‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 72 sur 110 · LVII · texte numérisé non relu

LVII

Résidence de Jésus à Capbarnaûm.

Pendant le temps que Jésus passa en Judée, la capitale et ses environs étaient naturellement indiqués comme le théâtre principal de ses travaux; de même on pourrait croire que sa ville natale, Nazareth, aurait dû lui servir de résidence pendant son séjour en Galilée. Au lieu de cela, nous le trouvons, quand il n'est pas en voyage, établi à Capharnaiim. Les synoptiques désignent ce lieu comme la ville propre^

(1) Credner, Einleitung in das N. T., 1, S. 197 f.

USIl DEUXIÈME SECTION.

Ir^ici 7:0).',; de Jésus (Malth., 9, 1 ; comparez Marc, 2,1); là était, d'après eux, la maison^ oi/.o; , où il se tenait habituellement (Marc, 2, 1; 3, 20; Matth. 13, 1. 36), et qui était peut-être la maison de Pierre (Marc 1, 29; Matth. 8, ill' 17, 25; Luc /i, 38). Dans le quatrième évangile, qui ne montre Jésus en Galilée que d'une manière très passagère, ce n'est plus à Capharnaiim qu'est placé le domicile de Jésus ; et Cana paraît être plutôt le lieu avec lequel il avait le plus de relation. Après son baptême, c'est là qu'il vient d'abord (2, 1), et, cette fois, par une occasion spéciale; ensuite il s'arrête quelque temps seulement à Capharnaiim (v. 12) ; étant revenu de son premier voyage à la fête, c'est de nouveau à Cana qu'il se rend ; et même une cure qu'il opère , d'après les synoptiques, à Capharnaijm, est, suivant le quatrième évangile (û, 46 seq.), opérée, en effet, dans celte dernière ville, mais sans qu'il quitte Cana. Nous le retrouvons encore une fois dans la synagogue de Capharnaiim (6, 59). Les principaux disciples sont, non pas de Capharnaiim, comme le disent les synoptiques, mais ils sont, d'après le quatrième évangile, les uns de Cana (21, 2), les autres de Bethsaida (1, /i5). Ce dernier lieu est au reste, avec Chorazin, mentionné aussi par les synoptiques comme un de ceux où Jésus a été le plus actif (Matth. 11 , 21; Luc 10, 13).

Comment se fit-il que Jésus prit justement Capharnaiim pour centre de son séjour en Galilée ? Marc n'en rend pas raison ; mais il raconte , sans plus ample détail, que Jésus, après être revenu en Galilée, et après avoir appelé à lui les deux couples de frères pêcheurs, se rendit à Capharnaiim (1, 21). Matthieu (k, 13 seq.) donne pour motif qu'une prophétie de l'Ancien Testament avait dû être accomplie par là (Isaie, 8, 23; 9, 1); motif dogmatique qui ne prouve rien dans le domaine historique. Luc croit en avoir trouvé la raison; et cette raison vaut la peine d'être écoutée. D'à-

près lui, Jésus ne se fixe pas à Capharnaum aussitôt après être revenu du baptême, mais il fait d'abord, à Nazareth, une tentative dont l'insuccès le décide à se tourner du côté de Capharnaiim. Luc nous raconte de la façon la plus dramatique comment Jésus, le jour du Sabbat, se présenta dans la synagogue de Nazareth, et expliqua un passage des prophètes d'une manière qui excita l'admiration générale, mais qui provoqua aussitôt des réflexions méchantes sur la situation gênée de sa famille. Les Nazaréens étant mécontents que Jésus ne fît pas chez eux des mira'Jes comme à Capharnaiim , il leur rappelle le peu d'estime que tout prophète rencontre justement dans sa patrie , et il les menace , par des exemples pris à l'Ancien Testament, du retrait des bienfaits divins , qui seront accordés à des étrangers. Irrités de ce langage, ils le conduisent sur le penchant de la montagne pour le précipiter, mais il passe au milieu d'eux sans recevoir aucun mal (4, 16-30).

Les deux autres synoptiques connaissent aussi un voyage de Jésus à Nazareth • mais ils le mettent beaucoup plus tard , c'est-à-dire à l'époque où depuis longtemps Jésus exerçait sou ministère dans la Galilée et résidait en particulier à Capharnaum (Matth. 13, 54, seq. ; Marc 6, 1, seq.). Pour accorder les deux narrations, on avait coutume de dire (1) que Jésus, bien qu'il eût été reçu la première fois aussi mal que Luc le raconte, voulut encore essayer plus tard si son absence prolongée et la gloire qu'il s'était acquise depuis lors, n'avaient pas changé le jugement des Nazaréens , qui était un jugement de petite ville ; essai qui ne réussit pas mieux que le précédent. Mais les deux scènes se ressemblent trop pour qu'il soit facile d'en empêcher la fusion. Des deux côtés, l'enseignement de Jésus dans la synagogue, enseignement qui est seulement décrit avec plus de détail dans Luc, cause la môme irapres-

(1) C'est ce que fait Paulus, Exeg. Handb,, 1, b, S. 603.

sion, à savoir, que les Nazaréens ne peuvent concevoir une telle sagesse dans le fils du charpentier Joseph; des deux côtés, Jésus s'abstient de faire des miracles, les deux premiers évangélistes en relèvent davantage la cause, c'est-àdire l'incrédulité des Nazaréens, le troisième relève davantage le mauvais effet que les miracles produisent sur eux ; des deux côtés enfin Jésus exprime comme un résultat de l'expérience : que le prophète est le moins estimé dans son propre pays; à quoi j dans Luc, il rattache de plus amples discours qui excitent les Nazaréens à des violences dont les deux autres narrateurs ne font pas mention. Ce qu'il y a de plus décisif, c'est qu'aucun des deux récits ne souffre que l'un passe avant l'autre ; tous deux ont la prétention d'être relatifs à la première aventure de ce genre; car, dans les deux, s'exprime le premier étonnement des compatriotes de Jésus surses dons intellectuels qui se manifestentsubitement, et qu'ils ne savent comment accorder aussitôt avec sa situalion connue. La première supposition qui semblerait admissible, c'est que la scène décrite par Luc a précédé celle que racontent Matthieu et Marc ; mais alors les Nazaréens n'auraient pas pu s'étonner pour la seconde fois, et dire: d'où vient tant de sagesse à celui-ci? -oOcv toutw -ri qv^vj. auTTi; car ils en avaient déjà eu la preuve pour la première fois. Si, au contraire, la scène racontée par Luc avait été la seconde, ni eux ne pouvaient s'étonner de nouveau des discours de la grâce, VJyo-j; r/;ç yapiTo;, que prononçait le fds de Joseph, uio; iwcr.o, ni Jésus ne pouvait dire : aujourd'hui ce qui est écrit a été accompli dans vos oreilles , c-/]'[;.£fov TTSTrXrlpwxai r, ypa'f/i «'jt/i sv toT; wclv ûfxûv, sans rappeler, par une réQexion sévère, la scène précédente , dans laquelle il s'était agi déjà de l'accomplissement de l'Écriture, accomplissement qui n'avait été empêché que par leur dureté de cœur (1).

(i) C'est ce que Schleiermacber a par- ticnlièremeut mis'en lumièrei Ueber den

TROISIÈME CHAPITRE. § LVII. ft87

Par cet examen, les interprètes sont arrivés, pour la plupart, à i)enser qu'on a ici la même histoire, seulement placée et décrite d'une manière différente (1) ; et ils se demandent uniquement quel récit mérite la préférence. Quant à la place chronologique, celle que Luc assigne semble, au premier coup d'œil, avoir en sa faveur tous les titres à la préférence. Elle donne un motif dont on avait besoin pour expliquer le transport du domicile à Capharnaiim ; l'étonnement des Nazaréens paraît aussi se comprendre d'autant mieux que le début de Jésus dans la vi3 publique était plus récent; et dernièrement encore, on a fait à Matthieu un reproche considérable d'avoir, en s'écartant de Luc, donné une fausse position à cette scène (2). Mais les trois narrations rapportent toutes une particularité qui permet difficilement de mettre l'événement d'aussi bonne heure. En effet, si Jésus se montra ainsi à Nazareth avant d'avoir fait de Capharnaiim le siège principal de son ministère, les Nazaréens ne pouvaient pas dire, comme Jésus leur fait dire dans Luc : Tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capharnaum, fais-le aussi dans ta patrie, onx 71'/.ou(7a[X£v Y£vop!,£va èv T-^ Ka7repvaoù[j!, , iroir.cov Y.cà w^e sv t'Iî -izxr^iSi cou; ils ne purent pas non plus s'étonner, comme on le lit dans Matthieu et Marc, des puissances de Jésus, ^uva[A£iç (3) ; car, bien qu'elles soient réunies d'une façon embarrassante avec la sagesse, Gorpia, éprouvée à Nazareth, ces puissances avaient dû s'être exercées ailleurs qu'à Nazareth, puisque Jésus n'avait encore fait que peu ou point de miracles dans celte dernière ville. Si donc les Nazaréens s'étonnaient des actes opérés à Capharnaiim et les voyaient

Lufias, S. 63. Comparez Sieffert, Ueber (2) Sieffert, 1. c.

den Urspruiig des ersten kanonischen (3) Ce que ces puissances peuvent

Evangetiums , S. 89; De Wette, Exeg, avoir été ne deviendra clair que pins

Handb., 1, 2, S. 34. bas dans le c^yipitre sur les miracles de

(1) Olsbausen; Fritszclie sur ce pas- Jésus. sage; Hase, Leben Jesu, § 62; Sieffert, 1. c.

d'un œil d'envie, Jésus devait avoir déjà résidé dans celte dernière ville, et ce n'est pas à la suite de la scène de Nazareth qu'il s'est rendu pour la première fois à Capharnaûm. Par là il devient manifeste que celte narration a été originairement faite pour une date postérieure, cl qu'elle n'a été placée plus tôt que conjecluralemcnt par Luc, qui fut assez loyal, si nous voulons, ou assez négligent pour laisser subsister la mention des actes opérés par Jésus à Capharnaiim, mention qui n'est convenable que si la narration est placée plus tard (1). Si donc, relativement à la date de la scène de Nazareth, l'avantage est du côté de Matthieu et de Marc, nous restons dans l'incertitude sur le motif qui décida Jésus à se transporter de Nazareth à (Capharnaiim j à moins qu'on ne pense qu'il y fut déterminé soit par la circonstance que ses disciples les plus dévoués y avaient leur résidence, soit à cause de la plus grande affluence que cette ville présentait (2).

Des deux descriptions de la scène, celle de Luc a un plus grand développementj et, comme celle que les deux autres évangélistes donnent n'est en comparaison qu'un abrégé, on en conclut ordinairement que la description de Luc est plus véritable et plus exacte (S). Examinons la chose de plus près. D'abord ce qui constitue le plus grand développement de la description de Luc, c'est qu'il ne se contente pas de parler seulement en général d'un enseignement que Jésus aurait donné dans la synagogue; il cite déplus le passage de l'Ancien Testament sur lequel Jésus discourut, et le commencement de l'application qu'il en fit. Le passage est pris d'Isaie, 61, 1. 2, oîi le prophète annonce le retour de l'exil ; seulement les mots : renvoie libres ceux qui sont brisés, à-rToarsO.aiTsOpa-jGp.svo'j; ev àçeaei , sont pris du même prophète, mais au chapitre 58, 6. A ce passage,

(1) Schleiermacher, 1. c, S. 6i. /«u, § 21;Neander, L. J. Chr.,S. 386*

(2) Compuet Theûc,Zur Biographie (3) Schleiermacher, S. 63.

Jésus donne une interprétation messianique, en déclarant que la prophétie a été accomplie par son apparition. Comment est-il tombé sur ce texte? Là-dessus, on a fait diverses conjectures. On sait que plus tard, chez les Juifs, il y eut des chapitres de la Thorah et des Prophètes qui furent destinés à être lus dans la synagogue les jours de sabbat et de fête; on a donc conjecturé que le passage d'Isaïe cité ici avait été fixé pour la lecture du sabbat ou de la fête d'alors. Le passage duquel sont empruntés ces mots : renvoie, etc., se lisait ordinairement dans la grande fête de la réconciliation. En conséquence, Bengel a supposé, comme appui principal de sa chronologie évangélique, que l'aventure dont il est ici question eut lieu le jour de la réconciliation (1). Mais si Jésus fit, dans cette fête, la lecture régulière, il ne put pas y introduire seulement quelques mots perdus du passage qui était destiné à être lu, et prendre la plus grande partie de la lecture dans un autre endroit; surtout il est impossible de démontrer que, dès le temps de Jésus, il fût prescrit de lire aussi quelques morceaux des prophètes (2). Si Jésus n'a pas trouvé dans cette circonstance extérieure le motif pour choisir le passage dont il s'agit, on se demande : Y est-il tombé à dessein ou sans dessein? Plusieurs prétendent qu'il feuilleta le livre jusqu'à ce qu'il fut arrivé à l'endroit auquel il songeait (3). Mais Olshausen a pleinement raison, quand il dit que les expressions, aya7ît ouvert le livre^ il trouva l'endroit, oL-iOL-K-z^^on; to pi.ê>.iov eupe tov T07;ov, indiquent qu'il trouva le passage, non en le cherchant à dessein, mais parla direction de l'Esprit divin. Sans doute il arrive souvent qu'en ouvrant un livre au hasard on rencontre un passage qui convient à la situation ; sans doute on pourrait encore admettre que les évangélistes ont omis

fl) Ordo temporum, p. 220 seq. f3) Paulns, l. c , msii aussi Liglitfool,

(2) Comparez Paulus, I. c. 1, b, S. Horce^ p. 765.

dans la narration, pour la rendre plus imposante, de dire que Jésus avait cherché à dessein; mais, s'il est très croyable que Jésus avait Ihabitude de se faire l'application de cette prophétie, il est certain qu'elle était présente à l'esprit des évangélistes comme accomplie en Jésus; et, de même que Matthieu l'aurait peut-ôtre introduite en son nom par la formule, afin que fût accompli, Iva TkV/ipojÔvi, et aurait dit que dès lors Jésus avait commencé son annonciation messianique, y.-/fpuYj/.a, afin que la prophétie d'Isaie, 61, 1 seq., fût remplie, de même on pourrait penser que Luc, qui aime moins cette formule, ou la tradition à laquelle il puisa, mit ce passage des prophètes dans la bouche même de Jésus au moment oîi il commença son rôle de Messie. En conséquence, on ne peut décider lequel des deux récits est le plus fidèle.

Il est un autre trait qui, dans la description, met du côté de Luc l'avantage d'un plus grand développement : c'est le tableau dramatique de la scène de tumulte qui termina l'aventure; mais cette scène a embarrassé ceux-là même qui donnent la préférence à son récit. Jésus, en appliquant à Nazareth des passages de l'Ancien Testament, l'exclut des bienfaits de son ministère, et cette exclusion irrite tellement les Nazaréens, qu'elle les entraîne à une tentative de meurtre contre lui (1). Mais la plus grande difficulté n'est pas dans une aussi vive irritation pour un aussi faible motif; elle est dans ce qu'ajoute l'évangéliste : Jésus, passa7it au milieu d'eux, s\n alla, S'.ùMy^ 8ik picou a-jTôv £7:opeJ£To, V. 30. Cette addition, au moins dans l'esprit du narrateur, ne s'explique pas par le regard dominateur de Jésus, comme Hase le prétend; ici encore OIshausen est dans le vrai quand il dit que l'intention de l'écrivain est de

(1) Contre Hase, Leben Jesu, § 62, i , 2, S. 36; Keander, L. J. Chr., S. et Scbleiermacher, Ueber den Lukas, S. Û15. 63; comparez De Wette, £xe^. Handb,,

TROISIÈME CHAPITRE. § LVllI. U^i

nous faire comprendre que Jésus passa sans mal au travers de ses ennemis furieux, parce que sa force divine enchaîna leurs pensées et leurs corps, parce que son heure n'était pas encore venue (Joh., 8, 20), et parce que personne ne pouvait prendre sa vie avant qu'il la donnât (Joh., 10, 18). Ce sont là des raisons qui nous empêcheront d'autant moins de méconnaître le travail de la légende, qui, voulant embellir son histoire, se plut à représenter Jésus comme un personnage dont une main céleste écartait les ennemis, ainsi qu'elle les écarta jadis de Loth(l Mos., 19, 11) et d'Elisée (2Reg., 6, 18), ou plutôt comme un personnage qui, en sa qualité d'être supérieur, se protégeait lui-même j à moins qu'on ne veuille admettre ici, comme dans les deux exemples de l'Ancien Testament, une illusion produite par un brouillard, illudere per caliginem, ce que Tertullien défend déjà de faire (1). Donc, lors même que, déduction faite du coloris merveilleux donné à la scène, il pourrait être historique que Jésus eût été en butte à une tentative de meurtre et y eût échappé, néanmoins il faut renoncer à l'assurance avec laquelle on n'hésitait pas à préférer le récit du troisième évangile à celui des deux premiers (2).

§ Lvm.

Divergences des évangélistes au sujet de la chronologie de la vie de Jésus. Durée de sou ministère public.

Dans la chronologie de la vie publique de Jésus, il faut distinguer la question de la durée totale, du classement des événements particuliers dans l'intervalle de cefle durée.

Aucun de nos évangélisles ne dit expressément combien dura le ministère public de Jésus. Mais, tandis que les synoptiques ne fournissent rien d'oii nous puissions tirer une conclusion à ce sujet, nous trouvons dans Jean quelques

(l) Adv. Marc, h, 8. (2) Comparer De Wette,l. c.

/il92 DEUÏIÈME SECTION.

données qui paraissent nous autoriser à une détermination chronologique. Dans les synoptiques, rien ne marque combien de temps s'écoula depuis le baptême de Jésus jusqu'à son arrestation et son exécution ; nulle part les mois ni les années ne sont distingués ; et, s'il est dit une ou deux fois : Âpres six jours ou deux, [j.zh' iu.i^y.; te, ou Buo (Matth, 17, I3 26, 2), ces points fixes isolés dans l'incertitude générale où ils flottent, ne donnent aucune sûreté. Au contraire, le quatrième évangile raconte plusieurs voyages de Jésus aux fêtes, se distinguant en cela des autres évangiles; et par là il suggère des déterminations chronologiques; car, autantde fois Jésus a paru à l'une de ces fêtes annuelles, et nommément à celle de Pâques, autant il faut compter d'années pleines pour sa prédication publique, déduction faite de la première fête. Nous avons, dans le quatrième évangile, après le baptême de Jésus, d'abord une fête de Pâques qu'il visite (2, 13); et il semble qu'entre cette fête et le baptême peu de temps s'était écoulé (comparez 1, 29. 35. M; 2, 1. 12). Mais la fête que Jésus visita immédiatement après (5, 1), et qui n'est désignée que d'une manière indécise comme une fête des Juifs , ioo-z-h twv îou^aicov, a été de tout temps la croix des chronologistes du Nouveau Testament. Elle est importante pour la détermination de la durée de la vie publique de Jésus, si c'est une pâque; car alors ce serait là la fin de la première année de son ministère public. Nous croyons volontiers que la fête des Juifs, 'h éopr/j TWV iou(îatci)v, peut désigner Pâques de préférence; mais les meilleurs manuscrits n'ont pas d'article en cet endroit, et, sans l'article, cette expression ne peut désigner que d'une manière vague une fête juive quelconque, que l'auteur ne veut pas nommer. Ce pourrait être aussi bien la Pentecôte, Purim, Pâques ou une autre (1); mais, dans le

(1) Les différentes opinions sont comparées dans Hase, L. J.» § 53; Lùcke. Comm.z, Ev. Joh., 2, S. 2 ff.

TROISIÈME CHAPITRE. § LVIIl. 693

sens de l'auteur, il ne faut pas songer à une pàque, car il n'aurait guère laissé cette fête, la plus grande de toutes, sans désignation plus précise, et, comme une fête de Pâques revient dès 6, 4, une année tout entière eiilre 5, /i.7, et 6, 1, aurait été passée sous silence (1). PauJus a expliqué les mots : mais la pâque était voisine , y,v f^è iy^u^ to xac)(^a (6, Zt), comme se rapportant rétrospectivement à la fête de Pâques qui venait de passer. Mais c'est un artiBce d'exégèse trop violent; car il avoue lui-même que, chez Jean, cette phrase signifie toujours ailleurs la fête immédiatement prochaine (2, 13; 7, 2,; 11, 55); et c'est aussi ce qu'elle doit signifier naturellement, à moins que le contraire ne résulte clairement du contexte. Ainsi ce n'est qu'à 6, 4, que nous avons la seconde fête de Pâques, de laquelle, au reste, il n'est pas dit si Jésus la visita. Puis, mention faite de la fête des Tabernacles et de celle de la Dédicace, l'évangéliste (il, 55; 12, 1) nomme la dernière pâque à laquelle Jésus ait assisté. Ainsi, d'après notre opinion sur 5, 1 et 6, Il de Jean, nous aurions, pour la vie publique de Jésus, deux années, plus l'intervalle écoulé entre son baptême et la première fête visitée par lui (2). Le même compte est trouvé par ceux qui, comme Paulus, voyant une pâque dans 5, 1, ne voient dans 6, Il qu'une indication rétrospective de cette mênie fête. Au contraire, l'ancienne opinion des Pères de l'Église, qui entendaient les deux passages cités de deux pâques différentes, était qu'il fallait compter trois années pleines. Piomarquons que par le calcul qui donne deux ans et quelque chose, nous n'obtenons qu'un minimum de la durée, d'après Jean, de la vie publique de Jésus; car nulle part l'évangéliste n'indique qu'il ait voulu noter toutes les fêtes qui tombent dans cet intervalle, et en par-

(1) Voyez Lucke et De Wcllc sur ce Z. Biog. J„ § 20; Neander, L. J. Clir. passage. S, 380> aoO, fi.

(2) Comparez Habc, 1, c.; Tlicilc,

k^ll DEUXIÈME SECTION.

ticulier celles que Jésus ne visita pas; et nous, de notre côté, du moment que nous ne supposons pas d'avance que l'apôtre Jean est l'auteur du quatrième évangile, nous n'avons pas de garantie qu'il ait connu tous celles que visita Jésus. On dit assez souvent, en regard de ce calcul de Jean, que les synoptiques donnent des motifs pour borner la vie publique de Jésus à un an (1), mais cela ne repose que sur la supposition que Jésus ait dû visiter toutes les fêtes de Pâques. Or, cette opinion est réfutée par la narration de Jean luimême, d'après qui Jésus laissa passer la fête de Pâques, citée 6, /| , sans y assister. Et ici il n'y a pas à dire que peutêtre le narrateur a tu un voyage réellement fait par Jésus; car depuis 6, 1, où Jésus est sur la rive orientale du lac de Tibériade, jusqu'à G, 17 et 59, où il se rend à Capharnaiim, jusqu'à 7, 1, où, pour éviter la Judée, il fait des excursions en Galilée, jusqu'à 7, 2 et 10, où il se rend à Jérusalem pour la fête des Tabernacles, la narration de l'évangéliste se suit tellement qu'il n'y a nulle place pour y intercaler une visite à la fête de Pâques. Par les synoptiques, pris en eux-mêmes, nous ne savons absolument pas combien de temps a duré la vie publique de Jésus, et, si l'on ne consultait qu'eux, son ministère aurait pu être de plusieurs années aussi bien que d'une seule : seulement il faudrait admettre que c'est dans la dernière année seulement qu'il fit le voyage de Jérusalem pour assister à la fête de Pâques. A la vérité, dès les premiers temps, quelques uns des hérétiques (2) el des Pères de l'Église (5), les plus anciens ont parlé d'un rôle public de Jésus ,qui n'avait duré qu'un anj mais ce n'est pas à cause du silence des synoptiques sur des voyages antérieurs faits par Jésus pour assister aux fêtes,

(1) Par exemple, Winer, S. Realw., (3) Clem. Alex. Stmmat., 1, p. 174, 1, S. 666. éd. de Wùrzbnrg, 3i0 Sylb.; Orig., De

(2) Iren. Adv.Hœr.,i^ 1, 5. 2, 35. Principe. , Ix, 5, comparez Homil. in 38 (cd. Grabe) au sujetdes ValentiDJeus. Zuc, 32,

Clem. kom., 17, 19.

TROISIÈME CHAPITRE. § LVIII. if|95

qu'ils ont tiré celte induction ; elle résulte de quelque chose de tout à fait accidentel, et ces Pères de l'Église le donnent eux-mêmes à entendre lorsque, pour la justifier, ils invoquent un passage d'Isaie (61, 1, seq.), passage que Jésus (Luc, k) s'applique aussi à lui-même. Dans ce passage il est question d'une année agréable du Seiyneur^ IviauToç Kupio'j ^£XTo;, que le Prophète, ou, d'après l'interprétation évangélique, le Messie a la mission d'annoncer. Prenant cette expression dans le sens étroit de la chronologie, ils en vinrent à admettre que le Messie n'avait prêché que pendant un an; opinion qui était, en effet, plus facilement conciliabie avec les synoptiques qu'avec Jean, dont la narration servit bientôt dans l'Église à rectifier ce calcul jugé fautif. Cette estimation, la plus basse de la durée de la vie publique de Jésus, est dans un contraste frappant avec une autre assertion également très ancienne, d'après laquelle Jésus, baptisé, il est vrai, dans sa trentième année, n'était pas très loin, lorsqu'il fut crucifié, de sa cinquantième (1), Mais cette assertion repose aussi sur un simple malentendu. Les anciens qui avaient eu en Asie des conférences avec Jean , le disciple du Seigneur^ rpsT^u-spoi oî xarà r-^,v ÀGiav io)avv/i tw too Kupiou [xaôyir^ CDU.^tS'kyiy.ô-vti; , et dont Irénée invoque le témoignage quand il dit que telle est la tradition de Jean, Trapx^si^wy.evat raura tÔv iwaw/iv , ne lui avaient pas donné d'autre renseignement, si ce n'est que le Christ avait enseigné , œtatem seniorem habens. Quand Irénée dit que cet œtas senior est l'âge de quarante à cinquante ans, c'est une conclusion qui lui est particulière, fondée seulement sur ce que, d'après Jean, 8, 57, les Juifs disent à Jésus sous forme d'objection : Tu n'as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham? navTvfxovTa êr/i oûttw £/£t;, xal Àêpaà[x éwpay.aç. Ce langage, suivant Irénée,

(1) Iren., Adv. Uœres., 2, 22, 5, scq. Compirez la reoiarqne de Y Inlroduciion de Credner, 1, S. 215.

ne pouvait être tenu qu'à un homme qui, ayant dépassé quarante ans, n'a pas encore atteint sa cinquantième année. Mais les Juifs pouvaient bien dire , mèjne à un homme âgé de trente et quelques années, qu'il était beaucoup trop jeune pour avoir vu Abraham , attendu qu'il n'avait pas encore atteint la cinquantième année, qui accomplissait, d'après les Juifs, l'âge viril (1).

Ainsi nous ne savons pas exactement par nos évangiles combien de temps a duré la vie publique de Jésus; tout ce que nous pouvons dire , c'est que , si nous suivons le quatrième évangile , il n'est pas permis d'en estimer la durée au-dessous d'un peu plus de deux ans.

En face de ce minimum^ nous avons un maximum dans une indication que donne Luc, 3, 1, seq. et 23; pour cela il faut l'entendre en ce sens , que le baptême de Jésus tombe dans la quinzième année du règne de Tibère, et, partant de là, ajouter que, lors de l'exécution de Jésus, Ponce-Pilate était encore procurateur (2). Or, Ponce-Pilate fut rappelé de son poste l'année de la mort de Tibère (3) j Tibère régna plus de sept ans après la quinzième année de son règne (4); par conséquent, sept ans seraient le maximum pour la durée de la vie publique de Jésus après son baptême (5).

(1) Ligbtfoot et Tholuck snr ce pas- question exclnsivement de Ini qne pour sage. la date, que lui seulaussi donne, du com-

(2) C'est ce que témoigne Tacite , mencement de la rie publique de Jésus, Ann. 15, 6i. dont la fin est placée par tous sous Pi-

(3) Josepli., Antiq.^ 18, U, 2. ^^^^), 'P^l est l'endroit où je dis que les

(4) Sueton. Tibei.f c. 73; Joseph., évangélistes font arriver la mort de Jésus Antiq,, 18, 6, 10. dans la dernière année de Pilate? Je n'ai

(5) Au sujet de ce qui précède, TLo- dit qu'une chose, elle est restée sans luck assure qne j'ai fait la découTcrte réfutation, c'est qne, ni Jean ne donnant que, d'après Luc, l'enseignement public clairement à entendre que l'enseignede Jésus a duré sept ans, et que j'eipli- ment de Jésus n'a pas duré au delà de que la chose comme si Luc plaçait réel- deux ou trois ans, ni aucun des autres lement sa mort dans la septième année évangélistes ne précisant dans quelle ande son ministère (S. 205 f.). C'est la une née de Pilate Jésus a été exécuté, il se misérable chicane : celui qui parle d'un pourrait, ce qui est le cas extrême des /na.ciOTu/n met-il ce terme comme réel, et suppositions, que cette exécution eût ne le met-il pas comme simplement pos- eu lieu seulement dans la dernière ansible? Quel est l'endroit où je dis que née. Et c'est après avoir lu avec si peu Luc (et pourquoi donc Luc? il n'est d'attention et avoir si mal entendu un

TROISIÈME CliAI'lTlU:. § LIï. Zl97

§ ux.

Essais (l'une classiCcalion clironolosifiue des événements particuliers (le la vie publique de Jésus.

Pour classer chronologiquement les différents événements qui se sont passés dans l'intervalle écoulé depuis le baptême de Jésus jusqu'à l'histoire de la Passion, il est nécessaire, en raison du rapport particulier des synoptiques à l'égard de Jean, de soumettre les deux parties, d'une part à un examen isolé, d'autre part à un examen comparatif.

Dans l'examen comparatif, si une conciliation était possible, les voyages que, d'après Jean, Jésus fit pour visiter les fêtes , devraient fournir ics compartiments dans lesquels on rangerait les matériaux fournis par les synoptiques ; il faudrait en même temps qu'à chaque fois, entre deux de ces voyages et les événements arrivés à Jérusalem qui s'y rattachent, s'intercalât une partie des événements arrivés en Galilée. Pour que cette classification pût s'opérer avec quelque sûreté, deux choses seraient nécessaires : l'une du côté des trois premiers évangélistes, c'est que, toutes les fois qu'il est question, dans le quatrième, d'un séjour à Jérusalem en raison d'une fête, ils indiquassent un voyage de Jésus hors de la Galilée ; l'autre du côté de Jean, c'est qu'il distribuât, ou au moins indiquât, entre les différentes fêtes, les mômes événements de Galilée que les synoptiques racontent d'un seul trait. Mais, on l'a vu plus haut, les synoptiques ne parlent pas de voyages faits hors de la Galilée; et Jean, comme on sait, ne concorde qu'en deux ou trois récits avec les autres évangélistes dans l'intervalle écoulé entre le baptême de Jésus et les derniers événements. Jean (3 , 2h)

passa<;c de son adversaire, cjiic Tlioliirk des cliréticni <V^ lu Palestine ; or. la

ne craiutpas de parler d'iiiiyt;« mccliant scidc cliose dont j'ai douté, ]>. iSl, c'est

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d'une manière qui n'est pas plus jtisti- destiné à des clirétiens de la Judce et de

Iial)!e(S. 1511, prétend que je nie la des- Jf rusaient, et ne rcùt pas été éjjnlenient

tination de l'évangile de Matthieu pour a des chrétiens de la Galilée.

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