XXXV
Essais d'explicalions naturelles pour riiisloiie des mages. Transition à l'explication mythique.
Pour éviter les nombreuses difficultés qui arrêtent à chaque pas l'explication surnaturelle de ce chapitre, il fallut essayer d'une autre explication qui, sans rien admettre de surnaturel, pût rendre raison de tout, d'après les lois physiques et psychologiques. Cette tâche, qu'il valait bien la peine de tenter, c'est Paulus qui s'en est le mieux acquitté.
La première difficulté est : Comment se fait-il que des mages païens des contrées lointaines de l'Orient aient su
(1) Kninœl, ad Mutth,, p. IxU seq. (i' Gieseler, daus Studien iind Kri-
(2) Voyez Wetstein sur ce p.nssajje. tikto, 1831, 3 Heft. S. 588 f. ; et ([3) Schneekenburger, Beitraege zur Fritzsche, S. lOi. (Comparez Hieron.
Einl. in das N. T. S. 42. ad Jesai. 11, 1.)
OUATKIÈMli: CIJAl'lTHE. g XXXV. 281
quelque chose (Je la naissance |)rochaine d'un roi juif? On j'écarte en transformant ces hommes en Juifs étrangers. Mais cette Iransformation est, ce semble, en contradiction complète avec le texte de l'évangélisle; car, en mettant dans la bouche des mages la question : Où est le roi des Juifs qui a été enfanté? rioO ic-rtv ô r^yOcl; (jacO-cù; tôjv iou^auov ; v. 2, il les fait se distinguer des Juifs. Quant à la tendance de tout le récit, l'Église ne paraît pas avoir autant de tort que le pense Paulus, quand elle considère la visite des mages comme la première reconnaissance du Christ parmi les païens. INéanmoins, comme 'I a été remarqué plus haut, cette difficulté peut se lever sans admettre la supposition de Paulus.
D'après l'explication naturelle, le but réel du voyage de ces hommes n'est pas de voir le roi nouveau-né j l'étoile qu'ils observèrent n'a pas été l'occasion de leur départ; mais ils sont venus à Jérusalem, peut-être dans des vues de commerce. Ce n'est que parce qu'ils entendent parler çà et là dans le pays d'un roi nouveau-né, qu'ils sont frappés d'un météore céleste qu'ils avaient récemment aperçu, et ils désirent de voir eux-mêmes l'enfant dont il est question. Par là on diminue sans doute ce qu'a de choquant l'importance donnée à lastrologie dans l'explication ordinaire, mais ce n'est qu'en forçant le sens des mots; car, lors même qu'on pourrait transformer sans difficulté des mages, [j-ayouç, en marchands, néanmoins leur but, dans ce voyage, n'a pu être un but de commerce, puisque, à leur arrivée à Jérusalem, ce qu'ils demandent d'abord, c'est le roi nouveau-né des Juifs. Ils indiquent, comme raison de celte demande, l'étoile qu'ils ont vue dans l'Orient et qui a été aussi la cause de leur vovage actuel, et ils disent que le but de leur présence en Judée est l'adoration qu'ils doivent offrir au nouveau-né (v. 2 : noO £<7T'.v — £tf^o[xev yàp — /.al -D.^iop-sv t.zogxuvîioai).
l.'astre est, par cette explication, chiingé ou en mét<^ore naturel, ou en comète (1\ ou en constellation, c'est-à-dire conjonctions de plusieurs planètes; et à cette dernière opinion, énoncée par Kepler, plusieurs astronomes et théologiens ont, dans ces derniers temps, donné leur assentiment (2). La question ])rincipale est ici de savoir si, avec cette explication, il est plus facile de concevoir que Vastre précède les mages et s'arrête sur une maison, comme il est dit dans le texte. J'ai examine plus haut les deux explications qui considèrent Vastre comme un météore ou comme une comète. Si l'on prend la troisième explication, c'està-dire si on le regarde comme une conjonction de planètes, il faudra admettre que le verbe qu'emploie l'évangéliste, -ooxyzu ^ précéder , v. 9, signifie la disjonction des planètes qui, jusque-là, avaient été réunies (3), bien que le texte ne fasse mention d'aucune disjonction et parle uniquement du mouvement en avant de tout le phénomène. Ou bien il faudra recourir au plus-que-parfait de Siiskind, et supposer que la constellation que les mages n'avaient pas pu voir dans la vallée entre Jérusalem et Bethléem, se remontra tout à coup à CUV, arrêtée au-dessus de la résidence de l'enfant (II); car, dit-on, les mots : au-dessus de l'endroit où était Venfant, ItJ.vm ou t,v Toxai^cov, v. 9, signifient en général le lieu de résidence et non la maison oîi étaient l'enfmt et ses parents. Nous l'accordons; mais l'évangéliste ajoutant immédiatement après : et entrant dans la maison, ■/,yX eiGslGovTsç s'!ç rr.v oi/.iav, le lieu de résidence prend d'une manière plus précise le sens de maison, et l'on comprend que cette explication n'est que le produit d'un effort impuissant pour diminuer le merveilleux dans le récit évangélique.
(1) Ces deux explications sont dans Handbucli der matliemat. und tecbn. Kuinœl sur ce passage. Chronologie, 2 Ed., S. 399 ff.
[2) Kepler, dans plusieurs traités ; (3) Voyez dans OIsliausen, S. 67. Miinter, der Steru der Weisen ; Ideler, (4) Paulus, 1. c, S. 202,221.
Ce qu'il \ a fJe plus remarquable quand on prend l'astre pour une constellation, c'est que l'on croit, à l'aide de cette explication, avoir trouvé un point fixe auquel on puisse rattacher le récit de Matthieu. D'après le calcul de Kepler, rectifié par Ideler, il y eut, trois ans avant la mort d'Hérode, l'an de Pvome 7/i7, une conjonction de Jupiter et de Saturne dans le signe des Poissons; et, comme elle revient de la même façon à peu près tous les huit cents ans dans ce signe attribué par les astrologues à la Palestine, elle avait eu lieu aussi trois années avant la naissance de Moïse, d'après le calcul du Juif Abarbanel. Ainsi il se pouvait qu'au temps d'Hérode les espérances sur le second grand Sauveur de la nation se rattachassent à cette conjonction, et que les Juifs babyloniens v vissent une occasion de prendre des informations. Mais l'étoile mentionnée par Matthieu a-t-elle été cette conjonction de planètes? Une aihrmation serait excessivement précaire, puisque l'année de la naissance de Jésus est aussi incertaine que la date de ce calcul astrologique j d'un autre côté, des circonstances du récit évangélique telles que les mots précédait^ 77por,Ycv, et s'arrêta, sgtt, n'y conviennent pas; donc, du moment qu'il se présente une autre donnée qui ressemble plus au récit de Matthieu que cette conjonction, nous sommes autorisé è supposer que la conjonction des planètes est étrangère à ce récit.
Quant aux dif6cultés que soulèvent les j.assagesde l'Ancien Testament faussement interprétés, l'explication naturelle les écarte en contestant que la fausse interprétation aj)partienne aux écrivains du JNouveau Testament. C'est le Sanhédrin seul qui applique la prophétie de Michée au Messie et à sa naissance à Bethléem, et Matthieu ne dit pas un seul mot qui aille à l'approbation de cette ajiplication; mais, comme Matthieu raconte plus loin que l'événement a répondu à l'explication du Sanhédrin, il l'approuve par le fait même. Pielativement au passage du prophète Osée,
284 l'nt.MIÈKE SECTION.
Pauliis et Steudel (1) s'accordent pour imaginer un expédient sinjiulier : suivant eux, INJatthieu, en citant ce passage, a voulu seulement écarter k;s doutes que pourraient concevoir des Juifs de la Palestine en voyant que le Messie avait quitté momentanément la Terre-Sainte, et il fait remarquer que le peuple juif, ce premier-né de Dieu dans un autre sens, avait été amené d'Égyjîle, et que, par conséquent, personne ne devait s'étonner si le Messie, fils de Dieu, avait aussi visité la terre profane. Mais dans tout le passage il n'y a aucune trace du but simplement négatif et de précaution que Matthieu aurait eu s'il avait cité, dans cette intention, la prophétie de l'Ancien Testament (:2); tout au contraire, ces citations ont un but positif, c'est de fonder le caractère m.essianique de Jésus en montrant que des prophéties messianiques ont été accomplies en lui. On a encore essayé à propos des deux prophéties citées dans le paragraphe en question, d'atténuer le sens du verbe s'accomplir, 7:}//;GcoOr,vai, jusqu'à n'y voir que l'indication d'une simple analogie ou similitude ; mais c'est une tentative inutile qui n'a besoin d'aucune réfutation.
Enfin les avertissements multipliés que les personnages de notre récit reçoivent dans des songes sont expliqués tous psychologiquement par les pensées et les notions que ces personnages avaient dans la veille. Une pareille explication de la dernière vision de cette espèce, v. 22, paraît s'offrir d'elle-même, le texte disant que Joseph, ayant appris qu'Archélaiis était devenu maître de la Judée, avait craint d'y retourner, et qu'alors il avait, en songe, reçu un avertissement d'en-haut. Néanmoins, si l'on y regarde de près, la communication donnée dans le sommeil est quelque chose de nouveau que les réflexions faites pendant la veille n'ont
(i)Bengel's Archiv., 7,2, S. i2i. de Jésus en Egypte, mais elles sont de
(2) l\ est vrai que plus tard des ca- toute autre nature ; j'eu parlerai dans le lomnies juives se rattachent à ce voyage chapitre suivant.
OLATRIÈWE CHAPITRE, g XXXV. 285
|jas suggéré. ?\c pas aller à Bethléem à cause d'Archélous, telle avait été l'idée de Joseph éveillé, et c'est une idée négative ; se rendre à Nazareth, tel est l'avertissement donné par le songe, et c'est quelque chose de positif. Dans les autres visions en rêve, ce serait interpoler le texte que de vouloir l'interpréter de cette façon; car, d'après le texte, les projets de meurtre d'IIérode contre l'enfant, aussi bien que la mort de ce prince, ne sont connus de Joseph que par le rêve; de même aussi les mages ne conçoivent de la défiance contre Hérode que lorsque le rêve les avertit de se garder de lui.
Ainsi, d'une part, c'est aller contre le sens du récit évangélique que de concevoir comme naturels les événements que l'auteur raconte ; d'autre part, prendre ce récit dans son sens propre, c'est pousser le surnaturel jusqu'à l'extravagance, et l'invraisemblable jusqu'à l'impossible. Il faut donc se laisser conduire à douter du caractère historique de celte narration, et à conjecturer que nous avons peut-être ici sous les yeux quelque chose de mythique. Mais dans cette voie les premières tentatives ont été si malhabiles que, par le fait, elles ne se sont pas élevées au-dessus de la sphère de l'explication naturelle, qu'elles voulaient dépasser. Voici, par exemple, ce que dit krug : des marchands arabes, étant venus par hasard à Bethléem, connurent les parents de Jésus, et apprirent qu'ils étaient étrangers et dans le besoin (d'après IMatthieu, les parents de Jésus n'étaient pas étrangers dans Bethléem); ces marchands leur firent des présents, leur souhaitèrent du bonheur pour leur enfant, et partirent. Plus tard, Jésus ayant joué le rôle de Messie, on se souvint de cette aventure, et on l'embellit des récits sur l'étoile, sur la vision en songe et sur la pieuse adoration. Les particularités de la fuite en Egypte et du massacre des innocents y entrèrent aussi, parce qu'on supposa que cet événement n'avait pas été sans inlluence sur Hérode, lequel,
â86 PREMIÈRE SECTION.
peut-être, avait fait périr vers ia même époque, mais pour d'autres causes, quelques familles à lielhléem ; il se peut aussi que Jésus soit allé plus tard en Egypte pour d'autres motifs (1),
Dans cette explication, ainsi que dans l'explication purement naturelle, restent toujours, comme autant de faits, l'arrivée de quelques Orientaux, la fuite en Egypte et le massacre de Bethléem ; seulement ces faits sont dépouillés de l'enveloppe merveilleuse dont le récit évangélique les a entourés. On les suppose intelligibles de cette façon, et l'on pense qu'ils peuvent bien être arri\és réellement; mais en vérité ils deviennent plus incompréhensibles que dans l'explication orthodoxe elle-même : car, en les privant de leur enveloppe miraculeuse, on les prive en même temps de tout ce qui les motivait, el toute base leur manque. La relation qui s'établit entre les Orientaux et les parents de Jésus est complètement motivée dans le récit de Matthieu, mais d'après l'explication demi-naturelle ce n'es^t plus qu'un hasard singulier. Le massacre de Bethléem a, dans le récit évangélique une cause précise; ici on ne comprend plus qu'Hérode en vienne à l'ordonner. De même, la fuite de Jésus en Egypte est nécessitée par des circonstances urgentes dans Matthieu; ici elle devient tout à fait inexplicable. A la vérité on peut dire : Ces événements ont eu leurs causes suf- Osanles dans la réalité ; seulement Matthieu en a caché l'enchaînement naturel, et a substitué, en place, un enchaînement miraculeux. Mais, si l'écrivain ou la légende est capable d'entourer les événements de motifs et de circonstances accessoires tout à fait fausses, l'écrivain ou la légende est également capable d'inventer les événements eux-mêmes ; et cette invention est d'autant plus vraisemblable que l'on
(1) Sur l'explication des récits de mi- le Mémoire sur les deux premiers chapi-
racles d'après le mode de leur formation, très de Matthieu et de Luc, dans Henke's
dans Henke's Muséum, 1, 3,399 ff. De Magazin, 5, 1, 171 ff., et dansMatthaei,
pareilles explications se trouvent dans Relif^ionsfçU der Apostel, 2, S. ^22 ff.
peut montrer avec plus de clarté comment la légende a eu un intérêt à représenter comme réellement arrivés des événements qui pourtant n'ont jamais eu lieu.
Ce dernier argument s'adresse aussi aux théologiens qui, dans ces derniers temps, ont essayé, du point de vue du supranaturalisme, de faire, dans le récit évangélique, le triage de ce qui est réel et de ce qui a été inventé. Dans un pareil récit, dit Neander, il faut distinguer avec soin le fait luimême des circonstances isolées, et ne pas demander le même degré de certitude pour toutes choses. Suivant lui, ce qui est essentiel et certain, c'est que les mages, à l'aide de leurs recherches astrologiques, ont eu le pressentiment de la naissance du Piédempteur en Judée, et sont venus à Jérusalem pour lui rendre hommage. Maintenant, arrivés dans cette ville ^ comment ont-ils appris que l'enfant était né à Bethléem .^ Est-ce par Hérode lui-même ou de toute autre façon ? Sur ces questions, Neander ne veut pas garantir avec une certitude égale les détails de Matthieu, et il ajoute que ce n'est pas là non plus l'affaire essentielle. Les mages ont pu, dans la petite ville de Bethléem , être conduits au lieu de la naissance de l'enfant par plusieurs dispositions de la Providence , qui auront été conformes au cours ordinaire des choses : par exemple, la rencontre de» bergers ou d'autres personnes pieuses qui avaient pris intérêt au grand événement. Une fois dans la maison, ils ont pu représenter leur observation astrologique et la cause de leur pressentiment suivant l'idée qu'ils s'en étaient formée en tournant leurs regards vers le ciel étoile. Neander (1) conserve comme historique la fuite en Egypte et le massacre des innocents. Cette explication du récit évangélique ne s'est débarrassée, à proprement parler, que de la plus grande difficulté, c'està-dire de l'étoile qui précède les mages et qui s'arrête sur la maison j les autres difhcultés subsistent. Mais elle u aban-
288 PREMIÈRK SECTION.
donné la confiance illimitée dans la \éracité de l'évangélisle et admis une partie non h!stori(jiie dans le récit qu'il nous a transmis. Maintenant, si l'on se demande jusqu'où s'étend cette portion non historique, de quelle espèce elle est, et si elle s'est produite sur un fond historique ou sur de simples idées, il est aisé de voir que le peu d'histoire mal précisée qu'une critique moins indulgente que celle de Neander peut laisser subsister, est bien moins propre à la création du récit évangélique que le cycle très précis d'idées et de tvpes qui va être développé dans le chapitre suivant.