‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 80 sur 110 · LXVII · texte numérisé non relu

LXVII

Étendue du plan messianique de Jésus, et rapport de ce plan avec les païens.

L'extension que le règne fondé par Jésus gagna de bonne heure au delà du cercle du peuple juif, avait été, d'après nos évangiles , annoncée d'avance par des déclarations expresses de .Tésus. Lors d'^ son apparition dans la synagogue de sa ville natale, Jésus, qui, il est vrai, voulait seulement motiver son éloignement pour Nazareth, signala, au grand chagrin des Nazaréens, l'exemple d'Élieet d'Elisée, qui, en raison de l'indignité de leurs compatriotes, avaient été obligés de porter leurs bienfaits aux païens (Luc, II, 25 seq.). Ail- Ci) Comparez Neander, S. 117 ff.; De M ctte, £xes, Jlandb.^ 1 , 1, S. 50 ff.

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leurs, Ji'^-us,à l'occasion de sa rencontre avec le capitaine de Capliarnaûm, assura que, dans le royaume des deux, fjy- Gilt'.y. Twv o'joavwv , beaucoup viendraient du levant et du coucliaiit, 7:o}J/jI d-rzo àvaTrAwv /.ai ^ucaûv, et seraient assis à table avec les patriarches, tandis que les fils du royaume, u'.ol Tï,; [ia^'Asia;, c'cst-à-dire évidemment les Juifs, à qui il était destiné primitivement, en seraient jetés hors (Matth., 8, 11 seq.). Avec encore plus de précision, il déclare à ses compatriotes, en leur appliquant le sens de la parabole des vignerons , que le royaume de Dieu leur sera eidevé et sera donné à une nation qui en rapportera les fruits , ot-. OLofi-rGi-y-i y.o ûaôjv r, ^yj.nù.ivj. toO OcoO /,al ^oBr^CcTai é'Ovsi TTO'.o'jv-!. TO'j; xapTTO'j; aùr?;; (Matth. , 2i, Ziâ). Dans le discours sur la montagne des Oliviers, la prédication de l'Évangile parmi tous les peuples est considérée comme une des circonstances qui devaient précéder le retour de Jésus (IMatth., 2/l, 1/1; Marc, 13, 10). Enfin, après sa résurrection, Jésus donne aux disciples cet ordre formel etprécis: Allez, enseignez tous les peuples, les baptisant, etc.,TOG£'j' Oî'vTsc y-a6r-£'JcaTS TTXvTy. Ta è'Ov/;, ftty.~-'Zo^mç aÙTO'j; y., t. à. (Matth., 28, 19; Marc, 16, 15; Luc, 2[i, kl).

Cependant à côté de ces déclarations de Jésus pour l'admission des païens dans le royaume messianique, se range, d'une manière énigmatique, une série d'autres déclarations desquelles il paraît ressortir qu'une pareille extension de ce règne n'avait point été dans ses intentions (1).

Lorsqu'il l'ait entreprendre aux douze leur premier voyage de mission, il ne sait rien leur enjoindre avec plus d'instance que ceci : N'allez point dans la voie des gentils.... allez plutôt auprès des brebis pierdues de la maison d'Israël, £i; ô^ovaOvôiv [i^'h àTzùM^c... Tzo^vknHz 8ï ^.yXlov v:pô; tu ttoo- €aT7. -y. à-oAto7vOTa oi/.ou Igot/,! (Matth., 10, 5. seq.). Matthieu est le seul qui ait cette déclaration, les deux autres

(1) C'est ce que dit l'autear des Fragments de Wolfcnbiittel, 1. c, S. 72 ((.

Ol ATRIÈME CHAPITRK. § I.XVII. 5/i5

synoptiques no l'ont pas ; mais ce n'est pas une raison pour croire que l'aulcur du premier évangile, en sa qualité de juduïsant, ait ajouté à tort ces paroles; il faut plutôt penser que les auteurs des deux autres évangiles, en leur qualité d'hellénisants, les ont omises. En effet, notre Matthieu ne judaise pas tellement, qu'il suppose à Jésus le dessein de borner aux Juifs le royaume messianique ; loin de là, il fait parler Jésus clairement de l'appel des païens (8, 11 seq.; 21, 33 seq.; 22, 1 seq.; 28, 19 seq.j. Il n'avait donc aucun motif pour faire une addition dictée par un tel particularisme, tandis que les autres avaient un motif pour opérer ce retranchement : c'était le désir d'éviter une cause d'offense aux païens qui dès lors avaient été reçus.

La défense de recevoir les gentils est d'accord avec la propre conduite de Jésus à l'égard de la femme cananéenne, dont il refuse de guérir la fille malade, parce qu'il n'a été envoyé que pour les brebis perdues de la maison d'Israël (Matlh., 15, 2/j); et cependant il s'agissait ici, non de l'admission dans le royaume messianique, mais seulement d'un bienfait isolé , temporel , et tel que jadis Élie et Elisée en avaient accordé même à des personnes étrangères à la nation israélite (IReg., 17, 9 seq.; 2Pieg.,5, 1 seq.). Or, comme il a été dit plus haut, Jésus lui-même invoquait l'exemple de ces prophètes ; aussi les apôtres ne voyaient-ils rien qui les scandalisât dans l'accomplissement de la prière de cette femme. Il semble donc qu'on peut faire ici , a minori ad majus, l'argument suivant : si Jésus a refusé ce bienfait extérieur, encore moins aura-t-il été disposé à accorder à un païen la bénédiction du royaume du Messie. A la vérité, ce n'est que dans Matthieu qu'on lit la déclaration expresse où Jésus dit qu'il n'a été envoyé qu'aux Israélites ; mais l'omission de cette déclaration dans Marc (dans Luc , tout le récit manque) doit s'expliquer comme plus haut, et Marc lui-même exprime In même chose lorsqu'il rapporte I. 35

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ce (j:ie dit Jésus, que les enfants doivent être rassasiés avant les chiens,

A ( cla se joint la conduite des apôlrcs ajirès la ntiort de Jésus (Act, Ap., 10 et 11). Le capitaine païen Cornélius, digne, par sa conduite pieuse, d'être admis dans la communauté messianique, reçoit, d'un ange, envoyé de Dieu, l'avis de s'adresser à l'apôtre Pierre. Comme Dieu n'ignorait pas (c'est ce qu'il faut ajouter, pour compléter le récit selon l'esprit même du narrateur) combien il serait difficile de décider l'apôtre à recevoir, sans plus ample informé, un païen dans le royaume messianique, il jugea nécessaire de préparer Pierre à une pareille démarche par une \ision symbolique 011 il lui fit apercevoir le néant de la distinction juive entre le pur et l'impur. Sur cet avertissement, Pierre se rend, il est vrai, auprès de Cornélius; mais, quand il s'agit de le baptiser avec sa famille, il ne se détermine que sur un nouveau signe, c'est-à-dire lorsqu'il voit venir sur eux l'Esprit sainty 77v£'j[Aa ayiov. Plus tard, les judéo-chrétiens de Jérusalem l'interpellent parce qu'il a reçu des païens; et, pour sa justification, Pierre n'mvoque que la \ision qu'il avait eue, et l'Esprit saint qu'il avait aperçu sur la famille du capitaine. On pensera de cette histoire ce que l'on voudra ; en tout cas, elle est un monument des hésitations des apôtres, et des luttes intérieures qu'ils eurent à soutenir après la mort de .lésus pour se convaincre de leur qualification à recevoir, dans le royaume de leur Christ, les païens en tant que païens; elle est aussi un monument des motifs par lesquels ils furent définitivement déterminés. Or, ce semble, ces luttes et ces hésitations n'auraient pu exister, s'ils avaient eu sous les yeux une déclaration précise du Christ, telle que celle qui est renfermée dans ce qu'on appelle l'ordre de baptiser.

Cependant il est impossible de supposer que Jésus ait borné son royaume au peuple juif, car il serait retombé au-

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dessous du niveau des anciens prophètes de sa nation, parmi lesquels courait l'espérance qu'au temps du Messie les païens aussi se convertiraient à la religion de Jéhovah (Is., 2, 2 seq.; Jérém,, 3, 17; Amos, 9, 12 j comparez Act. Ap., 15, 15 seq.; INJalach., 2, 11). En conséquence, Jean-Baptiste, dernier prophète, avait estimé si bas la descendance juive, qu'à ses orgueilleux compatriotes il avait montré les pierres sur les bords du Jourdain, en leur signifiant qu'en cas de besoin , Dieu pourrait créer, avec ces pierres , une descendance fi Abraham (Matth., 3, 9) (1). Or, comment Jésus, qui partout ailleurs, pour la hauteur du point de vue et pour l'étendue de l'horizon, est si supérieur aux prophètes j Jésus qui , ainsi que nous l'avons vu en dernier lieu , considérait la loi mosaïque et le culte du Temple comme des institutions qui céderaient bientôt la place à l'adoration de Dieu en esprit et en vérité; comment, dis-je, aurait-il pu vouloir, d'une façon tout inconséquente, renfermer les bénédictions de son établissement dans les limites accidentelles d'une nation? Ces réflexions jettent donc un poids décisif dans la balance du côlé des déclarations et des récits de Jésus qui renferment l'idée de l'extension du règne messianique même aux païens ; la seule question qui reste est de savoir si les passages opposés peuvent se concilier avec ces déclarations.

Rien n'empêche de considérer, avec toute vraisemblance, la défense faite aux apôtres de s'adresser aux païens, comme une défense simplement provisoire. Jésus jugea convenable de laisser d'abord l'Evangile prendre racine solidement parmi ses compatriotes seuls, et de n'en permettre l'extension ultérieure que plus tard, quand surtout les idées de ses partisans se seraient purifiées par sa mort (2). La dureté

(1) Comparez Neander, L. J. Clir. , Per. seiner Einfiihrung, 1, S. 179 ff. ; S. 54. De VVette, Exèg. Handb., 1, 1, S. 100;

(2) Voyez Reinliard, 1. c; Planck, Neander. L. J. Clir., S, 460 ff. Geschichte des Cliristenlhums in der

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montrée dans le commencement contre la femme cananéenne ne peut pas s'expliquer par là; car , comme il a été remarqué plus haut, il ne s'agissait nullement d'admission dans le royaume messianique, et Jésus, dans une autre circonstance, avait accordé à un païen un semblable bienfait. Le capitaine de Capharuaiim , également païen, comme on le voit par les expressions : Je n'ai pas trouvé une pareille foi flans Israël: Oj'^è iv tw iaoccr'/. 70<7a'jr/',v -ioT'.v sjpov, s'est plaint à peine d'avoir un malade qui réclame des secours extraordinaires, que Jésus, de lui-même, offre d'aller guérir le ser- \ileurdu capitaine (Matth.,8, 5 seq.). Il y aune différence, cependant, d'après la juste remarque de ZSeander : ce fut au milieu de la Judée que le capitaine s'adressa à Jésus; mais la femme cananéenne s'était adressée à lui sur la frontière des païens, là où il pouvait craindre d'être entraîné , après un pareil précédent, à des relations avec eux, qui ne lui paraissaient pas encore convenables, A la fin de cette aventure, Jésus s'écrie : 0 femme, ta foi est grande! d yjvat, p.svàÀïi co'j •/( T-icTiç; exclamation qui est destinée à honorer cette femme, comme avait été honoré le capitaine : et il est toujours possible que Jésus ait voulu mettre à l'épreuve la foi de cette femme, a6n démontrer la païenne, si elle résistait à cette épreuve, sous un jour qui pouvait faire honte à maint Israélite. Enfin reste la contradiction apparentcentre l'ordre de baptiser et les hésitations des apôtres à admettre des païens au baptême. Cependant cette difticulté n'est pas insoluble : ce qui embarrassait les apôtres, c'est que des païens pussent devenir membres du royaume du Christ, en qualité de païens, c'est-à-dire sans avoir été préalablement incorporés par la circoncision au peuple d'Israël, et sans avoir à observer dorénavant Ja loi de Jéhovah; et là-dessus Jésus n'avait rien précisé, car il avait simplement ordonné de baptiser tous les peuples, et fait la menace que le royaume du Messie passerait aux païens à cause de l'indignité des Israé-

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liles natifs, ce qui ne décidait pas si les païens devaient avoir part aux bénédictions de sou règne d'emblée, ou seulement après avoir adopté le judaïsme (1).

§ LXYIII.

Relation tlu plan messianique de Jésus avec les Samarilaïus; sa rencontre avec la femme de Samarie.

De semblables diflicullés se présentent dans la position que Jésus se donna h lui el à ses apôtres vis-à-vis des habitants de la Samarie. Pendant que, dans le discours d'instruction (Matlh., 10, 5), il défend autant à ses apôtres de visiter une ville des Samaritains, ttoaiç iiaaapsiTwv, que d'entrer dans h rwie des gentils, ô^o; sôvwv, nous lisons dans Jean (chap. li), que Jésus lui-même, en traversant la Samarie, opéra avec beaucoup de succès comme Messie, et séjourna linalenicnt pendant deux jours dans une ville samaritaine ; et les Actes des Apôtres (1, 8) nous apprennent qu'avant son ascension au ciel, il chargea les apôtres de rendre témoignage pour lui, non seulement à Jérusalem et dans toute la Judée, âv iepoucaX-Ài-'- /-al sv Tzy.a-/] tT] iQjSaior., mais encore daîis la Samarie^ iv -ï, '^y.ij.y.^zix. La défense de visiter la Samarie ferait croire que Jésus, de sa personne, évita complètement ce pays; cependant il n'en est rien, ainsi qu'on le voit par Luc, 9, 52 (comparez 17, 11), où il est dit que ses apôtres voulurent lui préparer un logement dans une bourgade des Samaritains, x.w[7//i Sajy-apsiTwv. Nous savons aussi par Josèphe que les Galiléens qui se rendaient aux fêtes de Jérusalem traversaient ordinairement la Samarie (2). Loin d'avoir de l'aversion pour les Samaritains,

(1) Sans ancun doute les projdièlcs se voulait sculcmeut rubscrvation des coiu-

Teprésentaient, de cette deruière façon, mandements de Noé.et la seconde la

la participation des païens au règne du soumission à toute la loi de Moïse.

Messie; et d'après RcE[h , in E/usi. ad (2) Antiq., 20, C,l. Voyez, dans

ïlehrieos, p. 117 seq.. ce qui distinguait Ligliifoot , p. 991 seq., des princijjcs

les écoles de Hillelet de Schaminai, c'est rabbiniques qui ne sont pas tout à fait

que, pour l'admission des païens dans d'îicçnrd avec ce q':i est dit ici, lu royaume messianique , Il preniicrc

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Jésus, à plusieurs égards, reconiuit les avantages qu'ils avaient sur les Juifs, ainsi que le montre la parabole où i! choisit un Samaritain comme type de la miséricorde 'Luc, 10, 30 seq.). Dans une circonstance (Lur, 17, 16), il lui était arrivé que, entre dix personnes guéries, une seule, et c'était un Samaritain, s'étaitmontrée reconnaissante; enfin on pourrait encore rapporter à la même disposition les reproches que les adversaires juifs de Jésus lui firent une fois : N'avonsnous pas raison de dire que lu es un Samaritain : où -/-yAô; 'Xeyofy.ev, Ôti 2a[/,ap8iTiriç et <tu (Joh., U, /l.8) (1).

Quelque naturel qu'il paraisse d'admettre que Jésus reconnut celte réceptivité du peuple samaritain , qui, du reste, n'était pas sans avoir quelque impression de l'idée messianique (Joh., /t, 25) (2), et qu'il en profila véritablement par occasion pour y annoncer le règne du Messie; cependant les différences que, à cet égard, on aperçoit entre les quatre évangélistes, font naître la perplexité. Matthieu ne rapporte ni un contact de Jésus avec les Samaritains, ni une déclaration de lui sur eux, à part la défense de les visiter; Marc ne raj)porte ni un contact, ni une expression favorable, mais il n'a rien de semblable à la déclaration défavorable de Matthieu; Luc offre deux contacts de Jésus avec eux, dont l'un est, il est vrai, défavorable, mais dont l'autre, y compris les déclarations de Jésus sur les Samaritains, n'en doit paraître que plus favorable; enfin, Jean raconte une histoire très détaillée et extrêmement favorable des relations de Jésus avec le peuple de Samarie. Si des renseignements aussi différents sont tous fondés, comment Jésus put-il défendre une fois d'attirer les Samaritains dans le plan messianique, et une autre fois les y admettre lui-même sans difficulté? Si l'ordre chronologique des évangélistes avait quelque valeur, le ministère exercé par Jésus en Samarie

(1) De Wettt, Exeg. Handb., 1, 3, (2) Coin|)arez Bertiioldt, Christ. Ju-

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