accepter une pareille coïncidence ? Certes , il n'accorderait à aucun homme, dans quelque état qu'il soit, le pouvoir de jeter si loin le regard dans le plus mystérieux atelier de la nature productive ; il -se plaindrait qu'on outrage la liberté humaine, complètement anéantie s'il est possible de déterminer d'avance tout le développement intellectuel et moral d'un homme, comme la marche d'une pendule , et il déclarerait inexact dans l'observation et tout à fait suspect un récit qui rapporterait comme réellement arrivées des choses aussi impossibles. Pourquoi n'agit-il pas de même pour notre récit du Nouveau Testament? Pourquoi trouve-t-il ici admissible ce qu'il regarderait ailleurs comme inadmissible? Est-ce qu'il règne, dans l'histoire biblique , des lois différentes de celles qui régnent dans le reste de l'histoire? Il faut que le rationaliste fasse cette supposition , s'il accepte comme croyable dans l'histoire évangélique ce qu'il repousse ailleurs comme incroyable; mais alors c'est retourner au point de vue surnaturel; car, admettre que les lois qui règlent tout le reste n'ont pas d'empire dans l'histoire évangélique, c'est le propre du supranaturalisme.

Pour se sauver de ce suicide, il ne reste plus à l'explication ennemie du miracle qu'à révoquer en doute l'exactitude littérale du récit. Ce serait la plus simple des issues aux \eux de Paulus lui-même, qui remarque que l'on trouvera peut-'être superflus ses efforts pour expliquer naturellement un récit qui n'est rien autre chose qu'une de ces histoires merveilleuses inventées sur la jeunesse de tout grand homme après sa mort ou même de son vivant. Cependant Paulus croit, après un examen impartial, ne pas devoir employer ici cette analofiie. Son principal motif est le trop court in-

tervalle de temps écoulé entre la naissance de Jean-Baptiste et la rédaction de l'évangile de Luc (1). Mais d'après ce quia été remarqué dans l'Introduction, retournant la question, nous demanderons à cet interprète comment il veut faire comprendre que , pour un homme aussi célébré que Jean , et dans un teiiips aussi agité , on ait pu , au moins soixante ans après, rédiger le récit de sa naissance avec une précision de détails encore authentiques. A cela Paulus a une réponse toute prête, réponse approuvée aussi par d'autres (Heydenreich , OIshausen) , à savoir, que , probablement, le morceau intercalé par Luc, 1, 5-2, 39, a été une notice de famille qui circulait dans la parenté de Jean-Baptiste et de Jésus, et qui avait vraisemblablement Zacharie pour auteur (2). C'est là une hypothèse en l'air, inventée par les modernes , et l'on n'a pas besoin d'y opposer, avec K. Ch. L. Schmidt , qu'un récit aussi défiguré (nous dirions simplement : aussi embelli) n'a pu être une notice de famille, et que, s'il ne faut pas le ranger complètement dans la classe des légendes, cependant il n'est plus possible d'y distinguer le fond historique, en cas qu'il y en ait un (3). On va plus loin : on assure que dans le récit même se trouvent des traits qu'aucun poëte n'aurait imaginés, et qui prouvent par conséquent que ce récit est une reproduction immédiate du fait^ comme signe principalement caractéristique , on dit que les espérances messianiques des divers personnages que Luc fait parler 1 et 2 , répondent exactement à la situation et aux relations de chacun d'eux [II). Mais ces différences ne sont nullement aussi tranchées que le prétend Paulus , ce qui les caractérise, c'est plutôt d'aller en se particularisant davantage ■ et cette marche du général au particulier est naturelle aussi chez un poëte ou dans une légende populaire.

[i) L. c-., S. 72 f. (.'JJ Dans SdimiJt's DU.liothck fdr

(2j L. c, S. (lit. Kritili und Exégèse, a, 1 , S. \\<i).

(A) Faiiliis, l.i\

1/lG PREMIÈRE SECTION.

Remarquant que ces espérances messianiques sont conçues d'a[irès k; type juif, on prétend que le récit lut rédigé ou du moins fixé avant la mort de Jésus; mais le type juif de ces espérances persista encore après lui (Actes des apôtres , 1,6) (1). Surtout il faut tomber d'accord, avec Schleiermacher, que rien n'est moins possible que de regarder ces discours comme strictement historiques, et de soutenir que Zacharie , au moment où il reprit l'usage de la parole, s'en servit pour |)rononcer le cantique en question , sans être interrompu par la joie et l'étonnement de l'assemblée, sentiments par lesquels le narrateur lui-môme se laisse interrompre. Dans tous les cas, ajoute Schleiermacher, il faut admettre qu'ici l'auteur a ajouté du sien, et qu'il a enrichi le récit historique avec les effusions lyriques de sa muse (^2); car, lorsque Kuinœl suppose que Zacharie composa et écrivit postérieurement le cantique, cette supposition, outre qu'elle est singulière , contredit trop le texte. Enfin les interprètes invoquent encore certains autres traits qui font tableau, et qui, disent-ils, n'auraient jamais pu être inventés par un narrateur; tels sont: le signe interrogatif adressé à Zacharie, le débat de la famille, et la situation de l'ange justement à la droite de l'autel (o). Mais ils montrent seulement par là qu'ils n'ont aucune idée de la poésie et de la légende populaire , ou qu'ils n'en veulent pas avoir ici ; car la vraie poésie et la vraie légende se distinguent justement par le caractère naturel et frappant des traits particuliers (7i).

(1) Comparez De Wette , Exeget. (i) Comparez Horst , dans Henke's Handbuch, 1, 2, S. 9. Muséum, 1, 4, S. 705; Hase, L. J..

(2) Ueher die Schiiflen Lucas, S. 3. § 35; Vater, Comni. zuni Pentateuch ,

(3) Paulns et OIsliausen , sur ce pas- 3 , S. 597 ; Geort;e . S. 33 , 91. sage; Heydeureith , 1. c, 1, S. 87.

§XIX. Explication mythique du récit à différents degrés.

Nous avons montré plus haut qu'il était nécessaire, et en dernier lieu qu'il était possible de révoquer en doute la fidélité historique du récit; aussi plusieurs théologiens y ont pris occasion de déclarer que toute la relation sur Tannonciation de la naissance de Jean-Baptiste est une légende née de l'importance que Jean , comme précurseur de Jésus , avait pour les chrétiens, et de l'imitation de quelques récits de l'Ancien Testament, dans lesquels la naissance d'Isaac, de Samuel, et particilièrement de Samson , est annoncée d'une manière semblable. Mais, dit-on, la fiction n'y est pas sans mélange d'histoire, et il peut être historiquement vrai que Zacharie ait longtemps vécu avec Élizabeth dans une union stérile; qu'un jour, dans le temple, une congestion sanguine ait tout à coup arrêté la langue du vieux prêtre ; que , bientôt après , sa femme âi,ée lui ait donné un fils ; et que , dans sa joie de cette naissance , i! ait recouvré l'usage de la parole. Dès lors, et encore plus lorsque Jean fut devenu un homme remarquable, le souvenir de ces circonstances fit sensation , et il s'en forma la légende en question (1).

Nous devons nous étonner de voir re|)araître ici, sous un autre litre, presque la même explication que celle qui a déjà été jugée sous le nom d'explication naturelle. Tout en admettant la supposition d'un mélange possible de légendes postérieures dans le récit, on ne modifie presque aucunement le jugement porté sur la chose même. L'explication mythique, sur le terrain de laquelle nous sommes entrés maintenant, renonce, une fois pour toutes, à regarder les récits comme de la véritable histoire; par conséquent, toutes

(1) l'.. F. Sur les deux premiers clia- 1,S 16 ((.; et Baiicr, Htùr, Myt/iol., 2 pitres, etr., dans Henke's Magazin, 5, 220 f.

148 PtŒMlÈRE SECTION.

les particularités de ces récits doivent, en elles-mêmes, lui être également problématiques; quant à décider s'il en est qu'elle doive conservf^r comme historiques, c'est ce qu'elle ne peut faire que d'après certains caractères : par exemple, telle ou telle particularité n'est pas assez difficile à admettre, ou n'est pas assez dans l'esprit, dans l'intérêt et dans l'euchaînement de la légende, pour qu'on lui attribue avec vraisemblance une origine légendaire. Or, dans le cas actuel , on conserve , comme particularités marquées de ce caractère , la longue stérilité d'Elizabetli et le mutisme subit de Zacharie, de sorte que l'on ne sacrifie que l'apparition de l'ange et sa prédiction. Mais comme le mutisme de Zacharie, soudainement infligé et enlevé non moins soudainement, perd, avec l'abandon de l'angélophanie , la cause surnaturelle , qui seule suffit à l'expliquer, on voit reparaître ici toutes les difficultés qui ont été exposées dans l'argumentation contre l'interprétation naturelle. Ajoutons-y encore une inconséquence; car, une fois qu'on est sur le terrain mythique, il est fort inutile de s'embarrasser de ces difficultés j on ne suppose plus une fidélité historique dans les récits, et l'on n'est pas tenu à les conserver. Or, ce que l'on garde ici comme historique , à savoir, la longue stérilité du mariage des parents de Zacharie , est tellement dans l'esprit de la poésie légendaire des Hébreux, qu'on devrait, à ce trait moins qu'à tout autre, méconnaître l'origine mythique. Quel désordre cette méprise a jeté dans le raisonnement de Bauer 1 On a , dit-il, argumenté de la façon suivante dans les idées juives : tous les enfants nés après une longue stérilité et dans un âge avancé des parents, deviennent de grands hommes; Jean naquit de parents âgés et devint un illustre docteur de la pénitence; en conséquence, on a cru être autorisé à faire annoncer sa naissance par un ange. Quelle conclusion informe ! et Bauer y est conduit uniquement parce qu'il suppose que Jean est né de parents âgés. Prenons

PREMIER ClIAl'lTHE. § XIX. i!\^

au contraire cette dernière supposition comme ia donnée primitive, et aussitôt la conclusion se tire sans difficullé. Il faut donc dire : on admettait volontiers , au sujet des grands hommes, qu'ils naissaient de parents âgés (1), et que des messagers célestes annonçaient leur naissance, qu'humainement on ne pouvait plus attendre (:2). Jean fut un grand homme et un grand prophète j en conséquence la légende le fit aussi naître tard dans le mariage de ses parents , et fit annoncer sa naissance par un ange.

En interprétant le récit de la naissance de Jean-Baptiste comme un demi-mythe ou mjthe historique , on est pressé de toutes les difficultés d'une demi-mesure. Par ce motif, Gabier aima mieux y voir un mythe pur, appelé philosophique ou plutôt dogmatique (3) ; et Ilorst regarda aussi les deux premiers chapitres de Luc et le récit en question qui en fait partie, comme une fiction symbolique, où l'histoire de la naissance du Précurseur est jointe à celle de la naissance du Messie , et oii les prédictions sur le caractère et les œuvres du premier ont été composées d'après l'événement; et, dans tout cela , ce qui trahit le poêle, c'est justement la franche exactitude de la narration dans tous les

(l)La cause d'une telle opinion est le fortior Sampsone, velsanctiorSamuelc?

mieux, expliquée dans un passade, lias- et tainen lii ambo stériles matres lia-

sique en cette matière , de l'évangile de biicrc... Ergo... crede... dilatos diu

la Nativité de Marie (Fabricius, Codex conceptus et stériles partus mirabiliores

apociyphiis N. T. 1, p. 22 et saq. ;'V\n\o, esse solere- >■ La teinte diristiano-ascc-

1, p. 322). « Deiis , y est-il dit, cum tique dece passaj^e nenous empêclie pas

alicujus utcrHm claudit, ad hoc facit, nt (Hoffmann, S. lil) d'y trouver l'ex-

mirabiliusdenuo aperiat, e/ no/i A7>/(/i«/ï j)iessiou exacte de l'idée de 1" Ancien

esse, qnoil nascitnr^ seil àn'iiii muneiis Testament. Qu'on mette seulement , au

cngnuicatur. l'rinia cnim gcntis vestr.e commeuccnicut , /laliiiw, si l'on veut,

Sara mater nonne usque ad octogesi- au lieu de /i7i«/i«/.s', et qu'on dise ensuite

rnum auiium infœcunda fuit? et tauieu quelle signification, si ce n'est celle de

in ultinia senectutis ;etate };enuit Isaac , notre Apocryphe, les Juifs pouvaient

cui repromissa erat benedictio omnium trouver dans ces histoires de la nais-

penliutn. Kaehcl quoque , tantuni Do- sancc d'isaac , etc., même la réalité eu

niino grata , tanturaque a saucto Jacob clant admise.

aniata, diu stcrilis fuit, et tamen Joseph (2) De Welle , A'rilik dcr mosaiscken

genuit non soliim douiinuni AF.gypti, Cescliichle , S. G7.

sed plurimarum gculium famé peritura- (3) Xeiicstus (lieol. Journal, 7, i, S.

ruui liberatorem. Quis in ducibus vel /i02 f,

détails (1). De la môme manière, Schleiermacher a déclaré que le premier chapitre , au moins, de Luc est une petite œuvre poétique , du genre de plusieurs fictions juives que nous trouvons encore dans les Apocryphes. Il ne veut pas, à la vérité , prononcer que tout y soit controuvé , et il pense qu'il peut y avoir, au fond , des faits et une tradition fort répandue j et sur tout cela, le poëte a pris la liberté de rapprocher ce qui était éloigné , et de donner des formes précises au vague de la tradition ; en conséquence, il estime que l'effort pour y découvrir le fondement historique et naturel est un effort infructueux et inutile (2). Horst a déjà conjecturé que ce morceau provenait d'un chrétien judaisant: et Schleiermacher aussi admet qu'il a été composé par un chrétien de l'école juive développée, dans un temps où il existait encore de purs disciples de Jean ; ce morceau avait pour but de les attirer au christianisme, en montrant que le rapport de Jean au Christ était sa destination propre, sa distinction la plus haute , et en rattachant en même temps au retour du Christ une glorification extérieure du peuple. Une telle interprétation du morceau est la seule juste; et cela est parfaitement clair, quand nous considérons de plus près les écrits de l'Ancien Testament auxquels cette histoire de l'annonciation et de la naissance de Jean-Baptiste est, comme la plupart des commentateurs le remarquent, semblable d'une manière frappante. Mais il ne faut pas se représenter (ce qui présentement sert de thème commode aux - réfutations (3 j de la conception mythique de ce paragraphe), il ne faut pas se représenter l'auteur comme feuilletant l'Ancien Testament et y recueillant un à un les traits épars. Non, ces traits, tels qu'ils s'y trouvent, relatifs à la naissance tardive de différents hommes remarquables, s'étaient

'1) Dans Henke's Muséum , 1,4, S. Hase, LehenJeiu, § 52; comparez avec

702 f. le § 32.

(2) Ueber die Schriften des Lucas, (.3) Par exemple , Hoffmann, S. 142.

S. 24 f. C'est ce que reconnaît aussi

depuis longtemps fondus en un tableau total pour le lecteur, qui y prenait les plus convenables à chaque cas particulier. Le type le plus ancien de tous les tard-nés est Isaac. De même que Zacharie et Elizabelh sont dits avancés dans leur.s jours, TTpo€corr/.OTc; £v rvXç r^uJ^oLi^ a-j-ôv (v. 5), de même Abraham et Sara étaient avancés dans leurs jours , irpoÇeÇvi- 5CO-2Ç v^aspwv, Lxx (1, Mos., 18, 11), lorsqu'un fils leur fut annoncé. C'est particulièrement de cette histoire qu'a été transportée, dans le récit de Luc, Tincrédulité du père fondée sur le grand âge des parents, et la demande d'un signe. Abraham, après que Dieu lui eut promis, pour son héritier, une postérité qui posséderait la terre de Chanaan , demanda d'un air de doute : A quoi connaîtrai-je que je posséderai cette terre? /.ol-x -i yvojaoïxy.i oti •/.V/içovoy.ri'ra) aÙT-r^v j (1, Mos., 15, 8, lxx). De même, ici, Zacharie demande : A quoi connaîtrai-je cela? y.aTaTi yvcoToaai toùtoj (V. 18.) La légende n'a tiré de l'incrédulité de Sara aucun parti |)0uf Élizabeth; ce nom d'Élizabeth , qui est dite une des filles d'Aaron , sx twv OuyaTepcov Àapwv , pourrait faire songer au nom d'Élizabeth que portait la femme d'Aaron , frère de Moïse. (2 Mos., 6, 23, lxx.)

C'est de l'histoire d'un autre personnage né tardivement, de Samson, qu'est pris l'ange qui annonce la naissance du fils. Dans notre récit , l'ange apparaît au père au milieu du temple, tandis que, dans le livre des Juges, 13, il se montfè d'abord à la mère, puis au père, au milieu de la campagne, changement amené naturellement par la différence de condition des parents respectifs; et, d'après les idées des Juifs dans les temps postérieurs, les prêtres, pendant qu'ils encensaient le temple , avaient non rarement des angélophanies et des théophanies (1). De la même source vient l'ordre

(1) Voyez les passades de Josèplie et notre passage même , v. 22 , témoigne

des Rabbins, dans JVetslein zu Luc, qu'on était facilement enclin à en sop-

1, 11, S. 647 f. Ces passages racontent, ]>oser de pareilles pour des prêtres Of-

en effet, que de telles apparitions fii- dinaires. rent le partage de grands-prétres. Mais

consacrant, dès sa naissance, au nasiréal {uas'ir ,voué à Dieu) Jean, dont ia vie ascétique était d'ailleurs connue; pour Sanison, le vin, les boissons fortes et les aliments impurs sont défendus à la mère dès le temps de sa grossesse; puis l'ange prescrit le même régime à l'enfant (1) , prescription à laquelle l'envoyé céleste ajoute, comme pour Jean, que l'enfant est voué à Dieu dès le ventre de sa mère (2j. La promesse d'œuvres qui seront pleines de bénédictions est analogue aussi pour les deux hommes; comparez Luc, 1, 16, 17, avec Juges, 13, 5. 11 en est de même de la formule finale sur la croissance pleine d'espérance des deux enfants (3).

Reste encore l'histoire d'un troisième personnage né tardivement, de Samuel; il serait peut-être trop téméraire de considérer comme une simple imitation de cette histoire la descendance lévitique de Jean (comparez 1 Sam., 1, 1; 1 Paralip. 7, 27); mais elle a fourni le modèle des effusions lyriques qui se trouvent dans le premier chapitre de Luc. La mère de Samuel, en remettant son fils au grand-prêtre, épanche ses sentiments dans un hymne (1 Sam., 2, 1 seq.); le père de Jean-Baptiste en fait autant lors de la circoncision de son fils : seulement , dans les détails , le cantique de Zacharie paraît composé d'après le cantique de la mère de Samuel, moins que celui de Marie, sur lequel nous reviendrons plus tard. Le nom significatif de Jean (iDmn>, Oaor^topo;, flomié de Dieu) est fixé d'a\ance par l'ange; et cette désignation a un précédent dans la désignation des noms

(1) Juges, 12, li (i.xx) : K-yt cTvov (3) J"{;es, LS , 5 : Kaî Y/j)iyr,<Ttv

xai CTi'xfpa (.il. utGvîfxa, liébr. ^3^î') ."'l airôv x-ipi-iç , y.où r,-j\rfir, fal. r/9pvï6r,)

ïrceTO). To 7ra'.oy'p:ov' xaî •/ipÇaToTTVSvua xupicvi

Luc, 1, 15 : Kat otvov, xaî aucpa cv -vy.TrooîvEaGat a'j-rôj ev ■naç,fj.Ço)7, Aav,

u.Y) ttÎ/i. àvûcj.E'jcv 2aoà xaî àvauca^v tciOao/.

{2)' Juges , 13 , 5 : Oti ■«îyiaaf/.tvov Comp. 1, Mos. 21, 20.' l'<7Tac TÔ) Gtôijal. ^NaÇîp QioZ ÉWai) xo Luc ^ 1, 80:Tb oè Tratiîiov r,vÇav£ xaî

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Luc, 1 , 15 : Kat TtvsvfiaToa âyi'ou 7:pà; xôv lioa.-^'/.. 7r),ï)(j9»)7£-a; i\i h. xo'J.ta: y/jTpoç aûrov.

(J'Jsmaël C'td'lsaac (1), et sa raison dans Topinion qui regardait (*omme providentielle la concordance delà signification du nom avec la signification historique de l'homme. Il est remarqué dans le passage de Luc, v. 61, que le nom de Jean n'avait pas été habituel dans la famille deZacharie, remarque qui n'a pas d'autre but (}ue d'en faire ressortir davantage l'origine céleste ; la tablette, 7:i^ry:/JJ'.ov, sur laquelle le père inscrit le nom (v. 63) a été suggérée, soit par le mutisme infligé, soit par l'exemple d'Isaie, qui dut écrire les noms significatifs d'un enfant sur une tablette (Is., 8, 1 seq.). La seule particularité extraordinaire pour laquelle on pourrait croire qu'il n'y a pas d'analogue dans l'Ancien Testament, est le mutisme de Zacharie , et c'est aussi là-dessus que se fonde OIshausen pour combattre l'explication mythique du récit (2). Mais , si l'on réfléchit que demander et recevoir des signes en garantie d'une prédiction était chose habituelle chez les Hébreux (comparez Isaïe, 7, 11 et suiv.)j que la perte temporaire d'un sens est infligée comme punition extraordinaire après une apparition céleste (Act. ap. 9, 8. 17 seq.) ; que Daniel perd la parole pendant que l'ange lui parle , et ne la recouvre que lorsque l'ange lui ouvre la bouche en lui touchant les lèvres (Dan. , 10, 15 seq.) ; si , dis-je , on réfléchit à tous ces exe.mples , on comprendra que le mutisme deZacharie peut s'expliquer sans qu'il y ait rien de réel et d'historique au fond.

De deux particularités accessoires et non merveilleuses : l'une , la justice , devant Dieu, des parents de Jean (v. 6), n'est, en tout cas, fondée que sur cet argument, à savoir, (ju'il n'y a qu'un couple aussi pieux qui ait pu recevoir la faveur d'un tel fils , et par conséquent elle n'a aucune valeur historique; l'autre, au contraire, à savoir, que Jean

(1) 1, jV'S,, 1G, 11, Lxx : Kctî xa- Luc, 1 , 13 : Kc: xa/s'it:; rà oyo;j.a

)£jctî TO ovoya ovTov i^jcfn/. 17) 19: avrov laïaw/jv.

— Ictox'x. (2) Co/nmcniar. . 1, S. 110. Hoffmann,

loli PREMIÈRE SECTION.

naquit , sous Hérode (le Grand), v. 5, est sans aucun doute un calcul chronologique exact.

En résumé, nous sommes ici sur uu terrain purement mytliico-poélique, et la seule réalité historique qui se puisse conserver avec certitude, se réduit à ceci : Jean-Baptiste, par ses œuvres postérieures et par les rapports qu'elles eurent avec les œuvres de Jésus, 6t une impression si puissante que la légende chrétienne fut conduite à glorifier de la sorte sa naissance, et à l'unir à celle de Jésus (1).

(1) Avec cette interprétation , comparez De Wette , Exeget, Handbuch zum N. T., 1, 2. S. 12.

DESCENDANCE DAVIDIQUE DE JÉSUS d'aPRÈS DEUX ARBRES GÉNÉALOGIQUES.

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