XXXVII
Rapport chronologique de la visite des mages et de la fuite en Egypte, racontées par Matthieu, avec la présentation dans le Temple, racontée par Luc.
J'ai remarqué plus haut que les récits de Matthieu et de Luc, qui, dans le commencement, sont assez conformes l'un avec l'autre, se séparentensuite complètement ; l'un raconte la catastrophe tragique du massacre des innocents et de la fuite, l'autre la scène paisible de la présentation de l'enfant Jésus dans le Temple. Mettons de côté pour le moment le résultat de notre dernière recherche, qui a établi le caractère purement mythique du récit de Matthieu, et demandons-nous dans quel rapport chronologique cette présentation peut être avec la visite des mages et la fuite en Egypte.
De ces deux circonstances, une seule a une détermination chronologique précise, c'est la présentation dans le Temple, de laquelle il est dit qu'elle se fit au temps légal de la purification d'une mère (Luc, 2, 22), par conséquent, d'après 3 Mos. 12, 2 — li, quarante jours après la naissance de l'enfant. La date de l'autre circonstance n'est pas également fixée; il est dit seulement que les mages arrivèrent, Jésus étant né à Bethléem, roû Tvi<7oû yew/iOlvToç èv Byi6"X££[j- (Matthieu, 2, 1). L'évangéliste ne précise pas de combien leur arrivée suivit cette naissance; or, comme la visite des mages paraît être attachée immédiatement par ce participe à la naissance de l'enfant, ou tout au moins, comme rien d'important ne paraît être arrivé dans l'intervalle, quelques interprêtes ont été conduits à penser que cette visite devait être placée avant la présentation dans le Temple (1). Cela admis, il y a deux alternatives : Ou bien la fuite en Kgypte a
(1) Voyez, par exemple , Aiigtistin , opusc. acad., 3, p. 96 ff.; Sùskind, dans de Consensu evangelist., 2, 5; Storr, Ben^eFs Aichiv, 1, 1, S. 216 ff.
précédé la présentation dans le Temple, oq bien la visite des mages a précédé, il est vrai, cette présentation; mais la fuite l'a immédiatement suivie. Si l'on adopte ce dernier parti et que l'on enferme la présentation dans le Temple entre la visite des mages et la fuite, on s'embarrasse dans une grave difficulté, non seulement avec les expressions de Matthieu, mais encore avec l'enchaînement des faits. La même construction d'un participe qui avait servi à l'évangéliste pour rattacher, v. 1, à la naissance de Jésus l'arrivée des Orientaux, lui sert aussi à rattacher au départ des mages l'avertissement de s'enfuir [les mages s^en étant retournés, voilà qu'un ange, etc., àvaywpricrocvTwv aÙTôjv, î(^o'j ciyyù.oç,y,z'k., v. 13). Donc, si l'on a cru devoir, en raison de cette construction, faire plus haut se suivre sans intervalle les circonstances qu'elle unit, la même construction doit empêcher ici d'intercaler un troisième fait entre la visite et la fuite. Quant à la chose en elle-même, on ne trouvera pas vraisemblable que, dans un moment où Dieu fait savoir à Joseph qu'il n'est plus à Bethléem en sûreté contre le mauvais vouloir d'Hérode, il ait été permis à ce même Joseph de venir à Jérusalem, c'esl-à-dire de se jeter dans la gueule du lion. Dans tous les cas, les précautions les plus sévères auraient dû être recommandées à toutes les personnes intéressées, afin d'empêcher que la présence de l'enfant messianique à Jérusalem ne fût divulguée. Or, on ne trouve, dans le récit de Luc, aucune trace de cet incognito inquiet; loin de là, non seulement Siméon appelle, dans le Temple, l'attention sur Jésus, sans en être empêché soit par l'esprit divin, soit par les parents, mais encore Anne croit rendre service à la bonne cause en répandant autant que possible la nouvelle du Messie nouveau-né (Luc, 2, 28 seq. 38). Elle ne la répandait, il est vrai, que parmi des gens animés des mêmes sentiments [elle en parlait à tous ceux qui attendaient la délivrance à Jérusalem , èXoUzi
QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXVIl. 301
T^epl aÙTOu xàc'. toT; 77poço£^0[J!.£voi; >.uTpw(7iv èv ieaODaoCk-rii/.] , mais cela ne pouvait empêcher que le bruit n'en arrivât jusqu'au parti d'Hérodej car plus l'ardeur de ces gens qui attendaient la délivrance fut excitée par une pareille nouvelle, plus l'attention du gouvernement dut s'éveiller, et plus Jésus fut exposé à tomber entre les mains d'Iiérode qui le cherchait.
En tout cas, celui qui place la présentation dans le Temple après la visite des mages devrait aussi se décider à reculer cette présentation jusqu'après le retour d'Egypte; mais cette supposition heurte aussi le texte des récits; il faudrait, en effet, alors placer entre la naissance de Jésus et sa présentation dans le Temple les événements suivants : l'arrivée des mages, la fuite en Egypte, le massacre des innocents à Bethléem, la mort d'Hérode, le retour d'Egypte ; mais évidemment cela est beaucoup trop pour un intervalle de quarante jours. On serait donc réduit à admettre que la présentation de l'enfant et la première visite de l'accouchée au Temple auraient été reculées au delà du temps légal ; mais cela est contraire au texte de Luc; car lorsqu'il dit : Les jours de leur purification ayant été accomplis selon la loi de Moïse, oxe £~>.ri(70v]Gav aî •/îjy-spai toû /.a6aptcij.ou aùxwv •/.arà Tov vo[j(.ov Mwgéwç, v. 22, il déclare positivement que la visite au Temple fut faite dans le temps légal. Mais peu importe que ce soit plus tôt ou plus tard; d'après IMatthieu, les parents de Jésus pouvaient, aussi peu après leur retour d'Egypte qu'immédiatement avant leur départ pour ce pays, songer à se rendre à Jérusalem. En effet, si Joseph, quittant l'Egypte, est averti de ne pas aller, de peur d'Archélaiis, dans la Judée, qui était gouvernée par ce prince, il lui était encore moins possible de se retirer à Jérusalem même, où Archélaiis faisait sa résidence.
Ainsi, aucune de ces deux façons ne permet de mettre la présentation dans le Temple après la visite des mages, et il
ne reste plus que l'autre alternative, à savoir : de placer, avec la majorité des interprètes (1), cette présentation, racontée par Luc, avant la visite des mages et la fuite, racontées par Matthieu; cette exjjlication est aussi la plus naturelle, en ceci du moins qu'un plus long intervalle de temps est, dans Matthieu, indiqué, d'une façon médiate, entre la naissance de Jésus et l'arrivée des mages. En effet, Hérode fait égorger à Bethléem les enfants depuis l'âge de deux ans et au-dessous; bien que, pour être sûr de son fait, il ait dépassé la date fixée par les mages, cependant cela suppose que l'étoile était visible pour eux depuis plus d'un an. Or, le narrateur semble se représenter l'apparition de l'étoile comme contemporaine de la naissance de Jésus. 11 faudrait donc se figurer ainsi l'ordre des événements racontés par les évangélistes : les parents de Jésus se rendirent d'abord de Bethléem, lieu de la naissance de l'enfant, à Jérusalem, pour y faire les offrandes légales; puis ils vinrent de nouveau à Bethléem, où, d'après Matthieu 2, 1 et 5, les mages les trouvèrent; delà ils s'enfuirent en Egypte, et, étant revenus de ce pays, ils se fixèrent à Nazareth. Dans cet arrangement, la première question qui se présente, c'est de savoir ce que les parents de Jésus, après la présentation dans le Temple, pouvaient avoir encore à faire à Bethléem, où ils n'avaient pas leur domicile, et où, dans l'intervalle de quarante jours, ils avaient dû terminer leurs affaires pour le recensement. Cette question, il fauten renvoyer l'examen plus loin; en attendant, le motif de nous décider, que nous trouverions dans la chose même, est pleinement remplacé par un motif que fournissent les paroles de l'évangéliste. En effet, Luc dit positiNement, v. 39, qu'après l'accomplissement des rites légaux, les parents de Jésus ^etourn^rent à Nazareth, qui était le lieu véritable de leur domicile,
(1) Parmi les modernes, par exemple, Hess, Geichichte Jesu, 1, S. 51 ff,; Paulus , Olsbaosen , sur ce passage.
et non à Bethléem, où ils n'avaient séjourné qu'en passant (1). Donc, si les mages vinrent après la présentation dans le Temple, ils durent trouver les parents de Jésus à Nazareth, et non, comme le dit Matthieu, à Bethléem. Ajoutons encore que, si réellement la présentation dans le Temj)le, avec tout l'éclat que durent faire les discours de Siméon et d'Anne, avait précédé l'arrivée des mages, la naissance de l'enfant messianique n'aurait pu être tellement ignorée à Jérusalem, que la nouvelle qu'en portèrent les mages y eût excité la confusion générale dont parle Matthieu (2, 3) (2).
Donc, si la présentation de Jésus dans le Temple ne peut avoir eu lieu ni avant ni après la visite des mages et la fuile en Egypte, et si la fuite en Egypte ne peut pas non plus avoir eu lieu avant ou après la présentation dans le Temple, il est impossible que l'une et l'autre soient arrivées 3 tout au plus peut-on admettre que l'une ou l'autre est un fait réel (3).
Pour échapper à ce dilemme dangereux, l'explication supranaturaliste s'est déterminée, dans ces derniers temps, éprendre plus de liberté, et, afin de sauver le reste, elle a sacrifié ce qu'elle ne pouvait plus conserver. Ni Luc n'a rien su de ce que raconte Matthieu sur l'enfance de Jésus, ni l'auteur de l'évangile grec de Matthieu (auteur différent
(1) Sùskind, 1. c, p. 222 : « Luc, en traductionj p. 379) le cLemiu de Jérudisant : lorsqu'ils eurent tout fait selon la salem à Nazareth passe par Betliléem : loi du Seigneur, ils retnurncrent à Naza- or^ Bethléem est dans une direction opte th , xxi tic Irû.îtjaxt a-novra xafà tov posée/
véfjioy Kwpt'ou, ■ûit£'r/Tp£<|'av il; NaÇapsT, (2) La même différence dans la lixa-
s'cxprime comme celui qui veut dire, tion clironolDgique de ces deux événe-
c'est-à-dire éveiller chez ses lecteurs ments se trouve aussi entre deux diffé-
l'idée que les parents de Jésus se ren- rents textes de l'Ai ocryi)lie:/if(.s/o/ïa '^^
direut immédiatement, et sans interpo- iXatit'itate Mariic et du inj'anlia servato-
sition d'un autre voyage, de Jérusalem ris. Voyez Tliilo, p. 385. not.
à Nazareth. ■> Cela était même un motif (3) Cette incompatibilité des deux
pour le(piel Suskind et d'autres préfé- récits a été saisie de bonne heure par
raient intercaler, avant la présentation quelques adversaires du christianisme :
dans le Temple, la visite des mages et Épi])hane, //(crti., 51, 8, acôtédeCelse
la fuite, et de l'orpliyre, nomme encore un Phi-
D'après Micliaelis (Remarques à sa losabbatius.
de l'apôtre) n'a eu connaissance des particularités exposées par Lucj Neander se trouve forcé d'en convenir; mais il ne s'ensuit pas, ajoute-t-il, que les événements contenus dans les deux récits ne soient pas réellement arrivés(l). Par cette tournure, on échappe, il est vrai, aux difficultés qui sont dans le texte des évangélistes, mais on n'échappe pas à celles qui sont dans les choses mêmes. L'auteur du premier évangile raconte la naissance de Jésus, la visite des mages et la fuite, comme s'il n'y avait eu, dans l'intervalle, aucun changement de lieu; l'auteur du troisième évangile fait aller les parents de Jésus à Nazareth immédiatement après la présentation dans le Temple. Dans ces deux ordres de faits, on ne peut pas arguer de l'un des évangélistes contre l'autre, car il n'est pas permis de soutenir que des faits ne sont pas arrivés parce que des narrateurs éloignés ne les ont pas connus ; mais, en prenant ces récits d'un autre point de vue, on trouve qu'il est invraisemblable qu'après la scène dans le Temple, la naissance de l'enfant messianique ait été aussi absolument ignorée à Jérusalem que le suppose la conduite d'Hérode lors de l'arrivée des mages; qu'il n'est pas croyable (si l'on renverse l'ordre des événements) que le ciel eût permis à Joseph de se rendre à Jérusalem avec l'enfant qu'Hérode cherchait tout à l'heure à faire égorger; qu'il est inconcevable enfin que les parents de Jésus, après la présentation dans le Temple, soient retournés à Bethléem (ce dont il sera parlé plus tard). Toutes ces difficultés, qui sont inhérentes à la chose même, et qui ne sont pas moindres que les difficultés inhérentes au texte, subsistent dans cette explication et en démontrent l'insulTisance.
Nous en restons donc au dilemme posé plus haut. S'il nous fallait opter, nous ne pourrions, en aucun cas, au point où nous sommes arrivés dans notre recherche, nous décider pour le récit de Matthieu contre celui de Luc; et, ayant
(1) Neander, L. J. Cli., S, 33, Anmerk.
reconnu le caractère mythique dans le récit de Matthieu, il ne nous resterait plus qu'à nous attacher, avec des critiques modernes (1), au récit de Luc et à sacrifier celui de Matthieu. Mais le récit de Luc n'est-il pas de même nature que celui de Matthieu? et, au lieu d'avoir à opter entre les deux, ne faut-il pas refuser à l'un comme à l'autre le caractère historique? C'est ce que va nous montrer l'examen subséquent.