XXXIX
Coup d'œil rétrospectif. — Divergences entre Matthieu et Luc, au sujet de la résidence primitive des parents de Jésus.
Jusqu'à présent, la confiance historique que méritent les récits évangéliques sur la descendance, la naissance et l'enfance de Jésus, a été attaquée à deux titres ; d'une part, les récits en eux-mêmes contiennent bien des choses qui répugnent à la conception historique; d'autre part, les narrations-parallèles de Matthieu et de Luc s'excluent réciproquement; il est impossible que tous deux aient raison; l'un ou l'autre a nécessairement tort, et par conséquent tous les deux peut-être. Une de ces contradictions se prolonge depuis le commencement de l'histoire de l'enfance jusqu'au chapitre que nous avons atteint. Nous l'avons déjà rencontrée plusieurs fois, sans avoir pu cependant nous y arrêter, car ce n'est qu'à ce m.oment. où elle a proiluit tous ses effets, que nous possédons assez de renseignements pour l'apprécier convenablement. Cette contradiction est la divergence de Matthieu et de Luc au sujet de \a résidence originaire des parents de Jésus,
Luc, dès l'abord, signale Nazareth comme la demeure des parents de Jésus; c'est là que l'ange cherche Marie (1, 26), c'est là qu'il faut se représenter la maison de Marie, 0T/.0; (1, 56), c'est de là que les parents de Jésus se rendent à Bethléem pour le recensement (2, h); dès que les circonstances le permettent, ils retournent à Nazareth comme à leur ville, rAXiq a-jTwv (v. 39). Ainsi, dans Luc, Nazareth est visiblement la demeure propre des parents de Jésus, et ils ne viennent à Bethléem que par une occasion fortuite et pour peu de temps.
Dans Matthieu, il n'est pas dit, dès le commencement, où demeuraient Joseph et Marie. D'après 2, 1, Jésus est né à Bethléem, et, comme il n'est aucunement question des
312 pue:\iièi{:: section.
événements extraordinaires qui, d'après Luc, y avaient conduit ses parents, il semble que Matthieu fixe leur domicile primitif il Bethléem. C'est là qu'ils reçoivent la visite des mages, c'est de là qu'ils s'enfuient en Egypte, et, à leur retour de ce pays, ils veulent encore rentrer dans la Judée ; mais un avis extraordinaire leur indique Nazareth en Galilée (2, 22). Cette dernière particularité donne la certitude à ce qui n'était d'abord qu'une conjecture, c'est que Matthieu fixe, non, comme Luc, à Nazareth, mais à Bethléem, la résidence ordinaire des parents de Jésus, et qu'il se représente le départ pour Nazareth comme déterminé par des circonstances imprévues.
On glisse ordinairement, sans soupçon, sur celte contradiction 3 la cause en est dans le mode de narrer propre à Matthieu; et, sur ce fondement, un commentateur récent a prétendu que cet évangéliste ne disait rien de différent de Luc touchant le domicile des parents de Jésus, attendu qu'il n'en disait rien du tout, n'ayant pas plus de souci do l'exactitude géographique que de l'exactitude chronologique. S'il a nommé, dit-on, la résidence postérieure des parents de Jésus et son lieu de naissance, c'est parce que des propiiéties de l'Ancien Testament s'y rattachaient ; la résidence des parents de Jésus, avant sa naissance, n'ayant donné lieu à aucune citation semblable, Matthieu n'en a pas parlé; silence qui, d'après sa manière de narrer, ne prouve pas qu'il ait ignoré ce domicile, ni même qu'il l'ait placé à Bethléem (1). Mais, quand même on accorderait que le silence de Matthieu sur la résidence première des parents de Jésus à Nazareth et sur les circonstances qui amenèrent sa naissance à Bethléem, ne prouve rien, cependant l'échange postérieur de Bethléem pour Nazareth devrait être énoncé de manière à indiquer ou du moins à laisser la possibilité de croire que Bethléem ne fut qu'un lieu de résidence tempo-
(1) Olsliausen, BilL Comm., 1, S. 142 f
«^iLJAlUIÈME CIIAPITKE. § XXXIX. 313
raire, et qu'en retournant à Nazareth ils retournèrent dans leur domicile véritable. Un pareil indice aurait été donné si Matthieu, après le voyage en Egypte, voulant expliquer le départ de Joseph pour Nazareth, faisait ainsi parler la vision que Josepli a en songe : Pvetournez maintenant dans la terre d'Israël, et même à Nazareth, votre résidence primitive, car vous n'avez plus rien à faire à Bethléem, attendu qu'est accomplie la prophétie où il était dit q-ue l'enfant messianique naîtrait dans cette ville. Mais, puisque Matthieu, dit-on, ne tient pas aux localités, nous serons justes et nous ne lui demanderons pas un indice positif; nous ne lui demanderons qu'une chose négative, c'est qu'il ne rende pas absolument impossible d'admettre que Nazareth ait été la résidence ordinaire des parents de Jésus. Cette exigence serait satisfaite si le départ d'Egypte pour Nazareth n'était expressément motivé, et s'il était seulement dit que les parents de Jésus retournèrent dans la terre d'Israël d'après un avis venu d'en haut, et se rendirent à Nazareth. A la vérité, on aurait droit d'être surpris de trouver nommée tout d'un coup, et sans avertissement préalable, la ville de Nazareth au lieu de la ville de Bethléem, dont il avait été jusqu'alors question. C'est aussi ce que notre narrateur a senti, et, justement pour cela, il a donné, en détail, la raison du départ pour Nazareth (2, 22 seq.) Or, cette raison, il ne la donne pas comme il devrait le faire, s'il reconnaissait, avec Luc, Nazareth pour le domicile des parents de Jésus; mais il la donne d'une manière opposée, qui prouve invinciblement qu'il leur supposait un domicile autre que celui qui est indiqué par Luc; car, s'il ne fait pas aller en Judée Joseph revenant d'Egypte, il n'exprime pasd'autre motif que lacrainte d'Archélaiis; bien plus, il attribue à Joseph une inclination à se rendre en Judée, inclination qui est incompréhensible si .Joseph n'a été appelé à Bethléem que par le recensement, et qu'on ne peut expliquer qu'en le supposant préccdem-
ment domicilié dans celte ville. Enfin, Matthieu n'indiquant comme motif de l'établissement à [Nazareth que la crainte d'Archélaiis (et la perspective de l'accomplissement d'une prophétie), ne peut supposer une résidence originaire à Nazareth, car celte résidence originaire aurait été un motif décisif pour que Joseph y retournât, et il n'en aurait pas fallu d'autre pour l'y déterminer.
Ainsi la difficulté d'une conciliation de IMatthieu et de Luc gît en ceci, que l'on ne peut comprendre comment les parents de Jésus, revenant d'Egypte, purent songer à aller de nouveau à Belhléem, si Bethléem n'était pas le lieu de leur résidence primitive. En conséquence, les efforts des comm.entateurs se sont surtout appliqués à imaginer des motifs qui aient pu produire, en Joseph et Marie , le désir de retourner dans cette ville. On rencontre, de très bonne heure, des tentatives de ce genre. Justin, martvr, se rattachant à Luc, qui, tout en signalant positivement Nazareth comme le domicile des parents de Jésus , ne suppose pas cependant que la ville de Bethléem soit complètement étrangère à Joseph et en fait le lieu d'origine de sa tribu, Justin, disons-nous, paraît indiquer Nazareth comme la résidence, et Bethléem comme le lieu de ia naissance de Joseph (l) ; et Credner croit trouver dans ce passage de Justin la source et la conciliation des divergences de nosdeuxévangélistes(2). ]\Iais d'abord ils ne sont nullement conciliés par là; car si Nazareth reste toujours le lieu où Joseph avait sa maison , on ne voit aucun molif qui ait pu lui suggérer tout d'un coup, lors de son retour d'Egypte, l'idée de changer le lieu
(1) Dial. c. Trvph , 78 : «Joseph tribu, surtout si l'on réflccliit à l'addition
vint Je IVazaretli , oit il demeurait ,\ ii de Justin : Car sa race élait de la tribn
Bediiéem, d'oîi il était, ponr se faire de Juda, qui liabite cette terre, aTio yàp
recenser, àv£i-/iÀû6£t (l&>3/;'.p) aTTO NaÇa- i~iz xarocxov jr,; T-ôv 7~v Êxîtv^v «pvX^;
â7rc-/pâ'i.a3éx!-» Cepeudant on pourrait (2j Beitiwge zur Einleit, indus Y. T.
entendre les mots d'oti il était , ZBiv ^v, 1,S. 217. Comparez Hoffmann, S. 238,
comme désicnaut seulement le lieu de sa f., 277 f.
qui avait été jusqu'à ce moment sa résidence , pour le lieu de sa naissance, d'autant plus que, d'après Justin môme, son premier voyage à Bethléem n'avait pas eu pour but un établissement dans cette ville et avait été uniquement déterminé par le recensement; or, ce motif manquait absolument lors du retour d'Egypte. Ainsi l'explication de Justin favorise Luc davantage et ne suffit pas pour concilier Matthieu avec lui. Encore moins peut-on croire que le dire de Justin ait été la source des récits de nos deux évangélisles; car on ne comprend pas comment le récit de IMalthieu, où il n'est question ni de Nazareth comme résidence ni du recensement comme motif du voyage à Bethléem , pourrait provenir du passage de Justin, où ces deux faits sont articulés. D'ailleurs, là où, d'une part, on trouve deux récits divergents, et, d'autre part, un moyen terme insuffisant, il est certain que le moyen terme n'est pas la chose primitive, et qv.e les deux récits divergents ne sont pas la chose dérivée; c'est la proposition inverse qui est la véritable; et déjà , à l'occasion des généalogies, nous avons appris à connaître la valeur que Justin ou ses autorités ont pour des conciliations de celte espèce.
Un essai plus sérieux de conciliation fait dans le livre apocryphe intitulé £1;. denat. Mariœ, a été approuvé par plusieurs. D'après ce livre, la maison paternelle de ]\J;<rie était à Nazareth; et, bien qu'elle eût été élevée dans le Temple à Jérusalem et qu'elle y eût été fiancée avec Joseph, néanmoins elle retourna , après les fiançailles , auprès de ses parents, en Galilée. Joseph, au contraire, non seulement était natif de Bethléem, comme Justin paraît vouloir le dire, mais encore il y avait sa maison,et ily mena Marie(l). Mais cette conciliation est maintenant trop favorable à Mallhieu aux dépens de Luc ; le recensement, avec ce qui y appartient, est abandonné et devait être abandonné; car, si Jo-
ol6 PREMIÈRE SECTION.
seph est chez lui ?ji Bethléem, et s'il ne va à Nazareth que pour chercher sa fiancée, ce n'est pas le recensement qui l'aurait appelé dans la première de ces deux villes, et il y serait revenu de lui-même après quelques jours d'absence 3 surtout, s'il avait à Bethléem son ménage, il n'avait pas besoin, à son arrivée dans cette ville, de chercher une hôlellerie, y.y.TvJhju.y. , où même il ne trouva pas de place, et il aurait conduit Marie sous son propre toit. Aussi des commentateurs modernes, qui veulent profiter de l'issue offerte par l'apocryphe, mais qui ne veulent pas abandonner le recensement de Luc, admettent-ils que précédemment Joseph avait habité et travaillé à Bethléem, mais qu'il n'y avait pas possédé une maison proprement dite, et que , lorsque le recensement l'y rappela à l'improviste, il ne s'en était pas encore procuré une (1). Or, ce n'est ni comme domiciliés ni même comme étrangers qui veulent s'établir que Luc représente les parents de Jésus à Bethléem, mais c'est comme des gens qui ont l'intention de partir après avoir fait le séjour le plus court possible. Si , dans cette donnée, les parents de Jésus paraissent très pauvres, Olshausen, afin de concilier la divergence dont il s'agit ici , aime mieux les enrichir , et il dit qu'ils avaient des possessions aussi bien à Bethléem qu'à Nazareth 3 qu'ils auraient pu s'établir dans l'une comme dans l'autre de ces deux villes; mais que des circonstances inconnues les faisaient , après le retour d'Egypte , incliner vers Bethléem jusqu'au moment où un avertissement céleste tourna leurs pas d'un autre côté. Ce motif, que Olshausen laisse indécis, et qui faisait désirer aux parents de Jésus de s'établir à Bethléem , est précisé par d'autres commentateurs, Heydenreich, par exemple (2), qui disent qu'il leur parut convenable de faire élever dans la ville de David le fils de David qui leur était accordé.
(1) C'est ainsi que s'exprime Paulus, (2) Ueber die Uiizulœssigkeit der
Exeg. Handbuck, 1, a, S. 178. mythischen Aujfassung u. s. f. 1, S, 101.
Du moins ici il faudrait que les théologiens prissent exemple sur la sincérité de Neander jusqu'à avouer avec lui que Luc ne connaît ni ce dessein des parents de Jésus de se fixer à Bethléem, ni les causes qui les déterminèrent à y renoncer, et que Matthieu seul est instruit de cette particularité. Mais quelles sont donc les causes de ce prétendu changement de dessein que Matthieu sait indiquer? La visite des mages, le massacre des innocents, les visions en songe lors de la fuite, tous récits qui, cela est démontré, sont dépourvus d'un caractère historique, et qui , par conséquent, ne peuvent servir à motiver un changement de domicile de la part des parents de Jésus. D'un autre côté, Neander confesse que le rédacteur du premier évangile a pu ne rien savoir du motif particulier qui amena, suivant Luc, le voyage à Bethléem, et, par cette raison, prendre cette dernière ville pour le domicile originaire des parents de Jésus; et il ajoute qu'au fond, les deux récits peuvent être dans un accord réel, bien que les deux écrivains n'aient eu aucune conscience de cet accord (1). Mais nous demanderons comme plus haut : sur quoi Luc fonde-t-il le voyage à Bethléem? Sur le recensement, lequel, d'après nos recherches précédentes, est un appui aussi fragile pour le récit de Luc que le massacre des innocents avec ses suites l'est pour celui de Matthieu. Donc, il ne s'agit pas, non plus, ici de sauver les deux faits racontés, en accordant que l'un des narrateurs a ignoré ce que l'autre rapportait ; car chacun d'eux a contre soi, non seulement l'ignorance de l'autre, mais encore l'invraisemblance de son propre récit.
Mais il faut encore distinguer plus exactement les faces isolées et les éléments des deux narrations. D'après ce qui a été observé plus haut, le changement de domicile des parents de Jésus dont parle Matthieu tient aux récits non historiques sur le massacre des enfants à Bethléem et sur la
(1)L. J. Ch.,
318 PHEMIÊRE SECTION.
fuite en Egypte, de telle sorte que, sans cela, il n'y a plus aucun motif de changer de résidence ultérieurement; et nous passerons pour ceci du côté de Luc, qui fait résider les parents de Jésus dans le môme lieu, après comme avant la naissance de l'enfant. JMais, d'un autre côté, l'assertion de Luc, qui dit que Jésus naquit en un lieu autre que celui où résidaient ses parents, tient à une donnée aussi peu historique, c'est-à-dire au recensement, donnée sar.s laquelle il ne reste plus aux parents de Jésus aucun motif d'entreprendre un aussi long voyage à l'approche des couches de Marie; nous inclinerons donc en ceci du côté de Matthieu, car il place la naissance de Jésus, non dans un lieu étranger, mais dans le domicile môme de ses parents. Cependant, jusqu'à présent, nous n'avons obtenu qu'une conclusion négative, c'est que les assertions des évangélistes sont sans garantie lorsqu'ils prétendent que les parents de Jésus ont habité d'abord un lieu différent de celui où ils demeurèrent plus tard, et que Jésus est né ailleurs que dans le domicile habituel de ses parents. Cherchons maintenant une conclusion positive, et examinons quel a été réellement le lieu de sa naissance.
A cet égard, nous sommes tirés dans des directions opposées. En effet, le lieu de la naissance de Jésus, lieu où, d'après le résultat de notre examen, nous n'avons aucune raison de supposer que ses parents n'habitaient pas, est, dans les deux évangiles, Bethléem; et, d'autre part, le lieu de sa résidence postérieure, qu'une assertion sans garantie nous empêche seule, d'après les mômes résultats, de considérer comme son domicile primitif, et par conséquent comme son lieu de naissance, est, dans les deux évangiles également, Nazareth. La contradiction est insoluble si les deux directions nous attirent avec autant de force Tune que l'autre; mais elle se résout dès qu'une des cordes casse et nous laisse suivre, sans obstacle, l'autre direction. Considérons
d'abord la valeur de l'assertion qui place !a résidence postérieure des parents de Jésus dans la ville gaiiléenne de Nazareth. Elle ne s'appuie pas seulement sur les passages du second chapitre de Matthieu et de Luc, où il est dit que les parents de Jésus résidèrent à Nazareth après sa naissance, mais elle s'appuie sur une série non interrompue de données prises dans les évangiles et dans la plus ancienne histoire ecclésiastique. Le Galiléen, le Nazaréen était le nom perpétuel de Jésus. Philippe le présente comme Jésus de Nazareth à Nathanael, qui répondit à cette présentation en demandant: Quoi de bon peut produire Nazareth? (Joh. 1, /Ï6 seq.). Nazareth est désigné, non seulement comme le lieu où il était élevé, ou r,v TsOpay.t^ivoç (Luc, /i, 16), mais encore comme sa patrie, -TraTpl; (INÏatlh., 13,34. Marc, 6, 1). Il est distingué dans le monde par le surnom de Jésus le Nazaréen (Luc, 18, 37), et il est invoqué sous ce nom par les démons (Marc, 1, 2/|.). Même sur la croix, l'inscription le désigne comme Nazaréen (Joh., 19, 19), et, après sa résurrection, les apôtres annoncent partout Jésus de Nazareth (A. Ap., 2, 22), et ils font des miracles en son nom de Nazaréen (A. Ap., 3, 6). Ses partisans, encore longtemps après lui, furent appelés Nazaréens, et ce ne fut que plus tard que ce nom passa aune secte hérétique (1). Cette dénomination suppose, sinon que Jésus était natif de Nazareth, du moins qu'il y avait fait un séjour assez prolongé, séjour qui ne peut comprendre que la première période de sa vie passée au sein de sa famille, puisque Jésus, d'après des renseignements dignes de foi (Luc, 4, 16 seq. et les passages parallèles), n'a, pendant sa vie publique, séjourné que temporairement à Nazareth. Donc sa famille, et en particulier son père et sa mère, doivent avoir habité Nazareth pendant son enfance ; et, s'il est prouvé qu'ils y ont habité une fois, il faut admettre qu'ils y ont habité toujours, car
(1) Terttill. Adv. Marcion., ti , 8. F.pipli. Ilœres., 29, 1.
nous n'avons aucun motif historique d'admettre qu'ils aient changé de domicile, de sorte qu'une des deux assertions contradictoires a toute la solidité que l'on peut attendre de faits d'une antiquité si reculée et si obscure.
Cependant l'autre proposition, à savoir, que Jésus est né à Bethléem, ne repose pas seulement sur le premier chapitre de l'évangile, mais elle repose aussi sur une attente qu'autorise le passage d'une prophétie d'après laquelle le Messie naîtra à Bethléem (comparez le passage avec Matthieu, 2, 5 et suiv. , Joh., 7, /l2)j mais cela même est un appui dangereux dont se passerait volontiers celui qui veut conserver comme un fait historique la naissance de Jésus à Bethléem; car, lorsque la relation de l'accomplissement d'un événement est précédée d'une longue attente de ce même événement, on est naturellement porté à soupçonner que le récit où l'on dit que la chose attendue est arrivée doit sa naissance à la croyance où l'on était que cette chose même arriverait. A plus forte raison, le soupçon serait-il justifié si cette attente était mal fondée; or, c'est ici le cas, car l'événement devrait avoir confirmé une fausse explication d'une prophétie. Ainsi ce fondement prophétique sur lequel on établit que Jésus est né à Bethléem ôte toute sa force au fondement historique qui pourrait se trouver dans le chapitre deuxième de Matthieu et de Luc, car le renseignement donné par les deux évangélistes, reposant sur l'explication de la prophétie, tombe avec elle. A part les deux motifs indiqués, on en cherche vainement un autre qui autorise à placer la naissance de Jésus à Bethléem; nulle part ailleurs il n'est question, dans le Nouveau Testament, de la naissance de Jésus dans cette ville; nulle part on ne trouve trace d'un rapport quelconque de Jésus avec ce lieu prétendu de sa naissance, et il ne fait pas même à Bethléem l'honneur de la visiter, honneur qu'il ne refuse pas à l'indigne Nazareth ; nulle part il n'invoque le fait de sa nais-
sance dans cette ville comme preuve concomitante de son caractère messianique; et cependant il y est sollicité de la manière la plus précise, car plusieurs prennent ombrage de son origine galiléenne, et objectent que le Messie doit venir de Bethléem, la ville de David (Joh., 7, fi'l) (1). x\ la vérité, Jean ne dit pas ici que ces objections aient été exprimées en présence de Jésus (2); mais, puisque immédiatement avant (v. 39), rapportant un discours de Jésus, il y a joint la'réflexion qu'alors Vesprit saint, TïvsGaa ayiov, n'avait pas encore été donné, il aurait été à propos d'ajouter ici aussi, par forme d'explication, que le peuple ne connaissait pas encore la naissance de Jésus à Bethléem. On trouvera une pareille observation trop insignifiante pour un apôtre tel que Jean; cependant une chose est certaine : il a eu plusieurs fuis h parler de l'opinion où l'on était que Jésus était natif de Nazareth, et de la répulsion qu'excitait cette opinion ; il aurait donc dû, s'il avait su que Jésus était né ailleurs, ajouter une remarque corrective; sans cela, par une fausse apparence, il faisait croire à ses lecteurs qu'il croyait aussi Jésus natif de Nazareth. Or, ce n'est pas seulement dans le passage cité plus haut qu'il est question de la répulsion excitée par l'origine nazaréenne de Jésus; ailleurs (1, /i6 seq.) on voit Nathanael se récrier là-dessus, sans que l'opinion qu'il se forme soit rectifiée médiatement ou immédiatement; car, dans la suite, il n'apprend pas que cet homme de bien n'est réellement point de Nazareth; au contraire, on lui fait savoir que de Nazareth aussi quelque chose de bon peut provenir. Etre né à Bethléem était une circonstance importante pour confirmer la croyance à son caractère messianique; donc, s'il était né dans cette ville, même d'une manière accidentelle, on ne comprend pas com-
[i)Coin\iaTez¥i. eu. h. àaas Se/uni lit' s (2) C'est sur quoi s'appuie, par
Bihliothek, 3, 1, S. 123 f.; Kaiser, Bi- exemple. Heydenreidi, Uf^er die Vnzu-
hUotli. TheoL, 1, S. 230. lœssiglu-k, ii. s. f, 1 , S. 99.
ment les siens pouvaient l'appeler constamment Naznréen, sans opposer à ce surnom, que ses adversaires prononçaient avec un accent de polémique, le titre honorable et aj)ologétique de Bethléémite. Ainsi on est dépourvu de tout témoignage historique valable qui autorise à placer la naissance de Jésus à Bethléem. Des faits historiques positifs sont même contraires à cette opinion ; il est certain, en effet, que les parents de Jésus ont habité Nazareth après sa naissance, et sans doute aussi auparavant, puisque nous n'avons aucun renseignement qui nous autorise à croire le contraire; il est certain encore, en l'absence de toute indication contradictoire digne de foi, que Jésus n'est pas né dans un lieu différent du domicile de ses parents; double certitude qui n'est pas conciliableavec le dire qui place sa naissance à Bethléem. Ce sera donc sans effort que nous renoncerons à cette dernière ville, et nous admettrons que, très vraisemblablement, il est né à Nazareth, puisque nous n'avons aucune trace sûre qui nous conduise ailleurs.
Sur ce point les deux évangélistes seraient dans le rapport suivant. Chacun d'eux, dans les circonstances accessoires, a raison et tort à moitié : Luc a raison de soutenir que le domicile antérieur des parents de Jésus est le même que leur domicile postérieur, et là Matthieu a tort; Matthieu est dans le vrai lorsqu'il dit que le lieu de naissance de Jésus est le même que le lieu de résidence de ses parents, et là l'erreur est du côté de Luc. Quant au fond, Luc a pleinement raison en faisant demeurer à Nazareth les parents de Jésus, avant comme après la naissance de leur fils; et Matthieu, qui dit qu'ils s'y établirent après la naissance de Jésus, n'énonce qu'un fait à moitié vrai ; mais, en soutenant que Jésus est né à Bethléem, tous deux ont décidément tort. Or, d'où vient tout ce qu'il y a de faux dans l'un et l'autre ? De l'opinion juive à laquelle ils cédèrent, que le Messie devait nnître à Bethléem. D'où vient tout ce qu'ils
ont de vrai? Du fait qu'ils Irouvèrent établi, que Jésus avait toujours jjassé pour Nazaréen. D'oîi vient enfin l'inégale proportion du vrai et du faux qui se voit dans tous les deux, et la prédominance que le faux a dans le récit de Matthieu? De la différente manière dont l'un et l'autre ont rattaché leurs récits aux prémisses établies plus haut. Deux points étaient à concilier : un fait historique, à savoir, que Jésus était connu comme Nazaréen, et une exigence prophétique d'après laquelle, comme Messie, il devait être né à Bethléem. Matthieu, ou plutôt la légende qs/il suivit, en raison de ia tendance prédominante que l'on remarque dans cet évangile à appliquer les prophéties, présenta la conciliation de manière que la prophétie qui indiquait Bethléem l'emporta, que cette ville fut considérée comme le séjour primitif des parents de Jésus, et Nazareth comme un asile oii ils ne furent conduits que par la marche ultérieure des choses. Au contraire, Luc, plus fidèle à recueillir les faits historiques, adoptant une modification de la légende ou modifiant luimême la légende, mit l'importance prépondérante du côté de Nazareth, que lui donnait l'histoire j il en fit le domicile primitif des parents de Jésus, et leur séjour à Bethléem ne fut considéré que comme une résidence temporaire occasionnée par une circonstance fortuite.
Les choses étant ainsi, personne ne voudra ni laisser in décise avec Schleiermacher (1) la question de savoir dans quel rapport les deux récits sont avec le fait réel , ni , avec Sieffert (2), se décider exclusivement pour Luc (o).
(1) Ueber den Lukas , S. 49. Une mêrae livre. On en peut rapporter une .senil)lable hésitation se voit dansTbeile, foule d'exemples pris dans l'Ancien Tes- '/.ur Biographie Jesu , S. 15. tanient. Ainsi la Genèse donne trois dé-
(2) Ueber den Ls/irung, «, s. w., S. rivalions dn nom d'Isaac, comme il a été 68 f. ". S. 138. remarqué plus liant, p. 191 ; deux du
(.3) Comparez Ammon, Fnrll'ildung , nom de Jaeob (25, 26; 27, 16); deux
1,S. 174 fï ; De W ette, Exrç;. Ilandb., de.Mioms d'K.lom (25, 25; 25, 30j et de
1, 2, S. 2/i f.; George, S. 84 ff. C'est Lersaba (21, 31; 26, 33). Comparez De
tin fait qno différents narrateurs essaient Wettc , Krilik der mos. Cesch,, S. 110 ;
différentes explications d'une même U 8 ff., et m ?s 7icrj7i po/é;7u'yu«,l, 1 ,
donnée et qu'ensuite les explications S. 83 f(. sont souvent réunies dans un ?.pu1 et