‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 65 sur 110 · XLVIII · texte numérisé non relu

XLVIII

Dans quel sens Jésus s'est-il fait baptiser par Jean ?

La question précédente, avec quelque aisance qu'on ait jusqu'à présent l'habitude d'y répondre, appartient néanmoins aux plus difficiles de l'histoire évangéh'que ; car les deux faces que l'on doit, conformément à ce qui a été exposé ci-dessus, distinguer dans la signification du baptême de Jean, paraissent être toutes deux également en contradiction avec la position et la nature de Jésus.

D'abord les évangélistes nous représentent le baptême de Jean comme un baptême de pénitence, (^a-Tic-aa y.sTavoia;. Les Israélites, ost-il dit dans Matthieu (3, 6), se sont fait baptiser par Jean en confessant leurs péchés, é^o[/.oloyou{;.svot Taç àjAapTiaç aÙTwv. Or, nous demanderons : Jésus a-t-il fait une pareille confession ? L'appel que Jean faisait retentir aux oreilles du peuple était : Repentez -vous, jxsTavoaTs (Matth., 3, 2) 5 Jésus s'est-il aussi laissé dire cette parole?

Déjà dans l'ancienne Église cela faisait difûculté. Selon l'Évangile des Hébreux suivi par les Nazaréens, Jésus demandait à sa mère et à ses frères, qui l'engageaient à se faire baptiser par Jean, quel péché il avait commis pour avoir besoin de ce baptême (1) ; et d'après un apocryphe

(•l) Hier, adt', Pelag., 3, 2 : In Evan- baptizemur ab eo.Dixit antem eis : Quid

gelio juxta Hebroeos... narrât liistoria : peccaviut vadain et baptizer ab co? Nisi

Eccc mater Domini et fratres ejus di- forte hoc ipsum quod disi, ignorantia

cebant ei : Joannes Baptista baptizat in est. remissionem peccatorum ; eamus et

DEUXIÈME CHAPITRE. § XL VIII. ftll

hérétique, Jésus, lors de son baptême, fit une confession de ses péchés (1).

On peut, dans tous les cas, être amené à une semblable conjecture par les réflexions suivantes : Jean-Baptiste, d'après Matthieu (3, 6), paraît avoir exigé, avant le baptême, une confession des fautes; Jésus, supposé sans péché, ne pouvait faire une pareille confession sans manquer à la vérité j s'il la refusait, Jean-Baptiste se décidait difficilement à le baptiser; car il ne le regardait pas d'avance comme le Messie, et il devait considérer une confession des péchés comme indispensable à tout autre Israélite. Dans le cas où Jésus n'aurait pas voulu faire une pareille confession, le débat auquel Matthieu a donné un objet tout différent aurait bien pu s'élever sur ce point; mais certainement, si le refus de Jean, ^ie/,w>jj£v, avait été le résultat de cette résistance de Jésus, la chose ne se serait pas arrangée avec cette seule réponse : Cela convient ainsi, oûtw tt^ettov in-h, et Jean-Baptiste, s'il n'y avait pas eu confession, n'aurait pas trouvé que toute justice avait été accomplie, -nlr^ooicy-i TCa^av ^f/.aiocruvr,v . Quand bien même tout catéchumène n'aurait pas été astreint à se confesser, Jean, en accomplissant l'acte du baptême, n'aurait certainement pas gardé le silence, mais il aurait adressé aux néophytes des paroles relatives à la pénitence , f^-sTavota. Jésus pouvait-ii laisser prononcer de telles paroles sur lui-môme, s'il avait la conscience de n'avoir besoin d'aucun changement de senti-

(1) L'atitetir du Tractatus de non ite- Tession de péchés que Jésus .inr-ait

rando baptismo, dans les œuvres de Cy- commis , mais seulement avec la con-

jirien , éd. Rif;alt., p. 139 (le passage se science de n'en avoir commis aucun,

trouve aussi dans Fabric, Cod. Apocr. comme il s'exprime dans l'évangile des

iV. T., p. 799 seq.) dit ; Est... liber qui Nazaréens; en conséquence, ce que

inscribitnr Paulipraîdicatio; inquolibro racontait le livre intitulé l'rtvdicatio

contra omncs scripturas et de pcccato Pa»// peut avoir eu de l'analogieavec les

proprio confitentem invenies Ciiristum, dires de cet évangile , et peut-être n'a-t-

quL solus omnino niliil deliqiiit, et ad on donné aux paroles de ce livre un sens

accipiendum Joanuis baptisma penc jjIus dur que parce que , dans la haine

invitum a matre sua Maria esse com- qu'inspirait l'hérésie , on les a mal com-

pulsum. Ce refus de se soumettre au prises. baptême est d'accord , non avec la con-

/il 2 DEUXIÈME SîiCTlO?».

ments? et, en souffrant qu'on lui parlai comme à un pécheur, ne jetait-il pas des doutes dans l'esprit de ceux rjui, plus tard, devaient croire en lui comme en un être sans péché? Enfin, même sans soutenir que Jean-Baptiste tînt auv catéchumènes de semblables allocutions, néanmoins les gestes de ceux qui se plongeaient dans l'eau du fleuve purificateur et qui en sortaient tjcvaiont être des gestes de contrition; et, quand même Jésus n'aurait fait que les imiter en silence, et sans les rapporter à son propre état intérieur, on ne pourrait pas l'acquitter de l'accusation de simulation.

Quelque pressantes que paraissent ces considérations, cependant on ne peut pas, d'un autre côté, s'empêcher de reconnaître la vérité de la remarque suivante, à savoir, qu'il n'est pas concevable que celui qui était venu au baptême avec la conviction d'avoir besoin, commo d'autres, du pardon et de la purification du péché, se soit plus tard, en contradiction avec cette conviction, regardé comme celui qui avait lui-même le droit de distribuer le pardon des péchés et le baptême spirituel; qu'entre ces deux formes absolument opposées de la conscience religieuse, il n'existe, dans le même sujet, aucune conciliation, aucune transition possible de l'une à l'autre (1).

Pour échapper à l'opinion qui admet dans Jésus une confession tacite ou patente, et pour donner l'avantage à l'opinion qui admet qu'il eut de tout temps la conscience do son impeccabilité, il ne suffit pas de dire d'une manière inexacte, avec Neander, que toute relation entre le baptême et la pénitence est exclue de soi, quand il s'agit de celui qui, au moment même du baptême, se manifesta comme le Messie libérateur du péché. D'après les récits évangéliques, cette manifestation ne s'opéra qu'après l'accomplissement de l'acte du baptême ; par conséquent, tout ce qui, dans

(1) Neander, L. 1. Cbr., S. 6^.

DEUXIÈME CHAPITRE. § XLVIII. /^lo

notre esprit, fait conlradicliou avec l'impeccabilité de Jésus, avait déjà eu lieu. On ne résout pas davantage la didiculté quand, par une distinction, on dit : Jésus n'a pas eu, i! est vrai, besoin pour lui-même de la pénitence, mais il s'y est soumis afin de la représenter comme quelque chose d'indispensable pour tous les autres hommes, sans en excepter ses compatriotes, les descendants d'Abraham, et pour déclarer publiquement son approbation du baptême qui avait ce but (l)j il n'en resterait pas moins sous l'imputation de s'être appliqué, en apparence, un acte qui réellement ne le touchait en rien. Mais quand, en supposant Jésus sans péché, on dit que le baptême ne le regardait pas, on n'est dans le vrai que tant qu'on se fait de l'absence de péché une idée qui transforme la possibilité de ne pas pécher, posse non peccare, en impossibilité de pécher, non jmsse peccare. Si Jésus était susceptible de pécher et s'il s'en abstenait constamment par l'effet de sa propre volonté, rien n'empêche qu'il n'ait pu se soumettre à un acte symbolique par lequel il se promettait de rester pur, comme les autres se promettaient de se purifier (2).

A peine sommes-nous délivré de cette difficulté, que la signification du baptême de Jean en suscite une autre. D'après le Nouveau Testament, c'était un baptême an nom de celui qui doit venir, zlç, tov épyoïxsvov ; car, en s'y soumettant, on promettait de se préparer avec foi à l'arrivée du Messie. Or, si Jésus avait la conviction d'être lui-même celui qui devait venir, comment pouvait-il se laisser baptiser, et faire croire par là que, lui aussi, en attendait un autre? Si donc, d'un côté, cela ne convient ni à sa moralité ni à sa prudence, et si, d'un autre côté, le caractère mythique de l'histoire de la naissance, et le peu de précision de la déclaration de Jésus dans sa douzième année, nous

(1) Kuinœl, Olshausen , sur ce pas- (2) De Wette, Exeg. Handb,, 1,1,

sage. S. 'àlx-

kili DEUXIÈME SECHOIR.

ôtent toute nécessité extérieure de supposer en lui un développeracnt précoce du sentiment de sa messianilé, on sera enclin à conclure que, lorsqu'il vint auprès de Jean-Baptiste pour se faire baptiser, il n'avait pas encore décidément la conviction d'être le Messie (1).

Mais, ici comme plus haut, à cette conclusion on oppose une puissante objection : Est-il possible, doit-on se demander, que celui qui, bientôt après, se reconnut IMessie avec une clarté et une décision qui bravèrent les terreurs de la mort, est-il possible, disons-nous, que celui-là ait été dans le doute sur ce point jusqu'à son âge mûr, jusqu'à, sa trentième année? Une conscience aussi sûre d'elle-même que la conscience messianique de Jésus, et aussi puissante dans son action sur les autres, a-t-elle pu s'ajouter comme une découverte subséquente, à ce qu'il savait déjà sur lui-même, et n'a-t-elle pas dû bien plutôt croître et se développer dans la personnalité de Jésus et avec elle; développement dans lequel le récit de la première visite de Jésus au Temple s'encadre, comme il a été déjà remarqué plus haut, de la manière la plus naturelle?

Ce débat contradictoire trouve sa solution dans un renseignement que Justin nous a conservé : l'attente juive était que le Messie serait oint par l'Élie qui le précédait, et introduit de cette façon, au milieu de son peuple (2); Jésus put donc considérer le baptême de Jean comme cette onction, et s'y soumettre, justement en sa qualité de Messie. De même, Jean-Baptiste, d'après le quatrième évangile (1, 32 seq.), comptait que son baptême serait visité, non seulement par ceux qui attendaient le royaume messianique.

(1) Pauliis , Exeg. Handb., 1 , a , S. puissance , jusqu'à ce que Élie, venant ,

362 tf,; 367. Hase, Leben Jesu, § i8, l'oigne et le rende manifeste à tons. »

erste Ausg. XpriTo; ^è £Î xaiyîyîvrîTa! ,xai ka'moij,

(2j Dial. c. Tryph. , 8 : « Le Christ a'/vuTTo; isx'. - xz! ovSï avTc; ittu îxxi-

(dit le juitTrypbou , sil est né et s'il est tgv Inîu'c-j.xa'. , ovo£ t'x^' (Juvaaîv Ttva,

quelque jjart, est ignoré; il ne seconnait l^c'xP'-i "'■' «'■6"i' H'"'*? XP^'^V *^Tov xal

pas lui-même, et il ne possède aucune cpccvtpov irâai jtoivjV/î.

DEDXIÈME CHAPITRE. § XLIX. 415

mais encore par le Messie lui-même ; ce qui fait que le refus de baptiser Jésus qui lui est attribué dans le premier évangile (o, 14) est en contradiction avec cette opinion que les Juifs, et, d'après le quatrième évangile, Jean-Baptiste, avaient sur le baptême du Messie.

Page 1