‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 85 sur 110 · LXXII · texte numérisé non relu

LXXII

Les douze apôlres.

Les hommes dont la vocation a été jusqu'ici considérée sont : les fils de Jonas, les fils de Zébédée avec Philippe et Matthieu, et ils forment,, le seul Nathanaël en étant exclu, la moitié de ce cercle étroit de disciples qui, dans tout le Nouveau Testament, reçoit la désignation des douze, des douze disciples ou apôtres, o-, (^wrîex.a, ol ^w^£-/.a u.yJh-yX ou àr:'>(jToVji. L'idée que les auteurs du Nouveau Testament se font de ces douze, c'est que Jésus les avait choisis luimême (Marc, 3, ISseq.; Luc, 6, 13; Joh., 6, 70; 15, 16). A la vérité, Matthieu ne nous raconte pas l'histoire du choix de ces douze disciples en particulier, mais il le suppose implicitement, lorsqu'il les représente (10, 1) comme un collège déjà institué. \\i contraire, Luc (6, 12 seq.) raconte comment, après une nuit passée en prières sur la montagne, Jésus choisit douze hommes dans la masse de ses adhérents, et descendit avec eux de la hauteur, pour tenir le discours qu'on appelle de la montagne. Marc (1. c.) rapporte aussi, dans une connexion semblable, que Jésus, sur une montagne, fit choix de douze hommes parmi le grand nombre de ses disciples.

D'après le récit de Luc, Jésus choisit les douze justement avant le discours de la montagne, et en raison de ce discours ; mais on ne découvre aucun motif qui explique cette manière de raconter les choses; car le discours de la montagne ne s'adresse pas particulièrement à eux (1), et ils n'avaient aucune fonction à remplir pendant que Jésus le prononçait. Marc, partant de cette donnée tout à fait indéterminée, à

(1) Schlpiermacher, Velen. den Lukas , S 85.

savoir, que Jésus choisit les douze, semble avoir tire le détail de son récit du fond de sa propre imagination, de sorte qu'il n'y a, non plus, aucune instruction à y trouver sur l'occasion particulière et sur le mode de ce choix (1). C'est Matthieu qui paraît prendre le meilleur parti, supposant simplement la vocation particulière des apôtres sans la décrire; de la même façon, Jean, sans avoir précédemment fait mention d'un choix, commence à parler tout à coup des douze, 8ôyhy.cc (6, 67).

Les évangélistes ne font donc, à 'rai dire, que supposer que Jésus 6xa lui-même le nombre des douze apôtres; la question est de savoir si cette supposition est juste. II ne paraît guère possible de douter que ce nombre ne se fût fixé dès le vivant de Jésus; car non seulement, d'après la narration des Actes des Apôtres, les douze, aussitôt après l'ascension de Jésus au ciel, se montrent comme un corps tellement bien constitué, qu'ils croient devoir remplir aussitôt, par un nouveau choix, le vide qu'avait laissé la défection de Judas (1, 15 seq.); mais aussi Paul (1 Cor., 15, 5) parle d'une apparition de Jésus ressuscité, qui se manifesta aux douze, Toî; So)Ss./,y-. Schleiermacher a demandé si Jésus avait lui-même choisi les douze, ou si, plutôt, ce nombre de douze ne s'était pas formé spontanément au milieu du cercle de ses adhérents (2). Or, que le choix des douze ait été le résultat d'un acte particulier et solennel , là-dessus ce que nous avons vu jusqu'à présent ne nous donne aucune garantie, et même les évangélistes racontent que six d'entre eux furent choisis isolément et par couples dans différentes occasions; mais la question est autre quand on demande si le nombre de douze n'était pas un nombre arrêté par Jésus Ir.i-même, et si, voyant se grossir sa société intime, il ne se borna pas volontairement è ce nombre. Ce nombre peut d'autant moins être accidentel qu'il est plus significatif, et qu'il est plus facile

(1) Comparez le niérne, ibidem. (2) L. r., S. 88.

(le monlrer les motifs capables de déterminer Jésus. Quand il dit aux disciples (Matth., 19, 28): Fous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël, /.aOiGeaGs £—1 owàs/.a Ôûovo'j;, /.pivovTcç tx; ôcoàcXa ouAaç to'j lacy.'h'k, il établit lui-même un rapport entre le nombre de ses disciples et celui des douze tribus de son peuple, et la plus haute antiquité chrétienne pensait qu'il les avait choisis dans cette intention (1). Si lui et ses disciples étaient envoyés immédiatement aux brebis perdues de la maison d^ Israël, zl; -k -rrcooaTa Ta ocTTolcoVjTa or/.oy ïnov.r.'k (Matlh. , 10, 63 15, 2li), il devait paraître naturel d'égaler le nombre des pasteurs au nombre des tribus qui étaient sans pasteurs (Matth., 9, 36).

La destination de ces douze n'est indiquée que d'une manière tout à fait générale dans Jean, 15, 16; mais, dans Marc, o, \k seq., elle est plus précisée, et, sans aucun doute, elle est rapportée avec exactitude. Il en choisit douze, y est-il dit, 1° afin quils fussent avec lui, i-<-jvr,m Si-yjc/.y. Vva wGi [j.ct' a-jTOj, c'est-à-dire afin qu'il ne fut pas sans société, sans secours et sans service dans ses voyages j et, en effet, on les voit occupés en différentes circonstances à lui préparer un logement (Luc, 9, 52; Matth., 26, 17 seq.), à lui procurer des vivres (Joh., 4, 8), et autres nécessités de voyage (Matth., 21, 1 seq.)j mais surtout ils devaient, dans sa société, se former h être des docteurs instruits pour le royaume des deux, ycaiv.aaTcîç [j.%Hr,-vj- GavTSç £i; rh ^airùeiav twv oOpxvcov (Matth., 13, 52). Pour cet objet, ils avaient l'avantage d'assister à la plupart de ses enseignements, de lui demander, en outre, des explications particulières (Matth,, 13, 10 seq. 06 seq.), d'épurer leurs sentiments par sa discipline aussi amicale que sévère (Matth., 8, 26; 16, 23; 18, 1 seq. 21 seq.; Luc, 9, 50. 55 seq.; Joh., 13, 12 seq., et autres passages), enfin d'élever leur

(1) Ep, Barnab,, 8, et l'évangile desKblonites, dans Bpipbane, IJxres., 30,13.

CINQUIÈME CnAPÏTRE. § LXX!I. 593

ûmo |)ar l'aspect du modèle qu'il leur prosenlait (Joli., llx, 9). 2° Le second motif pour lequel Jésus choisit les douze fui, d'après Marc, pour Jésus, l'iiitention de les envoyer faire l'annonce, ïva d-Kocxéll-fi aùroùç •/.•noûcaev/, c'est-à-dire l'annonce du roijaume céleste; chargés ainsi de propager la doctrine de Jésus, de son vivant comme Marc l'entend, après sa mort aussi comme nous sommes obligés de croire que Jésus l'a entendu. Dans le pas-age de ]\îarc il est question, en outre, de la faculté de guérir les maladies et de chasser les démons, s^o'jiiaOspoc-E'Jsiv ^à; vocrouç,/.al ivJoyXXzvi Ta (Îaip/Jviy. ; mais il ne peut être parlé de ce point que plus lard.

C'est en vertu de celte destination qu'ils furent désignés par le nom ù'apôtres, à-rocTfAoi (Matth., 10, 2; Marc, 6, 30; Luc, 6, 13, etc.). On s'est demandé si, réellement, d'après Luc (6, 13), ce nom avait été donné aux douze par Jésus lui-même, et s'il ne leur avait pas été imposé plus tard d'après l'événement (1). Riais il n'y a rien d'invraisemblable que Jésus les ait appelés ses envoyés, s'il est vrai qu'il leur eût déjà fait faire (Matth., 10, 5 seq., et passages parallèles) un voyage pour annoncer l'approche du royaume messianique. L'authenticité de cette mission, de laquelle aussi le quatrième évangile ne parle pas, ne pourrait être contestée qu'autant que l'on supposerait que la légende l'a reportée, du temps postérieur, à la mort de Jésus, dans le temps de sa vie, afin qu'un préliminaire de la mission subséquente des apôtres se fut passé sous les yeux de Jésus; mais c'est un doute qui ne se justifie pas, attendu que celte mission n'est combattue par aucune invraisemblance.

De même que Jean ne dit rien de celte mission que racontent les synoptiques, de même eux se taisent sur ce que dit Jean, à savoir, que les disciples ont baptisé dès le vivant de Jésus (d, 2). Dans les synoptiques, ce n'est qu'après sa

(1) SclilciciTiiarlicr, 1. c. , S, 87.

résurrection qu'il leur donne le plein pouvoir de baptiser (Mallh., 28, 19 et passages uaralièles). Mais attendu que, d'une pari, le riie du baptême avait été déjà introduit par Jean-Baptiste comme une préparation au règne du Messie, attendu que, d'autre part, aussitôt après la mort de Jésus il fut employé comme initiation au règne du Christ lors de lu première admission de nouveaux membres (Act. Ap., 2, 38. Zil), il semble que l'emploi du baptême dès .le vivant de Jésus est l'intermédiaire le plus naturel entre ces deux faits. L'autre renseignement (4, 2), à savoir que Jésus n'a pas baptisé lui-même, mais que ce sont ses disciples, a en soi toute vraisemblance, et reçoit une pleine coniirmation par la comparaison de la première Leltre aux Corinthiens

A part cette mission, les évangiles ne disent pas que les douze se soient séparés de Jésus par aucune absence prolongée j car, pour soutenir qu'ils se sont absentés par intervalles, on ne peut arguer de ce que, après sa mort, ils retournèrent à leurs occupations (Joh., 21,2seq.). L'idée d'introduire de telles interruptions dans la société de Jésus avec les douze est née soit du zèle pour l'harmonistique, qui (it désirer à certains théologiens de gagner, après la première vocation, de l'espace pour une seconde et pour une troisième, soit des efforts d'interprètes qui, tout entiers aux détails de la pratique de la vie, voulurent faire comprendre l'existence de tant d'hommes sans ressources, en montrant que, par intervalles, ils se séparèrent de Jésus pour se livrer à leurs travaux et gagner quelque chose. Quanta l'existence de Jésus et de sa société, l'hospitalité de l'Orient qui, chez les Juifs, s'exerçait surtout au profit des rabbins; la compagnie de femmes riches, qui pourvoyaient à ses besoins sur leur avoir, y.ÏTvj^c ^vryA-ivyt a-jTw C7-0 Tcov 'jTTKp/ovTOJv a'jTaîçXuc, 8, 2 seq.); enfin, la bourse, ylco'Tco/.op.ov, dont il n'est question, il est vrai, que dans le

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quatrième évangéîiste (12, 6; 13,29), bourse qui, outre les besoins de la société, pouvait encore fournir des secours aux pauvres, et dans laquelle nous devons supposer que des amis aisés de Jésus versaient des contributions; tout cela suffisait, ce semble, pour assurer les moyens de subsistance. Celui qui, ou bien ne trouve pas ces ressources suffisantes sans !c travail des disciples, ou bien ne trouve pas vraisemblable que les douze eussent renoncé complètement à leurs occupations, celui-là ne doit |)as vouloir au moins imposer son opinion aux évangiles, qui établissent manifestement l'opinion opposée, en raison de la grande importance qu'ils attachent à l'expression des apôtres : Nous avons tout abandonné, oi(!^r'y.y.[j.z^j t.'-jm-'-j. (Matlli., 19, 27 seq.).

Les douze apôtres de Jésus, autant qu'on peut le conclure des détails qui nous ont été conservés sur leur condition , appartenaient Ions à la classe inférieure; quatre (et peut-être plus de quatre, d'aprùs Jean, 21, 2j étaient pêcheurs, un était péager; et pour les autres, le degré de culture dont ils font preuve, et la préférence que j)artout Jésus témoigna pour les pauvi^es^ tttco/oùç, et pour les petits, ri]rJ.mq^ rendent vraisemblable que leur condition était analogue.

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