LXII
Mission et toute-puissance de Jésus, sa préexistence.
Les quatre évangiles s'accordent au sujet des déclarations de Jésus sur sa mission divine et sur sa toute-puissance. Non seulement il est , comme tout prophète , envoyé de Dieu (Matth., 10, 40; Joh., 5, 23 seq.; 56 seq. et ailleurs), non seulement il parle et agit avec le mandai et sous la direction immédiate de Dieu (Joh., 5, 19 seq.), mais encore il possède exclusivement la pleine connaissance de Dieu, qu'il peut seul communiquer aux hommes (Matth., Ij, 27; Joh,, 3, io). En qualité de Messie, il a reçu de Dieu toute puissance (Matth., 11 , 27), d'abord sur le royaume messianique qu'il va fonder et gouverner, et sur les membres de ce royaume (Joh., 10,-29; 17, 6), puis sur tous les hommes en général (Joh., 17, 2), et même sur la nature extérieure, par conséquent sur l'univers entier (Matth., 28, 18), puissance qui ne devait se déployer qu'autant que le royaume ne pourrait être fondé dans le monde sans une révolution radicale. En ouvrant ce royaume, Jésus, comme Messie, a le pouvoir d'éveiller les morts (Joh., 5, 28) et de séparer par un jugement ceux qui sont dignes de participer au royaume céleste, de ceux qui n'en sont pas dignes (Matth. , 25, 31 seq.; Joh. 5 , 22, 29) ; toutes prérogatives que les croyances des Juifs d'alors attribuaient au Messie (2).
(1) Comparez Kern, 1. c., S. 89. La (2) Yoycr. Ecrtlioldt , Christol. Jud,,
remarque de Neander sur ce passage ^5 '^) 35,^2. n'est pas très claire, S. 133,
Les évangélistes ne sont pas aussi unanimes sur un autre point. D'après les synoptiques, Jésus, à la vérité, s'attribue, pour le présent et pour l'avenir, la plus haute dignité humaine et le rapport le plus élevé avec la divinité, mais il ne dépasse pas le commencement de sou existence humaine. Au contraire, dans le quatrième évangile, il se trouve plusieurs discours de Jésus qui renferment l'idée de sa préexistence avant son apparition terrestre. Quelques passages sont indécis : ainsi, quand, dans cet évangile, Jésus se désigne comme celui qui est descendu du ciel sur la terre (Joh., 3, 13; 16, 28), cette désignation, prise en soi, permet qu'on y voie simplement la description symbolique d'une origine supérieure et divine : on pourrait peut-être encore, quoique plus difficilement, donner un sens analogue à l'assertion de Jésus : Je suis avant la naissance d'Abraham : nptv Àêpaàiy. ysvécôai, syw £i{y.i (8, 58), et dire avec le socinien Crell qu'elle signiGe simplement une existence idéale dans la prédestination de Dieu; quand Jésus prie le père (Joh., 17, 5) de lui accorder la gloire, ^oia, qu'il avait auprès de lui avant que le monde fût, ttco toî»' tov yj'jnuss^» elvai , il y a encore difficulté, sinon impossibilité , à admettre que , dans cette prière , il s'agit de la concession d'une glorification prédestinée à Jésus de toute éternité. Mais, quand nous entendons encore (Joh., 6, 62) Jésus parler d'une ascension du fils de l'homme, àvaêaivsiv , là où il était auparavant , ôVj'j r,v TTpoTscov, ce passage, soit examiné en lui-même, soit comparé aux autres passages, désigne trop précisément une existence antérieure pour que nous nous en tenions à n'y voir qu'une existence purement idéale (1).
On a dès lors conjecturé que ces expressions mises dans la bouche de Jésus, ou du moins l'interprétation qui y attache le sens d'une préexistence réelle, provenaient seulement de l'auteur du quatrième évangile (2); elles se confondent,
(1) Tholnck et De "NVette sur ce passage. (2) Brelschneider, Prohahilia, S. 59.
en effet, (l'une manière toute spéciale avec les idées énoncées dans son Prologue. Si le Verbe était dans le commencement uni à Dieu, loyo; ev àp-/-?i ttcoç tov ©sov, Jésus, en qui ce Verbe devint chair, càpç iyavexo, pouvait, dans le sens le plus réel, s'attribuer une préexistence avant Abraham, une gloire à côté du Père avant la fondation du monde. Mais, pour admettre que ces idées sont propres à l'auteur du quatrième évangile, il fiiut démontrer deux choses : d'abord que l'idée d'une préexistence du Messie n'existait pas, au temps de Jésus, parmi les Juifs de la Palestine ; en second lieu, qu'il n'est pas vraisemblable que Jésus, indépendamment des opinions de ses contemporains et de ses compatriotes, ait pu arriver de lui-même à une pareille conception.
Examinons ce dernier point. Si véritablement une pareille conception est née dans l'esprit de Jésus, et si, d'après ses propres souvenirs , il a parlé de son état antéhumain et anté-cosmique , ce fait présente de dangereuses analogies avec Pythagore, Ennius et Apollonius de Tyane. Eux aussi prétendaient se souvenir d'avoir parcouru , avant leur existence actuelle, une série de personnalités différentes (1); aujourd'hui une telle prétention est considérée généralement ou comme une fab'e imaginée postérieurement, ou comme une illusion mentale de ces personnages. Cependant il ne faut pas perdre de vue que le souvenir de Jésus se réfère , non à une existence terrestre antérieure comme chez ces personnages, mais à une existence céleste; et de la sorte, nous ne pouvons pas savoir si , dans un esprit aussi pénétré que celui de Jésus de l'intimité religieuse, la communnulé avec Dieu dont il avait conscience ne prit pas, sous le rellet de l'imagination, la forme d'une existence antérieure auprès de Dieu. C'est du moins ainsi que j'aimerais
(1) VoT[)hyT., f^ila Pytkag., 26 seq. seq. lli, Baur, Apollonius von 'J'yitna, lamblicli., 14 , 63. Diog. I.aert., 8 , Û S. G/i {., 98 f., 185 f.
à me représenter ia chose, plutôt (jue d'invoquer, dans le sens de l'orthodoxie, la nature divine du Christ, en vertu de laquelle un souvenir serait demeuré dans son esprit, souvenir qui, à la vérité, ne peut appartenir à de simples mortels. Cette opinion des orthodoxes fait de Jésus un être étrange, dont l'existence n'est croyable ni pour le philosophe ni pour Thistorien, et qui ne peut pas, non plus, être consolante pour le fidèle, s'il se rend un compte exact de sa croyance (1).
Psychologiquement, on comprendra facilement qu'une pareille conception put naître dans l'esprit de Jésus , si historiquement on trouve qu'il existait des opinions semblables sur le Messie. Le fondement de ces opinions contemporaines de Jésus pourrait , en ce qui concerne l'Ancien Testament, se rencontrer dans le passage déjà cité de Daniel où est décrit le Fils de l'homme venant dans les nuées du ciel ; car , sans aucun doute, l'auteur, et en tout cas maint lecteur se le sont représenté comme un être surhumain qui avait été antécédemment avec les anges aux côtés de Dieu. Mais on ne peut pas prouver que tous ceux qui ont rapporté ce passage au Messie, et, en particulier, Jésus, quand il se nommait le fils de l'homme d'après ce passage même, aient songé à une ])réexistence. Si nous laissons de côté Jean, nous verrons que Jésus ne se représentait pas sa venue dans les nuées du ciel comme si, habitant élernel des hauteurs célestes, il devait descendre des nuages sur la terre- mais il pensait, d'après Matthieu, 26, Gll (comparez 24, 25), que lui, le fils de la terre, après l'accomplissement de sa carrière terrestre, serait reçu dans les cieux, et que de là il reviendrait ouvrir son règne. Et de la sorte, l'idée de la venue dans 'es nuages prenait une forme (elle qu'elle ne renfermait pas nécessairement l'idée d'une préexistence. 11 se trouve, dans les Proverbes, dans le livre
(1) Comparez Schlçiermacher, GlaubensL, 2 , S. 09.
QLATIUÈME CHAPllUE. § LXII. 517
de Siraclj ot dans celui de la Sagesse, l'idée d'une sagesse de Dieu personnifiée et finalement transformée en hypostase; de même, dans les Psaumes et dans les Prophètes, on trouve de fortes personnifications de la parole divine (1). Mais ce qui est particulièrement important , c'est que le judaïsme postérieur, redoutant l'anthropomorphisme dans la représentation de l'Etre divin, prit l'habitude d'attribuer le langage, l'apparition et l'action immédiate de Jéhovah à sa parole, ntq'D, ou à son habitation , KmDï? ; ce qui du reste se trouve dans le très ancien Targum d'Onkelos (2), Ces expressions, d'abord simples paraphrases du nom de Dieu, reçurent bientôt la signification incertaine d'une hypostase particulière^, d'un être différent de lui, et cependant un avec lui. La plupart des révélations et des interventions divines dont cette parole de Dieu personnifiée était regardée comme l'agent , s'étaient opérées en faveur du peuple d'Israël ; il était donc naturel que la manifestation que Dieu devait encore opérer, et de laquelle Israël attendait son bien principal , en d'autres termes l'apparition du Messie , fût mise en un rapport particulier avec h parole ou V habitation, Schechina. Ainsi, d'un côté on pensa que la Schechina apparaîtrait avec le Messie (3), d'un autre côté on attribua au Messie ce qui devait être attribué à la Schechina ; et ce mode de représenter la chose se trouve non seulement dans les rabbins, mais encore dans l'apôtre Paul. De la sorte, le Messie était, dès le désert, le conducteur et le bienfaiteur invisible du peuple de Dieu (1 Cor., 10, li. 9) [II); il était dans le paradis à côté des premiers parents (5); dès la création du monde il était l'instrument actif de cette création (Col. 1, 16)5 il existait jmôme avant
(1) Voyez l'iiidication et rcxiilicatloii (3) St'lia;ttt,'en , 2 , p. 6 scq.
des passages dans Liickc, Coriirn, zum {k) Targ. Jc.i., 16 , 1 : Istc (Messins)
Ev. Joh., 1, S. 211 ff. iu dcscrto fuit rupcs ecclesia; Zionii
(2) Bertlioldt, Cliiistnlng. JiuliConim, (daus Bertlioldt, 1. c., ]). 1/|5).
§§ 23-25. Comparez Lùcke , 1. c, S. (5) Soiiar ciiadas.ii f. 82, U , dans
2hh, Aum. SiiiaHtgeu , 2 , p. Zi.'iO.
518 DEUXIÈME SECTIOK.
le monde (1); et, avant qu'il fût devenu homme en Jésus, il était en l'état de gloire à côté de Dieu (Phil. 2, 6).
Ainsi immédiatement après l'époque de Jésus, l'idée d'une préexistence du Messie existait dans la théologie supérieure des Juifs; il est donc naturel de conjecturer qu'elle existait aussi au temps pendant lequel Jésus se forma; en conséquence, du moment qu'il se conçut comme Messie, il put transporter sur lui-môme ce trait de l'image du Messie, trait qui était d'accord avec le caractère de sa conscience religieuse. Cependant (et c'est une objection) il faut remarquer que l'auteur du quatrième évangile, familier avec la doctrine alexandrine du Verbe, est le seul qui mette dans la bouche de Jésus l'assertion d'une préexistence; de ce côté, la porte restera donc toujours ouverte au doute, sans que l'on puisse décider si cette assertion est due à l'opinion propre que Jésus avait sur lui-môme, ou seulement au quatrième évangéliste, qui l'a reportée rétrospectivement sur Jésus.