‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 62 sur 110 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

Jésus a-t-il été reconnu par Jean comme Messie, et dans quel sens?

A la question de savoir si Jésus a été connu de Jean dès avant le baptême lient cette autre question : Quelle idée s'est faite, en somme, Jean-Baptiste de Jésus et de sa messianité? D'après tous les récits évangéliques, Jean, avant l'arrivée de Jésus auprès de lui, déclare de la manière la plus précise que prochainement viendra un autre avec lequel

(1) Comp«rez De Wetle , Exeget. Handb., 1, ». 8. 33.

il sera dans un rapport de subordination. La scène, lors du baptême, lui désigne manifestement Jésus comme celui dont il est le précurseur; nous devons supposer, d'après Marc et Luc, qu'il a ajouté foi au signe céleste. D'après le quatrième évangile (1, 34), il en donne un témoignage exprès, et il prononce en outre des paroles qui prouvent que son regard pénètre profondément dans la nature et la vocation supérieure de Jésus (1, 29 seq. , 36. 3, 27 seq.); d'après le premier évangile, il en était convaincu dès avant le baptême de Jésus. Or, en contradiction avec tout ce qui précède, Matthieu (11, 2 seq.) et Luc (7, 18 seq.) rapportent que, plus tard, Jean-Baptiste, à la nouvelle du rôle que jouait Jésus, dépêcha auprès de lui quelques uns de ses disciples, chargés de lui demander s'il était le Messie promis, ou si l'on devait en attendre un autre.

A la première impression, il semble que cette demande exprime une incertitude de Jean-Baptiste sur la réalité du caractère messianique de Jésus, et c'est aussi de cette façon que de bonne heure elle a été entendue (1) ; mais un pareil doute est dans la contradiction la plus formelle avec toutes les autres circonstances que les évangiles nous racontent. Au point de vue psychologique, on trouve inconcevable, et avec raison, que celui qui, convaincu ou fortifié dans sa croyance par le signe qui avait été manifesté lors du baptême de Jésus et qu'il avait regardé comme une manifestation divine, se prononça dès lors, avec tant de précision, sur la vocation messianique et la nature supérieure de Jésus, que celui-là, disons-nous, fût tout à coup devenu chancelant dans sa persuasion. Il aurait donc ressemblé à un roseau agité en différents sens par le souffle du vent, comparaison dont Jésus, à ce même endroit (Matth., 11, 7), écarte l'appli-

(Ij Par exemple, Tertull. adv. Mar- de ce passage dansBengel, Remarques eion.. Ut 18. Comparez des détails plus historico-exegetiques sur Mattli,, 11 , 2étendos sur les différentes significations 19, Archiv,, 1, 3, S, 754 ff.

cation à Jean-Baptisle, duquel il fait l'élogp. Ou cherche en vain une occasion à cette vacillation dans la conduite de Jésus, ou dans la position qu'il occupait alors; car la nouvelle des œuvres du Christ, epya toO Xpia-oO, qui, d'après Luc, étaient des miracles, pouvait moins que tout le resle exciter dos doutes dans l'Ame de Jean; or, c'est sur cette nouvelle qu'il envoya le message rappelé plus haut. Enfin on aurait droit de s'étonner que, plus tard (Joh. 5, 33 seq), Jésus en eut appelé avec tant de confiance au témoignage de Jean-Baptiste, si l'on savait d'ailleurs que Jean avait Gni par douter lui-même de la messianité de Jésus (1).

On a donc essayé de tourner la chose de manière que Jean ait fait faire la demande, non pour lui-même ni pour confirmer sa conviction devenue chancelante, mais pour ses disciples, et pour écarter des doutes qui ne l'avaient pas effleuré (2). De cette façon, sans doute, les difficultés indiquées se résolvent; on voit, ce semble, clairement comment Jean-Baptiste, justement à la nouvelle des miracles de Jésus, s'est décidé à envoyer Je message; il espérait, en effet, que ses disciples, qui ne croyaient pas à ses paroles sur Jésus, comprendraient, à la vue des actes extraordinaires de ce dernier, qu'il avait raison, lui Jean, de les adresser à Jésus comme au Messie. Mais comment Jean pouvait-il espérer que ses envoyés trouveraient accidentellement Jésus occupé à faire des miracles? Dans le fait, d'après Matthieu, ils ne le trouvèrent |)as ainsi occupé; et Jésus (v. li seq.) n'en appela qu'à ce qu'ils pourraient souvent voir, qu'à ce qu'ils pourraient partout entendre raconter dans son voisinage. Luc, dont le récit est évidemment de seconde main (3),

(1) Voyez. Paiiliis , Kuinœl , sur ce n-clt du tri>i»iiiiie évangile:!" à cause passa(^c ; IJcugcl, 1. c, S. 763 ff. «le la nqiétitiou oiseuse des paroles de

(2) Par exemple Calvin, Comm. in Jean-Baptiste, v, 20; 2' a cause de la harni. ex Matth., Marc, et Luc, 1'. 1. méprise, v. 18 et 21, «lout il sera bicnp. 258, cd. Tlioluck. I<)t question, et dont l'analogue parait

(3) NousqiialiConsaiusi, avec Schleier- «e trouver encore , t. 29. 30. mâcher [Uber den Lukas, S. 106 f.), le

378 DEUXIÈME SECTlOît.

est le seul qui se méprenne sur les paroles de Jésus au point de croire que Jésus n'aurait pas pu les prononcer si les disciples de Jean ne l'avaient trouvé donnant des preuves de son pouvoir surnaturel. De plus, si c'était le dessein de Jean- Baptiste de convaincre S( s disciples par le spectacle des œuvres de Jésus, il n'avait [as besoin de les charger d'une demande qui ne semblait avoir d'autre but que de provoquer une réponse verbale, une déclaration authentique de Jésus. En effet, une déclaration de celui dont justement il révoquait en doute la messianité, n'avait aucune chance pour convaincre ses disciples, qui n'avaient pas été convaincus par ses propres déclarations, ordinairement péremptoires pour eux. Dans tous les cas, Jean-Baptiste se serait conduit singulièrement en prêtant l'autorité de ses paroles à des doutes étrangers, et en compromettant par là, ainsi que Sciileiermacher l'observe avec raison, le témoignage répété qu'il avait rendu précédemment en faveur de Jésus. Dans le lait, Jésus comprend la demande qui lui est apportée par le messager comme venant de Jean luimême (annoncez à Jean, oiT:cc'^iyzi'kai:zloi<x^rn,Ma[{h., 11, II), et il se plaint indirectement de son incertitude en louant ceux qui ne se scandalisent pas de lui, Jésus, v. 6 (1).

Il reste donc établi, d'une part, que Jean a fait adresser la demande, non pour ses disciples, mais pour lui-même; d'autre part, qu'en raison de sa conviction antérieure, on ne peut lui attribuer, tout à coup, en ce moment, des doutes sur la messianité de Jésus; il ne reste plus qu'à abandonner le côté négatif de la question, qu'à en .'•aisir le côté positif, et à la comprendre comme si le doute qui y est exprimé servait simplement d'enveloppe à un véritable langage d'encouragement (2). D'après cette explication, Jean-Baptiste,

(1) Comparez GaWin sur ce passage. la plupart des inlerprètes actuels : Pauet Beugel, 1. c, S. 753 ff. lus et Kuinœl sur ce passaj^e ; Bengel

(2) Cette eipUcation est adoptée par dans le mémoire cité ; Hase, Lebenjeiu,

dans sa prison, lrou\e tr()|) ioii^ le temps tjue Jésus laisse passer sans se déclarer publiquement comme Messie; en conséquence, il envoie ses disciples lui dem; nder jusqu'à quand il se fera attendre, jusqu'à quand il hésitera à gagner à lui la meilleure partie du peuple en se disant le Messie, et à frapper, contre les ennemis de sa cause, un coup décisif, qui, peut-être, délivrirait aussi lui, .leuii, de sa prison. Mais, si Jean-Baptiste, justement parce qu'il regardait Jésus comme le Messie, attendait de lui sa délivrance, peut-être miraculeuse, et la lui demandait, il ne [louvait pas envelopper dans un doute une prière qui partait de sa foi en la messianité de Jésus. Or, la question dans notre texte évangélique est toute dubitative, et il faut y introduire une expression d'encouragement pour l'y trouver. La violence qu'il est besoin de faire aux mots est grande; cela est particulièrement raanifesîe par la signification que Schleiermacher leur impose , en conformité avec cette explication. La question indécise : Es-tu celui qui doit venir? iù û 6 ipyop-evo;, il la transforme en la proposition précise : Tu es bien celui qui doit venir. La seconde question, encore plus embarrassante : ou bien en attendons-nous un autre? vi exepov Trcocâûxojp-ev , il la rend tout à fait méconnaissable en la tournant de la façon suivante : Pourquoi, puisque tu fais de si grandes choses, devons-nous encore attendre, et ne faut-il pas que Jean commande aussitôt par notre intermédiaire, avec toute son autorité, à ceux qui se sont fait baptiser par lui, de t'obéir comme au Messie, et d'être attentifs à tes signes ! îNeander a voulu rendre possible ce changement de sens, en renonçant à admettre que les paroles de Jésus nous aient été, ici, fidèlement conservées. IMais la simple sommation adressée à Jésus ne s'accorde pas avec ridée que Jean-Baptiste s'était faite de lui, et qu'il avait

§ 88; Theile, Zur Bingr. Jr.su , § 22. p. 397, trouve cela aliquanto 'veroiimi- Fritische même , Comm. in Matth, , lias, et il s'en tient là.

S80 DEUXIÈME SECTlOIt.

exprimée précédemment; elle ne s'accorde pas dans la l'orme: car si Jean n'a pas douté de la messianité et de la nature supérieure de Jésus, il n'a pas pu douter, non plus, que Jésus dût connaître mieux que personne le moment et la manière de se montrer comme INÏessie; elle s'accorde encore moins dans le fond : Jean-Baptiste ne pouvait nullement se scandaliser de ce qu'on nomme l'hésitation de Jésus à prendre le rôle de Messie, ni le sommer d'agir plus rapidement, s'il avait conservé sa première conviction sur la destination de Jésus. Cette opinion était (Joh. 1, 29) que Jésus était V agneau de Dieu, celui qui prend le péché du monde, 6 àiy.vo; toO Oso-j, ô atpojy t/iv â[7.aûT''av toO •/.ocjy.ou, par conséquent le INIessie souffrant; il était donc impossible que Jean pensât à un coup que Jésus devait frapper contre ses ennemis, et en général à des violences que couronnerait une victoire extérieure; mais la voie paisible que suivait Jésus devait justement lui paraître la voie véritable, celle qui était conforme à sa destination d'agneau. En conséquence, si la question de Jean contenait une simple sommation, il aurait, par cela seul, contredit ses convictions antérieures.

Tous ces expédients ne servant à rien, nous revenons à l'explication primitive, c'est-à-dire nous revenons à comprendre la question comme l'expression d'un doute né dans l'âme même de Jean-Baptiste sur la dignité messianique de Jésus; c'est aussi ce que îNeander regarde comme le plus naturel (1). Ce théologien cherche à expliquer l'oubli momentané où Jean-Baptiste tomba de ses premiers témoignages pleins de foi , en disant que, dans son obscure prison, l'homme de Dieu eut une heure cruelle de doute; et en preuve, il invoque l'exemple d'hommes qui, persécutés pour la foi chrétienne ou pour d'autres convictions, finirent, après avoir longtemps rendu, sans crainte de la mort,

(1) L. 1. Chr., s. 86 ff.; Olsliausen, r. d. St.

PREMIER CHAPITRE. § XLV. S8i

témoignante à la vérité, par succomber clans leur cachot à la faiblesse humaine, et par faire abjuration. Mais, quand on y regarde de près, on ne trouve aucune similitude : des chrétiens persécutés dans les premiers siècles, plus tard , un Bérenger, un Galilée, furent infidèles aux opinions pour lesquelles ils avaient été emprisonnés et par l'abjuration desquelles ils espéraient être sauvés; Jean-Baptiste, pour pouvoir leur être comparé, aurait dû avoir fait amende honorable du blâme qu'il avait prononcé sur la conduite d'Hérode, mais non avoir vacillé dans ses témoignages sur le Christ, qui n'avaient aucun rapport avec son emprisonnement.

Ainsi ce message que Jean-Baptiste envoie du fond de sa prison reste inconciliable (et surtout, ce semble) avec les anciens témoignages qu'il avait rendus de la messianité de Jésus. En effet, Bengel a déjà été frappé (1) des expressions de nos évangélistes, qui sont fort singulières : Jcaîi ayant entendu parler.,, des œuvres du Christ, ayant envoyé.,, il dit, etc. , ô iwavv/iç axouGaç... rà é'pya toO XpiGToO, TrsfxiLaç... eiTcev y., t. 1. (Matth., 11, 2; semblablement Luc, 7, 18 seq.) 11 semble, par ces paroles, que Jean-Baptiste, sur le bruit qui lui arriva des miracles de Jésus, conçut des doutes sur sa messianité, au lieu d'être fortifié, c^mme on aurait dû s'y attendre , par ces mêmes miracles dans sa croyance première. On aurait pu supposer que des doutes se seraient élevés dans son àme parce qu'il n'entendait rien dire de ces miracles dans sa prison, mais jamais parce qu'il en entendait parler; ou bien, si la nouvelle des œuvres de Jésus venait jusqu'à lui , elle devait susciter, non pas le soupçon que Jésus n'était pas réellement le Messie, mais la pensée que l'homme qui accomplissait de telles œuvres pouvait bien être le Messie. Cependant il n'est pas possible d'admettre que les paroles de Jean-Baptiste indiquent une

croyance qui se forme, et non une croyance qui s'éteint. D'abord la réponse de Jésus s'y oppose, car il trouve que Jean se scandalise, «r/.av^a'Xî^ecrGai, c'est-à-dire qu'il doute; ensuite, ce qui s'v oppose encore, c'est la demande même de Jean, qui, on ajout;mt aux mots : Es-tu celui qui doit venir? l'j el ô èc/oasvfjç, les mots , ou bien en attendonsnous un autre? r, erepov Trpoc^oxôaev , exprime évidemment une vacillation dans sa conviction ancienne (1). A la vérité, quand nous supposons que le bruit des miracles a été la cause de la question dubitative de Jean, nous n'y sommes amené que par la narration de Luc ; or, cette narration, nous l'avons déjà reconnue comme étant de seconde main. Cet évangéliste, après avoir raconté la résurrection du jeune homme à Naim et la guérison du serviteur à Capharnaiim, continue : Et les disciples de Jean lui annoncèrent toutes ces choses; et ayant appelé.. , il envoya, etc. , y.c(.\ÀTr/iyytù.ay iwavvv) oi f/.af)7;Tal aÙToO —soi TravTtov to'jtojv' xal rcoTxaXscatxEvoç.. , tvîu.'liz , A. T. \. Dans ce mode de narrer, c'est à la nouvelle des miracles que Jean envoie son message à Jésus. Mais d'après Matthieu, ce sont lesœuvresdu Christ^ t^yci TO'j Xp'.cToj, qui déterminent Jean à adresser sa question à Jésus; et, par cette expression, il se pourrait que l'évangéliste est compris tout ce qui composait le rôle actif de Jésus.

Les paroles des évangélistes n'empêchent donc pas que Jean-Baptiste n'ait regardé précédemment, dans un sens quelconque, Jésus comme le Messie. Le fait du message n'a rien non plus qui ôte toute possibilité de concevoir que Jean ait eu, en effet, une semblable opinion. Jean, comme les synoptiques le rapportent, pouvait avoir attendu de Jésus la pleine effusion de l'esprit sur ses partisans , le triage du peuple et l'extermination des membres indignes, mais tout

(1) Coniparei De \N ette lur ce passage de Matlliici'^ el Neandcr, L. J. Clir,, S. 87 f.

î>hEMIEn CHAPITRE. § XLT. SSS

Cela exécuté rapidement et non sans violence extérieure ; et, comme malgré le temps qui s'écoulait Jésus ne s'engageait pas dans cette 'entreprise, Jean put, à la fin, douter qu'il eût eu raison de le tenir pour le Messie. Mais il ne le pouxait pas s'il avait appris d'une manière digne de foi les miracles de la conception et de la naissance de Jésus (de cela il a été question plus haut) ; il ne le pouvait pas si , lors du baptême, Jésus lui avait été désigné comme le Messie par une apparition et une voix céleste (et de cela il sera question plus tard) ; il ne le pouvait pas non plus s'il voyait en Jésus, d'après le quatrième évangile, un être supérieur descendu du ciel et le Messie destiné à expier, par ses souffrances, les péchés de l'humanité (et de cela je vais parler immédiatement). Si donc Jean-Baptiste, du moment qu'on suppose qu'il a eu cette dernière idée sur Jésus, n'a pu le faire interroger de la manière indiquée, et vice versa ^ il faut examiner isolément chacune des deux circonstances inconciliables, et voir quelle est celle que l'on doit abandonner et quelle est celle que l'on doit conserver. Prenant d'abord les déclarations de Jean-Baptiste sur la messianité de Jésus dans le quatrième évangile , nous avons sur ce point à distinguer deux questions : en premier lieu est-il concevable que Jean ait eu effectivement une pareille idée du Messie ? en second lieu est-il vraisemblable qu'il ait cru cette idée réalisée dans la personne de Jésus?

Quant au premier point, un des caractères de l'idée que Jean-Baptiste se fait du Messie d'après le quatrième évangile, c'est que le Messie est un être supérieur venu du ciel^ £x Toû oùpavoO spy o[7-£voç , et en conséquence /)/afé aM-(/es5M5 de tous , £7:avc.j ravTwv iozX (3, 31). Dans l'exjjrcssion : il était avant moi, xpûToç p.ou r.v (1, 15, 27, 30), Neander et de Wette ne veulent plus trouver que la priorité de l'être. Mais, quand bien même ces mots renfermeraient la préexistence du Messie, on a , au plus, besoin d'admettre,

38/i. DEUXIÈME SECTION.

avec Liicke, que Jean-Baptisle, sans rattacher à ces mots, comme l'évangéliste, l'idée duperie, Xoyoç, a songé, d'une façon plus conforme aux idées populaires des Juifs , à la préexistence du Messie, comme sujet des théophanies de l'Ancien Testament. Cette opinion juive a laissé des traces, outre le quatrième évangile, dans l'apôtre Paul (par exemple 1 Cor. 10, lij Coi. 1, 15. seq.), et dans les rabbins (i) ; et, en supposant qu'elle fut primitivement alexandrine , ce que Bretsclineider a fait valoir contre notre passage (2), on demande si, dès avant le temps du Christ, la théologie alexandrino-judaique n'avait pas exercé de l'inlluence sur la mère-patrie (3). Par conséquent, il n'est point inconcevable en soi que ce caractère ait appartenu à l'idée que Jean-Baptiste se faisait du Messie.

Le second caractère serait celui d'une souffrance expiatoire. A la vérité , on a essayé d'expliquer les expressions avec lesquelles Jean-Baptiste (1, 29 et 36) adresse ses disciples à Jésus, de manière à faire disparaître celte idée d'expiation : Jésus, a-t-on dit, n'est comparé à un agneau qu'à cause de sa douceur et de sa patience^ prendre les péchés du m07ide , a'ips'.v -r,v àaapTtav 700 /.o!7u.o'j , s'entend ou de la patience avec laquelle il a supporté la méchanceté du monde, ou d'une tentative pour enlever les péchés du monde en l'améliorant; et les paroles de Jean-Baptiste expriment combien il est touchant de voir ce doux et tendre Jésus se soumettre à un rôle si dur et si pesant [h). Mais les meilleurs interprètes ont montré que, si, à la vérité, prendre, aips'.v, admettait une pareille explication, \cmot agneau, àv.vo;, non seulement avec l'article,

(1) Voyez Bertliolàt, C!,iistoli>gia (li) Gdh\er, Meletem. in toc. Joh., l,

Judœorum Jesu apostoloniriKjtie œtate , 29, dans ses Opiisc. acad., ]). 514 seq.;

§23-25. l'aulus, Leben Jesu, 2, a, die Ucherset-

(2) Prohahilia , S. il. «""g (^- •'>'• ""^ Comni, zurn Ev. Joh.

(3) Voyez Gfrôrer . Philo und die z. d. St. alexandr. Theosophie , 2 Tlil,, depuis la

page à80.

mais surtout avec l'addition de Dieu, toO 0soj, signifiait, non un agneau en général, mais un certain agneau sacré. Et si ce passage, conformément à l'explication la plus vraisemblable, se rapporte à l'agneau d'Isaïe (53, 7), les mots : prendre le péché, y.ïzv.v r/;v â|xap-r''av, ne [lourront être expliqués qu'à l'aide de l'endroit correspondant du prophète; or, il y est dit du serviteur de Dieu, comparé à un agneau, qu il porte nos péchés et qu'il souffre poumons, -y.; àaaoTÎaç v^aôiv oézz'., -/.yl Tspl r.awv o^'jvaTai (v. Il, LXX); donc il s'agit d'une souffrance expiatoire (1). Mais dans ces derniers temps on a trouvé douteux que Jean-Baptiste eut rapporté ce passage du prophète au Messie, et que par conséquent il eût regardé le Messie comme souffrant (2j ; car, d'après l'opinion courante du moins, une telle idée du IMessie était si étrange que les disciples de Jésus, pendant tout le temps deJeurs relations avec lui, ne purent s'y familiariser; et, après sa mort, ils doutèrent complètement de lui comme Messie (Luc, 2Z|., 20 seq.). Comment donc Jean-Baptiste, qui, d'après la propre déclaration de Jésus (Mutth., 11, 11), était bien au-dessous des citoyens du royaume céleste, an nombre desquels les apôtres étaient déjà rangés; comment, disons-nous, Jean-Baptiste, placé plus bas qu'eux, aurait-il compris, longtemps avant la passion de Jésus, la nécessité de celte passion pour le Messie, tandis que l'événement seul put la faire comprendre aux disciples immédiats? Ou, si Jean avait véritablement conçu cette opinion, et s'il l'avait exprimée à ses adhérents, comment, par l'intermédiaire de ceux qui, de l'école de Jean, passèrent dans la compagnie de Jésus, n'aurait-elle pas trouvé accès dans cette compagnie même? et comment surtout, en raison de la considération dont Jean-Baptiste jouissait, n'aurait-el!e pas atténué, dans

(1) De Wette, De morte Ckrisli ex- 3i7 ((■; Winer, Bihl. Realwôrterb. , 1 , pialoria , dans ses Opusc, theol, , p. 77 S. 693, Anm,

ff.; Lui.-ke , Conim. zurn £v, Joh,, 1, S. (2) Gabier et Paulus, I. c; et De

AVcite, 1. r.. S. 75 ff.; 80 ff.

un public plus étendu, les doutes que causa la mort de Jésus? En outre, parcourons tous les renseignements que nous possédons sur Jean-Baptiste en dehors du quatrième évangile'; nulle part nous ne trouvons qu'il ait exprimé de pareilles opinions sur le destin du Messie. Pour ne rien dire de l'historien Josèphe, nous lisons dans les synoptiques que Jean-Baptiste parla d'un Messie qui venait après lui, mais dont il bornait toute l'œuvre au baptême spirituel et au triage du peuple. Cependant il reste toujours possible que, dès avant la mort de Jésus, un homme au regard pénétrant comme Jean-Baptiste se soit fait, par les passages et les types de l'Ancien Testament, une idée du Messie souffrant (1), sans que ses disciples et ses contemporains aient compris ses obscures allusions à ce sujet. D'un autre côté, Jean-Baptiste n'est connu que pour avoir mis en relief le côté pratique de l'idée du règne du Messie, et l'on commence à concevoir des doutes quand on voit le seul quatrième évangile lui attribuer deux conceptions qui, à cette époque, n'appartenaient sans doute qu'à la plus profonde spéculation sur le Messie. L'expression de ces deux conceptions porte tellement l'empreinte de l'auteur du quatrième évangile, qu'on ne peut s'empèchcr de mettre au moins la forme sur le compte de cet évangéliste.

Il est certain que parfois l'auteur du quatrième évangile, en transmettant les paroles d'autrui, fait plus qu'y ajouter la forme et la rédaction; on le voit par le discours qu'il met (o, 27-36) dans la bouche de Jean-Baptiste en réponse a la plainte de ses disciples sur le nombre croissant des adhérents de Jésus. Après que Jean-Baptiste a déclaré que, d'après leur destination respective au delà de laquelle il ne désire pas aller, lui doit décroître et Jésus augmenter, il

(1) De Wette, sur le passage de Jean; que l'évangéliste, partant de son propre

yeander, S. 78: ce dernier, avec la tes- point de vue, a mis le monde au lien du

triction que peut-être Jean-Baptiste n'a peuple. parlé que des péchés du peuple, tandis

PREMIKR CHAPITRE. § XLV. 587

continue, depuis le verset 31, avec des formules absolument les mômes que les formules avec lesquelles le quatrième évangéliste fait ordinairement parler Jésus lui-même, ou exprime ses propres pensées sur Jésus. Et même, ainsi que Liicke l'avoue, ce discours de Jean-Baptiste ne paraît qu'un écho de la conversation précédente de Jésus avec Nicodème (1), Les termes de ce discours prêté à Jean-Baptiste appartiennent proprement à la phraséologie de Jean l'évangéliste, tels que sceller^ crçpayfCco, le témoignage, (xapxupia, l'opposition d'en haut et ici-bas, avojOsv et i/. tyiç yHç, la phrase avoir la vie éternelle, ê/civ "(w/iv aiwviov, et l'on se demande : Faut-il croire que l'évangéliste, aussi bien que Jésus, dans la bouche duquel ces expressions sont souvent mises, les a empruntées à Jean-Baptiste, ou bien que l'évangéliste les a prêtées à Jean-Baptiste, dont, pour le moment, je veux seulement parler ici? On décidera cette question en remarquant que justement les idées que Jean-Baptiste exprime appartiennent au domaine du christianisme, et même spécialement au dom.aine du christianisme de Jean l'évangéliste. Cette opposition d'en haut et de la terre, la désignation de Jésus comme venu d'en haut, avcoOsv sp^oj;.svoç, comme celui que Dieu a envoyé, ôv àrÂaxzCkiv 6 *)£oç, qui par conséquent prononce les paroles de Dieu, Ta pri[;.a-a tou 0£O'j Icckei, le rapport de Jésus avec Dieu, comme son fils, uïoç, que le père chérit, 6 TuaT-^p oiyxKa, ces idées qui reviennent si souvent chez Jésus et chez le qua-

(1) Que l'on compare particulièrement xaJ t-/)v fnaprypfav aûrov ov(Σiî ïctfJ.-

Joli. ,3, 11 (Jésus parlant à Nicodème) ; ScHvti.

AfAYiv , àu:hv , \éyia aot, oTt o oîSa.- V. 36 : Ô ttiitteuov te; tov v!ov t)(^ti

fxtv , /laXovpEv , xat o tcopâxafitv, fi.apTU- Çcr)-/)V aîuvtov* o êe à-rztiQôîv T&ii vîôï oûx

poûuev, xcà T/)V ft.apTMpiav v)f;.tùv ou ^ap.- o^/tzv.: Çu/iv, àXX' lî opyy) Toi 0£où fjiEvet

êocvtTE. Étt' aÙTOV.

V. 18 "• Ô TttuTEufov £t'; aÛTov où xpt- Comparez encore le verset 31 du dis-

vexac" ô êl fjiôv TituTtutav , rrîyj xî'xpirat , cours de Jean-I5aptiste avec Joli. 3, 6.

oTc ;j.y) TTiTziaziMy.'.)/ tî; To ovofxot. Toû 12 scq., 8, 23; v. 32, avec 8, 26;

(Aovoysvovi; uioù toû 0eov. v. 33, avec 6, 27 ; v. Si, avec 12, iO,

Joli. , 3 , 32 (Jean- Baptiste) : Kat S 50 ; v. 35 , avec 5, 22, 27. 10, 28 se.].

iûfiaxt xat rfxoutit , tovto pocpTvpu, 17,2.

ti ième évangéliste devraient également avoir passé de Jean- Baptiste à Jésus et de Jésus à l'apôtre, tandis que, ici comme plus haut, il est bien plus vraisemblable fjue l'évangéliste les a transportées sur Jean-Baptiste. D'autant plus, comme OIshausen l'a remarqué avec justesse, que l'on ne comprend pas que Jean-Baptiste, qui, en réalité, vécut à part de Jésus, parle ici de la bénédiction attachée à celui qui suit Jésus avec foi (v. 33 et 36j.

Ce qui reste certain et ce qui est reconnu par la majorité des interprètes modernes, c'est que Jean-Baptiste ne peut pas avoir prononcé les paroles renfermées dans les versets 31-365 en conséquence, les théologiens ont conclu que l'évangéliste ne les a pas mises dans la bouche de Jean- Baptiste, mais qu'il prend lui-même la parole à partir du verset désigné (1). Cela serait admissible si l'on nous montrait comment l'évangéliste a séparé du discours de Jean- Baptiste sa propre addition 5 or, on cherche vainement la trace de cette séparation. A la \érité, celui qui tient la parole, à partir du verset 31, s'exprime, là où il veut désigner Jean-Baptiste, à la troisième personne, et non, comme au verset 30, à la première personne, Mais Jean-Bnptiste n'est plus ici désigné d'une manière directe et individuelle, il est compris dans une classe entière, et par conséquent fl devait choisir la troisième personne, bien qu'il parlAt luimême ; on ne trouve nulle part une limite, et le discours passe insensiblement des phrases que Jean-Baptiste pourrait avoir prononcées lui-même à celles qui ne peuvent absolument lui convenir. Dans le verset 30 , on continue à parler de Jésus au présent : c'est ainsi en effet que l'évangéliste pouvait faire parler Jean-Baptiste du vivant de Jésus; mais ce n'est pas ainsi que, lui, il pouvait écrire en son propre nom après la mort de Jésus. Son habitude est , en effet, là où il émet des réflexions sur l'apparition terrestre

(1) Paiilui, OUliausen sur ce passage.

r»nL31IKK CUAPITRK. § XI.V. 380

(le Jésus, du se servir du prétérit (1). Ainsi grammaticalement, c'est Jean-Baptiste qui parle à partir du verset 31 , et cependant, historiquement, il ne peut pas avoir prononcé les paroles qui suivent ce verset , contradiction qui devient absolument indissoluble si l'on ajoute : dogmatiquement , l'évangéliste ne peut avoir mis dans la bouche de Jean-Baptiste aucune parole que ce dernier n'ait pas réellement prononcée. Or, nous ne voulons contredire ni les règles claires de la grammaire ni les données assurées de l'histoire, pour satisfaire au prétendu dogme de l'inspiration; et, des prémisses ainsi posées, nous tirerons avec Lùcke la conclusion que les réflexions de l'évangéliste sont mêlées ici avec le discours de Jean-Baptiste , dans lequel on ne peut plus les distinguer d'une manière précise, mais où elles prédominent. Ayant ici acquis la preuve qu'il importait peu au quatrième évangéliste de prêter à Jean-Baptiste , non seulement des paroles, mais encore des idées que ce dernier n'avait pas, nous devrons nous avouer que nous n'avons plus aucune assurance, que les deux caractères de l'idée du Messie énoncés plus haut, caractères qui, sans être absolument incompatibles avec l'époque de Jean-Baptiste , ne sont cependant, nulle part ailleurs, attribués à ce personnage, ne lui aient pas été également prêtés par l'évangéliste.

A en croire le quatrième évangile, c'est Jean-Baptiste qui a transporté sur Jésus ces attributs m.essianiques. Si , sous l'influence de l'inspiration divine , il l'a fait d'une manière aussi explicite et aussi répétée que nous le lisons dans Jean l'évangéliste , il est impossible qu'il ait été exclu par Jésus du royaume des deux , fiaaiXsia -rcov oOoavÔJv (Malth., 11, 11), et que le plus petit dans ce royaume lui

(I) Par eiein|)le, pendaut qu'ici, logiic , v. H : Kai oî î'iîiot avTov où iroip- V. 32, il est dit: T/)v j/apTupi'av ajToO t'ÀaÇov. Comparer Lùcke. 1. c, S. 501. ovis'i; "/■j.j.^-J.vti , il est dit dans le l'ro-

ait été préféré. Car confesser Jésus, comme le fait Jean- Baptiste lorsqu'il le nomme fils de Dieu, quïaétéavant lui, uioç Toiï0£ou; exprimer des opinions aussi épurées sur l'économie messianique , par exemple lorsqu'il nomme Jésus Vagneau de Dieu qui prend le péché du monde , 6 àij.voç TO'j Oeo'j 6 aïowv r/iv ài^-ao-rtav toO -/.qg^sm , tout cela a manqué à Pierre lui-même; et cependant, non seulement Jésus l'admet dans le royaume céleste à cause de sa confession f Matth. , 16, 16\ mais encore il en fait la pierre sur laquelle ce royaume sera fondé. La difBculté de comprendre va encore plus loin. Jean, dans le quatrième évangile (1, 31), dit que le but de son baptême est de manifester Jésus comme Messie à Israël, iva oavHpwO-T; tô) icpar,!, et il reconnaît , comme volonté de la Providence , qu'il doit décroître en face de Jésus croissant (3,30). Cependant, tandis que Jésus fait déjà baptiser par ses apôtres, Jean continue aussi de baptiser de son côté (3, 23); or, pourquoi, s'il savait que par l'introduction de Jésus la destination de son baptême était atteinte, et s'il adressait ses disciples à Jésus comme au Messie (1, 36 seq.), pourquoi ne se joint-il pas lui-même à Jésus? Jean avait, réplique Neander, son rôle déterminé : c'cîa'L , ^ii qualité de dernier des prophètes , de signaler le Messie ; il ne lui était pas donné de s'élever audessus de ce point de vue, qui tenait surtout de l'Ancien Testament ; et le prophète, déjà mûri par un développement individuel, ne pouvait plus se rendre dans une école exigeant des hommes jeunes qui fussent dociles et dont l'esprit n'eût pas atteint toute sa maturité (1). Soit ; s'il est avoué que Jean-Baptiste a été renfermé dans un horizon moins étendu, on se demandera : Cette limitation de ses idées ne lui at-elle interdit qu'un acte extérieur, celui de se joindre au Messie , et ne doit-elle pas bien plutôt l'avoir éloigné de l'acte intérieur par lequel il aurait reconnu Jésus pour le

(1) Neander, L. J. Cbr., S. 7A f.

Mes?!e ? L'ascète sévère qui imposait à lui et aux siens des jeûnes rigoureux, le menaçant prédicateur de pénitence que l'esprit d'Élie animait, ne devait-il pas, autant que ses disciples (Matth. 9, 14), prendre ombrage de la manière libérale de Jésus, qui s'était élevé au-dessus de tous les préjugés, de toutes les duretés de la doctrine de Jean, et qui donnait à la vie des couleurs tout opposées ? Admettons encore que l'Ancien Testament l'eût assez instruit pour qu'il se repr*:sentât la vie dans l'alliance nouvelle, dans l'alliance messianique , comme une vie devenue plus libre et plus joyeuse par l'effusion de l'esprit (1) , et qu'ainsi il se conformât à la doctrine de Jésus, on revient à ne pas pouvoir comprendre ce qui l'empêcha de se joindre extérieurement aussi à Jésus. Ou bien se scntait-il trop vieux , d'un esprit trop indépendant pour devenir disciple? il devait du moins se retirer de la scène publique ; loin de là , il continue à baptister comme auparavant. Cela était sans but , s'il avait reconnu Jésus comme le Messie j il n'était plus besoin, comme Neander le suppose, d'un rôle transitoire après l'apparition de Jésus, dont l'action renfermait tout ce qui , moralement parlant, ne se trouvait qu'en préparation dans la prédication de Jean. Encore moins peut-on expliquer la continuation des travaux publics de Jean-Baptiste par le besoin des localités dans le voisinage desquelles Jésus ne vint pas (2) j car, d'après Jean (3, 22 seq.), tous deux baptisent à proximité l'un de l'autre. Mais même , quand le rôle de Jean n'aurait été que de signaler Jésus comme le JMessie, la continuation de son baptême paraîtrait encore sans but. Par là , en effet, il retenait toujours une masse d'hommes dans les limbes du royaume messianique, il retardait ou empêchait même tout à fait leur passage à Jésus, et c'était sa

(1) Kern, Principaux faits de l'iiis- (2) Liickc, Comm. t. Evang Jcfi,,

toireeTangcliquc jdans Tiifj.Zeitschri/i, 1, S. àSS- 1836, 2, S. 53 f.; Neander, 1. c, S. 59 f.

392 DEUXIÈME Si:CTK)xN.

faute, non la leur (1); car, jjar la contradiction de son propre exemple, il rendait inefficaces les paroles par lesquelles il les adressait à Jésus. Nous trouvons le parti des disciples de Jean encore existant au temps de l'apôtre Paul (Act. Ap., 18, 2/iscq. 19,1 seq.); et, si ce que les Za- Léens disent sur leur propre compte est vrai (2), cette secte dure encore aujourd'hui. Certainement, si l'on suppose que Jean a eu sur Jésus les convictions qui lui sont attribuées, il aurait été naturel qu'il se joignît à lui, ou du moins qu'il se retirât; or, il ne s'est ni joint ni retiré, nous en concluons donc qu'il n'a pas eu ces convictions (3).

Le message n'empêchant d'admettre qu'une seule chose, c'est que Jean ait reconnu Jésus comme le Messie dans le sens élevé et épuré que le quatrième évangile lui attribue , la continuation du ministère de Jean-Baptiste, après le commencement du rôle public de Jésus, autorise à conclure qu'il ne l'a regardé en aucune façon comme le Messie, du moins pas avant son emprisonnement; car, emprisonné, quand bien même il serait arrivé à reconnaître Jésus, il n'aurait plus pu se joindre à lui. Or, comme nous l'avons vu, une pareille reconnaissance est supposée par le message envoyé du fond de la prison et par la manière dont Jésus le reçoit. On dit donc : Jean captif aura entendu maints récits

(1) Neander, s. 75.Cet auteiir(p. 61) Scignsur, Kupio; , qu'ApoUos, en sa

prétend trouver, dans un passaj^e des simple qualité de disciple de Jean, sa-

Actes des apôtres, une trace qui prouve vait déjà expliquer exactement , n'était

que Jean-Baptiste adressa réellement ses que la doctrine messianique épurée par

disciples a Jésus, mais c'est a tort: il Jean, qui consistait dans l'attente d'un

s'af^it du passage où il est dit d'ApoUos : sauveur futur. Jlais l'instru.îtion qu'il

Il enseignait exactement toutes tes choses reçut des chrétiens Aqtiila et Priscilla

du Seigneur, ne connaissant que le bap- lui enseigna plus précisément que cette

téme de Jean : E^toa^xïv àxoiSù; Tx attente avait été accomplie dans la per-

Tyfpt Tov Kvpiov , £7r'.jTaui.£vo; fj.ito'J xo sonne de Jésus.

i^àir-tTua Icoàvvov. (Act. ap. 18, 2i.) (2) Voyez, Gesenius, Probshe/t der

En effet, en comparant, avec ce jias- Ersch und Gruber'schen Encyclopcedie ,

sage, le chapitre suivant, on voit que article Zabéexs.

Paul est obligé d'apprendre aux disci- (3) Bretschneider, Probab., S. i6 f.

pies de Jean que, par ce/wj qui doit 've- Comparez Lùcke, 1. c, S. A93 f. ; De

nir , tp^oLutyoç , au nom duquel Jean ^^ ette. De morte Chr,expiatoria,Opusc.

liaptisait, il faut entendre Jésus. \\ en theoL, p. 81: Bibl. dogm., §209 ; Exeg.

résulte clairement que la doctrine du !Fan-^b., 1, 4, S. 107, 1, 3, S. 25.

conceniaiit Jésus; ils auront fait sur son esprit une impression messianique, et éveillé en lui l'espérance que Jésus allait décidément et prochainement se manifester comme Messie; et, cette manifestation tardant de plus en plus, les doutes auront de nouveau surgi, et il aura adressé à Jésus la question dont il s'agit.

Cependant un tel message du fond de la prison peut-il se concevoir? et, après avoir écarté la première des deux données opposées et réciproquement incompatibles, c'est-à-dire la connaissance antérieure, chez Jean, de la messianité de Jésus, pouvons-nous laisser tranquillement prendre place à la seconde, c'est-à-dire au message ? Cela n'est pas non plus sans difficulté. D'après Josèphe (1), c'était la crainte de troubles qui avait déterminé llérode à faire arrêter Jean- Baptiste. Les évangélistes donnent une autre raison de cette arrestation ; mais, quand même celle que rapporte Josèphe n'aurait été que coiscomitantc, il resterait toujours singulier que les disciples d'un homme emprisonné, parce qu'on voulait prévenir par son éloignement l'explosion d'une révolte parmi ses adhérents, eussent conservé un libre accès auprès de lui (2). Matthieu est le seul qui dise que le message fut envoyé de la prison, ^sTjxwr/fpiov ; Luc, qui raconte aussi ce message, ne parle pas de prison : on pourrait donc, avec Schleiermacher, considérer le récit de Luc comme le \ér\tnhlc^eilaprjson, dans Matthieu, comme une addition non historique. Mais le môme critique a montré d'une manière convaincante que le récit de Matthieu est le récit original, tandis que celui de Luc est remanié; il serait donc étonnant que, sur ce seul point, le rapport eut été renversé. Il est plus naturel d'admettre que Luc, qui, dans tout le paragraphe, a le caractère d'un homme qui travaille de seconde main, a effacé la désignation de la localité que portait la

(1) -'Inliq., 18, 5,2.

,2) Srhleieriuaclier, Ueber den Lukas , S. 109.

âOZl DEUXIÈME SECTION.

narration originale. On conserve donc le message fait de la prison ; et, quoique ce ne soit pas complètement à propos qu'on invoque ici l'emprisonnement, à Rome, de Paul et des chrétiens pendant les persécutions (1), puisque la crainte d'une insurrection n'était pas, comme pour Jean-Baptiste, un des motifs de l'arrestation, cependant on peut toujours concevoir que des individus isolés aient été admis auprès de Jean malgré son étroite réclusion.

Le quatrième évangile, en nous apprenant que Jean- Baptiste avait continué à baptiser après le début de Jésus, est le seul obstacle qui nous ait empêché plus haut d'admettre que Jésus eût été reconnu comme Messie par Jean- Baptiste avant Temprisonnement de ce dernier. Cela nous amène à examiner les différentes dates où les quatre évangiles j)lacent l'arrestation de Jean-Baptiste. Matthieu, auquel Marc se joint, la met avant la prédication publique de Jésus en Galilée, puisque c'est par cette arrestation qu'il motive le retour de Jésus dans celte province (Matth., ù, i'2 ; Marc, 1, 1^). Luc ne détermine pas la date avec précision (3, 19seq.), mais il semble d'après lui que cette arrestation a été faite après le message des deux disciples, puisqu'à l'occasion de ce message il ne dit rien de la prison de Jean. Au contraire, Jean l'évangéliste déclare expressément que ce fut après la première Pâque à laquelle Jésus assista depuis qu'il avait commencé sa prédication publique ; car Jean n avait jms encore été jeté en prison, où'-w yàp y,v peéXviac'vo; £iç tàv 'yAyr/Sry oicDawv;; (3, 2Û). On se demande qui a ici raison 3 or, dans la narration du premier évangéliste, il se trouve quelque chose qui a rendu plusieurs interprètes enclins à la sacrifier, sans autre explication, à celle des deux derniers. En effet, que Jésus, à la nouvelle de l'arrestation de Jean-Baptiste par l'ordre d'Hérode-Antipas, se soit retiré pour sa sûreté en Galilée, c'est-à-dire juste-

(1) Neander, L. J. Chr., S. Si-

ment dans les domaines de ce prince, c'est ce qu'on ne peut comjjrendre; ctSchneckeriburger l'a soutenu avec raison (1), car c'était le lieu où Jésus était le moins à l'abri d'un pareil destin. Mais quand même on ne pourrait expliquer le mot se retira, oi\v/oiff]<^ev, sans y joindre l'idée accessoire d'un asile cherché, on ne serait pas moins en droit de demander si le fait lui-môme n'est pas réel, bien que le motif sur lequel révangéliste l'appuie soit erroné. Matthieu et Marc rattachent au voyage de Jésus en Galilée, après l'arrestation de Jean-Baptiste, les commencements de sa prédication publique; et, en soi, il ne serait pas invraisemblable que cette prédication n'eût commencé qu'après l'éloignement de Jean- Baptiste et justement à cause de cet éloignement. Cependant, comme le narrateur et l'auditeur chrétiens cessaient de porter intérêt au précurseur du moment que Jésus commençait son rôle public, il se pourrait que là fût la cause de l'erreur, et qu'on se fût figuré que dès lors ce personnage avait réellement disparu de la scène. On comprend cela plus facilement qu'on ne comprend comment la narration opposée aurait pu se former sans fondement historique; d'autant plus que la prolongation de la liberté de Jean-Baptiste, dans le quatrième évangile, est employée, non pour le ranger, en fait, parmi les disciples de Jésus, mais pour lui faire prononcer des témoignages qui ont pu être aussi bien rendus du fond de la prison.

Il demeure constant que, pendant son rôle public, Jean- Baptiste n'a pu ni penser ni déclarer que Jésus était le Messie ; au contraire, il est facile de montrer comment on a pu, par une voie non historique, arriver à croire qu'il avait eu cette pensée et rendu ce témoignage. D'après les Actes, 19, h, l'apôtre Paul dit (et cela en tout cas appartient à ce qui reste d'historique dans les dires du Nouveau Testament sur

(4) Ueberden Ursprung, u. s. w., S. 79. Comparez FritzscLc-, Comm, iiiMattlt., p. 178.

390 DEUXIÈME SKCTIO.N.

Jean-Baptiste) que c^ dernier a baptisé au nom dcceluiqui vient, £i; Tov èp/oacvov, et ce Messie qui vient, que Jean- Baptiste a signalé, a été, ajoute Paul, Jésus lui-même (toj- Tc'cT'.v £Î;Xp'.r7Tov Îr,c70'jv). Cela était une interprétation des paroles de Jean-Baptiste d'après l'événement, Jésus s'étant fait reconnaître par un grand nombre de ses compatriotes comme le Messie que Jean avait annoncé. Alors combien ne* fi;t-on pas près de penser que Jean-Baptiste lui-môme, par celui qui vient, ip/oy.cvo;, avait entendu la personne de Jésus, et qu'il avait dès lors conçu dans son esprit ce que Paul exprime explicitement par les mots rapportés plus haut; opinion qui, quelque peu historique qu'elle fût, devait être d'autant j;lus attrayante pour les nouveaux chrétiens qu'il était plus désirable d'appuyer la considération de Jésus sur l'autorité de Jean-Baptiste, qui alors était si puissante dans le monde juif (1). Il s'y joignait encore un motif pris dans l'Ancien Testament : l'ancêtre du Messie, David, avait également, selon l'ancienne légende hébraïque, une espèce de précurseur dans la personne de Samuel, qui, conformément aux ordres de Jéhovah, l'oignit roi d'Israël (1 Sam., 16), et qui, par la suite, resta aussi avec lui dans un rapport de témoignage. Si donc le Messie devait avoir un précurseur que, du reste, la prophétie de Malachia ca-

(1) Le quatrième éî'angéliste s'occupe ])articuUorcment a mettre Jean -Baptiste dans un rapport plus favorable avec Jésus qu on ne peut liistorlqiiement supposer qu'il fût. Cetle préoccupation reçoit peut-être quelque éclaircissement ])ar le passage cité plus haut des Actes des apôtres. D'après ce passage (v. 1 seq.), il se trouvait à Eplièse des gens qui ne connaissaient que le baptême de Jean, et qui, i>ar conséquent, furent rebaptisés au nora de Jésus par l'apôtre i'aul. Or; d'après une ancienne tradition , le quatrième évangile a été écrit à y.plièse (Iraeneus, adv. hœr. 3, 1) ; et m. 'S pouvons l'admettre; car, en indiquant une localité grecque comme le lua où cet évangile a été rédigé, la tra-

dition a certainement raison. Maintenant, conformément à l'allusion que renferment les Acte; des apôtres , nous devons considérer p^plièse comme la résidence d'un certain nombre de disciples de Jean-Baptiste , qui , sans doute , n'auront pas été tous convertis par Paul. Le désir de les attirer à Jésus expliquerait l'importance particulière que le quatrième évangile met au témoignage de Jean, Li.aoTvç>ta IcJawou. Ce point a déjà été remarqué et expliqué parStorr, Ueber den Ziveck der evangelischen Geschichte und der Brieje Johannis , S. 5 ff. ,2i f. Comparez aussi Hug, Einleitttng in das .V. T., 2 , S. 190 f. 3"- Ausg.

PnE.'sIIEîl CHAPITRE. § XLVI. 397

ractérisait plus précisément comme un second Élie, et si, historiquement, au temps de Jésus il s'était trouvé Jean, dont le baptême pouvait facilement être, comme consécration, substitué à l'onction, il n'y avait pas loin à conformer la position de Jean-Baptiste vis-à-vis Jésus, ^'après l'analogie de la position de Samuel vis-à-vis David.

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