‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 77 sur 110 · LXIII · texte numérisé non relu

LXIII

Combien de temps s'est-il écoulé avant que Jésus se soit représenté comme le Messie et ait été reconnu comme tel ?

A cette question tous les évangélistes répondent unanimement, en disant que c'est à partir de son baptême qu'il s'est chargé de ce rôle (2). Tous racontent, lors du baptême, des choses qui durent convaincre de sa messianité Jésus lui-même, s'il n'en était pas déjà convaincu, et les personnes témoins de ces merveilles ou ajoutant foi aux récits qui en furent faits. D'après Jean, les premiers disciples,

(1) Nezach Israël, c. 35 seq. iS , 1 connue idéale dans Bereschith rabba,

(dans Schmiclt , Bihl. fur Kritik u. Exe- sect. 1 , f . 3 , 3, et Pirke Elieser , 3

^ese, l.,S. 38): iriin >330 n*U?a (Schoett^en. ib., et De Wette , Bihl

Sohar Levit. f. 1^, 56 (dans Si.iiœtt;<e:i, dogm., § 200 , not. g\

2, p. i36) : Septenj (liimina condita f2) C'est encore là nne de ces expres-

sunt, ante quain mundus conderetur) , sions dont on a toh/u se scandaliser; par

nimirnm... et lumen Messire. Laprécxis- exemple, Kern, Hauytthatsachen, S, 72,

tence du Messie, représentée ici tooinie 91. réelle, ne se trouve plus conçue que

QUATRIÈME CIIAPITKE. § LXIII. 519

à la première rencontre , le reconnaissent en cette dignité (1, 42 scq.); et , d'après Matthieu (7, 21 seq.), dès le commencement de son enseignement, il s'est, dans le discours de la montagne, représente comme le juge du monde, c'est-à-dire comme le Messie.

Cependant, en examinant la chose de plus près, on aperçoit à cet égard une divergence sensible entre l'exposition des synoptiques et celle de Jean. Tandis que, dans Jean, Jésus et ses disciples restent fidèles, l'un à sa déclaration, les autres à leur conviction qu'il est le Messie, on remarque des rechutes dans les synoptiques; car tantôt, de la part des disciples et du peuple, la conviction sur le caractère messianique de Jésus, exprimée dans des cas précédents, disparaît par intervalles dans le cours de la narration pour faire place 5 une opinion beaucoup moins élevée sur son compte, et tantôt Jésus lui-même cesse d'être aussi explicite qu'il l'avait été dans des déclarations antécédentes. Cela est surtout frappant quand on compare la narration de Jean à celle des synoptiques; mais, même en considérant cette dernière isolément, on obtient le même résultat.

Les synoptiques représentent le peuple chancelant dans sa foi; et en cela ils ne disent rien d'invraisemblable et qui leur soit particulier, car cela se trouve aussi dans le quatrième évangile. Ils racontent que, lorsque Jésus eut apaisé la tempête, l'équipage du bâtiment se prosterna devant lui comme devant le fils de Dieu, wjç, Osoî (Matth,, 14, o3); que des possédés l'invoquèrent comme le fils de Dieu (Matthieu, 8, 29, et parallèles); que des aveugles l'appelèrent fils de David (Matthieu, 8, 27, et parallèles;; et cependant ils racontent aussi que, lorsqu'on demanda aux gens l'opinion qu'ils avaient de lui, il n'en résulta rien autre chose que des réponses diverses : les uns déclarèrent qu'il était Jean-Baptiste (ressuscité), les autres Ëlie, quelques uns Jérémie ou tout autre prophète mais tous ne reconnurent

en lui qu'un simple précurseur du Messie. Ces hésitalior.s (îc la part du peuple ne se trouvent pas seulement dans ks synoptiques, elles se trouvent même dans le quatrième évangile : quand ceux nui ont été nourris par la mulliplicalion miraculeuse des pains essaient de faire de Jésus un roi messianique (Joh., 6, 15), la voix du peuple n'est pas unanime sur la question de savoir s'il est le Messie ou le prophèlo précurseur (Joh., 7, liO). Cela est naturel; car, au sein du peuple, les uns avaient précédé les autres dans l'opinion qu'ils s'étaient faite de Jésus; et ceux-là mêmes qui, dans des moments d'enthousiasme, avaient vu en lui le ]\Iessie, purent, ces moments passés, retomber à une idée inférieure sur son compte.

La divergence relative aux disciples est plus difficile à concilier. Dans le quatrième évangile, André, dès sa première rencontre avec Jésus, dit à son frère : Nous avons trouvé le Messie, sûçry.aacv tôv z.lscciav (1, 42); Philippe le désigne à Nathanaël comme celui qui a été prédit par Moïse et les prophètes (v. 46), et JNathanaël même le salue aussitôt comme le fils de Dieu, oîoç toù ©eo-j, et le roi d'Israël, ^a(7i>.8Ù; ToO i(jzy:r,l (v. 50) ; enfin, dans le même évangile, la confession plus tardive de Pierre (G, 69) n'est que la répétition de ce qu'il avait reconnu depuis longtemps après une hésitation heureusement surmontée. Mais il n'en est pas de même dans les trois premiers évangiles; là, ce n'est qu'après un long séjour avec lui et peu de temps avant sa passion que Pierre, qui précéda les autres, semble concevoir que Jésus est le Christ, le fils du Dieu vivant, Xcic^to; 6 uïo; toj eeoO cou 'Cc5v7o;(Matth., 16, 16 et passages parallèles). Alors on doit se demander : cette confession, produisit-elle sur Jésus une impression assez forte pour que, d'après Matth, (v. 17), bénissant Pierre de l'avoir faite, il la représentât comme une révélation divine; pour que, d'après tous les trois (16, 20; 8, 30; 9,21), elîravé pour ainsi dire, il défendît aus disci-

(jUATlilÈME CHAPITRE. ^ LXIII. 521

pies de répandre dans le [ublic la conviction exprimée par Pierre? Tout cela a-t-il pu être vrai, si cette conviction, loin d'ôtre une lumière nouvelle qui illumina soudainement Pierre, et qui, de lui, passa pour la première fois dans la conscience des autres, était depuis longtemps devenue le partage des disciples (1)?

Une semblable divergence se trouve même dans les propres déclarations de Jésus sur sa messianité. D'après Jean, non seulement il accueille dès le commencement l'hommage que Natlianaël lui offre en qualité de fils de Dieu et de roi d'Israël, et il l'accueille comme la croyance véritable, quoiqu'elle ne repose pas sur le vrai fondement [tu crois^ 'ûio-Tvkiç, 1, 51); mais encore il se fait reconnaître comme le Messie que Moïse avait prédit, par les Samaritains lors du premier voyage à la fête de Pâques {li, 26. S9 seq.), et aux Juifs lors du second voyage (5, 46). Chez les synoptiques aussi, il se donne^ comme il a déjà été remarqué dès le discours de la montagne, la position de juge du monde, par conséquent de Messie ; il accueille les invocations qu'on lui adresse en qualité de Messie, et qui sont également citées plus haut; et, dans le discours d'instruction (Matth., 10, 23), il parle de son retour messianique. Mais, la position qu'il se donne par rapport à la déclaration de Pierre étant inconciliable avec ces précédents, on doit, ce semble, plutôt supposer que jusque-là il ne s'était pas déclaré expressément le Messie vis-à-vis de ses disciples.

En conséquence, la critique la plus moderne du premier évangile a posé le principe suivant : Toutes les fois que cet évangile raconte des discours et des actes par lesquels Jésus se donne explicitement pour le Messie ou à la suite desquels il laisse toute latitude aux témoignages qui afiirmcnt qu'il est le Messie, si ces discours et ces actes sont racontés avant la propre déclaration de Jésus (Joli., 5), ou avant la

(1) Ccuiparcz De Write sur ce j).:s'.a^c.

confession des Apôtres (Matlh., 16), il faut y voir des erreurs de l'auteur contre la chronologie ou contre la fidélité littérale. En conséquence, la même critique fait deux parts dans la vie publique de Jésus : dans la première, il ne s'est pas encore déclaré lo Messie, mais il n'a fait que continuer la prédication de Jean-Baptiste, qui disait : Repentez-vous^ car le royaume des deux s'est approché: Ms-avosire, •/iyyi/.e yàp Tj jBaGileia twv oùpavcôv (Matlh., Û, 17; comparez o, 2) (1). Celte division n'est entachée de partialité qu'en un seul point, et ce point est que les critiques n'ont accusé que ie premier évangéliste ou du moins que les synoptiques d'avoir porté le désordre dans l'économie messianique de la vie de Jésus, tandis que ce reproche s'adressait avec plus de force encore au quatrième évangéliste, auquel manque même le seul indice d'une pareille division, que l'on trouve dans Matthieu (16, 13 sui\., et passages parallèles).

Cette opinion étant supposée la véritable, il faut demander ultérieurement : Si Jésus ne s'est pas déclaré le Messie dans le commencement, est-ce parce qu'il n'est arrivé luimême que plus tard à la conviction de sa messianité? ou bien, ayant cette conviction pour lui-même dès avant le début de sa vie publique, la cacha-t-il par des considérations particulières? Pour décider cette question, il faut examiner de plus près un point dont il a déjà été parlé. Dans les cures miraculeuses, Jésus dit à ceux qu'il sauve : Gardez-vous de rapprendre à personne: ôpa p,^cvi si—/;;. Cette formule ou une autre semblable est presque constante dans les premiers évangiles ; quelque chose d'analogue se trouve aussi dans le quatrième; par là Jésus défend à ceux qu'il a guéris d'ébruiter la chose : par exemple, au lépreux (Matlh., 8, h. et passages parallèles), aux aveugles (Matth., 9, oO), à

(1) Fritzsche j Co/n«î. in Matth., p. 213; 536; Schneckenburger , Veber den Ursprung u, s. •»■., S. 28 f.

un certain nombre d'individus guéris (Matth., 12, 16), aux parents de la jeune fille ressuscitée (Marc, 5, 43); mais surtout il enjoint le silence aux démoniaques (Marc, 1, 3/i. 3, 12); et dans Jean (5, 13), il est dit après la guérison de celui qui avait été malade pendant trente-huit ans : Jésus s'était dérobé, à la faveur de la foule qui était là : à Unouç ei;£V£ucsv, oylou ovtoç sv tw to-jtw. De même il défendit aux trois qui s'étaient trouvés avec lui sur la montagne de la transfiguration de faire connaître celle scène (Matth., 17,9), et, après la confession de Pierre, il recommanda aux disciples de ne pas publier l'opinion qui y était renfermée sur lui-même (Matth., 16, 20 et passages parallèles) (1). Ce n'est que pour le ou les possédés de la contrée de Gadara que Jésus fait une exception, leur enjoignant d'annoncer aux leurs le bienfait que la bonté divine leur avait accordé (Marc, 5, 19; Luc, 8, 39); soit qu'il ait pris en considération l'état mental de ces individus, soit qu'il ait songé aux besoins de celte contrée située au delà du lac, et qui avait eu peu de contact avec son enseignement (2). Mais , dans la plupart des cas, il a défendu d'ébruiter de tels actes, et le motif de cette interdiction ne peut être que le désir de ne pas permettre une trop grande extension de la croyance quil était le Messie. Dans Marc (1, 34), il est dit que Jésus interdit aux démons qu'il expulsa, de parler, parce qu'ils le connaissaient, oti y^eiaav aO-ov; il commande, aux démons d'après Marc (3, 12), aux malades guéris d'après jMatthicu (12, 16), de ne pas le manifester, hoL [ati <pav£pov aÙTov TToivicrwciv . Cela veut dire évidemment que ni les démons ne

(1) Les cvangélistes mettent parfois qu'avait de mystérieux cet incognito

ces défenses dans la bouclio de Jésus en dont se couvrait Jésus, il est possible

des rencontres tout à fait mal choisies: que les récits de pareilles scènes aient

par exemple, après une guérisou opérée été multipliés sans fondement liistori-

au milieu de la foule du peuple ryi/«»A,, <[ue. Comparer. Krit/.sclie, p. 309 .

8, 4), il ne pouvait servir à rien d'en- Sclilcieruiaclicr, Ucber den Luhas, S. 74.

joiudre à l'individu ^xxin de ne pas (2) Olsliavisen , Bibl. Cnmm. , 1, S.

ébruiter la ciiose. Mais, la tradition 302; comparez 261 f.; De Wctlc, ^xr^;.

évangéliqiie se sentant attirée par ce Handb,, 1, 2 , S. 53,

524 DI-LXIÈME SECTION.

devaient le fairtî connaître comme celui qu'ils avaient connu en vertu de leur pénétration diabolique, ni ceux qu'il avait guéris ne devaient le faire connaître comme celui qu'ils avaient connu par le fait de la guérison miraculeuse, c'està-dire comme le Messie. C'est ainsi que, d'après Matthieu (10, 20), les disciples ne devaient dire à personne (juil était le Christ, on aO-ro; irrriv d Xoicto;. Pourquoi Jésus voulaitil ce mystère? Matthieu (12, 19) paraît l'attribuer à sa modestie; car, à propos d'une pareille injonction, il applique à Jésus la prophétie d'Isaie sur le serviteur de Dieu qui agit sans bruit (Is., /j.2, 1 seq.). Mais ce motif ne suffit pas pour expliquer une mesure aussi générale (1), et le véritable est, sans aucun doute, dans Jean, 6, 15. Ce passage nous dit que le peuple qui, de la multiplication miraculeuse des pains, avait conclu que Jésus était le prophète prédit par Moïse (5, 18, 15), c'est-à-dire le Messie, voulut le faire roi par force. Jésus craignait donc que la publicité de toute action ou parole qui semblait le désigner comme le Messie ne ranimât les espérances charnelles que ses contemporains avaient conçues du Messie, espérances que sa vie était destinée à transporter dans un domaine plus spirituel (2). Ce qui est particulièrement remarquable, c'est que, s'il interdit la publication de la scène de la transfiguration jusqu'au temps de sa résurrection, il rattache à la défense de publier la confession où Pierre reconnaît qu'il est le Messie, l'annonciation de sa passion et de sa mort prochaine. Sa mort, en effet, était le seul moyen par lequel il espérait débarrasser de tout mélange terrestre l'idée messianique de ses contemporains. Avant cette catastrophe, toute manifestation messianique décidée devait éveiller de fausses espérances. De là, et non sans doute de sa propre indécision, proviennent ces

(1) Aussi ce motif s'est-il transforme geus. f'om Zweck Jesu tind seiner Jiiii-

daus le motif rontraire pour l'auteur des ger, S. 141 f.

Fragments, qui attribue à cette déf^euse (2) Comparez Fritzselie, 1. c, S. 352;

le but d'exciter davantafrc le désir des Tholuck, Comm, c. Joh., S. 133:

injonctions de ne pas divulguer de son vivant sa messianité parmi le peuple 5 de là vient qu'il évite l'expression de Christ, XpiGToç, pour désigner sa personne; de là, devant ses disciples mêmes, une retenue qui fait comprendre comment il leur demande finalement ce qu'ils pensent de lui ; de là l'explication de la joie qu'il ressent de ce qu'ils l'ont reconnu, et ont cru en lui comme Messie, plus par des allusions et des actes que par des déclarations formelles (1).

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