LXXV
Discours de la montagne.
Dans Tensemble de la vie publique de Jésus, on peut, des événements, séparer les discours qui ne sont pas seulement des incidents, mais qui forment un tout indépendant, Lien queje sache qu'une pareille distinction est toujours Uoltante, et qu'il est possible de soutenir que maint discours, à cause du fait qui en est l'occasion, devrait être rangé parmi les événements, et maint événement, à cause des explications qui s'y rattachent, rangé parmi les discours. Entre les trois premiers évangélistes et le quatrième, il se trouve, au sujet des discours, une telle différence, que celui-ci n'a avec ceuxlà en commun qu'un petit nombre de propositions isolées. En outre, les discours de Jésus chez les synoptiques et chez Jean ne se ressemblent ni pour le fond ni pour la forme; il faut donc les soumettre à un examen séparé. A leur tour, les trois premiers évangélistes ont des dissemblances entre eux ; Matthieu aime à présenter, dans un ensemble, de longs discours de Jésus, qui, chez Luc, sont distribués dans différents endroits et dans différentes circonstances j ce qui n'empêche pas que Matthieu et Luc n'aient chacun des morceaux qui leur sont propres. Dans JMarc, l'élément des discours est beaucoup amoindri. En conséquence, ce qui sera le plus convenable, ce sera de prendre pour point de départ les discours de Matthieu, de rechercher ce qui y cor-
(1) Ce qui se rapporte à la passion , à la mort et à la résurrection est réserTé ici aussi.
resjjond dans les autres évangélistes, puis de demander quel est celui qui les a le mieux placés et reproduits, enfin de travailler à nous former un jugement sur la question de savoir jusqu'à quel point il faut admettre qu'ils sont réellement sortis de la bouche de Jésus.
Le premier grand discours qui se trouve dans IMaltbieu est celui qu'on appelle de la montagne, chapitres 5-7. Cet évangéliste, ayant rapporté le retour de Jésus en Galilée après le baptême, et raconté la vocation des deux couples de pêcheurs, dit que Jésus parcourut toute la Galilée, enseignant et guérissant, et qu'il entraîna à sa suite beaucouj) de gens de toutes les parties de la Palestine j qu'ayant vu la foule du peuple, il monta sur une montagne, et qu'il tint le discours dont il s'agit (4, 23 seq.). On cherche en vain dans Marc un passage parallèle à ce discours j mais dans Luc on trouve (6, 20-^9) un discours qui non seulement a le même commencement et la même conclusion, mais où le contenu intermédiaire et la marche de.i pen; ées ont l'analogie la plus frappante avec le discours de la montagne; à quoi se joint que, dans Luc comme dans Matthieu, Jésus, le discours fini, va à Capharnaura et guérit le serviteur du centurion. A la vérité, Luc met le discours un peu plus tard, racontant auparavant plusieurs excursions et guérisons de Jésus, que Matthieu met <;près. En outre, presque en opposition avec Matthieu, i! raconte que Jésus prononça le discours, non étant monté sur la montagne, àva^avxa eiç To oooç, mais descendu et étant en plaine^ '/.y.zyfjy.^Tx, ii-l TOTToi» -Tueà'ivo'j, non as5Ù, comme dit Matthieu, y-yMca^zy., mais debout; enfin ajoutons que le discours, dans Luc, nest en étendue que le quart de celui que rapporte Matthieu : une partie considérable de l'un manque dans l'autre, et cependant le discours, dans Luc, a quelques éléments particuliers qui ne sont pas dans Matthieu.
Ne voulant pas accorder que, de deux évangélistes inspi-
rês, un avait tort, puisqu'ils font tenir à Jésus ie mémo discours, l'un sur la montagne et l'autre dans la plaine, l'un assis et l'autre debout, l'un plus tôt et l'autre plus tard ; ne \oulant pas non plus admettre que, ou l'un se fût permis des omissions essentielles, ou l'autre de non moins essentielles additions, l'ancienne liarmonistique a déclaré (1) différents les deux discours, et dit, en preuve, que Jésus avait du traiter plus d'une fois les points importants de sa doctrine, et avait pu répéter mot pour mot certaines sentences d'un intérêt majeur. S'il faut l'accorder sans difficulté pour des sentences isolées, il faut le nier avec non moins de décision pour de longues harangues j et même ces courtes sentences, le maître ingénieux et inventif saura à chaque fois les présenter dans une position et une connexion différentes, et il n'y aurait qu'un esprit tout à faii pauvre qui emploierait à diverses reprises un exorde et une péroraison aussi caractérisées que les bénédictions qui ouvrent le discours de la montagne et la comparaison , qui le clôt, de la maison bâtie sur le rocher ou sur le sable.
Il fallut donc reconnaître l'identité des discours^ alors le premier point fut de concilier ou d'expliquer les divergences entre les deux relations d'une manière qui en laissât intacte la créance. Relativement à la désignation différente de la localité, Paulus a insisté sur èttI de Luc, et dit que cette proposition exprimait que Jésus était debout au-dessus de la plaine, par conséquent sur une colline. Tholuck a été plus heureux en distinguant le lieu plat, tottoç tts^lvoç, de la plaine proprement dite , et en en faisant une partie de la montagne, mais une partie moins abrupte de la pente. Cependant , comme l'un des évangélistes rapporte que la harangue fut prononcée après que Jésus eut monté, Toutre
[i] AugusÛD , De co7ise!is. ev., 2, i9i (le la bibliograpliie , dans Tliohick , Slorr, Leber clen Z:veck des Evang. u, Auslegiui^ der Bergpredigt , Eiiil. , § 1, rf, Dr. Joh.^ S. 3'i7 ff. Voyez le reste
SlXliiMIi ClIAIMTiŒ. § LXXV. 613
nprès q'.i'il fut descendu, on sera obligé de dire avec Olshausen que, si Jésus, d'après Luc, a parlé dans la plaine ou sur un endroit plus bas de la montagne, Malthieu a omis de dire qu'il descendit après être monté, et que, si Jésus, d'après Mallhieu, a parlé sur la hauteur, Luc a oublié de rapporter qu'après être descendu, il remonta un peu sur la hauteur afin de haranguer la foule. Sans aucun doute, chacun d'eux n'a rien su de ce qu'il ne rapporte pas; mais, dans la tradition, ce discours étant rattaché à un séjour de Jésus sur une montagne, Matthieu pensa que la montagne était une élévation convenable pour une harangue populaire, et Luc, au contraire, pensa que Jésus était descendu pour être plus près de la foule. Par suite de la même différence, celui qui parlait de la montagne parut pouvoir être assis, et celui qui parlait en plaine devait nécessairement être debout. Quant à la divergence chronologique, il faut l'avouer de même que la divergence relative aux lieux, et s'abstenir de faux essais de conciliation (1).
Les divergences relatives à l'étendue et au contenu du discours sont susceptibles de trois explications, ou bien l'exposé plus court de Luc n'est qu'un extrait de tout le discours que Matthieu reproduit complètement, ou bien Matthieu a intercalé des morceaux prononcés dans d'autres occasions, ou enfin ces deux suppositions sont vraies à la fois. Celui qui veut conserver intacte la foi divine de l'évangéliste, fides divina, comme Tholuck, ou sa foi Immaine, fuies humana, comme Paulus, accueille de préférence la première explication, parce que omettre ce qui a eu lieu est une faute plus innocente qu'ajouter ce qui n'a pas eu lieu. On invoque, en conséquence, l'étroit enchaînement que l'on croit jjouvoir montrer dans le discours de la montagne, suivant Matthieu, et qui indique que le discours a été ainsi prononcé par Jésus lui-même d'un seul trait. INiais, d'abord,
(1) Comparez De V. cite , Exeg. Handb., 1. 1, S. 47 H', 1, 2, S. k(\.
un écrivain qui rapporte ce qui lui a été raconté peut, s'il n'est pas dénué de toute habileté, donner un enchaînement supportable à des morceaux qui, originairement, n'appartenaient pas les uns aux autres; ensuite, cet enchaînement, ainsi que les commentateurs cités plus haut sont forcés d'en convenir eux-mêmes (1), ne s'étend que sur la moitié environ du discours de la montagne, de sorte que, à partir de 6, 19, se suivent des sentences plus ou moins isolées, de la plupart desquelles on peut dire qu'il est excessivement invraisemblable qu'elles aient été prononcées dans cet endroit. En conséquence, la critique, revenant sur ses pas, a décidé dans ces derniers temps que la relation plus courte que donne Luc reproduit absolument ou à peu près la forme primitive du discours de Jésus; que Matthieu, au contraire, s'est permis d'intercaler, dans la harangue que Jésus prononça alors, plusieurs choses dites dans d'autres circonstances ; c'est-à-dire que, conservant l'esquisse générale du discours, à savoir, l'exorde, la péroraison et la partie essentielle du développement des pensées, il avait introduit, entre ces compartiments, des morceaux plus ou moins analogues pris ailleurs (2). Cette opinion s'appuie principalement sur ce fait, que plusieurs des sentences que Matthieu a réunies dans le discours de ia montagne se trouvent dispersées en différents lieux dans Luc, et en partie aussi dans Marc. Obligés de convenir de ce point, et cependantdésireux d'écarter de l'évangéliste une erreur qui pourrait rendre douteuse sa qualité de témoin oculaire, d'autres théologiens soutiennent maintenant que Matthieu a composé le discours de la montagne de morceaux rapportés, sans penser que ce discours eût été prononcé d'un seul trait, bien persuadé, au contraire, qu'il ne l'avait jamais été (3).
(1) Tholuck , S. 2i; Paulus, Exeg, Ahendmahl . S. 313; Sieffert, S. 74 fC; Handb., 1, h, S. 58i. IVitzsche, S. 301.
(2) Ainsi s'expriment ScLulz , ijom (3) Obhauseu, Bibl. Comm., 1, S.
Mais, avec raison, on a remarqué là-contre que Matthieu , faisant monter Jésus sur la montagne avant le commencement du discours et l'en faisant descendre le discours fini , représente évidemment comme prononcé en un seul trait tout ce qui est dit entre ces deux temps; et que, indiquant, à la fin du discours, l'impression produite sur la foule, ûy}voiç, dont il avait constaté la présence avant le commencement du discours, il a nécessairement entendu relater une harangue cohérente (1). Quant à Luc, d'une part on a trouvé, même chez lui , dans son discours de la montagne, des passages où le contexte interrompu fait croire à des lacunes, et des additions qu'il est difficile de regarder comme primitives (2); d'autre part, il est fort douteux que les sentences qui, communes à lui et à Matthieu, sont mises, chez lui, dans d'autres endroits que le discours de la montagne, y occupent une meilleure place (3). En conséquence , ainsi que nous le verrons bientôt plus exactement, Luc, en ce point, n'a aucun avantage sur Matthieu.
Le public auquel le discours de la montagne était destiné pourrait paraître avoir été désigné par Luc comme un cercle assez étroit, puisqu'il raconte que le choix des apôtres précéda immédiatement, et qu'au commencement de son discours, Jésus leva les yeux vers ses disciples, tlq toùç |xa- ÔYixà; aÛTO'j; cercle plus étroit du moins que ne l'annoncerait le langage de Matthieu, suivant qui le discours s'adresse à la foule, oyAou;. Mais, d'une part, Matthieu, raconte qu'avant le discours de la montagne, les disciples, [j-aOr;Tat, se tournent vers Jésus et reçoivent un enseignement de lui; d'autre part, Luc rapporte que le discours fut adressé aux oreilles du peuple, dç Ta; à/.oàîTOj >.aoij; il en résulte que
197; Kern, dans: Tiil>, 'Aeilschriji, iSSi, (2) Sclilciermaclier, Uel^er tien Lukas,
(1) Scli.ilz, 1. c.S. 315; Sehncfkcn- (3) Tliolnck, 1. c, S. 11 ((., et mon
burger, Beilnege, S. 26 ; Cieduer, Einl., Examen des écrits de Sicffert et autres, Ij S. 69. dans Jahrbuckei f, wiss, Kritik , dot.
616 DELXŒ^!;: skctî^n.
le discours de Jésus, tout en ayant un rapport particulier
aux disciples, s'adressa en général au peuple assemblé (1).
Nous n'avons, en effet, aucune raison de douter que le
récit des évangélistes ne repose sur le fait d'une harangue
solennelle.
Passons maintenant à l'examen des détails. Dans les deux rédactions, le discours de la montagne s'ouvre par un certain nombre de bénédictions, dont non seulement plusieurs manquent dans Luc, mais dont la plupart sont prises en un autre sens que dans Matthieu, ainsi que Storr (2) l'a mieux vu que Olshausen. En effet, les pauvres, tutco/oI, ne sont pas spécifiés avec précision, comme dans Matthieu par l'addition en esprit, tw Trvs'jy.aTi; par conséquent il s'agit, non pas de ceux qui se sentent à l'intérieur pauvres et misérables, mais de ceux qui sont pauvres au propre j la faim des affamés, TsivwvTe;, n'est pas, non plus, rapportée à la justice, ^t/ca-.o^Tuvr.v, de sorte que celte faim est, non spirituelle, mais corporelle ; de plus ceux qui ont faim, ttsivwvtô;, et ceux qui pleurent, y.lylv/Tîç, sont précisés encore davantage par l'addition du moi maintenant, vOv ; ainsi dans Luc l'opposition n'est pas, comme dans Matthieu, entre la souffrance actuelle d'àmes pieuses, non encore satisfaites, et leur satisfaction future, mais elle est entre une souffrance corporelle et présente, et un bien-être à venir (o). Une opposition de ce genre entre le siècle présent, ccliàv outoç, et le siècle futur, v.loyj u.illoyj, se trouve ailleurs aussi chez Luc, particulièrement dans la parabole de l'homme riche; et, sans rechercher ici laquelle des deux relations, de Luc ou de Matthieu, est primitive, je remarque seulement que celle de Luc est tout à fait dans l'esprit des Ébioniîes, esprit que l'on a tout récemment voulu trouver dans l'évangile
(1) Comparez Tlioluck. 1. c. , S. 25 (3) Comparez De Wette , Exeget. ff. ; De Wette, Exeg. Handb,, 1, 1, Handb. , 1, 2, S. Ixk; Neander, L. J. S. Zi9. Clir,, S. 155 f., Acm.
(2) Ueber den Zweck u. s, w., S, 318.
SIXIÈME CHAMTi'.i;. ^ LXXV. GI7
«le MalUiiea, Parmi les Ebionitcs, te!s qu'ils se dépeignont dans ies Homélies Clémentines, c'est un j)rincinc cajyital que celui qui prend sa part dans ce siècle n'aura rien dans le siècle futur, mais que celui qui renonce aux jouissances terrestres accumule pour lui des trésors dans le ciel (1). La dernière bénédiction , p.ax.aciGy.o;, se rapporte à ceux qui sont persécutés pour la cause de Jésus. Luc, dans le passage parallèle, apowle fils de l'homme^ ê'vr/.sv toj uîoO toO Kv6o(oTToii; ainsi les mots, pour moi, evsx.sv iy/rj, chez Matthieu, ne peuvent désigner Jésus quo dans la qualité de Messie. En raison du passage de Matthieu, 16, 13, suiv., et passages parallèles, on a douté que Jésus se fût déclaré Messie d'aussi bonne heure. A ce sujet comparez ce qui a été remarqué plus haut, § LXllL
Aux bénédictions succèdent, dans Luc, autant de malédiclions, oOal, qui manquent dans Matthieu. L'opposition que les Ébionites établissaient entre ce monde-ci cl l'autre y est marquée d'une manière encore plus brusque, puisque, sans plus ample informé, malheur est prononcé sur les riches qui sont pleins, T:lo'jcioiç iu-z-l-ncuAvùiç , et qui rient, vsXcôfjt, et que des maux en proportion avec leur bonheur actuel leur sont annoncés dans le monde nouveau que le Messie va fonder; images qui rappellem la lettre de Jacques, 5, 1 seq. La dernière malédiction est, avec un peu de roideur, formulée sur les dernières bénédictions; car ce n'est que pour faire opposition aux vrais prophètes tant calomniés qu'il est soutenu sans aucune donnée historique que les faux prophètes ont été l'objet des louanges de tous. On pourrait donc conjecturer avec Schleiermacher (2) que l'auteur du troisième évangile a ajouté, de son cru, les malédictions correspondant aux bénédictions; non pas tant parce qu'il
(1) Ilornil. 15, 7 et ailleurs ; compa- kcuburger. Ueber dus Evungelium der rez Creduer, daus Winer's ZeitschriJ't Aegyptier, § 6. fur wiss. Théologie, 1, S. 298 f.; Sclinet- (2) L. c, S. 90. Ncandcr avec lui, 1. c.
sentait, comme le croit Schleiermacher, une lacune qu'il ne pouvait plus combler, que parce qu'il pouvait paraître plus convenable à la dignité du Messie d'avoir prononcé, ainsi que Moïse jadis, la malédiction à coté de la bénédiction. Si l'on trouve, et môme avec raison, dans le discours de la montagne, une contre-partie de la loi donnée sur le mont Sinai, cependant cet exorde, au moins dans Luc, rappelle davantage le paragraphe du Deutéronome (27, 11 seq.joù Moïse ordonne qu'au moment de l'entrée du peuple dans la terre de Canaan, une moitié se place sur la montagne de Garizim, et l'autre sur Ébal, et que les premiers prononcent diverses bénédictions sur ceux qui obéiront à la loi, et les seconds un nombre égal de malédictions sur ceux qui la transgresseront; ce qui, d'après Josèphe, 8, 33 seq., fut réellement accompli (1;.
A côté des bénédictions dans Matthieu, se place convenablement le passage oii les disciples de Jésus sont représentés comme le sel de la terre, to ilv.ç, -r.q y?;;, et la lumière du monde, to cpw; tou /.ocjaqu (5, 13 seq.). Chez Luc, le discours du sel se trouve, avec un commencement un peu différent, dans un autre endroit (IZt, 34 seq.), où Jésus exhorte ses auditeurs à bien peser les sacrifices qu'il faut faire pour le suivre, disant qu'il vaut mieux pour eux ne pas se réunir à lui que le quitter plus tard avec honte; après quoi il peut comparer naturellement des disciples qui deviennent faibles, avec du sel qui a perdu sa saveur. Ce mot convient donc aux deux passages; et, à cause de sa brièveté sentencieuse, il est de nature à pouvoir être répété souvent. 11 a donc pu être prononcé dans les deux cas, mais il ne l'a pu être de la
^1) Les rabbins aussi mettaient de que David, Daniel avec ses trois com-
l'importauce aux bénédictions et aux paj^nons , et le Messie l'avaient été ie-
malédictions mosaïques. Voyez Light- nedictio'zil.us sex!TATg,Kiit\i.,3,il>id.).
foot, p. 255. De même que nous avons Ils comptaient aussi, à cfjié des vingt
ici Iiuit bénédiclions, de même ils sup- heaùtudinihus dans les psaumes, autant
posaient qu'Abraham avait été béni de -r^s dans Isaîe l'Midrasch Teliillim, iV»
benedictionibus seplem (Baal Tnrim , in Ps, 1, ibid,\. Gen„ 12, dans Lightfoot, p. 256) , et
manière dont Marc le cite (9, 50) ; car, lorsque cet évangéliste dit, par allusion à l'enfer, que chacun doit être salé de feu, àlCCv.'j, il n'y a là aucune connexion interne avec le sel, aXaç, qui représente la supériorité du vrai disciple de Jésus; loin de là, la connexion est purement extérieure, elle ne résulte que de la similitude du mot : c'est une vraie connexion de dictionnaire, comme on l'a dit avec raison (1). La conclusion différente que Marc donne à l'apophthegme (ayez du sel en vous-mêmes et conservez la paix entre vous, £/£T£ £v éauToî"; cc).y.ç, x.al iloYiVVJizt £v ;'c).'X-/;'Xoiç), peut, il est vrai, y avoir été réunie, mais elle peut aussi bien avoir été prononcée dans un tout autre enchaînement. L'apophthegme sur la lumière qui ne doit pas être cachée, de même que le se! ne doit pas être sans saveur, manque dans le discours de la montagne de Luc, qui, omettant la destination que cet apophthegme a, suivant les autres, pour les disciples, le reproduit dans deux endroits différents. D'abord on le trouve (8, 16) imm.édiatement après l'explication de la parabole du semeur, où Marc le met aussi {k, 21). Sans doute on peut adm.ettre qu'il n'y a pas d'incohérence à rapprocher l'éclat de la lumière et la fructification de la semence, x.apTTooopsiv ; mais, après l'explication d'une parabole, il y a toujours un repos pendant lequel un maître intelligent ne se hâte pas de passer à de nouvelles images; en tout cas, entre cet éclat de la lumière intérieure et l'apophthegme que Luc y joint, à savoir, que tout ce qui est caché vient au jour, il n'y a pas d'enchaînement interne. Mais nous voyons ici une chose qui se répète souvent dans Luc, c'est que plusieurs sentences isolées sont jetées confusément dans l'intervalle qui sépare deux discours ou récits indépendants l'un de l'autre. Ainsi, en cet endroit, entre la parabole du semeur et le récit de la visite de la mère et des frères de Jésus,
(1) SrhncckeuhuTger , Beitrœge , S. luoutrer qu'il existe -ôU véritable encliaf- 56. Neander cherche par des artifices à nemeut d'idées, 5. 157, Adit.
(320 LEUXiÈ.'.iE :.t:CliO.N.
est intercale i'apophthegme sur la iumière qui ne doit pas être cachée; et celte intercalation a pour raison quelque analogie interne de l'apophtliegme avec la parabole; puis, comme cet apophthegme renfermait l'opposition de cacher et de manifester, l'écrivain a eu l'idée d'amener ici le discours sur la manifestation de tout ce qui est caché, discours tout à fait hétérogène avec le reste j enfin il ajoute qu'on donne à celui qui a, sentence qui, n'ayant aucune connexion avec la manifestfition de ce qui est caché, se trouve avoir quelque rapport avec la parabole. Mais, dans le second passage (11, 33) où Jésus dit, d'un côté, que ses contemporains seront condamnés un jour par les Ni?iivites, et d'autre part, qu'on n'allume point une lampe pour la mettre en un lieu cachéy on ne peut montrer aucune connexion entre ces deux propositions, à moins qu'on ne l'y introduise (1). Le fait est que nous avons ici encore, entre le discours contre la demande de miracles et les discours pendant le dîner du pharisien, une lacune remplie par des fragments détachés de harangues.
ISous {)assons (5, 17 seq.) au véritable sujet du discours, à ?avoir, l'assurance de Jésus, qu'il est venu, non pour détruire, mais pour accomplir la loi et les prophètes, etc. Luc (16, 17) place cette proposition à côté de la proposition tout à fait opposée en apparence, que la loi et les prophètes ne vont que jusqu'à Jean ; il est impossible que ces deux propositions appartiennent au même enchaînement d'idées; la connexion n'est encore ici qu'une connexion de dictionnaire : la première proposition commençant par le mot voVj;, l'écrivain a pu se plaire à y joindre une autre déclaration de Jésus concernant également la loi, vojxoç (2). Au reste, il y a ici derechef, entre les paraboles de i'éco-
(1) C'est ce que fait Olsliausen , sur (2) C'est là le motif, que cherclie
ce passage. La vérité est indiquée jiar vainement Sclileiermacher, S. 205 , de
ScLiieckenburger , Beitrœge , S. 58 ; la réunion non historique du v. 16 au
Tholuck, 1. c, S. 11. T. 17. Comp. De Wette sur ce iiassage.
SIXIÈME CIIAPIIRE. § LXXV. G21
nome et de l'homme riche, un de ces intervalles dans lesquels on trouve ordinaircm.ent, chez Luc, des morceaux détachés.
Dans la suite du discours (v, 20), Jésus a si peu l'intention d'enseigner le mépris de la loi mosaïque, qu'il en exige -l'observation plus sévèrement qu.e les docteurs et les pharisiens, et que, à côté de lui, ce sont eux qui ruinent la loi; et aussitôt suit une série de commandements mosaïques pour lesquels il ressort que Jésus , au lieu de se tenir à la lettre, pénètre l'esprit des commandements et met à nu tout ce qu'a de méprisable l'explication des rabbins (v. 20- /|.8). Ce chapitre , rangé et complet comme nous le lisons dans Matthieu, manque dans le discours de la montagne de Luc, ce qui prouve d'une manière décisive que ce dernier a des lacunes; car non seulement ce chapitre renferme l'idée fondamentale du discours tel que Matthieu le rapporte, mais encore les déclarations dispersées sur l'amour des ennemis, sur la réconciliation, sur la bienfaisance, que Luc rapporte, ne trouvent un sens précis et de l'unité que dans l'opposition de l'explication spirituelle de l'Ecriture par Jésus, et de l'explication charnelle par les docteurs d'alors. On a aussi remarqué, avec raison, que les mots par lesquels Luc (verset 27) fait continuer Jésus après la dernière malédiction : Mais je vous dis, oùXy. ûj^v Xsyw, de même que les mots, or il leur dit une parabole, el-rrs ^è 7:a.^aëol'hv aùroîç (v. 39), indiquent des lacunes (1). Quant aux passages parallèles isolés, l'exhortation de se réconcilier promptement avec l'adverse partie, àvziSi-Aoz (Matth.,5, 25 seq.), ne peut pas au moins se mettre en connexion avec ce qui précède, aussi facilement dans Luc (12, 58 seq.) que dans Matthieu (2). C'est encore pis pour le passage qui, dans Luc, est parallèle à 5, 32 de iMatlhieu; ce passage, relatif
(1) Sclileicrniadicr, 1. r., S. 00: Tlio- (2) Tlioluck, S. 12, 187; Do V/cttc
liuk , S. 21. SI!!- ce passaj^p.
au di^orce, est chez Matthieu dans une étroite liaison avec tout le contexte; chez Luc, au contraire (IG, 18), il est intercalé dans un de ces joints déjà désignés , entre l'assurance de l'immuabilité de la loi et la parabole de l'homme riche. Olshausen , pour établir une liaison de ce passage avec ce qui précède, a interprété raduUère, pi/eusiv, comme une expression allégorique signifiant l'infidélité à la loi divine; et de son côté, pour établir une connexion avec la parabole suivante, Schleiermacher (1) a rapporté ce passage à l'adultère Ilérode. Maison peut dire que ces deux interprétations sont des chimères (2). Il semble que la tradition avait apporté jusqu'à l'auteur du troisième évangile le souvenir que Jésus, après avoir certifié l'inviolabilité de la loi mosaïque , avait aussi, entre autres choses, posé le principe rigoureux de la défense du divorce; et l'écrivain, à l'esprit duquel ce principe , seul de tout ce qu'avait dit Jésus à ce sujet, était présent, le mit en cet endroit. La même déclaration se trouve chez Matthieu (19, 9) dans un enchaînement qui permet de croire qu'en ce dernier lieu c'est une répétition. Dans jMatthieu, les commandements relatifs à la patience et à la douceur (5,38 — /i2), venant à propos de l'explication spirituelle du dicton œil pour œil, ooOaXaov âv-l ooOa).aoi}, se suivent dans un ordre conforme à la pensée de l'orateur. I\Iais dans le discours de la montagne, chez Luc (6, 29), ces commandements sont introduits d'une manière bien moins précise par le commandement d'aimer ses ennemis (v. 27 seq.) ; et même ce dernier commandement, qui, chez Matthieu, est présenté comme une rectification du précepte : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi , àyaTr'/iijSiç tov 7:'):r,aiov cou , x.al iJAariGv.!; Tov £-/Opov COU (v. Zi3 seq.), est aussi décidément mieux dans Matthieu. Il y est dit qu'aimer seulement ses amis, n'est rien
(1) L. c, s. 206f. (2) Comparez De Welte , Exeget.
Handb,, 1,2, S. 86.
SIXIÈME CHAPITRE. § LXXY. 623
que ne pourraient faire même des méchants; remarque qui a, dans Matthieu (v. 46 seq.), un enchaînement parfait, puisqu'elle n'est pas autre chose qu'une polémique contre la permission de haïr son ennemi; permission ajoutée, dans la tradition , au précepte mosaïque d'aimer son prochain ; mais, dans Luc, elle est sans connexion, venant (verset 32) après : régissez envers les autres de la même manière que vous voudriez qu'ils agissent envers vous , précepte qui, dans Matthieu, n'est que plus bas (7, 12). En somme, si l'on compare le passage de Luc depuis le verset 27 jusqu'au verset 36 du chapitre G, avec le passage correspondant de Matthieu , on trouvera ici une marche réglée des pensées , ià une notable confusion (1).
Des avertissements de se garder de l'hypocrisie des pharisiens (6, 1 — 6) n'ont point de passage parallèle dans Luc ; mais, relativement au modèle de prière, il se trouve, dans Luc, un passage correspondant que la critique moderne n'a pas fait peu valoir au désavantage de Matthieu. L'ancienne harmonistique ne faisait aucune difficulté d'admettre que cette prière eût été prononcée deux fois par Jésus, une fois dans les circonstances que rapporte Matthieu , une autre fois dans celle que Luc rapporte (11,1 seq.) (2). Mais cela est difficile à admettre; car, si Jésus avait donné, dans le discours de la montagne, un modèle de prière, ses disciples ne lui en auraient pas demandé un plus tard , comme si rien ne s'était passé ; et en tout cas Jésus n'aurait pas répété son modèle de prière, sans rappeler que depuis longtemps il en avait donné un pareil. En conséquence, la plus récente critique a prononcé que Luc seul a conservé l'occasion naturelle et véritable où cette prière fut communiquée aux disciples , et qu'au contraire, dans le discours de la montagne de Matthieu, elle n'est, comme tant d'autres
(1) C'est ce que De Wette accorde, (2) C'est ce que dit encore Hess,
Exeg. Handb., 1, 1, S. /J8. Gesch, Jesu, 2 , S. A8 f.
fragments de harangues, qu'une intercalalion de l'écrivain (1). ]Mais on vante, sans que je puisse le découvrir, ce qu'il y a de naturel chez Luc dans la manière de présenter la chose. Les critiques déjà désignés trouvent eux-mêmes invraisemblable que Jésus ait laissé ses disciples, sans les engager à prier, jusqu'au dernier voyage , où Luc place la scène en question. Je mets de côté cette invraisemblance, mais je ferai remarquer qu'il n'est pas très naturel que Jésus, ayant attendu, pour donner un modèle de prière, que ses disciples le lui eussent demandé, se soit alors, sur leur demande, immédiatement mis en prière. Sans doute, dès le commencement, il pria souvent au milieu d'eux; mais, cela étant, leur demande était superflue, et, si cependant ils la lui adressèrent, il dut les renvoyer, comme dans Jean (l/i, 9), à ce qu'ils pouvaient depuis longtemps avoir vu et entendu dans sa compagnie. Le récit de Luc paraît être le résultat d'une simple conjecture ; on savait que cette prière provenait de Jésus , et ceux qui se demandèrent ce qui l'avait décidé à la communiquer, se dirent pour réponse : Sans aucun doute ses disciples lui auront demandé un modèle de prière. Sans donc vouloir soutenir que Matthieu nous ait conservé le récit de l'occasion où cette prière fut primitivement prononcée par Jésus, nous ne doutons pas moins de la vérité de la relation de Luc (2). Quant aux éléments de cette prière, on ne peut nier ce que Wetstein en dit : Tota hœc oratio ex formulis Hebrœorum concinnata est{2>); et ce que Fritzsche rappelle n'en reste pas moins juste : c'est que des vœux aussi généraux ont pu être prononcés en prière , isolément , par différentes personnes , et même dans des termes semblables (/t). Ajoutons toutefois que le choix et
(1) Sclileiermacher , i. c. , S. 173; (3) K. T. 1, 323. Qae l'on voie les Olsliaiiscn , 1 , S. 232 ; Sieffert, S. 78 passages parallèles, dans V^'et5tein et if.; Neander. S. 235 f. Anni. dans Lightfoot.
(2) Comparez De Wettfc , Exeget. {!i) ,Cpmrn, in ]\Iatlh,, p. 265. Ilandh., 1,1, S. 69,1,2, S. 65.
SIXIÈME CHAl'ITRE. § LXXV. 625
la iL'iinion en ont un caraclère tout à fait sj)(jckil, et sont une image fidèle de cette conscience religieuse qui était le partage de Jésus, et qu'il voulait communiquer aux siens (1). Deux propositions (versets Id et 15), qu'on peut considérer comme le corollaire de l'avant-dernicr verset de la prière , sont placées après Vamen qui la termine. Mais, outre que ces propositions sont isolées dans le discours, puisque, se rapportant à l'avant-dernier verset, elles sont précédées par le dernier, elles n'ont pas, non plus, d'enchaînement avee ce qui suit ; car les versets 16, 17 et 18 sont dirigés contre l'hypocrisie du jeûne des pharisiens, ordre d'idées qui constituait le fil du discours immédiatement avant la prière. Au reste, Marc (11, 25) a encore plus mal enchaîné ces deux propositions, jointes à la recommandation de pardonner, en priant , à ses ennemis, puisqu'il les a rattachées à des discours sur la puissance de la prière pleine de loi (2),
Depuis 6, 19, tous les interprètes devraient reconnaître, avec Paulus, que le fil de la connexion étroite des idées se rompt entre leurs mains. Seulement on ne peut soutenir avec ce savant que toutes les sentences qui suivent , bien qu'elles manquent de liaison, ont été néanmoins prononcées ensemble par Jésus; et la critique moderne a toute probabilité en sa faveur quand elle conjectart que nous avons là sous les yeux une réunion de sentences prononcées en partie a des époques différentes. En tête est l'apophthegme sur les trésors terrestres et célestes, 6-/i<jaufot'ç (v. 19 — 21); Luc, qui le place dans un discours de Jésus à ses partisans ayant pour but de les détourner des soins terrestres (12, 33, seq.), le met vraisemblablement dans un enchaînement plus véritable. 11 en est autrement de rapojjhthegme suivant (v.22 seq..) sur l'œil, qui est la lumière du corps; chez Luc (11, 2>h seq.), il est joint à l'apophthegme déjà cité sur la lumière,
(1) Comparez De Wette.l, I, s, 69 (2) Comparez De Wctte, 1, 2, S.
ff.; Ncander, S. 237ff. 170.