XLIX
La scène qui se passe lors du baptCme de Jésus, considérée comme surualurcllc et comme naturelle.
Au moment môme où Jean-Baptisle venait d'accomplir le baptême de Jésus, il arriva, d'après les évangiles synoptiques, que le ciel s'entr'ouvrit, que le Saint-Esprit, sous forme d'une colombe, descendit sur Jésus, et qu'une voix céleste fut entendue, le désignant comme le fils de Dieu sur lequel reposait la bienveillance du père (Matth., 13, 16 seq. ; Marc, 1, 10 seq.; Luc, 3, 21 seq.). Le quatrième évangile (1, 32 seq.) fait raconter par Jean-Baptiste comment il vit i'Esprit-Saint, semblable à une colombe, descen.lre et s'arrêter sur Jésus. Il n'y est rien dit d'une voix entendue ; il n'est pas dit non plus que cette scène eut lieu justement pendant le baptême de Jésus 3 cependant, comme Jean-Baptiste déclare, dans ce qui précède immédiatement, que son baptême a été destiné à la manifestation du Messie, comme aussi la description que Jean l'évangéliste donne de rEsjirit qui descend correspond presque mot pour mot à celle des synoptiques, on ne peut guère douter que le même événement ne soit ici raconté. Les anciens évangiles perdus de Justin et des Ébioniles y joignaient encore une lumière céleste ou un feu qui flamboyait dans le Jourdain (1). lis faisaient aussi des changements dans la colombe et dans
(1) Jiist., Martyr, dial, c. Tn'pli., 88: ày-nfOn Iv Twlop-j-av/) jct^. I'',i)i[)li. Ifœres.
Jésus étant descendu dans l'caii , un fou 30, 13 (ajircs lu voix céleste) : et atissitût
flamboya dans le Jourdain, etc. KaTtX- une grande lumière éclaira le lieu, xa.\
ôôvTOî ^''^ lïjaoû cTit To S'îwp, xai itvp tuuv; Triptfieifx»{/£ tov totcov «pô?; /il/ot-
Mo DEUXIÈME SECTIO:i.
la voix céleste, changements dont il faudra parler plus loin. En vue de qui ce miracle a-t-il été opéré? c'est une question sur laquelle on peut rester indécis en comparant les différents récits. D'après le quatrième évangile, où Jean- Baptiste raconte le miracle à ses disciples, ces derniers ne paraissent pas en avoir été témoins; mais Jean rapporte comment Celui qui l'avait envoyé pour baptiser lui ù\ ait annoncé que l'Esprit, descendant et se posant sur un homme, signalerait cet homme comme le Messie; il semble donc que le miracle a été opéré principalement pour Jean-Baptiste. D'après Marc, c'est Jésus, qui, en sortant de l'eau, voit le ciel s'entr'ouvrir et l'Esprit descendre. Ce qui semble le plus naturel aussi dans Matthieu, c'est de rapporter les mots il vit^ û(iz^ et s' entf ouvrirent pour lui, aveco/Or^cav a'jTco, à Jésus^ ô hçryj;, qui avait été sujet immédiatement auparavant; mais, aussitôt après il est dit qu'il vit l'Esprit-Saint venir sur lui, stt' aÙTov, et non sur soi, io a-jTov (chez Marc, le £-' ajTov, qui ne convient pas dans sa construction, s'explique par sa dépendance de Matthieu); il semble donc que celui qui vit n'a pas été le même que celui sur qui il vit descendre l'Esprit, et l'on est disposé à reporter les mots il vit et s' entr' ouvrirent ou sujet plus éloigné^ qui est Jean- Baptiste, d'autant plus que, la voix céleste parlant de Jésus à la troisième personne, il sera surtout naturel de supposer que Jean-Baptiste a été un second témoin du mirac'e. Luc paraît donner un beaucoup plus grand public à cette scène; car, suivant lui, Jésus reçoit le baptême en même temps que tout le peuple était baptisé , sv tîo pa77Tic6-Âvai aTTavTa TGV laov; en conséquence, on est porté à croire qu'il a supposé que tout le peuple avait été témoin de la scène décrite (1).
(Ij Pour ces divergences , comparez Heft, S. Zii2 ff.; Bleek, Remarques sur
Usteri , Sur Jean- Baptiste , le baptême l'évanpile de Jean, même recueil, 1833,
et la tentation du Clirist, dans Theolog. 2, p, A28 et scq. Studien uml Knlikeii, 2^'^" Canili-s iliiltt^s
Les récits ne nous permettent pas de concevoir la scène autrement que comme une manifestation sensible à la vue et à l'ouïe, et c'est aussi de cette façon qu'ils ont été de tout temps compris par la plupart des interprètes. Mais si l'oi veut se représenter les choses comme s'étant ainsi passée»; réellement, la réflexion éclairée se heurte contre des difficultés qui ne sont pas sans importance. D'abord, supposer que, pour l'apparition d'un être divin sur la terre, le ciel visible doit s'ouvrir afin que cet être puisse descendre de sa résidence habituelle, c'est là une supposition qui, sans doute, n'a rien de réel, et qu'il faut seulement considérer comme l'opinion d'un temps oii l'on s'imaginait que le séjour de Dieu était au-dessus de la voûte solide du ciel. En outre, l'Esprit-Saint est, d'après de justes idées, la force divine qui remplit tout; comment donc concevoir qu'il puisse, comme un être fini, se mouvoir d'un lieu à un autre, et même se métamorphoser en colombe? Enfin, dire que Dieu a prononcé, dans la langue d'un peuple, des paroles humaines et articulées, c'est ce qui a été trouvé, avec raison, extravagant (1).
Déjà, dans l'ancienne Église, des pères plus éclairés en étaient venus à penser, surtout pour ce qui regarde les voix célestes de l'Ancien Testament, que c'étaient, non, à proprement parler, des sons extérieurs nés du mouvement de l'air, mais des impressions internes que Dieu produisait en ceux à qui il voulait se communiquer; et c'est ainsi que Ori.oène et Théodore de Mopsueste ont soutenu positivement que l'apparition lors du baptême de Jésus était une vision et non une réalité, oTrraiTia, où cp-Jci; (2). «Pour les simples, dit Origène, c'est, dans leur simplicité, peu de chose que de mettre l'univers en mouvement et de fendre une masse
(1) Baiicr, Ilebr. Mythologin , 2. S. dore, dans Miinter. Fragmenta patr. 225 f. Corapares Gratz , Com/n. ziiin grcEC. Tasc, 1, j). 142. Orij,', C, Ce/s., Evang. Matth., 1,5. 172 ff. 1, i8. Comparez l'.asil. M. , dans le
(2) Ce sont les ■expression!» de Théo- 'J'Iiffatirm ck- .Suiecr, 2, |). 'J/j79.
ÛIS DEUXIÈME SECTION.
aussi solidement cohérente que le ciel; mais celui qui examine plus profondément ces choses, ajoute-t-ii, songera à ces révélations supérieures par le moyen desquelles des personnes choisies croient, dans la veille, et plus encore en rêve, avoir quelque perception par leurs sens corporels, tandis que c'est seulement leur âme qui est mise en mouvement. » En conséquence, il faudrait concevoir toute la scène lors du baptême, non comme une réalité extérieure , mais comme une vision interne opérée par Dieuj et cette manière de concevoir a trouvé beaucoup d'approbation parmi les théologiens modernes.
Elle a des appuis dans les deux premiers évangiles et dans le quatrième : ce sont les expressions s'ouvrirent pour lui^ dveoy/firtaoï.^ aCirû, il vit^ tl^z^ je contemplai^ rsÔsaf^^ai, qui paraissent pouvoir donner à la scène la tournure d'une vision interne ; et c'est dans le même sens que Théodore de Mopsueste a dit que la descente de l'Esprit-Saint ne fut pas vue de tous les assistants; mais que, par une certaine contemplation spirituelle, elle ne fut vue que de Jean seul, O'j T:actv wcf/67, toi; Trapo-jciv , a/Sky. /.ara Tiva TTveuaaTi/.y.v Ôewpiav w(p6-/i (xovco iwavvv; ; à Jean, il faudrait, d'après Marc, joindre Jésus, qui participa à la vision. Mais il en est tout autrement de Luc : les expressions qu'il emploie, il arriva que s' entr'' ouvrirent.,., et que descendit.... et
qu'une voix ,se fit entendre, èyévsTo xvzoy/firyM y.cà
xaraêvivai xal cpcov7;v..... ysvscOai,, portent un caractère
absolument extérieur et objectif, surtout si l'on y ajoute les mots : sous forme corporelle, cwy.aTtx.w e>2v. (1). Par conséquent, quand on maintient la complète vérité de tous les récits évangéliques , on est obligé d'interpréter d'après le récit de Luc, qui ne laisse aucun doute, les autres récits, qui sont moins précis, et d'y voir une scène qui ne se passa
(1) C'est atissi ce qne Liicke reconnaît, Comm. zum Evangel, Joh,, 1,5. 370, «tBl«ek,l. c.S. 437.
pas seulement dans l'âme de Jean-Baptiste et de Jésus. C'est donc avec raison que Olshausen , par concession au récit de Luc, accorde qu'une foule de peuple était présente à la scène , et entendit aussi et vit quelque chose; mais il s'arrête là, et dit que ce fut quelque chose d'indéterminé et d'incompris. De cette façon , si, d'un côté, ce théologien repasse du terrain des visions subjectives sur le terrain des apparitions objectives, il assure d'un autre côté, que la colombe apparue fut visible, non à l'œil physique , mais à l'œil ouvert sjjirituellement ; que les paroles prononcées furent perceptibles, non à l'oreille corporelle, mais seulement à l'esprit. Or, nous qui ne comprenons rien à cette pneuraatologie de Olshausen où l'on trouve des réalités sensibles placées au-dessus des sens, nous nous hâtons de sortir d'une atmosphère aussi obscure , et nous cherchons volontiers la lucidité de ceux qui nous disent simplement que la scène fut, il est vrai, extérieure mais purement naturelle.
Ceux-là invoquent la coutume qu'avait l'antiquité d'envisager des faits naturels comme des signes divins, et de se laisser guider par ces signes dans des moments décisifs oii il s'agissait de prendre une résolution hardie. Ainsi, disent-ils, Jésus, qui, se sentant intérieurement assez mûr pour être le Messie, n'attendait plus qu'une confirmation extérieure venue de la divinité, et Jean-Baptiste, qui plaçait déjà audessus de lui-même son ami de jeunesse, étaient tous deux, lors du baptême du premier par les mains du second, dans une disposition morale assez solennelle pour attacher de l'importance à tout phénomène naturel apparaissant fortuitement, et pour y voir un signe de la volonté divine (1). Maintenant, que fut ce phénomène naturel? Là-dessus les interprètes ont été partagés d'opinion (2). Les uns adoptent,
(1) Panlus, 1. c, S. S6S {(. (2) Kaitir ne décide pas c«tle ques-
tion, Bii/. n»oi.,i, s. «6.
avec les synoptiques, quelque chose de perceptible à l'oreille et à l'œil; les autres, avec le quatrième évangile, quelque chose de visible seulement. Quant à la portion visible, ils expliquent les cieux entr'ouverts, soit comme une dispersion soudaine des nuages (1), soit comme un éclair(2); la colombe, ou bien ils la prennent pour nn véritable oiseau de cette espèce, qui fortuitement plana avec lenteur au-dessus de la tète de Jésus (3), ou ils supposent que cet éclair qui dispersa les nuages (/j.), ou tout autre météore (5), fut comparé à une colombe à cause de la manière dont il descendit. Si, outre ce qui fut visible, on admet encore quelque chose de perceptible à l'oreille, c'est, suivant l'exégèse de ces théologiens, un coup de tonnerre, qui, pris par les assistants pour une batli-kol (une fille de la voix, c'est-à-dire un avis céleste), reçut l'explication que nous lisons dans les premiers évangélistes (6). D'autres, au contraire, ne voient dans ce qui est dit des paroles perceptibles à l'oreille, qu'une interprétation du signe visible , dans lequel on trouva que Jésus avait été déclaré ^/s de Dieu, u-o; OsoO (7). Cette dernière opinion place au-dessous du quatrième évangile les synoptiques, qui parlent incontestablement d'une voix réelle; elle renferme ainsi un doute critique sur le caractère historique des récits, doute qui, suivi avec conséquence, conduit à un tout autre point de vue que celui de l'explication naturelle. La même réflexion s'applique à ceux qui prétendent que ce qui fut perçu par l'oreille ne fut qu'un simple coup de tonnerre , et que les paroles ne furent qu'une interprétation intérieure et subjective de ce bruit; car, dans les synoptiques, les paroles sont évidemment représentées comme quelque chose d'extérieur; et, dans ce cas, il fau-
(1) Paulos, l.c, et S. 373. (5) Hase, Erste Ausg.
(2) Bauer , Hr.br. Myihol., 2, 226 i. (6j Bauer, Kiiinœl; Theile, zurBiogt. KuidoeI , Comm. in Maîlh,, p. 72. J., % 22, Anrii. 5.
(3) Paiihis , Bauer. (7) Paulin , Hase.
(4) KuincBl.
DEUXIÈME CHAPITRE. § XLIX. i^^i
drait atlmcltre que leurs récits ont reçu une addition traditionnelle. Continuons à examiner la partie visible de la scène : on ne niera pas que , pour exprimer ou des nuages se divisant avec rapidité, ou des éclairs, on ait pu dire que les cieux s'entr'ouvrirent; mais la forme d'une colombe n'a pu être attribuée ni à un éclair ni à un météore. Or, non seulement la forme de l'oiseau est, dans Luc, précisément le terme de comparaison; mais encore elle l'est aussi , sans aucun doute , dans les autres narrateurs. Fritzsche luimême prétend , il est vrai , que , dans Matthieu, les mots : comme une colombe, côcel Trepicrepàv, se rapportent seulement à la rapidité du mouvement. La colombe n'a dans son vol rien d'assez particulier pour que , si la comparaison eût porté sur le vol, l'un des quatre passages parallèles n'offrît pas une variation, la substitution d'un oiseau différent, ou toute autre désignation. Le fait est que, dans les quatre récits , la colombe , 7:epi«7T£pàj se retrouve comme terme constant ; il faut donc que la comparaison ait porté sur une particularité exclusivement propre à la colombe, et ce ne peut être que la forme. Ainsi ceux-là font au texte la moindre violence , qui imaginent une colombe véritable. Paulus entreprend une rude tâche lorsqu'à l'aide d'une masse d'observations zoologiques et autres , il tente de montrer que la colombe est un oiseau familier qui, sans invraisemblance, peut avoir volé vers un homme, comme il est dit ici (1); mais qu'une colombe ait plané assez longtemps au-dessus de quelqu'un pour qu'on puisse dire: elle s'arrêta siir lui , easivev £7i:' aù-ov, c'est ce qu'il n'a pas rendu concevable; et il a échoué même contre le récit de Jean, auquel il s'était pourtant référé comme ne |>arlant pas de la voix.
(1) ConiiPiircz, au reste, Euscb. II. E., 6, 29-
422 DEUXIÈMB SECTlOn.
Tentatives d'une critique, et conception mythique, des récits.
Si l'on ne peut pas rapprocher d'une représentation intelligible la scène du baptême de Jésus sans faire violence aux récits évangéliques, et sans supposer qu'ils sont inexacts dans une portion, on est nécessairement forcé d'en venir à traiter critiqueraent ces récits; et c'est aussi, après De Wette et Schleiermacher, le point où l'on peut considérer les théologiens comme arrivés de nos jours (i). Du récit de Jean, considéré comme la source pure, on essaie de faire provenir les autres comme autant de ruisseaux qui se sont troublés dans leur cours. Dans le quatrième évangile, dit-on, il n'est question ni du ciel qui s'ouvre ni d'une voix divine qui se fait entendre; c'est seulement la descente de l'Esprit qui devient pour Jean-Baptiste, d'après la promesse reçue, un signe divin qui lui montre que Jésus est le Messie. Mais de quelle manière Jean-Baptiste a-t-il reconnu que l'esprit reposait sur Jésus? Le quatrième évangile ne nous l'apprend pas, dit Schleiermacher ; et il se peut que les seuls discours de Jésus en aient été le signe pour Jean-Baptiste.
On doit s'étonner d'entendre dire à Schleiermacher que le quatrième évangile n'indique pas de quelle manière Jean- Baptiste aperçut l'Esprit, 7:v£0{;.a , qui descendait; car l'expression comme une colombe, ôioû r£pi<7-£oàv, qui se trouve ici aussi, l'énonce suffisamment, et elle prouve incontestablement que cette descente fut une descente visible et non une conclusion tirée des discours de Jésus. Usteri assure, à la vérité, que Jean-Baptiste ne se servit de la colombe que comme d'une image pour désigner l'esprit doux et paisible qu'il remarquait en Jésus. Si telle avait été son
(i) De Wette, Bibl. dogm., § 208, moires cités ; Hase , L. J., § 5i ; Kern ,
Àmm. b.; Exeg. Handb., 1, 1, S. 34 ff. Hauptthatsachen, S. 67 tî.\ Neandtr, L.
i, 3, S. 29 f.; Schleiermacher, Ueher den J. Chr. , S. 69 ff. Lakas, S. 58 f.; Usteri et Ble«k , mé-
DEUXIÈME CHAPITRE. § L. ft23
inlenlion, il aurait plutôt comparé ici Jésus àu7ie colombe^ comme il le compare ailleurs à un agneau, àpoç; mais par les expressions pittoresques : Je vois VEsprit descendant du haut du ciel comme une colombe : TeOéap-ai to ■K'^tù^ct jca-aÇaîvov wcel TTsciGTepàv ic, o'jpavoij, il n'aurait pas fait penser au lecteur qu'il s'agissait d'un spectacle réel. Ainsi, relativement à ce qui est dit de la colombe, il n'est pas vrai que ce soit seulement dans la tradition dérivée, telle que les synoptiques sont supposés la donner , qu'une expression , n'ayant originairement qu'un sens figuré, a été prise au propre. Jean l'évangéliste attribue déjà le sens propre à cette expression; et, comme on admet dans l'hypothèse ici en discussion que cet évangéliste nous a transmis le récit véritable, il faudrait admettre aussi que Jean-Baptiste luimême parla d'une apparition visible semblable à une colombe : c'est ce que Bleek, Neander et d'autres reconnaissent avec raison.
La prétendue différence au sujet de la colombe entre les trois premiers évangiles et le quatrième n'existe pas; mais, au sujet de la voix, cette différence est si grande, qu'on ne comprend pas comment l'un des récits peut être devenu l'autre. A la suite de cette apparition, Jean-Baptiste rendit sur Jésus le témoignage qu'il était fils de Dieu, oxt ouxoç èaxiv 6 uloç TO'j 0£ou (Joh. 1, 3Zi); témoignage qui se rattache aux paroles précédentes : Celui qui m'a envoyé baptiser... m'a dit : L'homme sur qui tu verras l'Esprit descendre .. est celui qui baptise dans l'Esprit saint : o Tzé^'\i<xç ^.s, paTTTii^stv... è/ceivoç [xot eiirev* ècp' ôv àv tSviç to -ïvveDjxa xaTaêaîvov... oÙToçecTiv ô ^auxi^^tov £v 7CV£U{/,aTi, àyiw (v. 33), Ces deux propositions réunies sont devenues, continue-t-on, par le progrès de la tradition, une déclaration céleste, immédiate , sous la forme suivante que nous voyons dans Matthieu : Celui-ci est mon fils bien-aimé dans lequel je me suis complu : Oi>i6<; èotiv 6 uîoç p.ou ù àya7r/|Toç iv a>
É'jrW.vica. Pour qu'une semblable transformation soit admissible, il faut indiquer une cause qui ait pu la déterminer. Or, on trouve dans Isaie, 42, 1, un passage où Jéhovah dit de son serviteur, my : En lui (mon serviteur, je le prendrai) s'est complu mon âme , ycù2 nnm n^ni on ""(anN n2V) "|n. De ce passage , les mots qui sont en dehors de la parenthèse ont été traduits presque textuellement par les mots que la \oix céleste prononce dans Matthieu. Ce passage de l'Ancien Testament fut, comme nous le voyons par Matthieu, 12, 17, et seq., appliqué d'ailleurs à Jésus comme Messie. Or, c'est Dieu lui-même qui y parle, ainsi que lors du baptême, tel que le racontent les synoptiques; ce passage a donc fourni, bien plus facilement que les expressions de Jean-Baptiste rapportées plus haut, l'occasion d'imaginer une voix céleste. Ainsi, d'un côté, nous n'avons pas besoin d'une fausse interprétation du discours de Jean-Baptisle pour expliquer l'origine du récit où intervient la voix céleste 5 d'autre part, nous ne pouvons pas nous servir de ce discours pour en faire provenir, par dérivation, la particularité de la colombe; en conséquence, nous devons chercher la source de notre narration, non dans l'un des documents évangéliques, mais en dehors du Nouveau Testament, et dans des idées qui avaient cours alors et qui étaient fondées sur l'Ancien Testament; idées que Schleiermacher a complètement négligées, au grand détriment de la valeur objective qu'a sa critique du Nouveau Testament.
Considérer des déclarations sur le Messie, que des poètes avaient mises dans la bouche de Jéhovah, comme des voix célestes qui avaient été réellement entendues, fut tout à fait dans l'esprit du judaïsme postérieur, qui même admit non rarement que des rabbins distingués eurent en partage la communication de voix célestes (1); opinion que non seu-
(1) D'après Bava Mez.ia, f. 59, 1 (<!nus d'un signe réleste pour montrer qu'il Wetstein, p, 427), R. EHeêcr s'appuya avait la tradition en sa fayeur : Tum
i)l:iîxikme chai'Itre. § l. /i25
Icment ia premiùrc communauté chrétienne partageait , mais encore qu'elle essayait de satisfaire par égard pour les Juifs. Or, le passage cité d'Isaie renfermait une déclaration divine qui désignait, comme avec le doigt, le Messie présent, et qui, en conséquence, était particulièrement propre à être conçue comme une proclamation céleste de sa messianité. Comment la légende chrétienne aurait-elle pu tarder à composer une scène où ces paroles étaient prononcées du haut du ciel sur la tête du IMessie? Nous découvrons encore un autre motif qu'eut la tradition pour arranger ainsi la chose; ce motif est dans la seconde personne dont se sert, dans Luc et dans Marc, la voix céleste pour parler à Jésus : Tu es mon fils, lu d 6 uîoç ]j.m. Cela posé, comparons les paroles que prononça la voix céleste, suivant quelques uns des anciens évangiles perdus, dans des fragments qui nous ont été conservés par les Pères de l'Église. Justin, d'après ses Mémoires des A pâtres ^ À-rroy.vvîjAoveuiAa-ra Twv à770GTo).oiv , Ics rapporte ainsi : Tu es mon fils, je t'ai engendré aiijoimrhtii , Yïo; [/.ou zi cû' syw c-/;a£pov yeyévv/i/.a (7£ (1) ; d'après Épiphane, l'Évangile des Hébreux portait cette phrase à côté de celle que nos évangiles pré-sentent (2); et Clément d'Alexandrie (3) et Augustin (4) paraissent avoir lu ces paroles dans des exemplaires de nos évangiles j toujours est-il qu'encore aujourd'hui quelques manuscrits de l'évangile de Luc ont cette addition (5). Ainsi il y avait, dans la voix céleste, des paroles prises, non au passage cité d'Isaie, mais au psaume 2, 7. Or, ce dernier passage a été interprété comme relatif au Messie par les commentateurs juifs (6), et, dans la lettre aux Hébreux, 1 , 5, il est appliqué au Christ; la forme du discours direct
personnit cclio c(rlc!itis:QuiJ vobis cum (i) De consens. Evangg., 2, l/j.
H. Elieserc? nain ubivis secuuduoi illuin (5) Voyez \\ cistein sur le passage de
obtinet traditio. Luc, el De Wetle, Einl, ia ilas Y. T.,
(1) Dùil. c. Tn.ph.. 88. S. 400.
\l) HtEres.,Z(li',iZ. (6) Voyer Roseamiiller , SchoU »'«
(3) Picdagog,, 1, 6. Psalm., psalm, 2.
/l26 DEUXIÈME SECTION.
qu'on y trouve devait disposer encore plus fortement les esprits à le concevoir comme une voix dirigée du haut du ciel vers le Messie. Soit qu'originairement les paroles du psaume aient été prêtées à la voix céleste, soit qu'on ait seulement, à côté du passage d'Isaie, consulté le passage du psaume (ce qui, dans tous les cas, devient vraisemblable par la seconde personne qu'emploient Luc et Marc, tu es, crû £1, et qui est donnée par le psaume et non par Isaïe), toujours est-il que là est l'explication du miracle raconté par les évangélistes. Et de quels témoignages plus amples aurions-nous besoin pour trouver, dans ces passages depuis longtemps interprétés messianiquement, et conçus bientôt après comme un discours céleste adressé au IMessie présent sur terre, la source du récit concernant la voix divine qui fut entendue lors du baptême de Jésus? 11 fut tout naturel de réunir le baptême et la voix céleste, du moment que ce baptême fut considéré comme la consécration de Jésus à ses fonctions.
Venons à la descente de VEsprit, Trvejixa, sous forme de colombe, TirspiGtepa. Pour cet examen, il faut séparer la descente de l'Esprit et la forme de la colombe, et les étudier isolément. L'Esprit divin devait reposer avec une abondance particulière sur le Messie. Cette attente se forma sans difGculté, du moment que le temps messianique fut considéré comme celui de l'effusion de l'esprit sur toute chair (Joël, 3, 1 seq.); et dans Isaïe, 11, 1, seq., il était dit expressément du rejeton de Jcssé que sur lui reposerait l'esprit de Dieu dans toute sa plénitude, comme esprit de sagesse et de prudence, de force et de crainte religieuse. Cette communication spirituelle fut conçue comme un acte unique, et réunie au baptême. On a un exemple pareil dans l'histoire de David : lorsque celui-ci eut été oint par Samuel, l'esprit de Dieu vint sur lui dès lors et dans la suite (1 Sam., i6, lo). Outre cela, les expressions de l'Ancieu
Testament concernant la communication de l'esprit divin aux hommes, et particulièrement l'expression d'Isaïe~Sy n^2, reposer sur, qui correspond le mieux à celle de Jean l'évangéliste , s'arrêter sur, jjLsveiv s-l, renferment le germe d'une représentation symbolique; car ce verbe hébraïque se dit ordinairement d'armées qui s'arrêtent pour le repos, et même d'animaux, comme le mot arabe correspondant. L'imagination, une fois qu'elle eut été mise en mouvement par une telle expression, dut être particulièrement poussée à compléter l'image, d'autant plus que la descente de l'Esprit sur le Messie était d'avance caractérisée chez les Juifs, puisque l'Esprit divin avait coutume de venir aussi sur les prophètes (par exemple, Isaïe, 61, 1), chez les chrétiens, puisqu'il venait aussi sur des chrétiens baptisés (par exemple, Act. Ap., 19, 1 et seq.) (1). La descente de l'Esprit sur le Messie étant donnée, on dut se demander bientôt comment cette descente s'opérerait. Cette question fut nécessairement décidée d'après les idées populaires, suivant que les Juifs se représentaient l'Esprit divin sous telle ou telle forme. Dans l'Ancien Testament, et même aussi dans le Nouveau (xVct. Ap. 2, o), nous trouvons principalement le feu comme symbole de l'Esprit saint; ce qui ne prouve nullement que d'autres objets sensibles n'aient pas pu aussi être pris pour lui servir de symboles. Or, dans un passage capital de l'Ancien Testament sur Vespril de Dieu, D'nbx nn, 1 Mos. ,1,2, cet esprit est représenté comme planant, nùniD; en cherchant, de cette expression, une représentation sensible, on pouvait penser moins au feu qu'au mouvement d'un oiseau. C'est ainsi que le mot î)m (5 Mos., 32, 11) est employé pour exprimer le vol d'un oiseau qui plane sur ses petits. ]\Iais, arrivée à ce point, l'imagination ne devait pas s'arrêter à l'image indéterminée d'un oiseau quelconque pour figurer ce mouvement de
(1) Srhiticnnacher, Otler den Lukai , S, 57.
li'lS DEUXIÈME SECTION!.
l'esprit de Dieu, et tout la , conduisait directement à choisir la colombe.
Dans l'Orient, et particulièrement dans la Syrie, la colombe est un oiseau sacré (1), et justement par un motif qui devait presque forcer à admettre un rapport entre elle et l'Esprit planant sur les eaux primitives, 1 Mos., 1, 2. En effet, la -colombe couvant était un symbole de la chaleur vivifiante de la nature (2)j elle remplissait donc exactement la fonction qui, dans l'histoire mosaïque de la création, est attribuée à l'Esprit divin, fonction qui consiste à faire, par sa force vivifiante, sortir du chaos de la première création le monde de la vie. En outre, lorsque la terre fut, pour la seconde fois, couverte par les eaux, ce fut une colombe envoyée par iSoé qui plana sur les flots, et qui d'abord, par le rameau d'olivier qu'elle rapporta, puis par son absence définitive, annonça que la vie était redevenue possible sur la terre. Après cela, qui s'étonnera encore si, dans des écrits juifs, l'Esprit planant sur l'eau primitive se trouve positivement comparé à une colombe (3), et si, indépendamment même du récit mosaïque, la colombe est conçue comme le symbole de l'Esprit saint (/t)? Avec ce point de départ, on était bien près d'établir un rapport entre la colombe qui plane, et le Messie, sur qui l'Esprit de Dieu, comparé à une colombe, devait descendre; cela se comprend de soi et sans qu'il soit nécessaire de s'appuyer sur des écrits juifs qui désignent l'Esprit planant sur l'eau, 1 Mos., 1, 2, comme l'esprit du Messie (5), et dans lesquels la colombe
(1) Tibull. Carm., 1. 1, eleg. 8, v, 17 (h) Targiim Kolieleth, 2, 12 : Fox scq. Voyez, sur ce passage, la remarque tuituris est interprétée comme Vox Spide Broekliuis; Creuzer, Symhnllk, 2, ntus sancli. Piegarder cela, avec Lûcke, S. 70 f.; l'aiilus, Exeg, JJandb,, 1, a, S. 367, comme uue intcrprétatiou arbi- S. 369. traire, c'est, ce semble, d'après les
(2) Creuzer, Symbolik, 2, S. 80. données précédentes, se permettre soi-
(3) Clia^iga, c. 2 : Spiritus Dei fere- même beaucoup d'arbitraire. Comparez batur super aquas, sicut columba , qu.e De AYette , Exeget, Handb,, 1, 1,5. krlur super pullus suos nec taugit illos. 55 f.
Comparez Ir. Gibborin, ad Gènes. ,1, (5) BerescLit rabba, sect. 2 , f. A, A,
2, daus ScLœttgen , Horœ, 1, p. 9. *d Gènes., 1, 2 (dans Schœttgen, 1. c.) :
DEUXIÈME CHAPITRE. § L. /l29
de Noé, cette image secondaire de l'Esprit de Dieu, couvant comme une colombe l'eau primitive, est rattachée au Messie (1).
Mais justement ici la critique favorable au récit du quatrième évangile retrouve un point d'appui, et elle observe que plus, parmi les Juifs de ce temps, ce fut une idée courante de se représenter l'Esprit divin sous forme de colombe, plus on conçoit facilement comment Jean-Baptiste put, dans une vision prophétique, s'être figuré sous cette image la consécration messianique de Jésus (^), Mais, indépendamment de ce qu'il faudrait admettre ici une illumination soudaine et miraculeuse de Jean-Baptiste, il reste impossible de concilier avec ses doutes subséquents une aussi forte assurance de la messianité de Jésus (3); et, si l'un des deux récits doit être considéré comme une fiction, il sera plus facile de comprendre que la fiction est du côté qui servait à fortifier la foi en Jésus que du côté qui présentait un doute contre lui.
D'après ce qui précède, les détails du baptême de Jésus ne sont pas historiques. Mais on se demandera alors s'il faut aussi considérer comme simplement mythique le baptême de Jésus par Jean. Fritzsche ne paraît pas éloigné d'admettre cette opinion , car il ne décide pas si les plus anciens chrétiens ont su historiquement ou s'ils ont pensé, conformément à leur attente messianique, que Jésus avait été con-
Intelligitur spiritus refais Messiop, dequo comparé la colombe du baptême de Jédicitnr Jes., 11, 2 : et quiescet super sus à celle de Noé. Voyez Suicer, The— illiim Spiritus Domini, sauras, 2, article TrtpccrTîpà, p. 688 seq. (1) Sobar Nunier. f. 68, col. 271 seq. — On a coutume de citer ici que les (dans Scliœttgen, Ilorcv, 2, p. 537seq.) Samaritains ont rendu, sur Gari/.iiii, les La signification de ce passage repose sur Iionneurs divins à une colombe sous le la conclusion cabalistique qui suit : Si nom d'Acbima ; c'est une inculpation Uavid , d'après Ps. 52 , 10 , est l'olivier, juive qui n'est provenue, sans doute, que le Messie, rejeton de David, est la d'une fausse interprétation faite à desfeuille d'olivier; s'il est dit de la colombe sein. Voyez Staudlin et Tzschirner's de Noé, Gènes., 8, 11, qu'elle a ap- Archw Jur K. G., 1, 3, S. 66. Compaporté , dans son bec, une feuille d'oli- rcz 55, 59, 64; Liicke, 1, S. 367. vicr , le Messie sera introduit dans le (2) Hoffmann, S. 309 ; Kern, S. 68. monde par une colombe. — Il y a en (3) De Wette, Exeg, Ilundb., 1, 3, aussi d«s interprètes chrétiens qui ont S. 30.
h?iO DEUXIÈME SECTION.
sacré à la fonction messianique par Jean, en qualité de précurseur. Une observation peut appuyer cette manière de voir : c'est que, dans l'espérance juive, qui était le résultat de la réunion de l'histoire de David avec la prophétie de Malachia, il y avait une cause suffisante pour qu'on créât, même sans fondement historique, la supposition d'une pareille consécration de Jésus par Jean-Baptiste; et la mention du baptême de Jean , paT^Ttaj^-aroç iwavvou , reçu par Jésus (Act. Ap., 1, 22), se trouvant dans un récit qui est luimême traditionnel, ne pourrait rien prouver. Mais la tendance à inventer le baptême devait être combattue par la possibilité de le concevoir comme un acte de subordination de Jésus à l'égard de Jean, possibilité déjà prise en considération par Matthieu; par conséquent, en raison de ce qui a été rapporté plus haut, il n'est pas contre la vraisemblance historique que Jésus, ayant la conscience d'être lui-même le Messie, se soit soumis au baptême au moment d'ouvrir le règne messianique.