LVI
Divergence entre les synoptiques et Jean sur le théâtre ordinaire du ministère de Jésus.
D'après les syiioptiques, Jésus, né, à la vérité, à Bethléem en Judée, mais élevé à Nazareth en Galilée, n'avait quitté cette dernière province que dans le court intervalle écoulé depuis son baptême jusqu'à l'arrestation de Jean- Baptiste ; après ce dernier événement, il y retourna aussitôt, et, enseignant, guérissant, appelant des disciples, il commença son n^inistère, de telle sorte que, tout en parcourant la Galilée entière, il garda, pour centre de ses travaux, Capharnaiim sur le bord nord-ouest du lac de Galilée, au lieu de Nazareth, qui avait été jusqu'alors sa résidence (Matth., k, 1:2 — 25, et passages parallèles). A partir de là, Marc et Luc ont des particularités qui ne sont pas dans Matthieu, et ce qu'ils ont de commun avec lui est en partie distribué dans un autre ordre. Cependant ils ne diffèrent pas de lui relativement au cercle géographique qu'ils font décrire à Jésus j par conséquent, l'exposition de Matthieu peut ici, .^ans difhculté, servir de base. D'abord, suivant lui, les événements se passent en Galilée et en partie à Capliarnuiim même, jusqu'à 8, 18, où Jésus traverse le lac de Galilée j mais à peine est-il arrivé au bord oriental qu'il revient à Capharnaiim (9 , 1). Ici prend place une série de scènes rattachées l'une à l'autre par de courtes transitions, telles que partant de là, TrapocYcov èxêïOev (9, 9. 27), alors, tots
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(v. lA), pendant qu'il parlait ainsi, '-.tj-.v. a-j-^/j av.V.ovtoç (v. 18), etc., transitions qui n'indiquent pas un déplacement considérable, c'est-à-dire un changement de province, (]ue l'auteur a coutume de désigner avec beaucoup plus de soin. Jae\\)XQs?^\oT\ Jésus parcourut toutes les villes... enseignant dans leurs sijnagogues, Trepi-o/sv 6 irco'jç xàç ttoIsiç r:a'7a;.., ^'.^aa/ojv èv Taî; cuvaycoyaiç a-jTÔiv (9, 35), n'est évidemment qu'une répétition de la phrase et Jésus parcourut toute la Galilée enseignant dans leurs synagogues, Y.yX TTSûfC/îv o)v'/;v T'/iv FaA'Aa'.av ô ir.cro'j; '•^if^acx.cov £v Taî'; cruvayojYatç aùrûv (/l, 23), par conséquent il ne s'agit que d'excursions dans la Galilée. Le message de Jean-Baptiste (chapitre 11) est reçu par Jésus, probablement aussi en Galilée; c'est du moins ce que paraît penser le narrateur, puisqu'à cette occasion il rapporte que Jésus exhala sa plainte contre les villes galiléennes. Lorsqu'il propose les paraboles (ch. 13), il est sur le bord de la mer de Galilée, sans doute, et, comme il est question de sa maison, (jlyJ.'A (v. 1), probablement dons le voisinage de Capharnaum. Après avoir visité Nazareth, sa ville natale (13, 53 seq.), il traverse le lac (14, 13), se rendant, d'après Luc (9, 10), dans la contrée de Cethsaïda (Julias); de là, après la multiplication miraculeuse des pains, il repasse aussitôt sur le bord occidental (14, 3/j). Il se porte à l'extrémité la plus septentrionale de la terre de Judée, à la frontière de Phénicie(15, 21); bientôt après, il retourne au lac de Galilée (v. 29), il se rend par eau à la rive orientale, dans la contrée de Magdala (v. 39) ; de là il regagne, au nord, la contrée de Césarée de Philippe (16, 13;, dans le voisinage du Liban, parmi les premiers échelons duquel il faut sans doute cb.ercher la montagne de la Transfiguration (17, 1). Après avoir erré encore quelque temps avec ses disciples en Galilée (17, 22), après avoir visité encore une fois Capharnaiim (v. 24;, il quitte la Galilée (19, j) pour, d'après l'expli-
TllOlSIÈME CUAPITIIE. § LVI. /lÔQ
cation la plus vraisemblublc (1), se rendre, par la Pérée, en Judée, voyage que, d'après Luc, 9, 52, il paraît avoir fait par la terre de Samarie. Il est (20, 17) en voyage pour Jérusalem, il traverse (v. 29) Jéricho, il se trouve (21, 1) dans le voisinage de Jérusalem, où (v. 10) il entre.
Ainsi, d'après les synoptiques, Jésus, depuis son retour après le baptême jusqu'à son dernier voyage à Jérusalem, ne franchit pas les frontières de la Palestine septentrionale, mais il fait des excursions dans les contrées situées à l'est et à l'ouest du lac de Galilée et du Jourdain supérieur, dans les domaines d'Hérode Antipas et de Philippe, sans jamais toucher ni Samarie au sud (la Judée encore moins), ni surtout le territoire placé immédiatement sous l'administration romaine. Dans l'intérieur de ces limites, c'est, pour préciser la chose davantage, le pays à l'ouest du Jourdain et du lac de Tibériade, par conséquent la Galilée, la province d'Antipas, où Jésus exerce principalement son ministère, car il n'est question que de trois courtes excursions à la rive orientale du lac et de deux excursions à peine plus longues aux frontières septentrionales du pays.
Le théâtre des travaux de Jésus est exposé tout autrement dans le quatrième évangile. Après avoir été baptisé par Jean- Baptiste, il se rend, il est vrai, d'après cet évangile aussi, en Galilée pour la noce de Cana (2, 1; et de là à Capharnaum (v. 12) ; mais à peine quelques jours se sont-ils écoulés que la fête prochaine de Pâques l'appelle à Jérusalem (v. 13). De Jérusalem il parcourt le pays de Judée (3, 22), d'où, après y avoir exercé pendant quelque temps son ministère [II, 1), il revient, par Samarie, en Galilée (v. ho). Là il opère une cure miraculeuse ; aussitôt après il retourne à Jérusalem pour une nouvelle fête (5, 1), et c'est pendant le séjour qu'il y fit alors que i'évangélistc [rapporte une cure, des persécutions et de longs discours de Jésus, jus- Ci) Fritzsclic, p. 591.
tlTO DEUXIÈME SECTION.
qu'au moment où il se rend sur le bord oriental du lac de Tibériade (6, 1) et de \h à Caphariiaïim (\. 17, 59). Après quoi il fait quelques excursions dans la Galilée (7, 1); mais bientôt il quitte cette contrée pour aller à Jérusalem assister à la fête des Tabernacles (v, 2. 10) ; et le quatrième évangéliste nous rapporte beaucoup de discours de lui et des variations dans sa position qui appartiennent à ce séjour de Jérusalem (7, 10-10, 21); à ce séjour aussi est immédiatement rattaché le commencement de son rôle public lors de la fête de la dédicace, sans qu'il soit question d'une excursion hors de Jérusalem et de la Judée (\0, 22). Ensuite Jésus se retira do nouveau dans la Pérée, où il avait été d'abord avec Jean-Baptiste (10, kO), et il y séjourna pendant quelque temps jusqu'à ce que la mort de Lazare l'appela à Bélhaiiie, près Jérusalem (11, 1 ^e(].); de là il se retira à Ephraïm, dans le voisinage du désert de Judée (v. 54), jusqu'à l'approche de la fête de Pâques, qui fut la dernière à laquelle il assista (12, 1 seq.).
Ainsi, d'après Jean, Jésus, avant la dernière fête, avait assisté à quatre pàques à Jérusalem, et, en outre, il avait été une fois à Béthanie; il avait exercé son ministère pendant quelque temps dans la Judée, et dans la Samarie aussi, en passant.
Pourquoi, c'est une question qu'on doit se faire, les svnoptiques ont-ils tu ces séjours fréquents de Jésus à Jérusalem et dans la Judée? Pourquoi ont-ils représenté les choses comme si Jésus, avant son dernier et fatal voyage à Jérusalem, n'avait pas franchi les limites de la Galilée et de la lY'rée? Longtemps on a, dans l'Église, passé sur cette divergence de la narration des synoptiques, et dans ces derniers temps on a même cru pouvoir la nier. Matthieu, a-t-on dit, transporte dès le début la scène on Galilée et à Capharnaiim, et il continue son récit sans parier d'aucun voyage en Judée, si ce n'est le dernier; mais il ne faut pas conclurCf ajoute-
t-on, qu'il n'ait pas eu connaissance de travaux antécédents de Jésus en Judée; car, comme, chez cetévanpélisle, l'ordre géographique cède complètement le pas au désir de suivre l'ordre des matières, nous ne pouvons pas savoir si plusieurs choses qu'il rapporte dans les premières parties de son livre, sans indication de lieu, ne sont pas arrivées dans les précédents voyages et séjours en Judée, sans qu'il l'ait exprimé , quoiqu'il le sût fort bien(l). Mais ce prétendu sacrifice de l'ordre géographique dans Matthieu n'est, comme on l'a prouvé à fond tout récemment (2), rien de plus qu'une fiction de l'harmonistique. IMatthieu donne avec soin, chap. /|, le commencement du séjour presque exclusif de Jésus en Galilée, et, chap. 19, la fin de ce séjour : ainsi ce qui est raconté dans l'intervalle doit être considéré comme s'élant passé en Galilée, à moins que le contraire ne soit marqué; or, Matthieu signale les excursions que Jésus fit, pour peu de temps , au delà du lac de Galilée ou jusqu'à la frontière nord du pays; il n'aurait donc pas omis les voyages et séjours en Judée, voyages qui furent plus importants et séjours dont quelques uns furent plus prolongés que ces excursions, s'il en avait su ou voulu savoir quelque chose. On peut seulement accorder que les désignations les plus spéciales des localités, les indications des lieux et des territoires od Jésus exerça son ministère , se trouvent plus d'une fois négligées dans Matthieu; mais, quand il s'agit de donner des indications plus générales et de nommer les territoires et les provinces de la Palestine dans la circonscription desquelles Jésus se livra à ses travaux, Matthieu prétend à tout autant d'exactitude qu'un autre.
Il faudra donc se décider à accorder qu'en ce passage il y a divergence entre les synoptiques et Jean (3); alors celui qui se croit tenu d'établir la concordance entre les évangiles
(1) Olaliausen, f.!if>L Cmnin., 1, S. f.; Ueher den Urspning ti. s. f., S. 7 f. 180 f. (;j) »e Wcttc, Eiideituni^ iii dus .V.
f 2) Si'liuecktiibiirpcr, Ueitiœge, S, 38 •/'. , § 93 u. 100.
/i72 DEUSIÈ-ME SîiCTlON.
doit éviter (juc cette (iiiïércncc no {Jcvienne une contradiction; ce qui ne sera évité qu'autant qu'on essaiera d'expliquer la discordance, non par des renseignements différents que les évangélistes auraient eus sur le séjour de Jésus, mais par des vues différentes, les renseignements étant supposés les mêmes de part et d'autre. En conséquence, les uns pensent que Matthieu, étant Galiléen, se trouva le plus à portée des affaires de Galilée, et qu'il se borna pour cette raison à rapporter ce qui s'était passé en cette province, bien qu'il sût que Jésus avait prêché à Jérusalem (1). Mais quel est le biographe qui, ayant été lui-même le compagnon de son héros dans différentes provinces , et l'y ayant vu agir, s'en tiendrait cependant à raconter ce qui aurait été opéré dans sa province à lui, biographe? Un esprit provincial aussi étroit ne s'est peut-être jamais rencontré. Aussi d'autres ont-ils préféré croire que Matthieu, écrivant à Jérusalem, n'avait, de tous les discours et actes de Jésus qui lui étaient complètement connus , relevé que ceux de Galilée, parce que ce qui s'était passé dans cette province éloignée était moins su à Jérusalem et avait plutôt besoin d'être raconté que ce qui , s'étant passé dans l'intérieur de Jérusalem et aux environs, était encore dans le souvenir des habitants (2). Mais d'autres ont déjà fait remarquer (3) combien il était peu prouvé que l'évangile de Matthieu n'eût été destiné qu'à des chrétiens de Judée et de Jérusalem j que , cela même étant admis , une indication exacte de ce qui était arrivé dans la patrie des lecteurs aurait pu ne pas paraître superflue j et qu'enfin (^argument qui vaut aussi contre l'avant-dernier essai d'explication) Marc et Luc bornent également les excursions de Jésus à la Galilée ; or, cela ne peut s'expliquer, car évidemment ils n'écrivaient
(l)Paiiliis, £j:cg'. //a/îf/^.,1, a, S.39. (3) Sclineckccliurger, Ueber den Ur-
(2) Guerikc, Beitrœge ziio Eiiileitung spruitg u, s, »•. S. 9.
in das .Y. 7'., S. 33; Tholuck, Glatihwiir-
digkeit, S. 303.
TROISIÈME CIIAI'ITRL;. § I.Vl. /i75
pas seulement pour la Judée; ils n'étaient pas, non plus, Gaiiléens, ce dont l'explication ici combattue a argumenté au sujet de Matthieu, et il ne dépendait pas tellement de Matthieu qu'ils n'eussent pu, à l'aide de renseignements propres à eux, franchir la limite qu'il avait tracée. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ces deux manières de résoudre la contradiction entre Jean et les syno])liqucs se résolvent à leur tour en une contradiction réciproque; car, si Matthieu a tu ce qui s'est passé sur le théâtre de la Judée, à cause de la proximité de ce théâtre suivant l'une de ces explications, à cause de l'éloignement de ce théûtrc suivant l'autre, il en résulte que l'on jieut faire indifféremment deux hypothèses contraires pour expliquer une seule et même circonstance, et ce fait prouve que ni l'une ni l'autre no remplissent la condition.
Pour concilier la divergence, il no suffit donc pas de prendre en considération la position locale des auteurs; il faut remonter plus haut , et faire entrer en ligne de compte l'esprit et le but des écrits évangéliques. De ce point de vue, on a établi la proposition suivante : Ce qui constitue, relativement au contenu, la différence entre l'évangile de Jean et les évangiles des synoptiques, est aussi ce qui en constitue la divergence, relativement à l'étendue de la circonscription de l'action de Jésus : c'est-à-dire les discours tenus à Jérusalem par Jésus , discours que Jean nous rapporte , exigèrent, pour être compris, un plus haut développement du christianisme qu'aux premiers temjis apostoliques; en conséquence, ce qui se passa à Jérusalem resta exclu de la tradition évangélique primitive, dont les synojiiiques furent les organes; et cela ne fut repris que par Jean, qui écrivit plus tardetàuneépoqueoùce développement s'était en partie accompli (1). Mais cet essai de solution ne suffit jias non
(1) Kern, Sur l'orifjine de l'évangile Hiig, Eiiileit. in d. .V. T., 2, S. 205 ff. de Mattliieti, dans : Tithingcr /.eilschriji^ (3ti- Ausg.) 1834, 2"^ llcft., S. 198 ff. Comparez
lilll DEUXiÈMii: Sr.CTION.
plus : comment la doclrine vuigairo et la doctrine plus jiroforulc se seraient-elles tellement j)artagées dans l'enseignement de Jésus, que la première n'eût été professée qu'en Galilée, et que la seconde, à la seule exception de l'Apre discours dans la synagogue de Capharnaïim , eût éié le privilège exclusif de Jérusalem ? On pourrait dire : ii Jérusalem, Jésus avait un public plus cultivé, qui était plus en état de le comprendre. Mais il est impossible que les Galiléens l'eussentcompris plus mal que lu; le lirent généralement les Juifs d'après les récits de Jean; et comme ce fut dans la Galilée que Jésus, en société avec ses apôtres, eut le plus de traiiquillilé, on devrait conjecturer que là aussi fut le siège do son enseignement plus profond. En outre, les synoptiques rapportent une riche moisson de discours universellement intelligibles prononcés pendant îe dernier séjour de Jésus à Jérusalem ; de tels discours ne peuvent pas avoir manqué complètement dans les voyages précédents ; il faudrait donc que les entretiens de Jésus pendant ses résidences antérieures se fussent élevés plus haut que pendant sa dernière résidence, ce dont il n'est pas possible de trouver une raison. Mais admettons même que tous les discours antérieurs de Jésus en Judée et à Jérusalem eussent été trop élevés pour le but que se proposait la première tradition apostolique ; toujours est-il qu'il restait à raconter des faits (j!ii s'v étaient passés, tels que la guérison de l'homme malade depuis trente-huit ans, de î'aveugle-né, la résurrection de Lazare, faits qui, en raison de l'importance qu'ils eurent de tout temps pour l'annonciation du christianisme, devaient presque contraindre les svnoptiques à faire mention des premières résidences de Jésus à Jérusalem, pendant lesquelles ils s'accomplirent.
Rn conséquence , il est impossible d'expliquer comment les synoptiques , s'ils ont connu les vov;iges antérieurs de Jésus à Jérusalem , n'en ont pas parlé; et l'on doit dire :
T!:()IS!ÈME CKAl'rrHE. % LVI, /l75
Si Jean a raison , les trois premiers évangélisles ig.norcnt complètement une partie essentielle des j)remiers travaux i!e Jésus; s'ils ont raison, l'auteur du quatrième évangile ou la légende, en casqu'il en ait suivi une, a, pour le nivoins, placé une grande partie du ministère de Jésus dans une localité qui n'est pas le lieu véritable oii ce ministère a été exercé. Je dis pour le moins ; car, en y regardant de plus près, on voit que Jean et les synoptiques ne se comportent pas seulement comme si ceux-ci ne savaient pas quelque chose que celui-là raconte ; mais leur différence est telle qu'ils partent de données positivement opposées. Les synoptiques et particulièrement Matthieu, quand Jésus quitte la Galilée, où il s'était fixé après l'arrestation de Jean-Baptiste, manquent rarement d'en donner un motif spécial : soit qu'il veuille se dérober, en traversant le lac, à la foule de [leuple qui le presse (Matth., 8, 18); soit que, pour tromper les poursuites d'Hérode, il se retire dans le désert situé au delà (l/l, 13); soit qu'il s'échappe dans la contrée de Tyr et de Sidon à cause de l'ombrage que les docteurs de la loi prennent de ses discours (15, 21). Par contre-partie, nous trouvons ordinairement que Jean donne un motif particulier quand il arrive à Jésus de quitter la Judée et de se retirer en Galilée. Quand même on ne voudrait pas soutenir que son- premier voyage dans cette province n'a pour motif apparent que l'invitation d'assister aux noces de Cana, toujours est-il que le retour de Jésus en Galilée, après la première pAque qu'il passa à Jérusalem depuis son début public, est motivé par la dangereuse attention que le nombre croissant de ses partisans avait excitée parnii les Pharisiens [!\, 1 seq.); après la seconde pàque visitée par lui, sa retraite dans la contrée à l'est du lac de Tibériade (6, j) doit aussi être attribuée aux recherches que faisaient les Juifs pour le tuer, è''^r,zryjv a'jTov ot iourîaîoi à-o/.T£Îvai (5, 18), puisque, immédiatement après, l'évangéliste ajoute que Jésus se ren-
dit en Galilée à cause du danger auquel les poursuites do ses ennemis l'exposaient s'il restait davantage en Judée (7, 1). Les mois qui séparent la fête des Tabernacles de la fête de la Dédicace (10, 22) semblent avoir été passés par Jésus dans la capitale (1), aucune circonstance défavorable ne l'obligeant cette fois à s'éloigner; d'autre côté, les excursions dans la Pérée (10, liO) et à Éphraïm (11, 54) se présentent comme des absences auxquelles Jésus n'a été contraint que par les poursuites de ses ennemis.
Ainsi la dissidence qui existe entre Matthieu et Luc au sujet du lieu de la résidence originaire des parents de Jésus, a ici son analogie complète dans la dissidence qui existe entre les trois premiers évangélistes et le quatrième au sujet des lieux qui furent véritablement le théâtre des travaux de Jésus. Matthieu supposait que Bethléem avait été le domimicile primitif, et que Nazareth n'avait été qu'un domicile temporaire, où des circonstances fortuites avaient conduit les parents de Jésus; Luc, au contraire, mettait Nazareth en place de Bethléem, et vice versa. De même ici, toute la narration des synoptiques part de l'idée que la Galilée a été le domaine propre du ministère de Jésus avant son dernier voyage, et qu'il n'a quitté parfois cette province que par des causes particulières et pour peu de temps; celle de Jean, au contraire, part de la supposition que Jésus aurait toujours prêché dans la Judée et à Jérusalem, si la prudence ne lui eût conseillé parfois de se retirer dans les provinces plus éloignées (2).
De ces deux suppositions une seule peut être vraie. Avant d'avoir reconnu la dissidence, on lisait Jean comme s'il était conforme aux synoptiques; depuis qu'elle est reconnue, on a toujours décidé en faveur du quatrième évangéliste. Les nouveaux critiques, parmi les motifs de douter de l'authen-
(1) C'est ce que pense Tlioliick. Comm, (2) Comparez Liicke, 1. c, S. 5i6.
zurn Evang. Jok, S. 207 (5'<- Aufl.).
TROISIÈME CIIAPITllE. § LVl. l\"jl
ticité de l'évangile de Matthieu, portent justement en ligne de compte la fausse idée qu'il donne des travaux de Jésus en les limitant à la Galilée (1); et cette habitude est si forte que môme l'auteur des Probabilien n'a pas fait valoir celte dissidence au désavantage du quatrième évangile. Pour que cette décision soit motivée , il faut qu'elle repose sur un examen soigneux de la question suivante : Laquelle des deux narrations inconciliables est la plus appuyée par des raisons extrinsèques, et la plus vraisemblable d'après des raisons intrinsèques? Or, d'après l'Introduction, les raisons extrinsèques, qui consistent dans les témoignages relatifs 5 l'authenticité des évangiles respectifs, et de l'évangile de Matthieu en particulier du côté des synoptiques, se balancent assez exactement, c'est-à-dire qu'elles ne décident rien d'aucun côté, mais qu'elles laissent la décision aux raisons intrinsèques. Pour ces dernières il faut examiner la question suivante : Y a-t-il plus de vraisemblance à admettre que, bien que Jésus eût été plusieurs fois à Jérusalem et dans la Judée dès avant son dernier voyage , néanmoins toute trace s'en perdît dans le lieu et dans la contrée oîi les évangiles synoptiques se créèrent, qu'il n'y a de vraisemblance à admettre que, sans que Jésus, avant son dernier voyage, fût jamais venu en Judée exercer son ministère, la légende de plusieurs voyages pareils se soit formée dans le lieu et jusqu'au temps de la rédaction du quatrième évangile?
Les critiques dont il a été question essaient de démontrer la possibilité du premier cas de la manière suivante. Le premier évangile, disent-ils (2), et plus ou moins les deux évangiles intermédiaires, renferment la tradition sur la vie de Jésus telle qu'elle s'était formée en Galilée, mais il ne subsistait guère dans celte province que le souvenir de ce
(1) De \\ ctlc, Einleitiing in das N, (2) Sclineckciibiirgcr, Deiirœi^e, S,
T., §98; Credner, ZV«/. 1, S. 96; 39 f. Comparez Gabier, Mémoire sur la
Silii.eckenlnirger, Ueher den Ursprung rcsurrectiua de Lazare, daus son Jour-
u S./., s. 7; Beitrœge ti. s.J,, S. 38 ff. naJfiir atiserJescnc tlieoi, Literaiiir, 3, 2.
que Jésus y avait fait et dit; de ce qui s'était passé hors de la Galilée, on ne connaissait que les choses les plus importantes, la naissance, la consécration, et surtout L' dernier voyage de Jésus, où il trouva la mort; le reste, et particulièrement les voyages antérieurs pour assister aux fêtes, ou bien étaient demeurés ignorés, ou bien étaient tombés de bonne heure dans l'oubli; de sorte que les notions qui avaient pu transpirer : ur l'un ou l'autre des séjours antérieurs de Jésus à Jérusalem pendant les fêles, furent attribuées au dernier séjour, parce qu'on ne connaissait que celui-là.
Mais le même Jean, auquel, du reste, ces théologiens accordent une confiance implicite, rapporte expressément (4, ho) que les Galiléens avaient assisté à la première fête de Pâques, visitée par Jésus après son baptême (et sans doute aussi aux autres) ; et ils y assistèrent, ce semble, en grand nombre, puisque Jésus trouva un accueil favorable en Galilée, justement à cause de ses œuvres, dont ils avaient été témoins à Jérusalem. Si l'on ajoute que la plupart des disciples de Jésus qui l'accompagnèrent dans les premiers voyages aux fêtes étaient Galiléens (voyez, par exemple, Joh., li, '22; 9, 2), alors on ne conçoit plus que, dès le commencement, des renseignements sur les tra^aux antécédents de Jésus à Jérusalem ne soient pas parvenus en Galilée. Une fois arrivés dans cette province, auront-ils pu s'y oublier par l'elfet du temps? La vérité est que la tradition a une force d'absorption et d'assimilation; comme le dernier voyage de Jésus était particulièrement remarquable, les voyages plus anciens purent s'y fondre peu à peu. Mais la légende a aus.si un autre penchant, et qui est son penchant prédominant, c'est d'embellir. On pourrait, il est vrai, eu arguer ici et dire : C'est pour glorifier la province où la tradition synoptique s'est formée que les travaux antérieurs de Jésus ont été complètement enfermés dans les limites de la Galilée,
TROISIÈME CUAI'ITUE. ^ LVÎ. /l79
Mais la légende synoptique ne prétendait nullement gioritier la Galilée, sur laquelle on y trouve de très durs jugements; c'est Jésus qu'elle veut glorilier; et il sera d'autant plus grand qu'il aura été moins confiné dès le début dans le coin de terre galiléen, qu'il se sera plus souvent montré sur le brillant théâtre de la capitale, surtout à des époques où, comme aux fêtes de Pâques, il y rencontrait une multitude de spectateurs et d'auditeurs de tous les pays. Quand bien même, historiquement, Jésus n'aurait fait qu'un seul voyage à Jérusalem, la légende pouvait être tentée peu à peu de lui en faire faire plusieurs j car elle partait de cet argument : Comment une aussi grande lumière qu'était Jésus sera-telle demeurée si longtemps sous le boisseau, et comment n'aura-t-elle pas été placée de bonne heure et souvent sur le brillant fanal (Matth. 5, 15) que lui offrait Jérusalem? Aux adversaires qui ont objecté, ce que disaient déjà les frères incrédules de Jésus, d8el(^(j\ i-zicoD (Joh. 7, o. Zi), que celui qui a la conscience de pouvoir accomplir quelque œuvre juste ne se cache pas, mais qu'il cherche la publicité, pour que l'on reconnaisse ses services j à ces adversaires on a cru ne pas pouvoir mieux répondre qu'en tournant la chose de la manière suivante : La vérité est que, de bonne heure, Jésus chercha cette publicité, et qu'il se fit reconnaître dans un cercle étendu j de là on put sans peine en venir peu à peu à s'imaginer que la Judée, et non la Galilée, avait été, à proprement parler, la résidence de Jésus j opinion que nous trouvons aujourd'hui faisant le fond du récit du quatrième évangile.
A considérer ainsi la chose du point de vue de la formation possible d'une légende, la balance penche du côté des synoptiques. Mais le résultat restera-t-ii le même, si nous remontons aux relations et aux desseins de Jésus, et si, de ce côté aussi, nous posons la seconde question : Lequel est le plus vraisemblable que Jésus, pendant sa vie publique.
hSO DEUXIÈME SECTION.
ait t'l(J plusieurs fois, ou ait été seulement une fois, dans la Judée et à Jérusalem ?
Ici se présente une difficulté : Si on supprime plusieurs voyages pour les fêtes, on supprime aussi un moyen principal d'expliquer le développement intellectuel de Jésus; mais cette difficulté n'est pas difficile à lever; car, d'un côté, pour expliquer ce développement , il ne suffit [las d'admettre plusieurs voyages aux fêtes ; et comme c'est toujours dans les dispositions intérieures qu'il faut chercher le mobile le plus efficace, nous ne saurons jamais si à un esprit comme celui de Jésus, la Galilée ne fournissait pas des aliments suffisants pour qu'il se format; et de l'autre côté, si nous suivons les synoptiques, nous ne sup[)rimons que les voyages pour les fêles que Jésus est supposé avoir faits après son début public; de sorte que, précédemment et sans avoir encore commencé son ministère, il aurait pu avoir assisté plusieurs fois aux fêtes. On a prétendu ne pas pouvoir comprendre que Jésus, après être entré dans l'exercice do Son ministère, se fût confiné pendant aussi longtemps en Galilée, au lieu de se transporter en Judée à Jérusalem, théâtre bien plus convenable à cause du public plus nombreux et plus cultivé qu'il y devait trouver; mais depuis longtemps on a reconnu que dans la Galilée, moins dépendante de la domination du sacerdoce et du pijarisaïsme, au milieu d'une population simple et énergique, Jésus devait avoir plus d'accès. Ce put être pour lui un motif d'attendre qu'il y eût pris un pied solide par des travaux prolongés, avant de se tourner du côté de Jérusalem, qui, étant le centre du gouvernement sacerdotal et pharisien, devait lui opposer une plus forte résistance.
La difficulté est plus sérieuse, si l'on confronte la narration des synoptiques avec la loi mosaïque et la coutume juive. La loi prescrivait rigoureusement à tout Israélite de paraître annuellement devant Jéhovnh aux trois fêles prin-
TROISIÈME CHAPITRE. § LVI. /j81
cipales (2 Mos., 23, 14 seq.); et, en raison du respect que Jésus professait pour les institutions mosaïques (Matlh., 5, 17 seq.), on ne suppose pas sans peine que, durant tout le temps de son rôle public, il n'ait visité les fêtes qu'une fois (1). Cependant l'évangile de Matthieu, qui raconte ainsi la chose, quel que soit le jugement que nous portions sur le temps et le lieu de sa rédaction , a été certai nement composé dans un cercle judéo-chrétien oii l'on connaissait très bien ce que la loi exigeait d'un pieux Israélite, et où l'on devait savoir qu'on mettait Jésus en opposition avec la loi , durant le cours de son rôle public prolongé pendant plusieurs années, on ne rapportait qu'un voyage pour les fêtes, et si, dans le cas où les synoptiques ne supposeraient qu'un an de durée au ministère de Jésus, ce dont il sera question plus bas, on le faisait assister à Pâques seulement et omettre les deux autres fêtes. Ainsi, un cercle encore si voisin de la coutume juive ne trouvait rien de choquant à admettre que, pendant sa prédication, Jésus eût négligé toutes les fêtes, excepté unej on doit donc se demander si une telle autorité ne lève pas tous les doutes suscités à cet égard; et même, d'après la narration de Jean (6, /i), Jésus a manqué à visiter au moins une fête de Pâques célébrée pendant sa vie publique.
Mais un point est défavorable pour les synoptiques : comment Jésus, lors de son dernier séjour à Jérusalem, a-t-il pu, pendant la courte durée de la fête, se mettre en hostilité assez décidée avec le parti dominant de la capitale, pour que son arrestation et son exécution fussent ordonnées? Cela paraît inexplicable, si l'on repousse les dires de Jean, qui raconte que ces hostilités s'étaient engagées et peu à peu étendues lors des résidences antérieures et répétées de Jésus à Jérusalem (2). On a répondu que des
(1) Compare! Hug, £iW<?(V. in das N. (3) Hug, 1. c, S. 211 f.
/i82 DEUXIÈME SECTION.
docteurs de la loi et des pharisiens étaient attachés aux synagogues galiléennes (Matth., 9, 3j 12, ili); que ceux qui habitaient la capitale avaient la coutume de faire des tournées dans les provinces (Matth., 15, 1); qu'ainsi il existait un lien hiérarchique au moyen duquel on pouvait avoir juré à Jérusalem la mort de Jésus, longtemps avant qu'il y fût venu exercer publiquement son ministère. Mais , dans les synoptiques mêmes , il y a un passage oii, contre leur propre supposition, ils font allusion à un séjour répété de Jésus à Jérusalem; c'est la phrase : Jérusalem ^ Jérusalem... combien de fois fai voulu réunir tes enfants... et vous n'avez pas voulu, h^oucculrtu,, iepou-
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7i()c>i-/î(7aT£. Ces paroles, que Luc met dans la bouche de Jésus avant qu'il eût même visité une seule fois Jérusalem depuis le commencement de sa vie publique (13, 34), n'ont aucun sens dans cet évangélistej et chez Matthieu même, où elles sont mieux placées (23, 37), on ne voit pas comment Jésus, après une seule résidence de quelques jours, a pu en appeler à de fréquentes tentatives faites par lui pour gagnera sa cause les habitants de Jérusalem. 11 semble que, pour trouver cette exclamation convenable, il faut admettre une série de séjours antécédents à Jérusalem, comme le quatrième évangile les indique. Les étroites liaisons de Jésus avec le conseiller hiérosolomitain Joseph d'Ariraathie (Matth., 27, 57, et passages parallèles), et avec la fumille de Béthanie (Luc, 10, 38 seq. j Joh., 11 et 12), conduisent à la même opinion (1). 11 ne resterait plus d'autre expédient que de sacrifier ce qui, dans la narration des synoptiques, limite à quelques jours le séjour décisif de Jésus à Jérusalem, et de supposer qu'il fit une résidence plus prolongée dans la capitale (2j. Cela entraînerait à admettre
(1) De Wette, Exeg. IJandh. , 1. 3, S. (2] ( Weisse) Blœtter pir Uterar. Un-
7; Tlioliick, GlaubwUrdigkeit, S. 303; terfialtung, 1836, K" 62, S. 279, Anm. Weander, L. J. Cbr. S. 383.
que Jésus se rendit dans la capitale ennemie assez longtemps avant la fùte, par conséquent sans la masse de ses adhérents galiléens; ce qui est beaucoup plus invraisemblable que la supposition de plusieurs voyages aux fêtes. De plus, Luc agglomère dans un seul voyage, qui est le dernier de Jésus, une foule d'événements et de discours qui semblent devoir être partagés entre les différents séjours que Jésus fit antérieurement à Jérusalem. Ainsi on ne peut refuser au quatrième évangile de présenter, pour ce point, les choses en meilleur ordre.
Alors, pour expliquer le silence des synoptiques, il faut supposer que, dans la première tradition orale, les discours et les événements particuliers ne reçurent pas d'autre indication que celle-ci : tel ou tel discours a été prononcé, tel ou tel événement est arrivé en Galilée pendant le voyage à Jérusalem; mais les détails plus précis ne furent pas transmis; par exemple, pendant lequel des séjours dans la capitale tel fait a-t-il eu lieu? etc. Plus le temps s'écoula, moins on eut de moyens pour introduire secondairement ces distinctions; et l'on finit par jeter en bloc toute la matière évangéflique dans trois grandes divisions : résidence en Galilée, voyage, séjour à Jérusalem (1).