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Les mages et leur étoile ; la fuite en Egypte et le massacre des innocents à Bethléem; critique de l'opinion des supranaturalistes.
A côté du récit de Luc sur l'introduction du Messie nouveau-né dans le monde, marche parallèlement, dans Matthieu, un récit qui n'en est pas moins notablement différent (2, 1 seq.). Il a aussi pour but de décrire la venue solennelle de l'enfant messianique, la première annonciation de sa naissance, dont le ciel même se chargea, et le premier
(1) Pirke R. Elieser, 33 ; Sex Loml- entendu par là que le nom de la fonc-
num nomina dicta sunt antequani tion messianique, il fallut bien, dès
nascerentur, Isaaci nempe, Ismaelis, qu'une personne réelle fut reconnue
Mobis, Salomonis, Josine et nomen régis comme Messie, penser à son nom (con-
Messia;. (Comparez Beresciiit rabba, trc Hoffmann, S. 2ii7, répété par Osian-
sect. 1, 3, 5, dans Schœttgen, ffone, der, S. 103). 2, p. 436.) Si primitivement on n'a
accueil qu'il trouva parmi les hommes (1). D'après les deux récits, une apparition céleste appelle l'attention sur le Messie nouveau-né j d'après Luc, c'est un ange entouré de lumière; d'après Matthieu, c'est une étoile. Les sujets auxquels le signe apparaît sont différents comme le signe même : là ce sont de simples bergers à qui l'ange parle j ici ce sont des mages orientaux qui savent eux-mêmes interpréter le signe muet. Les uns et les autres sont adressés àBethléem, les bergers par les paroles de l'ange, les mages après avoir pris des renseignements à Jérusalem j et les uns et les autres rendent hommage à l'enfant, les bergers par des cantiques qu'ils entonnent, les mages par des présents précieux, productions de l'Orient, leur patrie. Mais, à partir de là, les deux récits commencent à diverger plus notablement. Dans Luc, tout se passe heureusement : les bergers reviennent joyeux et l'enfant n'éprouve aucun mal; il peut môme être présenté dans le temple au temps voulu, et il continue à croître en paix. Dans Matthieu, au contraire, la chose prend une tournure tragique : les mages, en s'enquérant, dans Jérusalem, du roi nouveau-né des Juifs, provoquent de la part d'Hérode un ordre sanguinaire contre les enfants de Bethléem ; l'enfant Jésus n'y est soustrait que par la prompte fuite qui l'emporte dans l'Egypte voisine, et il ne revient dans la Terre-Sainte qu'après la mort d'Hérode.
Nous avons donc ici une double introduction de l'enfant messianique, et nous pouvons nous la représenter ainsi : l'une, dans Luc, a pour but d'apprendre au voisinage la naissance de Jésus; l'autre, dans Matthieu, de la faire savoir aux contrées éloignées. Mais, d'après Matthieu, la naissance de Jésus n'est connue dans le voisinage môme, c'est-à-dire à Jérusalem, que par l'étoile; en conséquence, si ce récit est historique, celui de Luc, d'après lequel les bergers, louant
(1) Comparer, Sclineikenburger , iiLer deii ('i.<i>rung des erslen kanonischcn Evangeliums, S. G9 ff.
Dieu, racoiiteiil partout (v. 17, 20) ce qui leur avait été annoncé comme l'i.rraire de tout le peuple (v. 10) ne peut plus être vrai; et réciproquement, si, d'après Luc, la naissance de Jésus a été rendue publique dans la région de Bethléem par un ange et par l'intermédiaire des bergers, ce que dit Matthieu doit être faux, lui qui ne fait arriver que plus tard, par les mages, la première nouvelle de cette naissance à Jérusalem, éloignée de Bethléem seulement de deux ou trois heures de marche. Or, plusieurs motifs nous ont décidé à regarder comme non historique le récit que fait Luc de l'annonciation de la naissance par les bergers; il nous resterait donc de la place pour celui de Matthieu, et il faut chercher en des motifs intrinsèques la croyance hisfori(jue qu'il mérite.
La narration commence absolument comme s'il allait sans dire que des astrologues sont en état de reconnaître, dans un astre annonçant la naissance du Messie, la signification de ce phénomène. jNous pourrions nous étonner que des ranges païens aient eu, au fond de l'Orient, des notions sur un roi juif à qui ils devaient payer le tribut d'une adoration ; quanta présent, nous nous tiendrons pour satisfaits, en sachant que, soixante-dix ans plus tard, l'attente d'un dominateur du monde qui devait naître au sein du peuple juif était répandue dans l'Asie (1). Une difficulté plus grave nous arrête ici : C'est que l'astrologie, comme il le paraît d'après ce récit, aurait raison quand elle soutient que la naissance des grands hommes et les mutations considérables des choses humaines sont annoncées par des phénomènes astronomiques. Or, depuis longtemps cette opinion est tombée dans le domaine de la superstition. Il faudrait alors
(1) Joseph. 15. j., 6, 6, A (Olshausen Hisi. 5, 13; Suétone, F'espas. Ix. Ce qui
rilp ici, par le malenteudu d'une citation nous est resté des temps inéines de la
<!i' Kninoel, qui est erronée aussi, des naissance du Christ ne se rapporte que
ilia pitres de Josephe dans lesquels non d'une manière indéterminée a un domi-
senlement il n'y a rien de cette attente, nateur dn monde. Comparez Virgile,
i>i--,;s qui n'existent m.éme pas); Tacite, Ed. !i. Suétone, Oclai-, 9^.
tenter d'expliquer coniuieiit cet art trompeur a pu avoir raison dans ce cas particulier, sans qu'on dut en rien conclure pour d'autres cas. Le parti le plus court pour l'orthodoxie serait d'invoquer une dispensation extraordinaire de Dieu, qui, pour amener de loin les mages auprès de Jésus, s'accommoda, cette fois, à leurs idées astrologiques, et 6t apparaître à leurs yeux l'étoile qu'ils attendaient. Mais, avec cet expédient, on se plonge dans un embarras considérable; une telle concordance entre l'événement le plus remarquable et la divination astrologique devait confirmer dans leur foi à cette science mensongère non seulement les mages et leurs compatriotes, mais encore les Juifs et les chrétiens qui apprirent ces merveilles, et causer par là une erreur et un mal incalculables. Donc, s'il n'est pas convenable de faire intervenir ici une dispensation extraordinaire de Dieu (2), et si cependant on ne veut pas non plus admettre que, d'ai)rès le cours régulier de la nature, des changements astronomiques concourent avec des événements importants qui se passent sur la terre, il faudrait admettre, dans ce cas particulier, une coïncidence fortuite; mais invoquer le hasard, c'est ou ne rien dire, ou abandonner le point de vue surnaturel.
Non seulement l'opinion orthodoxe sur le récit en question confirme la fausse science des astrologues, mais encore elle justifie une fausse explication d'une prophétie; car, tandis que les mages qui suivent leur étoile prennent la bonne route, les chefs des prêtres et les scribes de Jérusalem, qu'IIérode convoque sur la nouvelle de l'arrivée et du dessein des mages, et qu'il interroge sur le lieu de la naissance du roi des .luifs, expliquent le passage du prophète
(1) Lorsque je dis qu'il ne convient ferme la coopération de l'homme, le
pas de supposer qu'une intervention (li- vrai et le faux sont toujours mêlés en-
vine favorise la Miperstiîioi), je parle de semLle. ISeander, L. J. Cli. S. 29, con-
la prétendue intervention immcdiate ; fond ces deux points de vue. dans l'intct:venliun médiate, qui ren-
Miellée, 5, 1, comme signifiant que le Messie devait naître àB.'thléem; et cette explication est confirmée par l'événement. Cependant ce n'était une inttrprétalion qu'à la manière des rabbins, qui, comme on sait, torturaient les mots; car, indépendamment de la question de savoir si par le mot Vi!?lQ, dominateur, du passage cité, il faut entendre, oui ou non, le Messie, tout le contexte du chapitre de Michée prouve qu'il s'agit, non de la naissance, à Bethléem, du dominateur attendu, mais de sa descendance de la race de David, lequel était originaire de cette ville (1). Donc, si les mages ont été conduits au but véritable, grâce à l'explication rabbiniquc de la prophétie, une fausse explication a, pour cette fois, rencontré la vérité, soit par un accommodement de Dieu, soit par l'effet du hasard. Or, cela a été jugé plus haut.
Âpres la réponse donnée par le sanhédrin, Hérode appelle les mages, et sa première question est de leur demandera quel temps l'étoile leur est apparue (v. 7). Quel besoin avait-il de le savoir (2)? Le verset 16 nous apprend qu'il voulait se faire une idée de l'âge de l'enfant messianique, afin de juger jusqu'à quel âge il devait ordonner la mort des enfants de Bethléem, pour ne pas manquer celui que l'étoile avait désigné. Mais ce plan de comprendre dans un massacre de tous les enfants jusqu'à un certain âge celui qui lui était fatal ne fat conçu par Hérode qu'après le mécompte que lui causèrent les mages en ne revenant pas à Jérusalem, et auquel il ne s'était pas attendu, à en juger par la violente colère qu'il en ressentit (v. 16). Auparavant, son dessein était, d'après le verset 8, de se faire décrire par les mages, à leur retour, l'enfant, sa demeure et le reste, afin
(1) Paolus sur ce passage, Exeg. lemeut n'est pas autorisé par le texte, Handbuch et De Wette. mais qui même le contredit, puisque
(2) D'après Hoffman, S. 256 f-, pour Hérode est représenté comme ajoutant contrôler le dire des mages, en deman- foi, dès l'aLord, aux mages avec terdant à ses propres astrologues s'ils reur.
avaient vu l'étoile ; motif qui non seu-
de ne pas le manquer plus tard, et de le faire disparaître sans en ('•gorger d'autres. Ce fut seulement le manque de parole des mages qui l'obligea à prendre l'autre mesure, pour l'accomplissement de laquelle il avait besoin de savoir quand l'étoile était apparue (1). Combien donc ne fut-il pas heureux pour lui de s'être informé tout d'abord du temps de l'apparition, même sans avoir encore décidé le massacre! Aussi combien n'est-il pas inconcevable que, de ce qui dans son premier projet n'était qu'accessoire, il ait fait l'affaire principale et l'objet de sa première question (les ayant appelés, — il s'informa, etc., xaT^eaaç — •/î/.ûi^ojgs, xT^.,v. 7).
Le second objet de l'entrevue d'Hérode avec les mages est de les charger de s'informer exactement de tout ce qui concerne l'enfant ro>al et de l'en instruire à leur retour, afin qu'il pût aussi se rendre à Bethléem et lui offrir son adoration, c'est-à-dire, d'après ses intentions réelles, le faire mettre à mort avec sûreté (v. 8). Il est difficile de comprendre que le rusé Hérode s'y soit pris de cette façon, et c'est ce qu'on a remarqué depuis longtemps (2) . Il ne pouvait pas compter que les mages eussent foi en ses paroles, d'autant plus qu'il avait mal caché ses mauvaises intentions ; et, en tout cas, il devait craindre que leur attention ne fût éveillée par d'autres sur !a probabilité de ses projets menaçants pour l'enfant, et qu'ils ne revinssent pas lui rendre compte. Il était supposable encore que les parents de Jésus, informés du dangereux intérêt qu'il prenait à leur enfant , se mettraient en sûreté par la fuite; et que ceux qui, à Bethléem et dans les environs entretenaient l'attente du Messie, ne seraient pas peu fortifiés dans leurs espérances par l'arrivée des mages. Par toutes ces raisons, Hérode devait, ou bien
(1) Fritzschc a dit avec justesse stir (2) K. Cli. L. Sclimidt, Exeg. Bei-
ce passage : Corapcrto, quasi magos non tnvge, 1,S. 150, f.; comparez Fritzsclic,
ad se rediiuros staliin scivisset, orti si- Comm, in Matth., p. Ç2, et De W^ette. deris temporc, etc.
retenir les mages à Jérusalem (t), et, pendant ce leraps-!à, faire liisparaitre par tle secrets émissaires l'enfant, si facile à découvrir dans la petite ville de Bethléem, auquel des espérances si particulières se rattachaient, ou bien donner aux mages des compagnons qui ôteraient, de la manière la plus sûre, la vie à l'enfant dès que les voyageurs orientaux l'auraient découvert. OIshausen lui-même trouve que ces remarques ne sont pas sans fondement, et en définitive il ne sait y répondre qu'en disant que l'histoire de tous les temps présente des oublis incompréhensibles qui montrent seulement qu'une main supérieure dirige le cours des événements humains. Quand le supranaturaliste invoque ici une main supérieure, il doit entendre queDieu même aveugl;t Ilérode, ordinairement si prudent, lui fit manquer le moyen sûr d'atteindre son but, et sauva ainsi l'enfant messianique d'une mort prématurée. ]Mais celte dispensation divine a eu une autre face : c'est que, à la place d'un enfant, plusieurs autres ont dû périr. 11 n'y aurait rien à objecter si l'on pouvait prouver que c'était là le seul moyen de sauver Jésus d'un sort inconciliable avec le but de la rédemption. Or, du moment que l'intervention surnaturelle de Dieu est admise pour aveugler Hérode et pour inspirer plus tard aux mages de ne pas repasser par Jérusalem, on demandera pourquoi cette intervention ne s'exerça pas aussi pour leur inspirer tout d'abord d'éviter Jérusalem par un détour, et de se rendre directement à Bethléem, précaution qui aurait empêché l'attention d'Hérode de s'éveiller si immédiatement, et qui aurait peut-être prévenu tout le mal (2). Au point de vue orthodoxe, il ne reste plus qu'à répondre dans le slvie tout à fait ancien, qu'il a été bon pour les enfants de
(1) Hoffmann pense qn'Héroile ne se avec le cœur d'Hérode (et en cela l'arserait pas permis ime telle vLolatiou des gumentation de !Neander, p. 30, est sudroits de l'hospitalilé, Hérode que lui- perflue), mais avec son intcilif;euoe. même il représente avec raison comme (2) Schmidt , Exc§, Beitncge, S. un monstre de crnauté. Cette conduite 155, f. nous parait ici en contradiction, non
périr si jeunes, parce qu'une si courte souffrance les a soustraits à beaucoup de misères, et notamment au danger de prendre part au péché d'incrédulité des Juifs à l'égard de Jésus, parce qu'ils ont eu l'Iionneur de perdre la vie et de devenir martyrs pour la cause du Christ, etc. (1).
Maintenant, les mages quittent Jérusalem de nuit, temps pendant lequel les Orientaux aiment à voyager; l'étoile, qu'ils no paraissent plus avoir vue depuis qu'ils ont quitté leur patrie, se montre de nouveau à eux, et les précède sur la route de Bethléem, jusqu'à ce qu'enfin elle s'arrête sur la demeure de l'enfant et de ses parents. De Jérusalem à Bethléem, la route va au sud; la vraie direction des astres mobiles est de l'ouest à l'est, comme celle des planètes et d'une partie des comètes , ou de l'est à l'ouest, comme celle d'une autre partie des comètes; et, si plusieurs comètes marchent presque dans la direction du nord au sud, le mouvement propre et véritable de ces astres est tellement surpassé par leur mouvement apparent, que produit la révolution diurne de la terre, et qui va de Testa l'ouest, que, dans le court intervalle de deux ou trois heures nécessaire pour le voyage de Bethléem , le mouvement réel n'a pu être aperç^u, et que tout au plus le mouvement apparent a pu l'être. Mais dans un court voyage ce déplacement des astres frappe moins les yeux que l'illusion d'optique qui est l'effet du déplacement de l'observateur, et en verlu de laquelle un astre placé devant nous paraît, si nous marchons en avant, nous précéder dans les espaces infinis; j)ar conséquent il ne peut s'arrêter sur une maison déterminée, et engager par là un voyageur à s'y arrêter également ; loin de là , c'est parce que le voyageur s'arrête que l'étoile semble aussi s'arrêter. En conséquence, l'éloile des mages ne pourrait pas avoir été une étoile ordinaire, naturelle; mais il faudrait, comme l'ont admis quelques Pères de
(1) Stark, Syiiop.s-. hibl. r.wg. inN. T., p. 62.
l'Église (1), que c'tûtété une étoile créée exprès pour cet objet, que le créateur aurait mue et arrêtée d'après une règle particulière; mais ce ne pourrait pas, non plus, être une étoile \éritab!e, à la hauteur et dans la sphère des étoiles; car un tel astre, de quelque manière qu'on veuille le mouvoir et le fixer, ne peut jamais, d'après les lois de l'optique, paraître s'arrêter immobile au-dessus d'une maison. Il faudrait donc que c'eut été quelque corps se mouvant plus bas au-dessus de la terre : aussi quelques Pères de l'Église et les apocryphes (2j ont supposé un ange qui pouvait sans doute voler au-de\ant des mages sous la forme d'une étoile , et s'arrêter dans Bethléem au-dessus de la maison de Marie, à une hauteur médiocre; des modernes ont conjecturé que c'était un météore (o); doiible conjecture qui est contraire au texte de Matthieu; la première , parce qu'il n'est pas dans les habitudes de nos évangiles de désigner quelque chose de purement surnaturel , tel qu'une apj)arition angélique, par une expression d'apparence naturelle, telle qu'un astre, y.aT/,z; la seconde, parce qu'un simple météore ne suffit pas pour tout le temps que les mages mirent à venir de leurs lointaines demeures jusqu'à Bethléem ; ;: moins qu'on ne veuille admettre que Uieu avait créé pour le voyage des mages de Jérusalem à Bethléem un météore nouveau , et tout autre que celui qu'il leur avait montré dans leur patrie.
Plusieurs commentateurs orthodoxes se sont trouvés tellement pressés par les difficultés relatives à l'étoile, qu'ils ont fait tous leurs efforts pour éviter d'admettre qu'un astre avait précédé les mages jusqu'à Bethléem et s'était arrêté sur une maison : aussi l'explication de Siiskind at-elle trouvé beaucoup d'approbateurs. Suivant lui, le verbe
(1) Par exemple Eusèbe, Demonslr. Suicer, I. c, et VEvangelium infantiœ evang, 9, cité dans Suicer. 1, p. 559. arabicum, c. 7.
(2) Clirysostôme et d'autres dans 1 3) Voyez dans Knlnœl, Comnu in
Matth. p. 23.
Trpo-^ysv (v. 9), qui est à l'imparfait, ne signifie pas que l'astre précédait visiblement les mages dans leur marche, mais il signifie, comme s'il était au plus-que-parfait, qu'il était arrivé avant eux sans leur avoir été visible; de sorte que l'évangéliste veut dire : l'étoile que les mages avaient vue en Orient, et que depuis ils n'avaient plus aperçue, reparut soudainement à Bethléem sur la maison de l'enfant; par conséquent elle les avait précédés (1). Mais c'est transporter, sur le terrain de l'exégèse orthodoxe, des artiGces du rationalisme; car non seulemejit le verbe preceV/a?^, 7rGor,yev, mais encore les mois jusqu'à ce que l étoile vînt, ewç AOwv xtX., représentent la marche de l'astre comme un phénomène qui n'avait pas cessé précédemment, mais qui se continuait encore sous les jeux des mages. C'est ce qu'une interprétation arbitraire peut seule méconnaître; et alors , pour être conséquente , elle devrait aller encore plus loin, et faire de ce récit merveilleux un récit naturel. De même, quand OIshausen accorde qu'une étoile, à cause de sa position dans la sphère céleste, ne peut désigner une maison isolée, mais ajoute que les mages ont bien été forcés de s'enquérir de la demeure de l'enfant, et que seulement ils ont, avec une simplicité naïve, rattaché le commencement et la fin de leur voyage à ce guide céleste (2), il met le pied sur le terrain du rationalisme, et il intercale des explications naturelles entre les lignes du texte biblique, ce qu'il reproche ailleurs avec raison à Paulus et à d'autres. Les mages entrent alors dans la maison, offrent à l'enfant leur adoration, et lui font présent de productions de leurs contrées (v. 11). On pourrait s'étonner ici qu'il ne soit fait aucune mention de la surprise que durent éprouver ces hommes en voyant, au lieu du prince qu'ils attendaient, «n enfant dans des conditions tout à fait ordinaires et peut-
(1) Vermischte Aiifsa>t7e, S. 8. (2) Bilil. f «mm. sor ce passagt ; de
tnème HoffmaiiQ, S. 261.
être nécessitenses (1). Pourtant, il ne faudrait pas pousser le contraste assez loin pour supposer, comme c'est l'ordirnaire, les mages trouvant l'enfant dans l'étable et dans la crèche; car Luc seul parle de ces particularités; Matthieu n'en dit pas un mot : il est seulement question d'une maison, oï/.ia, où était l'enfant. Aussitôt après, les mages reçoivent en songe (v. 12) l'avertissement d'éviter Jérusalem; on aurait pu seulement souhaiter, comme il a été dit, que cet avertissement fût venu plus tôt, ce qui aurait peut-être évité le massacre des enfants (jui suivit.
Pendant qu'Hérode attend le retour des astrologues, une apparition angélique avertit en rêve Joseph de mettre en sûreté, dans l'Egypte voisine, le Messie enfant avec sa mère (v. 13-15). Les données de l'évangéliste étant acceptées, cela ne présente aucune difficulté; mais ce qui en a, c'est la prédiction d'Osée qui a du par là être accomplie, ex yEgypto vocavi filiuin meum^ 11, 1; car, si le prophète fait dire ici à Jehovah : Quand Israël était un enfant, je l'aimais, et j'ai appelé d'Egypte mon fils, on peut supposer, même à l'interprète le plus orthodoxe, assez de justesse d'esprit pour voir qu'il ne peut être question d'un autre sujet dans le second hémistiche que dans le premier; ce sujet est le peuple d'Israël, qui est appelé fils de Dieu, ici comme ailleurs (par ex. : 2 Mos. Il, 22; Sirach 36, 14); et c'est de la sortie d'Egypte, sous Moïse, qu'il s'agit ici; par conséquent le prophète n'a songé ni au îMessie, ni à son séjour futur en Egypte. Et cependant, comme notre évangéliste (v. 15) dit que la fuite de Jésus en Egypte a été ordonnée afin que les paroles d'Osée fussent accom|)lies, il les a entendues comme une prophétie se rapportant au Christ, et par conséquent il les a mal entendues. On a voulu arguer d'un double sens dans le passage du prophète : l'un immédiat et s'appliqnant au peuple d'Israël, l'autre
[4) SiiimiiU, Ere°. Beknrg?. 1, 152 fr'.
OLATRIÈME UHAPlTRIi:. § XXXIV. 277
médiat et s'appliquant au Christ, parce que le destin de l'Israël corporel était le type des destins de Jésus; cela est d'autant moins admissible, que dans notre cas cette typologie est toute extérieure et sans signification : il n'y a de commun des deux côtés que le fait du séjour en Egypte; les circonstances dans lesquelles le peuple d'Israël et l'enfant Jésus ont séjourné en Egypte sont complètement différentes (1).
Le retour des mages se fait attendre assez longtemps pour qu'Hérode puisse remarquer qu'ils n'ont pas l'intention de lui tenir parole; il prononce un arrêt de mort contre tous les enfants mâles de Bethléem et des environs compris dans la catégorie de l'âge à laquelle devait appartenir l'enfant- Messie, d'après le dire des mages sur l'époque de l'apparition de l'étoile (v. 16-18). Sans doute Ilérode pouvait facilement apprendre que l'enfant qui avait reçu de si riches présents n'était plus à Bethléem; mais, si une rage aussi aveugle n'est pas aussi incompatible avec le caractère de ce vieux prince que Schleiermacher le pensait, on devrait du moins s'attendre à trouver dans d'autres écrivains quelque mention d'un massacre aussi horrible (2) : or, ni Josèphe, qui donne beaucoup de détails sur Hérode, ni les rabbins, qui le poursuivent de leurs accusations, ne disent un seul mot de cet ordre. Ces derniers rattachent également le voyage de .Tésus en Egypte à une scène de carnage qui a pour auteur, non Hérode, mais le roi Jannée, et qui atteint, non des enfants, mais des rabbins (3). Il y a là, au fond, une confusion entre l'événement connu par l'histoire chrétienne et un événement plus ancien, car Alexandre Jannée était mort quarante ans avant la naissance de Jésus-Christ. Macrobe,
(1) C'est ce que Steiidel dans : Bea- dans Liglufoot, ]). 207. (Comparez gel's Archiv., 7, 2, /i23 f., 8, 3, Zi87, Schœttgeu, 2, p. 535. ) D'après Josèphe, fait voir contre OIsliauseu. (Comparez Aniiq, 13, 13, 5, 14. 2, c'étaient des Hoffmann, S. 262 f.) Juifs de tout âge et de tout sexe, et par-
(2) Voyez Schmidt, l. c, S. 156. ticulièrcmcnt des Pharisiens.
(3) Babylon. Sanhedr. f. 107, 2,
278 PllEMIÈRE SEC 1 ION.
qui \ivait dans le iv^ siècle, est le seul qui dise un mot du massacre ordonné par Hérode , mais le passage oii il en parle n'a aucune valeur : car l'exécution d'Antipaler, connue par Josèphe, lequel Antipater était si peu un enfant qu'il se plaignait déjà de grisonner (1), il la confond avec le massacre des enfants célèbres parmi les chrétiens (2).
On a cherché, en rappelant le peu d'enfants de l'âge désigné qui pouvaient se trouver dans la petite ville de Bethléem, à diminuer ce qu'un pareil silence a d'étonnant, et l'on a remarqué que, parmi les nombreux forfaits d'Hérode, ce forfait avait disparu comme une goutte dans la mer (3). Mais le massacre, môme d'un petit nombre d'enfants innocents a quelque chose de particulièrement abominable, et cet acte, s'il était réel, n'aurait pu être aussi complètement oublié (Zt). Remarquons en outre qu'aux versets 17 et 18, une prophétie (Jérém., 31, 15) est signalée comme accomplie par ce massacre des enfants; or, cette prophétie se rapportait originairement à une circonstance tout autre, c'est-à-dire à la translation des Juifs à Babjlone, et il n'y est fait aucune allusion à un événement reculé dans l'avenir.
Pendant que l'enfant Jésus reste en Egypte avec ses parents, Hérode l'*" meurt, et Joseph est invité par un ange qui lui apparaît en songe à retourner dans sa patrie; mais, comme Archélaiis, successeur d'Hérode dans la Judée, était à craindre, un second songe désigne Nazareth en Galilée, où règne Hérode Antipas, prince plus doux, comme le lieu où Joseph doit se 6xer (v. 19-23). Ainsi, dans ce chapitre,
(1) Joseph. ^. y. 1, 30, 3. (Comparez porcnm (vv) esse qnam filium (vic'ov). Antiq. 17, i, 1.) (3) Voyez Wetstein, Kuinœl, Olsbaa-
(2) Macrob. Saturnal. 2, k ■ Quum sen sor ce passage; Wmer, d. A. Heaiidisset (Au^nstus) inter ptieros, quos rodes.
iii Syria Herodes rex Jiidaeorum intra (i) Fritzscbe, Comm. in Malth.,
bimatum jussit interfici, filium quoque p. 93 seq. ejus occisom, ait : Melius est Uerodis
nous aurions cinq dispensalions divines extraordinaires, à savoir : une étoile et quatre visions en songe. Déjà l'étoile et la première vision auraient pu, comnoe il a été remarqué phus haut, être réunies en un seul miracle, non seulement sans inconvénient, mais encore avec avantage j c'est-à-dire que l'étoile ou la vision en songe aurait dû conduire les mages tout d'abord de Jérusalem à Bethléem, ce qui, peutêtre, aurait évité le massacre qu'Hérode devait ordonner. Mais ce qui est tout à fait superflu, c'est que les deux derniers avertissements en songe ne soient pas réunis en un seul ; car l'avis donné à Joseph de se -endre à cause d'Archélaûs, non à Bethléem, mais à Nazareth, aurait pu, au lieu de faire l'objet d'une vision particulière, être donné simplement dans la vision précédente. Quand on voit le merveilleux ainsi prodigué sans aucun égard pour la lex parcimoniœ, on est tenté d'attribuer cette profusion plutôt aux opinions huuiaines qu'à la providence divine.
Les fausses explications de j)assages de l'Ancien Testament qu'offre ce chapitre sont couronnées par le dernier verset où il est dit : que par l'établissement des parents de Jésus à Nazareth a été accomplie la prédiction des prophètes, il sera appelé Nazaréen, oti iNa^copaîb; -/Ské-nGezai. Or, celle prophétie ne se trouve pas avec les mêmes termes dans l'Ancien Testament; et, à moins que, perdant courage, on ne veuille se réfugier dans les ténèbres, en admettant qu'elle a été prise ou à un livre canonique perdu (1) ou a un apocryphe perdu (2), il faut adresser à l'évangélisle l'un ou l'autre de ces reproches : ou bien il s'est permis une désignation extrêmement arbitraire si, ainsi que le prétendent quelques théologiens, il a exprimé le sens des prophéties de l'Ancien Testament qui annonçaient que le Messie serait méprisé, en disant qu'il sera un Nazaréen, c'est-à-
(1) Clirysostôm* et d'autre». (2) Gratz, Coinin. zuin. Ev, Matlli.,
280 PRtMlÈUE SECTION.
dire habitant d'une |jelite ville méprisée (1); ou bien il faut lui imputer d'avoir défiguré le sens de la manière la plus grossière ou dénuturé violemment les mots s'il a prétendu reproduire le mot tt3 nasir : cette expression , si d'ailleurs on la trouvait, dans l'Ancien Testament, appliquée au Messie, signifierait ou Nasiréen (2), ce que Jésus n'a jamais été, ou couronné (oi comme Joseph, 1 Mos., 49, 26, mais elle ne pourrait jamais signifier un homme élevé dans la petite ville de Nazareth. L'interprétation la plus vraisemblable de ce passage, laquelle a en sa fa\eur l'autorité des judéo-chrétiens consultés par saint Jérôme, c'est que l'évangéliste fait ici allusion au passage d'Isaïc, 11, 1, où le Messie est appelé >u;> ly: , surculus Jesse, rejeton de Jesse, comme ailleurs riDï (Zl); danstous les cas, c'est toujours luire la même violence au mot, et transformer une simple désignation du Messie en un rapport avec le nom de la ville deZSazareth, rapport qui lui est complètement étranger.