XXXVIII
La présentation de Jésus dans le Temple.
Le récit de la présentation de Jésus dans le Temple (Luc, 2, 22-38) semble au premier coup d'oeil porter une empreinte tout à fait historique. Une double loi, l'une prescrivant à la mère un sacrifice de purification , l'autre commandant le rachat du fils premier-né, amène les parents de Jésus, avec l'enfant, à Jérusalem dans le Temple. Là ils trouvent un homme pieux, plein de l'attente du Messie et nommé Siméon. Plusieurs interprètes prennent ce Siméon pour le Siméon fils de Hillel, son successeur à la présidence du sanhédrin , et père de Gamaliel ; quelques uns même l'identifient avec le Saméas de Josèphe (2) et attachent de l'importance à sa prétendue descendance de David, parce que cette descendance le fait parent de Jésus et aide à expliquer naturelleraentla scène suivante; hypothèse que l'expression dont se sert Luc pour le désigner, rend invraisemblable (3), car il n'aurait pas dit d'un personnage aussi connu • un liomme , avdpojTroç ti;. Mais, même sans cette hypothèse, il est facile d'expliquer d'une manière très naturelle la scène qui se passa entre les parents de Jésus et, ce
(1) Sclilciennarlicr, iHfi- den Lukas, o p.îyj.c, êiSxtTxa."/']; ; el le Prntêvangile de s. 47;Sclmccki'nbiir}j;cr, 1. c. Jacques, c. 24, le fait prêtre ou même
(2) ylntiq., 14, 9, i. 15, 1,1 et 10. A. t^rand-prêtrc. Voyez les variantes dan»
(3) L'évangile de Nicodcme , c. 16 , Tliilo , Cod. Apocr. T. T. 1, p. 271, le nomme , .i la vérité, le grand manie, Compare?. 303.
Siméon, et le rôle que la prophétesse Anne y joua. On n'a pas même besoin de supposer avec l'auteur de VHistoire naturelle du grand prophète (1) que Siméon connaissait d'avance l'espérance qu'avait Mi.rie d'enfanter le Messie; il faut seulement, avec Paulus et d'autres, se représenter la chose ainsi qu'il suit: Animé, comme beaucoup de personnes de ce temps, par l'attente de l'arrivée prochaine du Messie, Siméon acquiert, probablement en songe, la certitude qu'il le verra avant de fermer les yeux. Un jour donc il ne put résister au désir de visiter le Temple, et ce jour-là même Marie y présentait son enfant, dont la beauté attira tout d'abord Siméon. Lorsqu'elle lui eut découvert j)ieinement la descendance davidique de cet enfant , l'attention et l'intérêt de Siméon s'éveillèrent à un tel point que Marie n'hésita pas à lui révéler les espérances qui reposaient sur ce rejeton de l'ancienne maison royale, et les événements extraordinaires qui les avaient fait naître. Ces espérances, Siméon les embrasse avec confiance, et il exprime dans un langage inspiré son attente et ses craintes, qui, il en a la con\iclion, s'accompliront en cet enfant. Pour Anne, il est encore moins nécessaire d'admettre, avec l'auteur de VHistoire naturelle du grand prophète, qu'ayant été une des femmes présentes à la délivrance de Marie, elle avait eu dès lors connaissance des espérances qui reposaient sur cet enfant. Elle venait d'entendre le discours de Siméon, et, étant animée des mêmes sentiments que lui, elle accorda son approbation à son langage.
Quelque simple que paraisse cette explication naturelle, elle n'est cependant pas moins forcée dans ce cas que nous ne l'avons trouvée dans d'autres; car, non seulement Tévangéliste ne dit nulle part que les parents de Jésus eussent
(1) 1 TIil,, S. 205 ff. Hoffmann aussi qu'en supposant qu'ils connaissaient ^S. 276 f.) prétend qu'on ne peut ex- l'iiistoire de l'enfanre. pli([uer les discours des dnw vieillards
communiqué quelque chose de leurs espérances extraordinaires à Siméon avant qu'il entamât son discours inspiré; mais encore tout son récit ^tend à montrer que le pieux vieillard, en raison de l'esprit qui le remplissait, reconnut aussitôt l'enfant messianique, et c'est pour cela même que le narrateur insiste sur les relations de Siméon avec Vesprit saint, 7TVc!j[/.a àyiov, pour expliquer comment il put, sans communications antécédentes, reconnaître Jésus comme celui qui lui avait été promis, et prédire en même temps le cours de sa destinée. Tandis que notre évangile canonique met dans Siméon lui-même , mais en vertu d'un principe surnaturel, le signe qui fait reconnaître Jésus à ce vieillard, VEvangelium infantiœ arabiciim met ce signe dans la personne même de Jésus et dans sa présence (l), et ce livre apocryphe est plus dans l'esprit de la narration originale que l'explication naturelle, attendu qu'au moins il conserve le merveilleux. Mais remarquons qu'outre les raisons générales contre la possibilité des miracles, un miracle a , dans cette circonstance, une difficulté particulière: c'est qu'il n'est pas possible d'y trouver un but digne de l'intervention divine; car on ne voit nulle part que cet événement de l'enfance de Jésus ait été un levier destiné à propager la croyance au Messie dans des cercles plus étendus. Il faudrait donc , et c'est aussi ce qu'entend l'évangéliste, v. 26-29, que le miracle n'eût eu d'autre but que Siméon et Anne, et que ce soit comme récompense de leur pieux espoir qu'il leur a été donné de reconnaître l'enfant messianique. Mais de justes idées sur la Providence ne permettent pas de croire qu'elle opère des miracles pour des fins aussi particulières. On trouvera donc encore là un sujet de douter du caractère historique de la narration, d'autant plus que, d'après
(1) Cap, 6 : Viditqiie illum Simeon ulnis suis eum gestaret.,. et circumdaseoex instar coliiinii;* lucis refiilgentem, haut eum angeli instar circuli , celeciim doniiua Maria virgo , malcr oj'is, branfes illiiin, etc.; dans Tliilo , p. 71.
ce qui a été ùit jusqu'à présent, elle se rattache à ties récits purement mythiques. Seulement, il ne faut pas s'arrêtera ce point, et dire que peut-être les véritables paroles de Siméon ont été les suivantes : Puissé-je , aussi vrai que je porte ici cet enfant, voir encore le Messie nouveau-né! paroles auxquelles la légende, après l'événement, donna la tournure que nous voyons aujourd'hui dans Luc (1). Mais il faut signaler, dans le caractère de cette partie de l'histoire évangélique et dans l'intérêt de la légende chrétienne primitive, la cause pour laquelle de tels récits ont été mis en circulation. Quant au premier point, c'est-ù-dire au caractère de cette portion de l'évangile, on ne méconnaîtra pas l'analogie qui existe entre cette scène de la présentation de Jésus dans le Temple et la scène de la circoncision de Jean-Baptiste, racontée par le même évangéliste : deux fois, en effet , grâce à l'inspiration de l'Esprit-Saint, Dieu est remercié de la naissance de ces sauveurs, là par l'organe du père, ici par l'organe d'un autre personnage pieux, et leur vocation future est annoncée prophétiquement. Celte scène a été rattachée une fois à la circoncision , une autre fois à la présentation dans le Temple; et ce semble un effet du hasard: mais, du moment que la légende avait ainsi glorifié la présentation de Jésus dans le Temple, sa circoncision, et c'est en effet ce que nous avons vu plus haut , ne devait donner lieu à aucune amplification.
Quant au second point, c'est-à-dire à l'intérêt que la légende avait de créer de pareils récits , il est facile de s'en faire une idée. Celui qui, étant homme, s'est si visiblement manifesté comme le Messie, celui-là, pensa-t-on, a dû , dès son enfance, avoir été reconnaissable comme tel pour un œil éclairé par l'Esprit-Saint j celui qui, plus tard,
(i) C'est alnsL que s'exprime E. F., semblable demi-mesure se voit dans
daus le mémoire Sur Us deux premiers Matthsei, Synapse dernier Evang., S. 3,
chapitres de Matthieu et de Luc . dans 5 f. Hcuke's ?>lagaziu, 5 Bd., S. 169 f. Une
QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXVIl/. 309
se montra iils de Dieu par des paroles et des actions puissantes, celui-là, certainement, même avant de parler et de se mouvoir librement, a porté le sceau de la divinité. De plus, si des hommes, poussés par l'esprit de Dieu, ontserré de si bonne heure Jésus dans leurs bras avec amour et respect, l'esprit qui l'anima n'était pas , comme on le lui reprochait, un esprit impur; et, si un prophète pieux a prédit, comme suite de sa haute vocation, les combats qu'il aurait à soutenir, et la douleur que son destin causerait à sa mère (1), ce n'était certainement pas le hasard , mais c'était un plan divin qui le conduisait par cet abîme d'abaissement sur le chemin de son élévation.
Cette explication résulte donc, positivement de la chose elle-même, négativement des difficultés que les autres explications présentent; et l'on doit s'étonner que Schleiermacher Tait combattue, en disant que ce récit est trop naturel pour avoir été inventé (2); observation qui ne l'a pas empêché d'adopter une semblable explication pour l'histoire de la naissance de Jean-Baptiste. On doit s'étonner de même que Neander, en raison d'idées exagérées, prétende, contre la même explication, que le mythe aurait orné le récit en question de détails bien plus magnifiques. Bien loin, dit Neander, de raconter simplement pour la mère de Jésus une purification, et pour Jésus lui-même une rédemption, le mythe aurait intercalé une apparition angélique ou un avertissement céfeste par lequel Marie ou les prêtres auraient été détournés d'un acte contradictoire avec la dignité de Jésus (3) ; comme si le christianisme de l'apôtre Paul, et à bien plus forte raison le judéo-christianisme d'où provien-
(1) Comparez, avec les paroles adres- observations préseutées dans le § xviii sées par Siinéon à Marie ; Kat <toù Se et les auteurs cités , p. liG , note i. auTYJ; TYjv ^v^riv otskJcrETat poptpaia (3) Neander fait ici (S. 2i f.), des (v. 35), comparez les paroles du psaume amplifications apocrypiies. comme plus messianique de malheur , v. 21 : pZaa.: haut des ornements poétiques, le caaiTo poutpaca; t/jv d/v^-nv u.ov. ractcre du mytiie. L'un est aussi erroné
(2) Schleiermacher, iiher deii Lukas , <jue l'aiare. S, 37. Comparez contradictoiretnent Ic^
nent ces récits, n'avaient pas retenu l'idée du Christ comme sujet à la loi, ysvoasvo; O-o voaov (Gai., Il, II), et comme si Jésus lui-même ne s'était pas soumis au baptême, et justement dans Luc sans refus préalable de la part de Jean- Baptiste. La seconde remarque de Schleiermacher a plus de poids, à savoir, que celui qui aurait inventé l'histoire n'aurait pas posé, à côté de Siméon, Anne, dont même il n'est tiré aucun parti pour la poésie du récit, et n'aurait pas décrit avec exactitude les particularités de sa personne, tout en néglige. snt le personnage principal. Mais, faire proclamer la dignité de Jésus par la bouche de deux témoins, et, à côté du prophète, placer une prophétesse, ce sont là de ces syniétries qu'aiment les légendes. La description détaillée de l'extérieur de la prophétesse peut avoir été prise à une personne rée.le qui vivait encore, en réputation de piété, au temps de la formation de notre récit. Quant aux discours, celui de la femme est principalement destiné à propager la nouvelle, de mêmie que celui de Siméon l'est à saluer l'enfant au moment de sa bienvenue dans le Temple; et leurs propres paroles n'ont pu être rapportées, puisque tout se passa derrière la scène. Schleiermacher, qui a précédemment soutenu que révangéliste tenait son récit médiatement ou immédiatement de la bouche des bergers, prétend ici qu'il le tient de la bouche d'Anne , qu'il a décrite si exactement; à .quoi Neander donne son assentiment, et ce n'est pas le seul brin de paille jeté par Schleiermacher, auquel Neander cherche à s'accrocher dans les difficultés que suscite la critique moderne.
Ici encore, oii le récit de Luc abandonne Jésus pour quelques années, se trouve une phrase finale sur la croissance, prospère de l'enfant (v. liO); une phrase semblable est appliquée au point correspondant de la vie de Jean-Baptiste, et toutes deux rappellent une formule analogue dans l'histoire de yamson (Jud., 13, 24, seq.).
yUATRIÈME CHAPITRE. § XXXIX. 511