LXXIV
Des autres apiMres et des soixante-dix disciples.
Le second quaternaire s'ouvre dans les quatre listes par Philippe : les trois premiers évangélistes ne nous apprennent de lui rien autre chose que son nom; le quatrième seul dit qu'il était né à Bethsaïda , et fait le récit de sa vocation (1, /i/tseq.). Dans cet évangile aussi, il parle, et on lui parle souvent sur des sujets où il se méprend (6, 1 ; ili, 8). Ce qui le rend peut-être plus important, c'est que les Grecs, K).Ar,v£ç, qui désirent voir Jésus, s'adressent à lui (12,21).
Celui qui vient après dans les listes des trois évangiles est Barthélemi, nom qui , hors des listes , n'est cité nulle part ailleurs. Tandis que les listes synoptiques joignent à Philippe Barthélemi, le quatrième évangile, dans l'histoire de la vocation examinée plus haut , joint (1, /t6) à Philippe Nathanaël, qu'il cite aussi (21, 2) en compagnie des apôtres. Mais Nathanaëi ne trouve aucune place parmi les douze, à moins qu'il ne soit identique avec quelque autre que les synoptiques nomment autrement. Barthélemi paraît convenir le mieux à une pareille identification, car les trois premiers évangiles le nomment à côté de Philippe, près duquel le quatrième, qui ne connaît point de Barthélemi, nomme Nathanaëi. On ajoute encore que ^dSd ")3 indique seuleniPtit la désignation
du lils par ie père, à côlédc laquelle un nom j)roprc Ici que Natbanaëi peut encore trouver place (1). Mais, pour cette identification, ce n'est pas assez de la position semblable que Natbanaëi et lîartbélemi occupent auprès de Philippe, car on voit qu'elle n'est qu'accidentelle, j)uisqu'on trouve dans une autre position aussi bien Bartbéiemi (Act. Ap., 1, lo) que Natbanaëi (Job., 21, 2); ce n'est pas assez, non plus, que l'absence de Bartbéiemi dans Jean, qui omet aussi d'autres apôtres; enfin, ce n'est pas assez de la nature du nom, puisque, à côté d'un nom propre qui n'est pas simplement ])atronymique , d'autres noms peuvent être portés comme surnoms, par exemple : Simon Pierre, Josepb Caïpbas , Jean Marc , etc. Ainsi , tout autre apôtre omis par Jean |jourrait aussi bien être identifié avec son Natbanaëi, et, de la sorte, toute relation admise entre les noms de Natbanaëi et de Bartbéiemi devient incertaine.
Dans la liste des apôtres donnée par les Actes, Pbilippc est suivi, non de Bartbéiemi, mais de Tbomas, que la liste du premier évangile place après Bartbéiemi, et celle des deux autres après Mattbieu. Tbomas, en grec Didyme, Ai^^uixoç, est cité dans le quatrième évangile, une fois exprimant une fidélité pleine de mélancolie (lî, IG), une autre Ibis manifestant cette incrédulité qui est généralement connue (20, 24 seq.) , et encore une l'ois dans l'appendice (21, 2). Mattbieu, qui suit, ne figure nulle part ailleurs que dans l'histoire de sa vocation.
Le troisième quaternaire est uniformément ouvert par Jacques, (ils d'Alj)bée, dont il a été déjà question plus haut. Il es.t suivi , dans les deux listes , de Luc Simon, qui , dans Luc, est appelé le zélé, o 'ÇtiIwtvj?, et le cananitc, ô y,y.^y.y'-r,ç (de N2p, être zélé)^ dans Mattbieu et Marc, qui le mettent
(1) C'est ce que disent la plupart des Opendaut comparez De W'etle , Exeg, interprètes; Fritzsclie aussi , Mattlt., S. Ilandb., 1, d, S. 98, 359; Winer, R'alworierfi., 1, .S. iiVi.
un rang plus bas. Ce surnom paraît le désigner comme un ancien partisan de !a secte juive des zélés pour la religion (l), parti (jui ut' prit, il est vrai , de la consistance que dans les derniers temps de l'état juif, mais dont quelques germes existaient dès lors. La dernière place du troisième quaternaire est occupée par Judas Iscariote, dans toutes les listes qui l'ont encore, et il ne peut être question de lui que dans l'histoire de la passion. Mais il reste, dans le troisième quaternaire, une place encore vide sur laquelle Luc n'est pas d'accord avec les deux autres synoptiques , et ces deux , à leur tour, ne sont peut-être pas d'accord entre eux. Luc nomme ici deux fuis un Jude fils de Jacques^ iojrîaç ia-/.ojéo'j; Matthieu, un Lebbée , Asêoaîb;; Marc, un Thaddée, Qy-S^aXo:^. A la vérité, on lit ordinairement aujourd'hui dans Matthieu, Lebbée surnommé Thaddée , Ac^Ay.hç o i-<:/ja.- Gel; C-)a^^aîoç ; mais la vacillation de la leçon paraît trahir , en ces mots, une addition postérieure destinée à mettre d'accord , en ce point, la liste des deux premiers évangéiistes (2). D'autres ont essayé cette conciliation en indiquant entre ces deux noms une identité de signification qui n'existe pas (3). Mais, supposé même que l'une ou l'autre de ces conciliations soit bonne, il reste toujours une divergence entre JNLntthieu et Marc avec leur Lebbée-Thaddée d'une part , et Luc avec Jude fils de .Jacques d'autre part. C'est avec raison que Schleiermacher blâme les essais presque tous très peu naturels qu'on a faits pour prouver qu'il ne s'agissait ici aussi que d'une seule et même personne. Expliquant cette divergence, il dit que peut-être, dès le vivant de Jésus, un de ces hommes mourut ou sortit du cercle des apôtres, et l'autre prit sa place , de sorte que, parmi les listes, les unes reproduisent le personnel primitif de l'apostolat, et
(1) Voyez Josèp'ue , Bell, jud, , li, 1, S. 64 5 De 'VVette , Exeg, ffandh., 1, 3,9. l.S. 98 f.
(2) Compare/. Credner, Einleitung , (3) De Wette, 1, r,
<.L>\>LiÈ.ME CHAPITRE. § LXXIV, G07
les .'iulros le personnel subséquent (1). D'abord, il n'est guère possible d'admettre qu'aucune de nos listes d'apôtres provienne du temps de Jésus; et puis on n'y aura pas inscrit un membre devenu antérieurement étranger au coliéiie des apôtres ; mais on n'aura compté que ceux qui , en dernier lieu, étaient présents autour de Jésus. De sorte qu'ici aussi le parti le plus sur est de reconnaître entre les listes une divergence qui se conçoit facilement; car on avait, à la vérité, le nombre douze, et l'on connaissait les plus distingués d'entre les apôtres; mais il restait des places vacantes qu'on remplit, là où manquaient les renseignements, différemment d'après les traditions différentes.
Entre le cercle plus étroit des douze et la masse de ses partisans, se trouvait, d'après Luc, un cercle particulier de disciples qui tenait l'intermédiaire. Cet évangéliste nous dit (10, 1 scq.) que Jésus, outre les douzi' , en avait encore choisi soixante-dix autres, hizvjç £orîo7--/->.ovTy., et qu'il les avait envoyés en avant, deux à deux, dans les localités qu'il comptait traverser pendant son dernier voyage , pour annoncer l'approche du royaume des deux, ^y.GÛ.^iy. twv o'jpavwv. Com.me les autres évangélistes se taisent sur cette circonstance, la critique la plus récente n'a pas manqué de faire un reproche de ce silence, au premier surtout à cause de sa qualité supposée d'apôtre (2). Mais la défaveur qui en résulte pour IMatthieu doit s'amoindrir si l'on remarque qu'il ne se trouve de trace de soixante-dix disciples ni dans aucun des autres évangiles, ni dans les Actes des Apôtres, ni dans les Lettres apostoliques; or ce silence aurait été impossible si leur mission avait été aussi féconde en conséquences qu'on l'admet ordinairement. Ce n'est pas , réplique-t-on, à cause de ses conséquences, c'est à cause de sa signification que ce choix des soixante-dix a de l'importance.
(i) L'eber den Lukas , S. 88 f. S. 307; Sclmeckciii)urger, Ueber den
(2) Scliulz , Ueber clos Abf^ndmah} , Urspriing. S, i3 f.
Si les douze ajiôtrcs , à cause de leur rapport avec les douze tribus d'Israël , indiquaient la destination de Jésus pour le peuple juif, les soixante-dix, ou, d'après quelques autorités, les soixante-douze, étaient, dit-on, les représentants des soixante-dix ou soixante-douze peuples qui se trouvaient, avec autant de langues distinctes, sur la surface de la terre, d'après Topinion des Juifs et des premiers chrétiens (]), et ils caractérisaient ainsi la destination universelle de Jésus et de son royaume (2). Le fait est que, pour la nation juive même, ce nombre, comme nombre sacré, avait de l'importance. Soixante-dix anciens furent choisis par Moïse pour ses coadjuteurs li Mos., 11, 16. 25) ; soixante-dix membres composaient le sanhédrin (o) • l'Ancien Testament eut soixante-dix traducteurs grecs.
A ce sujet, il faut demander ; Jésus , pressé par les circonstances, n'avait-i! rien de plus important à faire qu'à rechercher tous les nombres significatifs, et à former, d'après ces nombres , différents cercles de disciples dont il s'entourait? Ou bien un attachement aussi persévérant à des nombres sacrés, un développement de l'idée dont le commencement se trouvait dans le nombre douze des apôtres, ne sont-ils pas tout à fait conformes à l'esprit de la légende chrétienne primitive, qui, imbue des opinions juives, comme nous devons le supposer, fit l'argument suivant : Puisque Jésus a figuré les douze tribus par le nombre de ses apôtres , il aura aussi figuré les soixante-dix anciens par un nombre correspondant de disciples. Ou, si nous pensons que cette légende était mue par des idées plus universelles et plus aîialogues à celle de Paul, elle n'aura pu s'empêcher d'admettre que Jésus, ayant, par le choix des apôtres, caractérisé la destination de sa mission à l'égard du peuple d'Israël,
(1) Tu/ haarez , f. 19 , c. 3 ; Clem. l'<;her Enlstehung dev schriftl. Evaiige' hom., 18, 4 ; Recognit. Clemenl., 2, 42; (ien , S. 127 f.
Epiplian. llteres., i, 5. (3) Voyez Liglitfoot, p. 78C.
(2) Scîiiieckonlmrger, 1. c; Oieicler,
CINQUIÈME CîfAPlTRE. ,^ LXXiV. 609
.T. oit également caractérisé sa destination ultérieure pour tous les |jeu[)les de la terre par le choix de soixante-dix disciples. A une question ainsi posée nous ne pouvons nous empêcher de répondre en affirmant la seconde alternative. Quelque agréable qu'ait été de tout temps à l'Église la classe des soixante-dix disciples, sorte de dépôt où elle met- Init les hommes qui , sans appartenir aux douze, étaient cependant pour elle de quelque intérêt, tels que Marc, Luc, Matthias, nous devons déclarer que la décision de la plus moderne critique est entachée de précipitation , et avouer que l'évangiie de Luc, ayant admis un semblable renseignement, qui est dépourvu de toute confirmation historique, et qui semble n'avoir pas d'autre source que l'intérêt dogmatique, a, par cela même, du désavantage vis-à-vis l'évangile de Matthieu. Les Actes des Apôtres (1, 21 seq.) paraissent, à la vérité, prouver que Jésus, outre les douze, avait encore des compagnons qui ne le quittaient pas ; mais ces compagnons ont-ils formé un corps de soixante-dix, ou, parmi eux, Jésus en a-t-il choisi soixante-dix? c'est ce qui ne paraît avoir aucune garantie suffisante (1).
(1) Sur ce point sont d'accord De Biogr. J., § 24. Pour le point de vue Wcttc, Exec;. Uandh., 1, 1, S. 99 f. contraire , comparez Neandcr, L, J, 1, 2, S. 61. 1, 3, S. 220; Tlicile, Z«r Clir.,S. 498 f.
DISCOURS DE JÉSUS DANS LES TROIS PREMIERS ÉVANGILES (l).