‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 82 sur 110 · LES APOTRES DE JESUS · texte numérisé non relu

LES APOTRES DE JESUS

Vocation des premiers compagnons de Jésus. Divergence entre les deux premiers évangiles et le quatrième.

D'après le récit concordant des deux premiers évangiles (Malth., 4, 18— 22; Marc, 1, 16—20), Jésus, dans une excursion sur le bord du lac de Galilée , engagea d'abord les deu.v frères Pierre et André, et, immédiatenient après, Jacques et Jean , à quitter leurs filets et à le suivre. Le quatrième évangile aussi raconte dès le commencement (1,35 — 52) comment les premiers disciples se joignirent à Jésus; dans ce nombre, il comprend Pierre et André, probablement aussi Jean , car les interprètes admettent généralement que le compagnon anonyme d'André est Jean luimême. Jacques manque dans ce récit, et, au lieu de lui, le quatrième évangile rapporte la vocation de Philippe et de Nallianaël. Mais là même où les personnes sont identiques, les détails de la rencontre sont différents. D'après les deux synoptiques, cette rencontre a lieu sur les bords du lac de Galilée; d'après le quatrième évangile, André, Pierre et l'anonyme se joignent à Jésus dans la Pérée , aux environs du Jourdain; Philippe et Nathanaël , pendant que Jésus se rendait de là en Galilée. Dans les synoptiques, ce sont deux fois deux frères qui sont appelés par Jésus ; dans le quatrième évangile, André et l'anonyme d'abord, puis Pierre, ])uis Philippe et Nathanaël, se mettent à le suivre. Mais il y a encore une divergence plus grande : dans Matthieu et dans Marc, Jésus appelle immédiatement par lui-même les 1. 3 0

deux couples de frères qui étaient occupés à leurs travaux de pêche ; dans le quatrième évangile, il n'est rien dit de la situation des disciples appelés, sinon qu'ils viennent et qu'ils sont rencontrés^ ep^/ecGat, eûpic/aGOai, et Jésus ne s'attache par lui-môme que Philippe; Jean-Baptiste lui envoie André et l'anonyme; André lui amène Pierre, et Philippe lui amène Nathanaël.

Les deux narrations semblent donc se rapporter à des événements différents; et, si l'on demande lequel précède et lequel suit, on trouve encore une divergence, car la narration de Jean paraît appartenir à une époque antérieure à celle des deux synoptiques. En effet, il place la sienne dès avant que Jésus fût, de son baptême, revenu en Galilée ; les synoptiques ne placent la leur qu'après ce retour, et la différence sera encore plus grande si l'on admet, comme c'est le calcul ordinaire, que le retour en Galilée, d'où partent les synoptiques, est, non pas le retour après le baptême, mais le retour après la première fête de Pâques. La teneur intrinsèque paraît aussi prouver que ce que raconte le quatrième évangile ne peut pas être postérieur à ce que racontent les synoptiques; car, si, d'après les synoptiques, André et Jean avaient déjà suivi Jésus, ils ne pouvaient pas se mettre de nouveau, comme dans le quatrième évangile, à la suite de Jean-Baptiste, et il n'était pas nécessaire que celuici leur indiquât Jésus. De même, si Pierre avait déjà été appelé par Jésus en personne pour être pêcheur d'hommes, son frère André n'avait pas besoin de le conduire à Jésus. Les interprètes s'accordent pour dire que la narration des synoptiques se prête aussi bien à être placée après la narration du quatrième évangile, que la narration du quatrième évangile se prête à être placée avant celle des synoptiques. Le quatrième évangile, dit-on (1), ne raconte que la pre-

(1) Kuinœl,Comw.ire3/(z///;., p. 100; Leben Jesu , § 56, 61; Neander, L. J. Lùckc , Comm. z. Joh., i , S. 388; Ois- Clir., S, 2i7 (f. hauscD, Bill. Comm,, 1, S 193 ; llasc,

mière connaissance de Jésus avec ses disciples futurs; ils ne devinrent pas aussitôt ses compagnons assidus, et ce n'est qu'à partir de l'occasion rapportée par les synoptiques que Jésus les eut constamment à sa suite et véritablement sous sa discipline.

Mais des difficultés se présentent. Dans les synoptiques, Jésus appelle à lui ses disciples en disant : Venez derrière moi : AsuTs oTziaoi ixou; et le résultat est qu.'ils le suivirent, /,/.o- >.o'J()r,cav a'jTÔi. Il faut entendre, dans l'explication ici rapportée, ces expressions comme signifiant q je dès lors les disciples suivirent constamment Jésus. Dans le quatrième évangile, une expression semblable est employée, siiis-moi, àx.olo'JOei [im ; mais ici il faut l'entendre dans un autre sens, ce qui forme contradiction. Il faut donc louer Paulus d'avoir été assez conséquent pour trouver, non seulement dans la narration du quatrième évangile, mais encore dans celle des deux synoptiques, une invitation que Jésus fitiii ces personnes de l'accompagner pendant quelque temps seulement, et dans quelques courses voisines (1). Or cette interprétation du récit des synoptiques est impossible. Comment, plus lard , Pierre, au nom des autres apôtres, aurait-il pu dire à Jésus avec tant de force : Nous avons tout quitté pour te suivre: ï6o'j -tu.zXq àor'x,ai7,ev Travra x.al •/r/'.oVjuOr,(7a[/.£v coi , et demander : Quelle récompense en aurons-nous? Tt aocc earai r,aîv ', et comment Jésus aurait-il pu promettre à ceux qui l'ont suivi, et à tous ceux qui pour sa cause laisseront leurs maisons, etc., une restitution au centuple (Matth., 19, 27 seq.), si abandonner, suivre, et tout ce qui est désigné de la même manière signifiait seulement que les apôtres s'étaient joints à Jésus pour un temps et d'une manière interrompue ? Il devient donc vraisemblable que le suis-moi, cckoVj'JOsi p.oi, de Jean, exprime aussi des relations, dès lors constantes, de maître à disciple; on en trouve d'ailleurs les traces les

(t) Lehrn Jesu, 1, n, S. 212.

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plus manifestes dans le contexte du récit du quatrième évangéiiste. Si, chez les synoptiques, Jésus est seul avant la scène de la vocation , et si dès lors , à chaque circonstance convenable , il est fait mention de la compagnie de ses disciples, ij.y.hr-y^., de même, dans le quatrième évangile, Jésus, non accompagné avant la scène de la vocation, paraît depuis lors en compagnie de disciples (2, 2. 11. 12. 17 j 3, 22; h, 8. 27, etc.). Dire que les disciples acquis dans la Pérée se dispersèrent après le retour de Jésus en Galilée (1), c'est faire violence aux évangiles pour les concilier; car, même cette dispersion admise, ils ne pouvaient pas, dans la courte durée qu'il est possible seulement d'attribuer à leur éloignement, lui être devenus tellement étrangers, qu'il eût été obligé , ainsi que le rapporte le récit des synoptiques , de faire connaissance avec eux, comme s'il ne les avait jamais connus auparavant.

Les interprètes rationalistes voient un avantage particulier à placer ainsi l'un après l'autre les deux récits : on comprend par là, disent-ils, ce qui autrement causerait une surprise extrême, comment Jésus, en passant seulement et à la première vue, choisit quatre pêcheurs pour disciples, et rencontra, dans ce nombre, les deux apôtres les plus distingués; comment aussi ces quatre hommes, livrés à leurs travaux, purent les abandonner aussitôt sur l'appel mystérieux d'un homme qu'ils ne connaissaient pas particulièrement , et s'adonnera le suivre. Par la comparaison du quatrième évangile, continuent-ils, on voit que Jésus avait appris à les connaître depuis longtemps, et qu'il s'était également montré à eux dans toute son excellence, ce qui explique aussi bien le bonheur de son choix que leur empressement à le suivre. Mais c'est justement cet avantage apparent qui met complètement à néant la position respective que Ton veut donner

(1) Paulns , Leben Jesu, 1 , a , S. 213; Sieffert, Ueber den UrspruHg u. s, /"., S. 72 ; Keander aussi, 1. <■.

aux deux récits, car rien ne peut être plus contraire à l'intention des deux premiers évangélistes que de supposer l'existence de relations antérieures entre Jésus et les deux couples de frères qu'il appela à lui. Dans ces deux évangiles, en effet, une grande importance est attachée à ce fait, qu'awssitôt, £ÙÔ£wç, ils quittèrent leurs filets et se résolurent à suivre Jésus. Il faut donc que le narrateur ait voulu énoncer quelque chose d'extraordinaire , et il n'y aurait rien d'extraordinaire dans le cas où, précédemment, ces hommes auraient déjà été dans la suite de Jésus. Ce qui fait l'intérêt delà narration, relativement à Jésus aussi, c'est que, parun esprit prophétique, il discerna, du premier regard, ses vrais disciples, n'ayant pas besoin^ comme dit Jean (2, 25), de témoignage pour l'homme qu'il choisissait, où ypetav etysv, i'va tiç [;.apTup7]'(T*/i Trspl toD àvÔpoixou, parce qu'«7 savait lui-même ce qu'il y avait dans V homme ^ aÙToç sytvwcxe Tivlv ev Tw àvOpwTCw; et en cela il satisfaisait à une des exigences imposées par l'opinion des Juifs au Messie (1).

Les deux récits différents ont donc la prétention de décrire la première connaissance de Jésus avec ses disciples les plus distingués; un seul peut être vrai, l'autre doit être erroné (2). Les motifs intrinsèques peuvent seuls fournir les moyens de se décider. Relativement à la narration des synoptiques, on doit donner raison à Paulus, quand il dit qu'on ne peut assez s'étonner si la première rencontre de Jésus avec ces quatre hommes s'est passée ainsi que les synoptiques le rapportent. Pénétrer, comme Jésus l'aurait fait ici, l'intérieur d'un homme, dépasserait de beaucoup tout ce qui est naturellement possible à la connaissance des hommes la plus heureuse et la plus exercée ; il nous faudrait donc, ou songer à la faculté particulière en vertu de laquelle Jésus parla à

(1) Voyez Schœttgen , //orœ, p. 371 p. 181); Ue Wctte, Exeg, Ilandb. , 1, seq. 1, S. 46.

(2) Comparer Fritzsclie , in Matth,,

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la Samaritaine de ses six maris, ou admettre que les synoptiques ont mis l'événement sous un faux jour en décrivant le résultat de relations prolongées, comme une première connaissance.

C'i qu'il y a d'essentiel dans le récit, à savoir que Jésus finit par enlever à leurs filets ces hommes qu'il connaissait depuis longtemps et par en faire ses disciples, peut être réel et historique 5 mais il n'en est pas moins vrai, d'un autre côté, que ce fonds même a pu se former par voie légendaire. Non seulement la légende trouvait un motif à composer ce récit, dans l'opinion juive qui attribuait, comme il a été dit plus haut, au Messie le pouvoir de pénétrer le fond des cœurs; mais encore un type tout à fait spécial de cette vocation des apôtres existait dans le récit où est raconté comment le prophète Élie décida Elisée à le suivre (l Pieg., 19, 19-21). De même qu'ici Jésus enlève les deux couples de frères aux filets et à la pêche, de même là le prophète enlève son disciple futur aux troupeaux et à la charrue j des deux côtés, c'est le passage d'un travail simple et matériel à la vocation spirituelle la plus élevée, contraste que la légende, ainsi qu'on le sait par l'histoire romaine, aime ou à conserver ou à inventer. De plus, de même que les pêcheurs, sur l'appel de Jésus, quittent leurs filets et le suivent, de même il est dit d'Elisée que, aussitôt qu'Elie eut jeté son manteau sur lui, il quitta ses vaches et courut derrière Elie, x.aTÉXi-e Ta; [Boa; xal x.KTS^f aaev otticco lAiou (v. 20. LXX). Ici vient une dilTércîîce apparente, mais qui est véritablement la coïncidence la plus frappante. Le futur prophète ainsi appelé, avant de se joindre tout à fait à Élie, demanda la permission de prendre un dernier congé de son père et de sa mère, et le prophète n'hésita pas ù le lui permettre, pourvu qu'Elisée retournât aussitôt auprès de lui. De semblables prières sont aussi adressées à Jésus (Luc, 9, 59 seq. ; Matth., 8, 21, seq.) par quelques uns de ceux qu'il avait

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appelés à le suivre ou qui s'étaient volontairement offerts; mais Jésus n'accorde pas ces demandes: loin de là, il conseille à l'un qui désirait ensevelir d'abord son père, d'entrer immédiatement au nombre de ses disciples, et il congédie l'autre qui avait sollicité la permission de prendre encore une fois congé de sa famille. Par opposition, il est dit ici des deux couples de frères pêcheurs que, sans demander aucun délai, ils quittèrent tout, et que les fils de Zébédée abandonnèrent môme leur père. Cette particularité peut conduire à supposer que tout le récit de Matthieu et de Marc est une amplification du récit de l'Ancien Testament, destinée à prouver, comme Paulus le voit fort bien, que Jésus, en qualité de Messie, avait exigé une adhésion plus décidée et accompagnée de plus grands sacrifices qu'Eiie, en qualité de prophète, n'en avait exigé ni pu exiger. Le fondement historique du récit serait donc seulement ceci : Plusieurs des principaux disciples de Jésus, et Pierre en particulier, habitant les bords du lac de Galilée, avaient été pêcheurs; en conséquence, Jésus peut les avoir parfois désignés, dans les travaux subséquents de leur apostolat, comme des j^éclieurs d'hommes, àXisiTç àvOpco-wv.

Soit qu'on écarte, soit qu'on rectifie le récit des synoptiques, on gagne de la place pour le récit de Jean. Ce dernier, à son tour, est-il historique? On ne décidera cette question que par un examen intrinsèque. Déjà ce n'est pas un préjugé favorable de lire que Jean-Baptiste fut celui qui adressa les deux premiers disciples qu'eut Jésus; car si, dans l'exposition donnée plus haut des rapports qui existèrent entre Jésus et Jean-Baptiste, il y a un point de certain, c'estque Jean-Baptiste n'a pu ni éloigner de lui ni adresser à Jésus aucun de ses disciples, et que, si des disciples de Jean se sont joints à Jésus, ils l'ont fait de leur propre mouvement. Cependant il se pourrait, sans que la vérité du reste du récit en fût compromise, qu'une déclara-

tion quelconque de Jean-Baptiste en faveur de Jésus, déclaration qui provoqua d'abord chez quelques uns de ses disciples le désir de connaître Jésus de plus près, fût devenue, dans le sou\er!ir de i'évangéliste, plus précise et plus significative en raison de la conversion postérieure de ces disciples.

André, après avoir passé une soirée avec Jésus, l'ai'.nonce aussitôt à son frère en disant : Nous avojis trouvé le Messie: Eûfv/,ap-£v tÔv Mscctav (1, ^2), et Philippe, aussitôt après avoir été appelé lui-même, fait à Nathanaël une déclaration semblable sur Jésus (v, liQ). Celte manière d'exposer du quatrième évangéliste est en contradiction avec le récit croyable des synoptiques: nous savons par eux (Malth., 16, 16seq., et passages parallèles) qu'il fallut quelque temps pour que les disciples reconnussent Jésus comme le Messie, et le déclarassent hautement par l'intermédiaire de Pierre, qui fut leur interprète; et Jésus aurait à tort loué cette déclaration tardive de Pierre comme une révélation divine, si, dès le commencement, Pierre l'avait reçue de son frère André. Il faut donc admettre ici, ce semble, qu'un anachronisme s'est produit dans la mémoire de I'évangéliste.

La manière dont Jésus reçut Simon, d'après le quatrième évangile, soulève une semblable difficulté. Après avoir fixé son regard sur lui, Jésus lui dit : Tu es Simon^ fils de Jonas : Ih el S'-îxwv, ô uio; Itovà. Il semble, d'après la juste remarque de Bengel (1), que I'évangéliste attribue ici à Jésus une connaissance surnaturelle du nom et de la descendance d'un homme qui lui était d'ailleurs inconnu. Jésus lui donne le surnom significatif de Céphas ou Pierre. Paulus pense que ce surnom fut donné à cause de la conformation du corps de cet homme (2); mais, si l'on ne veut pas accepter cette explication, qui descend jusqu'à la bouffonnerie, il faut penser que Jésus, du premier regard, et avec l'œil

(1) Gcomon, sur ce passage. (2) Leben Jesu, 1, a, S. 168.

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de celui qui connaît les cœurs, xap^wyvw'jTr,; , pénétra l'intérieur de Simon, et reconnut, non seulementsa qualification générale pour l'apostolat, mais encore les qualités particulières qui le rendaient comparable à un rocher. D'après les synoptiques, ce ne fut qu'après avoir longtemps vécu avec Simon que Jésus lui dit : Tu es Pierre, et sur cettepierre, etc. : 2ù £t ITexpoç, xal ItzX raur/î t*^ r:ixi^o(.j y.x'X. (Matth., 16, 18j. Si Jésus dit ici : Tu es, gù el, et non, comme dans le quatrième évangile : Tu seras appelé, cùvAriOr^a-/), et si Matthieu donne à Simon, dès avant ce discours, le nom de Pierre, on pourra comprendre le récit des synoptiques de cette façon, à savoir, que Jésus fit, dans cette occasion seulement, une application significative d'un nom que le disciple portait dès auparavant (1). En tout cas, ce qui reste à beaucoup près le plus vraisemblable, c'est que ce surnom caractéristique ne fut donné à Pierre qu'après une connaissance d'une certaine durée, ou au moins, comme le veut Liicke, après une longue conversation; de la sorte, le récit du quatrième évangéliste serait ici, pour en porter le jugement le moins défavorable, raccourci au point de troniper le lecteur.

De plus grandes difficultés encore se présentent à l'égard de Nathanaël. Quand Philippe lui parle d'un Messie de Nazareth, il fait la célèbre question : De Nazareth peut-il venir quelque chose de bon? Èx Na(^ap£T ^uvaxai ti. àyaGov elvai (v. kl). Il n'y a pas une seule donnée historique (c'est ce que Liicke lui-même observe) qui autorise à admettre que Nazareth, lors des commencements de Jésus, eût été l'objet d'un mépris particulier ; et il est tout à fait probable que ce sont les adversaires du christianisme qui, les premiers, ont flétri cotte ville, patrie du Messie qu'ils rejetaient. Au temps de Jésus, Nazareth n'était méprisée des Juifs qu'en qualité de ville galiléennej mais ce n'était pas dans

(1) Liicke et De Wettc sur le passage de Jean.

ce sens que Nathanaël pouvait s'exprimer avec dédain sur Nazarelh, puisqu'il était lui-niôme Galiléen (21, 2). Il se pourrait donc qu'une question moqueuse que les chrétiens devaient souvent entendre de la bouche de leurs adversaires au temps de la rédaction du quatrième évangile, eût été, par anachronisme, attribuée à un contemporain de Jésus, lequel n'aurait guère pu exprimer ses doutes que comme le firent les Juifs dans Jean, 7, 41 et suivants. Au moment de la rencontre, Jésus, suivant le quatrième évangile, prononce sur Nathanaël le jugement suivant: Foilà un véritabLe Israélite en qui il n'y a pas de fraude : iSz àX-ziÔô; icpa-/;}^iTYi;, £v w ^o'io; où/c e(7Ti (v. 48). Paulus pense que Jésus put bien avoir appris quelque chose sur le compte de Nathanaël à Cana, où il avait été à la noce de parents. Mais, si le caractère de Nathanaël avait été connu de Jésus par une voie naturelle, à la question de Nathanaël, d'où me connais-tu? ttoOsv as yivwcr/.siç, il aurait dû répondre ou en lui rappelant l'occasion oii ils avaient noué connaissance, ou en citant d'autres personnes qui lui avaient dit du bien de Nathanaël; au lieu de cela, il parle d'un figuier sous lequel Nathanaël s'était arrêté, et celte connaissance du figuier a une apparence surnaturelle; or, quand on sait naturellement une chose, faire croire qu'on la sait surnaturellement, c'est du charlatanisme si jamais il en fut. L'évangéliste ne veut rien attribuer de pareil à Jésus, il est donc incontestable que, suivant lui, Jésus reconrmt par une voie surnaturelle le caractère de Nathanaël j et nous devons juger de ce passage comme des passages relatifs à Pierre et à la Samaritaine. 11 en est de même des mots : Je t'ai vu sous le figuier, ôvra jtto rry cuy.r,v euîov et ; on ne peut les expliquer en disant avec Paulus : Combien de fois ne voit-on pas et n'observc-t-on pas un homme qui ne vous aperçoit pas ! A la vérité, Liicke pense, ici aussi, à une observation naturelle; seulement il prétend que Jésus observa Nathanaël dans une situation qui

lui permit d'augurer quel était son caractère, telle, par eseinple, que la prière et l'étude de la loi. IMais si Jésus voulait dire : Comment n'aurais-je pas été convaincu de ta vertu, puisque je t'ai vu étudier avec zèle la Bible et prier avec ferveur sous le figuier, il faudrait dumoins que le narrateur eût ajouté priant, 7:po(ïeuj(^o(;,£vov, ou lisant, àvayivtoGx,ovTa; sans cette addition, la phrase ne paraît pouvoir signifier que ceci : Ce qui doit te faire reconnaître mon pouvoir de pénétrer dans l'intérieur de ton âme, c'est que je t'ai vu dans une position où personne ne pouvait te voir par des moyens naturels. Ici donc il s'agit, non pas d'une certaine situation de celui qui a été vu, mais uniquement de la faculté de voir de Jésus, laquelle, avec toute l'importance qui y est attachée dans ce passage, ne peut pas avoir été une faculté ordinaire et exercée par l'intermédiaire des sens (1). II n'est pas sans exemple, sans doute, qu'une telle vue à distance, sans l'intervention des sens extérieurs, ait été observée dans le cercle des phénomènes magnétiques et autres analogues, ainsi qu'on le rapporte des prophètes des Camisards. L'admission d'une semblable faculté chez Jésus est sujette aux mêmes objections et susceptible de la même solution que plus haut l'histoire de saconvCà-sation avec la Samaritaine. A la suite de cette révélation , Nathanaël le reconnaissant pour le fils de Dieu et le roi d'Israël, Jésus répond que cette preuve de la faculté qu'il possède de v^oir à distance, en sa qualité de Messie, n'est que peu de chose à côté de ce dont Nathanaël sera témoin dans la suite; que le ciel s'ouvrira, et que des forces divines monteront et descendront sur lui, le Messie (v. 51 seq.). Tout cela est une progression croissante dans le merveilleux, et non une preuve, comme Paulus le pense, que Jésus eût vu sans miracle Nathanaël sous le figuier.

(1) C'est aussi ce (jue dit Bleek , Remarques sur l'évaugile de Jean, daus Theol. Studien und Kritiken , 1883, S. 440 it.

Il se pourrait donc que les premiers disciples se fussent joints à Jésus d'une façon qui est, au fond, celle que rapporte le quatrième évangéliste. Alors le récit des deux premiers évangélistes sur la vocation des deux couples de frères à être pêcheurs d'hommes, ou devrait être complètement exclu du cercle de l'histoire, ou du moins être déclaré inexact en un point; et ce point est que les deux premiers évangélistes ont la prétention non méconnaissable de raconter comment, pour la première fois, les quatre hommes se joignirent à Jésus (1;, et que cette prétention est mal fondée.

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