LXX
Pêche de Pierre.
Outre les deux récits dont il a été question jusqu'à présent, il y en a un troisième à examiner, c'est celui de Luc (5, 1 — 11). Quoiqu'il ait de grandes analogies avec le récit de Matthieu et de Marc, cependant il s'en distingue aussi par plusieurs particularités. Je ne parlerai pas ici des minuties sur lesquelles Storr, par exemple, insiste, pour séparer ce récit de celui des deux premiers évangélistes (2); la différence essentielle , c'est que, dans Luc, la jonction des pêcheurs avec Jésus est le résultat, non d'une simple invitation, mais d'une pèche abondante dans laquelle Jésus avait aidé Pierre. Si l'histoire racontée par Luc se rapporte à une autre aventure que celle que ses prédécesseurs, les deux évangélistes, racontent, il faut examiner jusqu'à quel point celte histoire en soi est digne de foi, et puis déterminer dans quel rapport elle est avec celle de Matthieu et de Marc.
Jésus, pressé par la foule sur le bord du lac de Galilée, monte sur un bateau pour s'éloigner un peu du rivage, et
(1) Comparez Tlieile, Zur Biogr. /., (2) Uel>er den Zweck der ev. Getch.
§ 24. und der Br. loh., S. 330.
CINQUlÈMIi CiîAPI.Hl'. ^ LXX. 573
parler ainsi plus facilement au peuple. Les discours finis, il engage Simon, propriétaire du bateau, à s'avancer plus loin dans le lac, et à jeter là ses filets. Simon, quoique peu encouragé par le mauvais succès de la pêche de la nuit précédente, se déclara prêta obtempérera l'invitation de Jésus, et il s'ensuivit une pêche si extraordinairement abondante, que Pierre et ses compagnons, Jacques et Jean (il n'est pas ici question d'André), furent saisis du plus grand étonnement, et le premier même d'une espèce de crainte devant Jésus, comme devant un être supérieur. Puis, Jésus ayant dit à Pierre : Ne crains pas, dorénavant tu seras pêcheur d'Iwmmes : M-/] (poêoO* cctto tou vjv àvOpcoroui; ear, "(coyocov, ces trois hommes quittèrent tout et le suivirent.
Ce qui est ici raconté, est-ce chose naturellement possible? C'est ce que les interprètes rationalistes font de grands efforts pour montrer. D'après eux, le résultat étonnant de la pêche fut en partie l'œuvre d'une juste observation de Jésus, en partie un hasard heureux. D'après Paulus, le premier motif de Jésus pour s'avancer plus loin dans le lac fut l'intention de congédier le peuple, et ce ne fut qu'en croyant remarquer dans cette navigation un endroit où les poissons abondaient, qu'il engagea Pierre à y jeter le filet. (]'est une double contradiction contre le récit évangélique. Quand Jésus dit de suite : Avance-toi dansle lac, et jette les filets, etc. : ÈTTavayays et; to PaOoç, -/.al yy.Xy.GX-:c zoc ()'//.7ua, /.. t. "k., i! a> ait évidemment, dès le moment du départ, l'intention de déterminer Pierre à pêcher; et si, étant sur le bord, il s'exprimait ainsi, son espérance d'une pêche heureuse ne pouvait pas provenir de ce qu'il avait observé, en s'éloignant du rivage, qu'il n'avait pas encore quitté, un endroit abondant en poissons. On devrait donc dire, avec l'auteur de VHistoire naturelle du grand prophète de Nazareth, que Jésus avait conjecturé en général que, dans les circonstances données (peut-être l'approche d'un orage), la pêche dans le milieu
du lac réussirait mieux qu'elle n'avait réussi la nuit précédente. Mais, en partant du point de vue naturel, comment Jésus en aurait-il pu mieux juger que des hommes qui, en qualité de pêcheurs, avaient passé la moitié de leur vie sur le lac? Certainement les pêcheurs ne remarquaient rien qui les autorisât h espérer une pêche heureuse; par conséquent Jésus ne put rien non plus remarquer de semblable par une voie naturelle, et la coïncidence du résultat avec sa promesse doit être attribuée à un pur hasard, si l'on s'en tient au point de vue naturel. Mais quelle témérité irréfléchie que de faire à tout hasard une promesse qui, d'après le résultat de la pêche de la nuit précédente, avait plus de chances pour manquer que pour réussir! Jésus, répond-on, envase seulement Pierre à faire encore une tentative, sans lui rien promettre positivement. Mais l'invitation de Jésus à jeter les filets est précise; Jésus ne la révoque pas, bien que Pierre remarque que les circonstances sont défavorables à la pêche. Or, dans une invitation aussi précise, gît une promesse, et ces mots, jetez les filets, etc. , ne peuvent, dans notre passage, avoir une autre signiiTcation que celle qu'ils ont dans une scène seiv-blable racontée par Jean, oîi il est dit : Jetez le filet à la droite du bateau^ et vous trouverez : Balere stç Ta 8z^\y. p.scr, to'j ttIo-'ou to ^i/.tjov, x.al sûpr'csTe (21, 6). Plus loin, Pierre lui-même revient de son hésitation et dit : Sur ton ordre, je jetterai le filet : ÈtzX Sï tô ô-iîii.x-ci cou yxky.co} 70 ^i/.T'jov ; car il faut ici traduire le mot ôvj.a, non par conseil, mais par ordre. En tout cas, ces paroles de Pierre renferment l'espérance que ce que Jésus ordonne ne sera pas sans résultat; or, si Jésus n'avait pas voulu exciter cette espérance, il devait aussitôt la rabattre pour ne pas s'exposer à la confusion oii le mettrait un résultat défavorable; et surtout, après le succès de la pêche, il ne devait pas accepter la génuflexion de Pierre s'il ne lui avait pas rendu d'autre service que de lui donner à tout hasard un conseil.
CINQUIÈME CïTAPITRE. § LXX. 575
Ainsi, l'inlenlion du narrateur n'a pas d'autre but ici que de nous faire reconnaître un miracle; et ce miracle, on peut l'entendre ou comme œuvre de puissance, ou comme œuvre de science. Si c'est comme œuvre de puissance, il faut concevoir que Jésus, par son pouvoir surnaturel, réunit les poissons dans l'endroit du lac où il commanda à Pierre de jeter les filets. Que Jésus eût eu la faculté d'agir immédiatement par sa volonté sur des hommes, dont l'esprit présentait un point d'appui à la force de son esprit, c'est ce qu'il serait possible de comprendre jusqu'à un certain point, et sans s'écarter trop loin des lois de l'action psychologique; mais quil ait pu exercer son pouvoir sur des êtres irraisonnables, et non pas sur des animaux isolés et placés actuellement sous ses yeux, mais sur des troupes de poissons habitant au fond d'un lac, c'est ce qu'il n'est pas possible de comprendre, sans tomber dans la magie. Olshausen a comparé celte action de Jésus à celle de la toute-puissance divine, qui, tous les ans, fait partir les poissons et les oiseaux voyageurs (1); mais cette comparaison ne cloche pas seulement, elle est entièrement en discordance avec l'objet comparé : le départ des oiseaux et poissons voyageurs est une opération divine qui est dans la plus étroite liaison avec toutes les autres opérations de Dieu sur la nature, avec le changement des saisons, etc. ; la réunion des poissons du lac en un point donné, au contraire, est, Jésus étant même supposé dieu réel, un acte isolé, une opération détachée de tout l'enchaînement de la nature, de sorte qu'aucune comparaison n'est possible. Mais supposons même la possibilité d'un pareil miracle, puisque au point de vue du surnaturalisme rien en soi n'est impossible, comment alors imaginer même un but apparent qui put déterminer Jésus à faire un usage aussi extraordinaire de son pouvoir miraculeux? Était-ce donc tant la peine d'inspirer, par cette aventure, à Pierre une
(1) Bihl. Comm., 1,5.278.
crainte superstitieuse, et qui n'est même pas conforme b. l'esprit du Nouveau Testament? La vraie foi ne pouvait-elie s'enter dans les âmes que de cette façon? ou Jésus croyaitil ne pouvoir conquérir des disciples que par de tels signes? Combien alors il aurait peu compté sur la force de l'esprit et de la vérité ! combien il aurait estimé Pierre au-dessous de sa véritable valeur, Pierre qui, plus tard du moins (Joh., 6, 68), était retenu dans la compagnie de Jésus, non par les miracles qu'il voyait, mais par les paroles de la vie éternelle qu'il entendait, pvi;xaTa ^co-:^ç aîwviou!
Pressé par ces difûcultés, on peut se tourner de l'autre côté, et admettre, comme explication plus aisée, que Jésus n'eut qu'en vertu de son savoir surhumain la connaissance de la grande quantité de poissons se trouvant au lieu où il mena Pierre. Entend-on cela de cette façon-ci, à savoir, que Jésus, par le moyen d'une omniscience telle que celle qu'on a coutume de se représenter en Dieu, sut tout ce que les lacs, les fleuves et les mers renfermaient de poissons, il ne faut plus parler de sa conscience semblable à celle de l'homme. Entend-on seulement que, lorsqu'il passait en bateau, il reconnaissait dans l'eau qu'il traversait l'existence des poissons j c'en est déjà assez pour ôter en lui la place à des pensées plus importantes. Enfin, entend-on qu'il a su cela, non pas toujours et essentiellement, mais seulement toutes les fois qu'il le voulait; il est impossible de comprendre comment, en Jésus, put naître le désir d'apprendre quelque chose de pareil à cette existence des poissons, ni comment celui dont la vocation était de percer les profondeurs du cœur humain fut tenté de sonder les profondeurs des eaux et d'apercevoir les poissons qui y nageaient.
Mais avant de se décider sur ce récit de Luc, il faut le considérer dans ses rapports avec l'histoire de la vocation chez les deux premiers synoptiques. La première question est relative à la position chronologique de ces deux aven-
CINQUIÈME CHAriTRE, § LXX. 577
lures : la pêche miracuicuse de Luc a-t-elle précédé? la vocûlion racontée par les deux autres a-t-elie suivi? Un pareil ordre est impossible à admettre; car, après le puissant attachement que ce miracle aurait fait naître dans le cœur des disciples, aucune nouvelle vocation ne pouvait être nécessaire; ou, si une invitation jointe à un miracle n'avait pas suffi pour tixer auprès de Jésus ces hommes, il ne pouvait pas, allant du plus au moins, se promettre autant de succès d'une invitation postérieure sèche et sans miracle. En renversant cet ordre, il semblerait qu'on obtiendrait une progression convenable dans les deux invitations; mais à quoi bon une seconde invitation, la première ayant réussi? Car admettre que les frères, ayant suivi Jésus sur la première invitation, l'avaient quitté jusqu'au moment de la seconde, c'est une dernière ressource entièrement arbitraire. Voyez surtout, si l'on fait entrer dans l'examen le quatrième évangile, ce que deviendrait toute l'histoire de celle vocation des premiers disciples : Jésus les aurait d'abord allirés dans sa compagnie, ainsi que Jean le raconte; puis, après qu'ils se seraient séparés de lui par un motif inconnu, il les aurait, encore une fois et comme si rien ne s'était passé, attachés à sa personne auprès du lac de Galilée; et enfin, cette dernière invitation n'ayant pas encore produit d'effet durable, il les aurait, pour la troisième fois, engagés à le suivre à l'aide d'un miracle. Tout le récit de Luc est disposé de manière que, loin de supposer une relation antérieure et plus étroite entre Jésus et ceux qui furent ses disciples, il l'exclut; car ce récit commence par dire d'une manière tout à fait indécise que Jésus vit sur le bord deux bateaux que les propriétaires avaient quittés pour nettoyer leurs filets, et que le propriétaire d'un de ces bateaux s'appelait Simon. Tout cela, comme Schleierniacher Va montré par une bonne argumentation (1), indique des personnes étrangères les
(1) Ucher den Lukas. S. 70.
unes aux autres, et suppose seulement des relations qui vont se nouer, sans supposer des relations déjà toutes formées j de sorte que la guérison de la belle-mère de Pierre, racontée précédemment par Luc, ou se passa, comme tant d'autres cures de Jésus, sans devenir l'occasion d'une connaissance plus particulière, ou a été placée trop tôt par Luc (Matthieu la place plus tard).
Il en est donc de ce récit de Luc par rapport à celui de Matthieu et de IMarc, comme il en était du récit de Jean par rapport au récit de ces deux derniers, c'est-à-dire qu'aucun des deux récits ne peut être placé ni après ni avant l'autre, par conséquent ils s'excluent réciproquement (1). Demande-l-on lequel est véritable j Schleiermacher répond qu'il prélère, comme plus détaillé, l'évungéliste sur lequel il a écrit (2); et tout récemment Siefferta assuré avecbeaucoup d'emphase que personne encore n'a douté que la narration de Luc ne donnât une image bien plus fidèle de toute l'aventure; car, par une multitude de traits spéciaux, dramatiques et d'une vérité intime, elle se distingue, à son très grand avantage, de la narration du premier (et du second) évangile, qui, omettant la particularité principale, la particularité vraiment décisive (la pêche miraculeuse), porte la marque de n'avoir pas été rédigé par un témoin oculaire (3). Ailleurs (4), en m'occupant du livre de ce critique, je n'ai pas hésité à exprimer ce doute qu'il combat, et je ne puis ici que répéter la question que je posai alors : Puisque l'un des deux récits a dû naître par voie de tradition orale, ce qui est le
(1) C'est ce que DeWette reconnaît, ploi de cette comparaison, A la bonne ainsi que le caractère léf;endaire des heure ; mais ne dites pas qne ce fnt deux récits , Exeg. Handb., 1, 1, S. lil- justement un miracle qui fit prononcer 1 2, S. 38 f. ces paroles; ne dites même pas que ce
(2) Neander se range à l'avis de fut un événement particulier; il suffisait Schleiermacher, L, J. Chr. , S. 2i9 f. pour cela qu'antérieurement Pierre eût Rappelant que Jésus , dans Matthieu été pêcheur.
même, dit à Pierre qu'il eu veut faire (3) Ueber den Urspning des ersten
un pêcheur d'hommes, Neander en con- kan. Ev,, S. 73.
dut que ces paroles supposent un cvé- (i) BcrUner Jahrbucher Jlir voissen-
nement antérieur qui ait antoriîé l'em- schaf'Iickc Krilik, 1834, Nov.
plus conforme à l'essence de la tradition, est-ce qu'un fait réellement arrivé, la pèche miraculeuse, ait été assez réduit et volatilisé pour n'être plus qu'un simple mot relatif aux pêcheurs d'hommes , ou bien est-ce que ce mot figuré, qui seul était réel, ait été amplifié jusqu'à devenir l'histoire de la pêche miraculeuse? La réponse à cette question ne saurait être douteuse; car depuis quand serait-il dans la manière de la légende de réduire une chose réelle, telle qu'un récit de miracle, en une chose purement idéale, telle qu'un simple discours? La nature même de l'échelle de développement que suit la légende, et la faculté intellectuelle dont elle dépend principalement, commandent qu'elle donne un corps solide à la pensée fugitive, afin de fixer en un événement universellement intelligible et impérissable la parole, dont le sens se défigure si facilement et dont le son se perd d'écho en écho avec tant de promptitude.
Rien n'est plus facile que d'expliquer comment le mot conservé par les deux premiers évangélistes a pu former le récit merveilleux rapporté par le troisième. Si Jésus appela pêcheurs d'hommes ses apôtres, parce que quelques uns d'entre eux avaient d'abord c\crcé le métier de pêcheurs, s'il compara le royaume du ciel à im filet jeté dans la mer^ Gy.yr,rf\ [ilr,Ô£tV/i si; xry (Ixlacrcav, où se prennent des poissons de toute espèce (Matth. , 13, hl seq.), il en résultait naturellement que les apôtres étaient ceux qui, sur l'ordre de Jésus, jetaient ce filet et faisaient cette pêche miraculeusement abondante (1), Ajoutoiis que l'ancienne légende aimait à occuper de filets et de pêche ses hommes de miracles. Porphyre et Jamblique rapportent quelque chose de semblable de Pythagore (2). Arrivés là, nous ne voyons plus
(1) De Wetfe reconnaît anssi, dans (2) Porpliyr , Fila Pythagoraœ ,
l'endroit cité en dernier lieu, que la n" 25, éd. Kiesslinj,' ; Jarablicb. , v. P.,
pêche abondante est un miracle symbo- n" 36 , même éd. 11 est permis de com-
lique qui figure l'efûcacité de la mission parer ici ceite histoire ; car, étant moins
apostolique. nierTcilleuse qne l'histoire racontée dans
ce (jui pourrait encore empêcher d'admettre que la pêche de Pierre n'est pas autre chose que le mot sur les pêcheurs d'hommes devenu l'histoire miraculeuse; et cette explication fait tomber d'un seul coup toutes les difCcultés qui accablent la conception tant naturelle que surnaturelle du récit.
L'appendice du quatrième évangile raconte, pour le temps de la résurrection de Jésus, une semblable pêche miraculeuse (chap. 21). Pierre, comme dans le récit de Luc, en compagnie des deux fils de Zébédée et de quelques autres disciples, pêche dans le lac de Galilée pendant toute la nuit sans rien prendre (1); à l'aube du jour, Jésus vient sur le bord et leur demande, sans être reconnu d'eux, s'ils ont quelque chose a manger, Trooaoayiov ; sur leur réponse négative, il leur commande de jeter le filet à droite du bateau ; ils le font; il en résulte une capture excessivement abondante, et ils reconnaissent Jésus. Admettre que Jean raconte ici une aventure différente de celle que Luc a racontée, c'est ce qui n'est guère possible, à cause de la grande ressemblance, ^ans aucun doute, c'est la même histoire transportée par la tradition dans des époques différentes de la vie de Jésus (2).
Comparons maintenant ces trois histoires de pêche; deux relatives à Jésus et une à Pythagore. Le caractère mythique en devient complètement manifeste; ce qui est certainement dans Luc un miracle de la puissance est, dans le récit de Jamblique, un miracle de la science; car, les poissons ayant été pris par voie naturelle, Pythagore en dit seulement le nombre d'une manière miraculeuse. Le récit de
l'évangile ', elle ne peut en être nne ôt' oln; t~; vuxto; xo-ntxTOivrc; oiSh
copie; et, s'étant formée indépendam- èldoou.zv. Joli., 21, 3 : Et dans cette
ment de cette histoire, elle montre une nuit ils ne prirent rien, xai £V txei'v/i tvî
tcndancecommuuederanciennelégende vuxxî liri'aTotv oiiêév.
a en créer de pareilles. (2) Comp. De Wette, Exeg. Handb.,
(1) I.uc, 5, 5 : Nous avons travaillé 1, 3, S. 213. tonte la nuit, et nous n'avons rien pris,
CINQUIÈME CHAPITKE. § LXX. 581
Jean tient le milieu, en ce sens du moins que le nombre des poissons (153), sinon déterminé d'avance par l'auteur du miracle, du moins énoncé par le narrateur, y joue un rôle. La description qui est donnée de la quantité et du poids des poissons est un trait tout à fait légendaire qui se trouve dans les trois narrations, et qui devient encore plus apparent, si l'on tient compte des variations à cet égard. D'après Luc, la quantité des poissons est si grande, que les filets se rompent, qu'un bateau ne les contient pas, et que même les deux bateaux entre lesquels on les a partagés menacent de couler bas. La tradition, dans le quatrième évangile, ne comprend pas bien qu'en présence de l'auteur du miracle, les filets remplis par sa puissance se déchirent; mais, comme elle veut amplifier le miracle en faisant valoir la quantité et le poids des poissons pris, elle les compte, elle dit qu'ils sont gros, p.syà)^ouç , et,el!e ajoute que les hommes n'avaient pas la force de tirer le filet à cause de la quantité de poissons^ où-/, s-i éXy.uaai ïcyuGav à-TTO tou ■7t};-/;0o'j; twv i/6'jwv ; mais, ne voulant pas sortir de la donnée miraculeuse en laissant les filets se déchirer, elle sait avec adresse en faire un second miracle, en ajoutant que, malgré la grosseur des poissons, le filet ne se déchira pas, toco-jtwv ovtwv, oùx. iayic^-n to SUxuov. Dans Jamblique il y î un second miracle qui, au reste, est le seul qu'il raconte. Outre la connaissance qu'eut Pythagore du nombre des poissons, ce miracle est qu'aucun des poissons ne mourut pendant qu'on les comptait, ce qui cependant exigea un temps notable à cause de leur grande quantité. Celui qui, loin d'apercevoir, dans ces comparaisons, l'intervention arbitraire de la légende, et, par conséquent, de reconnaître le caractère légendaire de ces récits évangéliques, demeure attaché à reconnaître une histoire, soit naturelle, soit surnaturelle, celui-là ne se fait pas plus une idée de la légende que de l'histoire, du naturel que du surnaturel.