‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 78 sur 110 · LXIV · texte numérisé non relu

LXIV

Plan messianique de Jésus. Apparence d'un côté politique.

Jean-Baptiste signalait un personnage à venir, et Jésus se signalait lui-même comme celui qui était venu fonder le royaume des deux, ^jv.qCuvj. twv oùpavcov. L'idée du règne messianique appartenait au peuple d'Israël. On se demande : Jésus l'a-t-il adoptée telle qu'il la trouva parmi ce peuple; ou bien y a-t-il, de son chef, introduit des modifications? Question qui, à vrai dire, a d'avance sa réponse dans ce qui a été déjà remarqué sur la position personnelle de Jésus.

L'idée messianique, née parmi les Juifs sur un sol politico-religieux, avait été particulièrement favorisée, dans son développement, par les malheurs politiques du temps; et à l'époque de Jésus, d'après le propre témoignage des évangiles, l'attente était que le Messie monterait sur le trône de son ancêtre David, délivrerait le peuple juif de l'oppression des Romains, et fonderait un royaume sans fin (Luc, 1, 3!2 scq. ; 08 seq.; Act. Ap., 1, 6). En conséquence, la première question doit être de savoir si Jésus avait reçu, dans son plan messianique, cet élément politique.

Que Jésus ait voulu se faire dominateur temporel, c/cst

(1) Comparez Kern, Haupcihatsac/ten , S. 86; Ammon, Fortbildung , i , S, 235 If.

ce qui a été soutenu de tout temps par les adversaires du christianisme, et par aucun avec plus de vigueur, sur le terrain de l'exégèse, que par l'auteur des Fragments de Wolfenbiittel (1), qui, du reste, ne lui contesta pas le désir d'améliorer moralement sa nation. Ce qui d'après cet auteur paraît, en premier lieu, indiquer un plan politique de Jésus, c'est qu'il se bornait toujours à annoncer le règne prochain du Messie, et à signaler les conditions requises pour y entrer j mais il n'expliquait pas autrement ce qu'était ce règne et en quoi il consistait (2), par conséquent il en supposait l'idée connue généralement. Or, celle qui prévalait alors avait une couleur spécialement politique^ en conséquence, les Juifs, d'après l'auteur des Fragments, ne pouvaient, quand Jésus parlait du règne messianique sans plus amples explications, songer qu'à une domination temporelle; et, puisque Jésus ne pouvait supposer que ses paroles seraient autrement entendues, il a dû aussi vouloir être entendu de cette façon. A cela se joint, d'après le même point de vue, que Jésus chargea les apôtres, dont la manière de voir ne pouvait lui être cachée, de parcourir le pa^s pour y annoncer le royaume messianique (Matth. \0). Or, ces apuires qui se disputaient pour la première place dans le royaume que Jésus allait fonder (JMatth., 18, 1; Luc, 22, 2/t); ces apôtres dont deux réclamaient précisément de siéger à droite et à gauche du roi messianique (Marc, 10, S3, seq.); ces apôtres qui, même après la mort et la résurrection de Jésus, attendaient une restitution de la royauté à Israël, ÙT.o-AoéiiG'î'X.ve'.v 77,v fiaGÙsiav tû Icoy:},! (Act. Ap., 1, 6), eurent évidemment, depuis le commencement jusqu'à la fin de leur demeure avec Jésus, les opinions ordinaires sur le Messie; et, puisque Jésus les a envoyés comme les hérauts de son règne, son dessein paraît avoir été qu'ils pro-

(1) P'on dent Zweck Jesit und seiner (2) Comparez Friuscbe, in Natth.,

Jiinger, S. 108-157. p. HA.

pageassent en tous lieux leurs idées politiques du Messie.

Parmi les propres discours de Jésus, on en a surtout signalé un. Pierre demandait ce qu'auraient, en compensation, ceux qui ont tout quitté pour lui (Matth., 19, 28 5 comparez Luc, 22, 30); en réponse, Jésus promet à ses disciples que dans la palingénésie, 'ûa'XiyYsvsGta, lorsque le Fils de l'homme se sera assis sur son trône de gloire, ils occuperont douze sièges, et jugeront les douze tribus d'israëi. Pour prouver que le sens le plus immédiat de celte promesse appartient à l'enchaînement des espérances que les Juifs d'alors fondaient sur le Messie, on invoque la première Lettre aux Corinthiens, G^ 2, C'est, dit-on, d'après ce sens immédiat que Jésus a voulu être entendu; du moins c'est ainsi que les apôtres l'ont compris, puisque, même après la résurrection, de pareilles pensées occupaient encore leur esprit. Jésus, par plusieurs preuves, connaissait leur penchant à concevoir des espérances temporelles du Messie, et, s'il n'avait eu le dessein de les entretenir en eux, il ne se serait guère permis une telle promesse. Supposer que, sans partager leur attente, il leur a tenu un pareil langage pour s'accommoder à leurs idées et enflammer leur courage, c'est le faire agir avec déloyauté, et, dans le cas donné, avec une déloyauté inutile; car, à la demande de Pierre, il suffisait de répondre par toute autre louange accordée aux efforts des disciples. Par conséquent, conclut-on, il ne reste qu'à admettre que Jésus a partagé lui-même les espérances juives dont il est ici l'organe.

Parmi les actions de Jésus, on invoque surtout, pour soutenir qu'il eut un plan politique, sa dernière entrée dans Jérusalem (Matth., 21, 1 seq.). Tout, d'après l'auteur des Fragments, y indique un but politique : le moment qu'il choisit, c'est-à-dire la fête de Pâques, où affluait le concours considérable d'une population qu'il avait suffisamment préparée de longue main dans les provinces ; l'animal sur lequel

il monte, et par lequel, se référant à Zacharie, il voulait s'annoncer comme le roi destiné à Jérusalem ; l'approbation qu'il e.\[;rime quand le peuple raccueille avec un salut royalla conduite violente qu'il se permet aussitôt dans le Temple; enfin le discours incisif qu'il prononce contre le lîaut-Conseil (Matth., 23), et qu'il termine en voulant arracher, par lii menace de ne plus se montrer au peuple, la reconnaissance (ju'il est le roi messianique.

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Données sur un plan messianique de Jésus, purement spirituel.

Nulle part il ne se trouve dans nos récits évangéliquos une trace qui montre que Jésus ait cherché à former un parti politique. Loin de là, il s'est soustrait à l'empressement du peuple, qui voulait le faire roi (Joh., 6, J5)j il a déclaré que le règne du Messie ne venait pas avec éclat, u.z-x 7:aoar/;p7''7£coç, mais qu'il avait apparu sans avoir été remarqué parmi ses contemporains (Luc, 17, 20, seq.jj obéir simultanément à Dieu et à l'autorité, même païenne, est son principe (Matth., 22, 21); après l'entrée solennelle dans la capitale, il se dérobe à la foule, au lieu de profiter, en sa faveur, de l'excitation qui la transporte; enfin il soutient devant son juge que son royaume n'est pas d'ici, nestj)as de ce monde, ojx. èv-rôOOsv, o-jx. iv, -roO •/,o(7y/yj touto-j, et, à l'appui de celte assertion, il rappelle que ses serviteurs n'ont opposé aucune résistance violente à l'autorité juive (Joh., IG, o6). Ce qui prouve que cela est vrai, c'est que Pilate dut presque être forcé par les Juifs à condamner Jésus, et cependant, s'il y avait eu mémo une ombre de trame jiolilique ii la charge de Jésus, le gouverneur romain aurait été le premier à lui ôter tout moyen de nuire (1).

On a essayé récemment de concilier des indications en

(1) Comparez Near.der, L, J. Ciir., S. 626 ff.

QUATRIÈME CilA jnTvE. § LXV. 529

nnnarence si opposées, en distinguant une forme antérieure et une forme postérieure du plan de Jésus (1). Bien que, a-t-on dit, l'amélioration morale et l'élévation religieuse (ie son peuple eussent été de tout temps son bût principal, cependant il avait, au commencement de son ministère public, conçu l'espérance de renouveler, par le moyen de cette renaissance intérieure, la gloire extérieure de la théocratie, une fois qu'il aurait été reconnu comme le Messie par la nation, et revêtu, en cette qualité, de la suprême autorité; îp.ais, lorsque cette espérance eut échoué, il comprit que Dieu rejetait toute direction politique du plan messianique, et, en conséquence, il l'éleva à un plan purement spirituel. Ce qui prouve, continue-t-on, une telle modification dans le plan de Jésus, c'est que, autant la sérénité règne sur le début de sa vie publique , autant la mélancolie est répandue sur la finj c'est que le mal et la souffrance prennent la place de l'heureuse année du Seigneur annoncée d'abord; c'est que lui-même, s'affligeant du sort qui attend la ville de Jérusalem, s'écrie qu'il avait songé à la sauver, mais que maintenant elle est condamnée à périr même politiquement.

Une pareille distinction de deux périodes, dans l'une desquelles le plan de Jésus aurait eu une autre couleur que dans l'autre, ne se trouve pas dans les évangélistes. Car r heureuse année du Seigneur, sviauTo; Kupio-j rk/.ro;, qu'il commença d'abord par annoncer (Luc, ^, 19 j quand même la place chronologique en serait exacte, voyez plus haut), est appelée ainsi, non à cause de la joie de celui qui faisait l'annonce ou de ceux qui la recevaient, mais à cause de la valeur de l'annonce, qui, de quelque manière qu'elle fût ac-

(1) Paulus, LcbinJesu, 1, b, S. 85, loi^ie , 1, S. Cl fC) , Hase a rctrartc

9i, 10(5 ff. ; Veutiirini, 2, S. 310 ff. ; cette opinion, en ce sens du moins qnc

Ka!,(i . Leben Jcsu,erste Auflage,%%^'è, Jésus, dit-il, avait surmonté la ten-

84. Dans la seconde édition , §§ i'J, 50 dancc politique de l'idée messianique

(comparez ses Êcvii s polémique: de théo- dès avan' le début de sa vie publique.

cueillie, restait toujours une joyeuse, une bonne nouvelle^ eùayYeX'.ov. Deux autres raisons militent encore contre cette manière de voir : c'est que, d'un côté, il se trouve dans la première portion de la vie de Jésus, qu'on suppose vivifiée par les joies de l'espérance, l'indication de sa mort violente (Matth., 9, 15), et que, d'un autre côté, justement les deux passages que l'on peut invoquer avec le plus d'apparence pour soutenir que d'abord le plan de Jésus eut une couleur politique, c'est-à-dire la promesse des trônes et l'entrée à Jérusalem, appartiennent au dernier temps de sa vie. A la vérité, relativement à l'entrée dans Jérusalem, qu'il est impossible de déplacer, on dit que Jésus n'aurait pu la disposer de la sorte, si, du moins, il n'avait pas eu précédemment des projets théocratico-politiques; mais, en présence de la décision suprême, jouer encore une fois avec des espérances abandonnées, c'est une faiblesse qui paraît s'accorder le moins avec le caractère de Jésus. Puis on ajoute que Matthieu aura, par erreur, transporté dans une époque postérieure le discours relatif aux trônes j sans doute, c'est une supposition possible , à laquelle cependant on ne doit recourir qu'autant que toute autre solution aura échoué.

Voyons donc si réellement le plan de Jésus offre une double série de signes opposés, dont les uns ont une couleur politique, et les autres une couleur purement spirituelle, et si cette opposition réciproque n'est pas une simple apparence.

D'abord, il ne faut toucher en rien à l'une des séries, à celle dans laquelle le plan messianique de Jésus se manifeste comme purement spirituel : ni le caractère, ni la conduite, ni le sort, ni le succès de Jésus, ne se pourraient comprendre, si son plan avait eu une couleur politique.

Il en est autrement de la série des signes politiques. Jésus, dit-on, ne s'est pas expliqué sur sa manière de concevoir

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le règne du Messie ; par conséquent ses auditeurs ont dû supposer en lui les idées ordinaires aux Juifs. Mais l'ont-ils du, ou, pour mieux dire, l'ont-iis pu lorsque Jésus, dans le discours de la montagne, eut déclaré que son but était de spiritualiscr la loi, de rehausser les exigences morales imposées aux hommes et d'ennoblir leur vie intérieure et extérieure; lorsque, dans ses paraboles, il eut dépeint le règne du Messie, non point conformément à l'opinion des Juifs, mais toujours comme une communauté morale et religieuse? Et les doutes de ses compa;;riotes sur sa messianité ne montrent-ils pas que, dans son idée du Messie, ils ne reconnaissaient pas la leur? Mais, objecte-t-on, il envoya ses apôtres pour annoncer l'approche du royaume céleste, et cependant il devait savoir qu'ils s'en faisaient des idées très charnelles. Nous répondons que les apôtres n'avaient qu'une mission préparatoire, et que la précision ultérieure de cette idée, et surtout l'épuration qui en devait chasser tout caractère politique, étaient réservées à l'enseignement subséquent que Jésus lui-même allait donner (comparez Luc, 10, 1), et sans doute aussi à l'impression que produirait sa mort prochaine. Quant au discours sur les trônes, il est joint, dans Luc, avec la promesse que les fidèles disciples de Jésus mangeront et boiront avec lui dans son royaume; en le comparant a\ec Luc, 20, 35 seq. , on voit qu'il faut nécessairement l'entendre dans un sens métaphorique; cnr, dans la palinfiénésie, Tra^vtyysvsc/îa, Jésus pouvait aussi peu vouloir parler de véritables aliments que de mariages après la résurrection, àvau-aTiç. De njème dans Matthieu, quand il est parlé de rendre au centuple les maisons, les champs, les pères, les mères, les femmes, etc., qui auront été abandonnés, cette promesse ne peut s'entendre à la lettre; par conséquent il ne faut pas, non plus, entendre à la lettre la promesse des trônes, et ce n'est qu'une ligure pour exprimer que la part d'honneur et de béatitude

53^ DEUXIÈME SKCTÎON.

qnc l'on aura un jour au royaume céleste sera en proporfion de l'activité qu'on aura déployée. L'entrée à Jérusalem prouve encore moins : d'après des déclarations aussi explicites, Jésus pouvait supposer suffisamment connu dans quelle intention il montait sur l'animal du roi pacifique et recevait l'hommage du peuple. Les attaques qu'il dirige aussitôt contre les Pharisiens et les docteurs de la loi, de même que l'expulsion des marchands hors du Temple, indiquaient plutôt un réformateur moral et religieux qu'un dominateur. ]"]nfin, quand il s'écrie qu'il avait voulu sauver Jérusalem, et que la ville allait périr, parce qu'elle l'avait dédaigné, cette plainte signifiait au plus que Jésus avait espéré précédemment qu'en régénérant son peuple, il le sauverait indirectement aussi de sa perte politique, mais non qu'il eût jiimais songé à travailler directement à sa rénovation politique (1).

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