LXXI
Vocaliou de Matthieu. Relations de Jésus avec les publicains.
Le premier évangile raconte (9, 9 seq.) qu^un homme nommé Matthieu, av():co7:o;, MaTOatbç leyo^-îvoc, étant assis dans son bureau de péage, Jésus lui cria : Suis-moi , à-/.o- >Lou6ei [Aoi. En place de Matthieu, le second et le troisième évangile (2, 14 seq.; 5, 27 seq.) nomment un Lévi, Avjt; Marc le dit fils (VJlphée, tôv toj ÀAoaivj. D'après Luc , cet homme quitta tout; Matthieu dit seulement qu'il suivit Jésus et qu'il prépara un repas que partagèrent plusieurs publicains et pécheurs, au grand scandale des pharisiens. A cause de la différence des noms; on a pensé d'abord qu'il dcvaitêtre ici question de deux aventurcsdifférentes('l); mais cette différence des noms est plus que balancée jiar les autres ressemblances. Matthieu place cette histoire entre les mêmes événements que le font les deux autres évangélisles; des deux côtés, le sujet de l'histoire occupe la même position; Jésus lui adresse la parole dans les mêmes termes, et le résultat en est le même (2). On est donc assez généralement d'accord que les trois synoptiques ne racontent qu'un seul et même événement; seulement, on demande si ce n'est pas aller trop loin que d'admettre en même temps que, malgré la différence des noms, ils ont désigné une seule et même personne, et que cette personne est l'apôtreMatthieu. On essaie ordinairement de faire concevoir cette explication en supposant que Lévi était le nom propre , et Matthieu seulement le surnom (3); ou bien qu'en se joignant à Jésus, il changea son nom de Lévi en celui de Matthieu (/t). Pour être autorisés à faire cette hypothèse, nous devrions trouver
(1) Voyez dans Kuinœl, in Matth. , HanM., 1, h, S. 513. L. J., 1, a, 2iO. p. 255. (4) Beitholdt, Einleitung , 3, S. 1255
(2) Sieffert, 1. c, S. 55. f.; Frilzsche , S. 340.
(3) Kniuœl, 1. c. ; Paulus, Exeget,
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quelque trace qui montrât que les évangélisles qui donnent le nom de Lévi au publicain dont il s'agit, n'entendent par là que celui qu'ils citent sous le nom de Matthieu dans la liste des apôtres; or, non seulement ils ne disent pas, dans cette liste, où se trouvent plusieurs surnoms et doubles uoms (Marc, o, 18; Luc, 6, 15; Act. Ap., 1,13), que Lévi eut été le nom antérieur ou le nom propre de Matthieu ; mais, en nommant leur Maltliieu, ils omettent même d'ajouter à son nom la désigtiationde pi/6/îcam, 6 TeAojv/:;, désignation que le premier évangéliste n'omet pas dans sa liste (10,3); ce qui prouve évidemment qu'ils ne regardent pas Matthieu comme le même que le Lévi que Jésus enleva à son bureau de péage (1).
Si donc les évangélistes racontent la vocation de deux hommes différents , mais d'une manière tout à fait semblable, il n'est pas probable que les deux parties aient toutes deux raison, car une répétition absolument identique d'une aventure se conçoit difficilement. Obligés de donner tort à l'une des parties, des commentateurs ont prétendu trou\er un vice dans le récit du premier évangile, qui rapporte que Matthieu ne fut appelé qu'assez longtemps après le discours de la montagne; tandis que, d'après Luc (6, 13 seq.), dès avant le discours de la montagne , tous les douze étaient choisis (2) ; mais cela prouverait au plus que le premier évangile a mal placé l'histoire de celte vocation, et non qu'il l'a racontée d'une manière fautive. C'est donc à tort qu'on impute au récit du premier évangéliste des difficultés spéciales. 11 ne s'en trouve pas davantage dans le récit des deux autres, à moins qu'on n'ait quelque peine à concevoir qu'un homme qui n'est pas cité parmi les compagnons assidus de Jésus, ait tout quitté pour le suivre, -/.y-TOLki-oiv oir^<x.yfTO!. ^ comme Luc le dit de Lévi (3). Mais il faut se de-
(1) Comparez Sieffert, S. 56; De (2) Sieffert , S. 60.
'Vfcne,£xeg. Uandb., 1 , 1, S. 01. (3) De Wette, 1. c.
584 DEUXlÈAiE SECTION.
mander si les récits des trois évangiles ne sont pas sous le poids d'une difficulté commune qui leur ôte à tous également le caractère his'orique.
A cet éfifard, l'aiialoiiie de ce récit de la vocation de Malthieu ou Lévi avec le récit relatif à la vocation des deux couples de frères , est remarquable. Les uns sont appelés des filets, l'autre est appelé du bureau de péage; pour les Uns, comme pour l'autre, il suffit des simples paroles, suis- 7noi, àx.oAoJOci ly-oi ; et cet appel du Messie a une puissance si irrésistible, que le péager, comme ailleurs les pêcheurs, se leva, abandonnant tout, et le suivit, x.a-ralircov aTravra, àvaGTa; r,/.oÀoJ6r,(7£v aÙTOi. Il ne faut pas nier, il est vrai, que Matthieu devait connaître de longue main Jésus, qui prêchait depuis longtemps dans ces contrées , et c'est aussi l'argument queFritzsche oppose aux allégations d'un Julien et d'un Porphyre, qui accusaient Matthieu de se montrer ici étourdi. ÎMais plus Jésus l'avait observé depuis longtemps, plus il pouvait facilement trouver occasion d'attirer peu h peu et paisiblement cet homme à sa suite, au lieu de l'arracher avec tant de précipitation à ses occupations, Paulus pense, à la vérité, qu'il n'est pas question ici d'une vocation à l'apostolat, d'un abandon soudain des affaires; mais que Jésus, ayant terminé sa prédication, fit seulement remarquer à l'ami qui lui avait préparé un repas pour ce jour, qu'il était prêt à s'y rendre avec lui (1). Mais ce repas semble, dans Luc surtout, la suite, non le motif de l'appel de Jésus; en outre, un convive modeste, voulant annoncer à l'hôte qui l'a invité qu'il est prêt, lui dira : je te suivrai, à/.olo'jOr'cw (7O0 , et non suis-moi, àx.oVvJOci a.oi. Enfin dans cette explication, l'anecdote perd si complètement toute importance qu'il aurait mieux valu n'en pas parler (2). En définitive, la précipitation et l'impétuosité qui caractérisent cette scène
(1) f:x<;g. f/ind'i,. d,b,S. 510. L. [2) Sch\eiCTta?.cheT, Uel/er rien Luf^as,
■1-,l-a,2iO. S. 79.
CiNQUlJÎMG CHAriTUE, § LXXI. 585
offrent inévitablement une prise au doute, et permettent do penser que peut-être le passage de l'homme apostolique de son ancienne vie à sa vie nouvelle reçut, dans la léf];ende, cette forme dramatique : l'homme choisi, jetaLt les instruments de ses occupations, abandonnant le lieu où il travaillait, commença une nouvelle vie.
Une circonstance du récit mérite encore une attention particulière. D'après l'opinion ordinaire qu'on a sur l'auteur du premier évangile, ce serait Matthieu lui-même qui raconterait l'histoire de sa vocation; or, il ne s'en trouve aucune trace positive dans le récit. C'est un point qu'on peut regarder comme avoué , et, en conséquence, l'on demande s'il ne s'y trouve pas des traces négatives qui rendent impossible ou invraisemblable d'admettre que Matthieu soit à la fois le héros et l'historien de cette vocation, L'évangéliste ne parle j>ns ici de lui à la première personne ; il ne raconte pas, non plus, à la première personne du [liuriel, comme l'auteur des Actes des Apôtres, les événements où il fut acteur et témoin ; mais cela ne prouve rien , car un Josèphe et d'autres historiens non moins classiques parlent d'eux à la troisième personne, et le nous du pseudo-Matthieu dans l'évangile des Ebionites a une appurence extrêmement suspecte. L'expression dont il se sert, im homme appelé Matthieu avOpwrov Ma-fJaîov Isyofxsvov , semble désigner un homme tout à fait étranger, et les Manichéens (1) voyaient, en cela, comme dans l'absence de la première personne, une difliculté. Cette locution a une analogie chez Xénophon, qui, dans son histoire de l'expédition de Cyrus, se cite sous le nom à' un certain Xénophon d'Athènes^ Ssvoowv nç ÀÔ-/;vaîoç {^2). Mais , chez l'historien grec, cela n'est point le langage d'un homme qui se sacrifie à son sujet, ni le résultat d'une absence naïve de retour sur soi, conditions dont
(1) Augubtiu , cJ^l'iiusl, .Vank/i,, '2) o, 1, 4.
OIshausen argumente pour expliquer la manière de s'exprimer de l'évangéliste ; et Xénophon s'est désigné ainsi , ou bien pour n'être pas reconnu comme l'auteur de ce livre, ainsi que le rapportait une ancienne tradition (1), ou bien par un artifice d'écrivain; or, on n'attribuera à l'évangéliste Matthieu ni l'un ni l'autre de ces motifs. Faut-il en conséquence considérer cette locution comme un signe qui montre que l'auteur du premier évangile n'est pas le Matthieu péager? c'est ce que Schuitz admet (2), mais c'est ce qu'il serait difficile de décider. En tout cas , cette histoire de la vocation est racontée dans le premier évangile avec beaucoup moins de clarté que dans le troisième. On ne comprend pas, dans le premier évangile, comment il est subitement question des hôtes assis à table dans la maison, àvax-ciGÔai 2v Tr, oix.ia; car, si le premier évangéliste était lui-même le péager qui donne le repas, il aurait, du moins, dans le récit, laissé percer la joie de sa nouvelle vocation en disant, comme fait Luc, qu'il avait préparé dans sa maison un grand repas, ôV/r.v [j^z^yl-r,^. Si Ton répond qu'il ne s'est pas exprimé aussi clairement par modestie, on fait partager à un rude Galiléen de cette époque la délicatesse du sentiment moderne en ce qu'il a de plus faible.
Au repas que donne le péager, et auquel assistèrent plusieurs autres disciples appelés comme lui, les évangélistes rattachent des reproches que les pharisieJis , <i>apiGaîoi , et les scribes , ypaji-aaTel;, expriment contre les disciples de Jésus, à savoir, que leur maître mange avec des publicains et avec des pécheurs^ p-srà tsT^wvwv xal àu.apTwXwv ; à quoi Jésus, qui avait pu entendre le reproche, réplique par les sentences connues, que le médecin est destiné aux malades, et le fils de l'homme aux pécheurs (Matth., 9, 11 seq., et passages parallèles). Il était tout à fait dans la position de
(1) Plutarcli., De glori* Athéniens,, (2) Ueber das Ahenimahl , S, 308.
au corumencement.
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Jésus que ses adversaires pharisiens lui reprochassent d'avoir trop de liaisons avec la classe méprisée des publicains (comparez Matlh., 11, 19); et, si quelque chose est historique, c'est cela. La réponse que l'on met ici dans la bouche de Jésus, avant un caractère sentencieux , a pu être conservée mot pour mot dans la tradition. Il n'est pas, non plus, invraisemblable que les adversaires de Jésus aient exprimé leur scandale de ce que Jésus mangeait avec des publicains et entrait sous leur toit; mais ce qu'on ne comprend pas aussi bien, c'est que les reproches d'^s adversaires et le repas du péager aient coïncidé , comme semble l'indiquer notre récit; INIarc disant (v. 16) : et les scribes et les pharisiens le voyant manger... dirent aux disciples, -/.al ol y^y.u.u.y.ze'ï; '/.où. o[ <I>api(jaîoi ï^ovTcç aùxov saGiovra... £>.cyov toi; ^j.abr,- Tatç(l). Le repas auquel les disciples prenaient part étant dans la maison , sv tvi oa-'a , comment les pharisiens auraient-ils pu , pendant le dîner même , leur adresser de tels reproches sans entrer chez le pécheur^ eïcsXOaîv rapà à;xaptojXô), et partager la souillure dont ils faisaient un crime à Jésus (Luc, 19, 7)? et certainement les pharisiens n'auront pas attendu en dehors de la maison que le repas fut fini. Dira-t-on que le récit évangélique établit seulement un rapport de cause , et non une connexion de temps entre le repas du péager et le blâme des pharisiens? Mais cela se soutient difficilement, quoi qu'en dise Schleiermacher (2), même quand il ne s'agirait que de la narration de Luc. Cette connexion immédiate pourrait être née facilement par le travail de la légende; car, étant donné ce renseignement abstrait, que les pharisiens s'étaient scandalisés des relations amicales de Jésus avec les publicains, et s'en étaient expliqués dans dilïérentes circonstances, on imaginerait à peine que la légende , qui transforme tout en images concrètes,
(1) Comparez De Wette , Exegel. (2) L c, S. 77.
Handb., 1, 2, S 34.
588 DEL'XlÈrûE SECTION.
l'eût représenté autrement que de cette façon : Jésus dînait un jour dans la maison d'un publicain avec plusieurs publicains ; les pharisiens s'en aperçurent, ils s'approchèrent des disciples, et leur firent des reproches, que Jésus entendit, et auxquels il répondit d'une manière laconique, mais péremptoire.
Matthieu raconte qu'après les pharisiens les disciples de Jean-Baptiste s'approchèrent de Jésus et lui demandèrent pourquoi ses disciples, à lui , ne jeûnaient pas comme eux (v. \li seq.). Dans Luc (v. 33, seq.), ce sont encore les pharisiens qui rappellent à Jésus leurs jeûnes et ceux des disciples de Jean, par opposition avec le manger et le boire de ses propres disciples, sgOisiv, rivaiv. Marc tient, entre les deux récits, un milieu qui n'est pas clair (v, 18 seq.). Or, ici, d'après Schleiermacher , tout homme dégagé de préjugés doit, en comparant la narration de Matthieu avec celle de Luc, reconnaître dans la première le travail perturbateur d'un écrivain de seconde main qui ne sut pas s'expliquer comment les pharisiens en étaient venus à invoquer l'exemple des disciples de Jean-Baptiste. Le fait est, continue Schleiermacher, que, de la part des disciples de Jean- Baptiste, la question aurait été presque une simplicité, tandis qu'il est facile de comprendre comment les pharisiens ont cru pouvoir s'appuyer d'une ressemblance extérieure avec les disciples de Jean-Baptiste pour combattre Jésus, qui avait même reçu le baptême de ce dernier. Dans tous les cas, nous reconnaissons qu'il est singulier de voir, après les pharisiens, qui se scandalisèrent du dîner de Jésus avec des publicains, survenir, comme par une évocation, des disciples de Jean, qui, à leur tour, se scandalisent, mais seulement de ce que Jésus et les siens mangent et boivent sans privation. Probablement la tradition évangélique réunit les deux anecdotes sur les pharisiens et les disciples de Jean-Bapti>^te. parce qu'elles étaient relatives à un même
ClNnUlÈMC CHAPITRE. ^ LXXF. 589
oijjet, et probablement encore le premier évangéh'ste, par erreur, les rapporta au même temps et au même lieu. Mais, à vrai dire, la manière dont le troisième évangéliste les réunit toutes deux semble encore plus artificielle; et ce qui lui ôte un caractère historique, c'est que la réplique de Jésus ne peut être dirigée que contre les disciples de Jean ou ceux qui lui demandaient, dans de bonnes intentions, pourquoi il ne jeûnait pas; contre les pharisiens la réplique aurait été d'un ton différent, et aurait eu plus d'ûpreté (1). Un autre récit qui est propre à Luc (19, 1 — 10) touche au même objet que le récit relatif à Matthieu ou à Lévi, Jésus traversant Jéricho lors de son premier voyage à Pâques, un chef des péagers, ap/i-eXojv/i;, nommé Zacchée, ne pouvant voir à cause de sa petite taille au milieu de la foule, était monté sur un arbre; Jésus le remarqua et le jugea digne de lui donner logement pour la nuit. Ce choix d'un péager excite, ici aussi, le mécontentement des spectateurs plus rigides; sur quoi, après que Zacchée eut juré pour l'avenir de se repentir et de faire du bien, Jésus répond par une sentence semblable à celle qui a été rapportée plus haut. Cette scène a du dramatique, et cela semble parler en faveur du caractère historique de ce récit, mais elle contient aussi quelque chose qui fait difficulté : le récit ne dit pas que Jésus eût eu auparavant quelques renseignements sur ce péager, ni que quelqu'un le lui eût désigné sous son nom (2), et Oishausen a raison d'attribuer la connaissance que Jésus montre soudainement de Zacchée, au pouvoir qu'il possédait de savoir, sans le témoignage d'autrui, ce qui se passait dans les hommes. Cette circonstance, d'après ce qui a été remarqué plus haut sur des particularités analogues, ne suffit pas pour fonder un doute décisif contre la vérité historique du récit, même quand on y joindrait que
(1) De Wette, Fxeg. Ilandb., 1, 1, (2) Paulus , TTx^v. Handh., 3 a, S,
S. 93. /îb; KiiiDcel, in Luc, p, 632.
ce récit est dépourvu du témoignage des trois autres évan-
gélistes.