‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 64 sur 110 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

Exécution de Jean-Baptiste.

Nous allons placer ici sous forme d'appendice ce qui nous a été appris sur la fin tragique de Jean-Baptiste. D'après les rapports concordants des synoptiques et de Josèphe (1), après avoir été détenu pendant quelque temps, il fut exécuté sur l'ordre d'Hérode-iVntipas, tétrarque de Galilée; le Nouveau Testament dit décapité (Matth., ili, 3 seq.; Marc, 6, 17 seq.; Luc, 9, 9).

Mais sur les causes de son emprisonnement et de son exécution, il se trouve entre Josèphe et les évangélistes une différence. D'après les évangélistes, le blâme que Jean-Baptiste prononça sur le mariage d'Hérode avec Hérodias , femme de son demi-frère (2), fut l'occasion de son arrestation. L'artifice de la vindicative Hérodias amena l'exécution pendant une fête de cour. Josèphe raconte bien le mariage d'Hérode-Antipas avec Hérodias et la mort de Jean-Baptiste en un seul et même enchaînement; mais, dans ce récit, il ne paraît pas que le blâme jeté sur le mariage ait causé l'exécution de Jean-Baptiste; ce qu'il semble, c'est que l'exécution de Jean-Baptiste causa la défaite d'Hérode-Antipas dans la guerre des Arabes que suscita son mariage avec Hérodias. Josèphe exprime, comme motif de l'arrestation et de la mise à mort de Jean-Baptiste , la crainte de troubles qu'Hérode avait redoutés du parti considérable de ce dernier. Ces deux récits divergents (3) ne sont pas, au reste, inconciliables ; on a essayé de les concilier en supposant que la crainte d'une sédition fut, à proprement parler, le motif politique de l'arrestation de Jean-

(1) Antiq., 18, 5, 2. vivait comme simple particulier. Voyez

(2) Ce premier mari d'Hérodias est Josèphe, Antiq., 15, 9, 3. 18, 5,1, 4. appelé par les évangélistes Philippe, B, j. 1, 29, 2. 30, 7.

par Josèphe Hérode. Il était le fils de (3) Comparez Hase, Leben Jesu ,

Marianue, Clle du grand-prétre , et §88.

Baptiste, mais que le jugement peu respectueux qu'il avait prononcé sur les souverains en fut présenté comme le motif ostensible (1). Mais je doute beaucoup qu'Hérode eût mis, de propos délibéré, en lumière l'acte scandaleux que Jean- Baptiste avait flétri ; et, si l'on veut distinguer ici entre une cause secrète et une cause patente , le blâme du mariage aura été la cause secrète, et il faudra alors supposer que le bruit de la crainte d'un soulèvement fut répandu à dessein pour excuser le meurtre (2). Au reste, on n'a pas même besoin de cette distinction; Hérode-Antipas, justement à cause du biàme énergique jeté sur son mariage contraire à la loi et sur sa manière de vivre, a pu craindre que Jean- Baptiste n'excitât dans le peuple un soulèvement contre lui.

Les récits évangéliques présentent même une divergence entre eux. D'abord (mais cela n'est pas la divergence essentielle) Marc raconte avec les détails les plus étendus et les "plus colorés la scène qui se passe pendant le repas de fêtej Luc, au contraire, se contente de l'annonce la plus brève (3, 18 — 20. 9, 9), et Matthieu tient le milieu entre eux deux. Mais le récit de Marc est essentiellement différent de celui de Matthieu relativement aux sentiments d'Hérode pour Jean-Baptiste. D'après Matthieu, Hérode desirait mettre à mort Jean-Baptiste j mais il ne pouvait y parvenir, parce que le peuple, qui le considérait comme un prophète, était à craindre (v. 5). D'après Marc, c'est Hérodias seule qui en veut aux jours de Jean-Baptiste , mais qui ne peut atteindre son but, parce que son époux regardait ce dernier comme un saint personnage qu'il aimait à écouter dans l'occasion, et dont il suivit plus d'une fois les conseils (v. 19 seq.). Or, ce que le récit de Marc a d'individuel et de Ci>

(1) FritzscLc, Coinm, in Mattli., sur (2) C'est l'avis de Paulus,dc Schlcicr-

«e passage. W^incr, BiU, Rcalw,, 1, S, inacher, Ueber denLukas, S. 109; de 694- Neander, L. J. Chr., S. 83-

408 DEUXIÈME SECriO>'.

ractérislique a porté les interprètes à donner à sa narration la préférence sur celle de Matthieu (1). Mais justement c'est dans ces décorations et ces changements de Marc que l'on croirait trouver la trace de la tradition légendaire , d'autant plus que Josèphe dit seulement du jieuple : Ils dressaient l'oreille au bruit de ses discours, -/ipO-ziGav t-^ ày.ooy.Gci Ttov VJycov, et qu'il représente Hérode comme un homme qui, ayant conçu des craintes , juge plus convenable de faire périr Jean , Sit.Gy.ç -/.ocr-Tov -/îyeîTai ( tov i'.oaw/jv ) àvaicsLV. Combien donc n'était-il pas facile d'imaginer un contraste qui devait grandir Jean-Baptiste, et de présenter le prince même contre lequel il avait parlé et qui l'avait fait arrêter pour la liberté de son langage, comme s'étant cru obligé, en conscience, de le respecter, et comme s'étant laissé arracher, à son grand regret, l'arrêt de mort par les artifices de sa femme vindicative! Au reste, il n'y a rien d'incompatible avec le caractère d'Hérode-Antipas, qui aimait le repos , àyaTTcôv t/jv r,(7'j-/iav (2) , à supposer qu'il désira se débarrasser de celui qui troublait sa tranquillité intérieure et extérieure.

La conclusion du récit évangélique laisse l'impression que la tête de Jean fut présentée pendant que le prince était encore à table; par conséquent, sa prison aurait été dans le voisinage. Nous apprenons par le passage de Josèphe cité plus haut que Jean-Baptiste était emprisonné à Machaerus, place forte située sur la frontière méridionale de la Pérée , tandis que la résidence d'Hérode était à Tibériade, ville éloignée de Machaerus d'une journée de marche (3). De Machaerus à Tibériade, la tête de Jean ne pouvait être apportée qu'au bout de deux jours ; par conséquent elle ne put

(1) Par exemple, Schneckenburger, lui-même. Comparez, sur ce point, Ueber den Vrsprung des erslen kanoni- Fritzsche dans le passage dont il s'agit schtn Evangeliums, S, %Ç) i. ici.

(2) JosèpLe, .J/î^j'^., 16, 7, 2.L(; t/,u- (3) Comparez Fritzsche, Comm, in iryîer) de Matthieu (v. 9) ne forme pas Matth., p. 491.

une contradiction de cet évanjréliste avec

PREMIER CIIArilRE. § XLVII. /l09

ôtre présentée à table même ; il paraît donc y avoir là une contradiction. Fritzche a essayé de la résoudre en faisant remarquer que dans les évangiles il n'est pas dit que la tête de Jean eût été apportée pendant que le repas durait encore ; mais sa conciliation n'est pas bonne, car la fille d'Hérodias demanda la tête ainsi, wcJe, c'est-à-dire à l'instant même et pendant la fête (1), et à la suite du récit, particulièrement dans Marc, oîi aussitôt un garde, speculator, va dans la prison et revient avec la tête de Jean-Baptiste sur le plateau, TTivaç, porte à croire que son désir ou p'utôt celui de sa mère fut accompli, et qu'à cette femme vindicative fut présentée, à table même, la tête de son ennemi comme le plat le plus recherché. Cependant une conciliation du moins possible se trouve dans un renseignement que nous donne Josèphe (2), c'est qu'à ce moment Hérode-Antipas était en guerre avec le roi arabe Arétns, et que la place forte de Machaerus était située sur la limite, entre son territoire et celui dece prince; par conséquent il se pourrait qu'Hérode se fut alors tenu avec sa cour à Machœrus (3).

En résumé, la vie de Jean, dans le , récit évangélique, est, par des motifs faciles à concevoir , entourée d'un reflet mythique, surtout du côté par où elle se rattache à Jésus, tandis que l'autre côté a mieux conservé les contours historiques.

(1) Com]). De Wette, Exeg, Handh., de source certaine qu'Hérode avait alors 1 , 1 , S. 132. sa cour à Maclia?riis ; maiSj tant qu'il ne

(2) ^•/«^w., 18, 5, 1. Comparez Keru, nous dira ])as où il raaj)[)ri.s, nous se- Faits principaux , etc. Tiib. 'Acitscliril't , rons obligés de nous en tenir à notre 1836, 2, S. 60. sim^Ae pnssibiliiè.

(3) Osiander (S. l/iO) sait, à la vérité,

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