LXXVI
Instruction des douze. Plainte sur les villes galiléennes. Joie sur la vocation des simples.
A l'occasion de la mission des douze, le premier évangile (chiip. 10) rapporte de nouveau une assez longue harangue.
Il est des portions de cette harangue qui lui sont propres; mais, parmi celles qui lui sont communes avec les deux autres synoptiques, ceux-ci n'en rapportent que la plus petite partie lors de cette même occasion; le surplus est placé par Luc, en partie au moment do la mission des soixantedix (10, 2 seq.), en partie dans un entretien postérieur avec les apôtres (12, 2 seq.). Quelques fragments s'en rencontrent encore dans les discours prononcés sur la montagne des Oliviers, aussi bien chez Matthieu que chez les autres.
L'ancienne harmonistique n'hésitait pas non plus ici à admettre une répétition des mêmes discours (1). Mais la critique plus récente prétend que Luc seul rapporte les occasions et les connexions véritables, et que, dans Matthieu, il y a seulement un rapprochement qui est du fait du rédacteur (2). A ce terme, une nouvelle divergence se reproduit entre les interprètes : ceux qui travaillent dans le sens de l'apologétique soutiennent que Matthieu a su qu'il rapprochait des discours tenus en des temps différents, et a même supposé que cela frapperait le lecteur à la première vue (3); d'autres, au contraire, font remarquer, et avec raison, comment le discours, s'ouvrant, verset 5, par les mots : Ce sont là les douze que Jésus envoya après leur avoir donné les instructions suivantes, touvou; toù; ^wâsHa à-KÎ- CTStlev 6 i-/;(70'jç TrapayysiXa; aùm;, se termine (11, 1) par les mots : Après que Jésus eut achevé de donner les instructions à ses douze disciples, etc., /,al sysvexo ots hilece'^ 6 Iviffoij; ^taTai7(7cov Tor; ^w^sx.a, /.. t. \.; arrangement qui prouve suffisamment que l'intention de l'évangéliste a été de rapporter ici une harangue qui se suive d'un bout à l'autre (k).
(1) Par exemple, Hess, Geschichte dernière assertion, qui est bien hardie, Jesu, 1, s, 5A5. se trouve dans Kern, l'ehir den Ur-
(2) Scluil/, , 1. c., s. 308, 314 ; Sief- qimn^ des A\'a„g. Matilt., 5. 63. fort , S. 80 ff. (4) Schulï , S. 315.
(3) Olsliausen sur ce passayc. Cette
Dans ce discours, sans parler de quelques particularités qui ne sont pas très essentielles, attendu qu'elles servent plutôt au développement de pensées qui se trouvent aussi dans les passages correspondants des deux synoptiques, nous remarquons quelque chose de spécial à Matthieu, c'est le début de l'instruction où il limite aux Juifs le ministère des envoyés (v. 5 et 6), et où, à côté du soin d'annoncer le règne du Messie et de guérir les malades, ce dont Luc parle aussi (9, 2), il les charge de ressusciter les morts. Tout cela doit se rapporter au voyage qu'ils vont entreprendre immédiatement; autrement, l'ordre de se renfermer dans les limites du peuple juif devrait aussi être pris dans un sens plus général. Il est singulier, en tout cas, de voir ici les apôtres chargés de ressusciter les morts, puisqu'on ne connaît d'eux, avant la fin de Jésus, aucune résurrection qu'ils aient opérée, et peu auront envie d'en supposer avec OIshausen. C'est dans les Actes des Apôtres que pour la première fois, il est parlé des résurrections opérées par Pierre et Paul ; et la légende imagina que, dès leur première mission, ils avaient été munis par Jésus du pouvoir d'opérer tout ce qu'ils firent après leur dispersion dans le monde.
Dans le discours d'instruction, il n'y a, à vrai dire, de commun entre les sjnoptiques que les règles pour la conduite extérieure des envoyés : il y est dit de quelle manière ils doivent voyager, comment ils doivent se comporter en différents cas (Matth., v. 9— li, 1/t; Marc, 6, 8 — 11 ; Luc, 9, 3 — 5). Ici se présente une divergence : d'après Matthieu et Luc, Jésus défend aux Apôtres de prendre avec eux non seulement de l'argent, un sac, etc., mais encore des souliers 'j-o$r,u.y.-: y., et un bâton, ôy.oSov, dans Marc, au contraire, il leur défend de rien emporter, si ce nest un bâton seulement et des sandales , s.1 u.-h paS^ov p-ovov, g^v^oHicc. On résoudra cette divergence de la manière la plus simple,
SIXIÈME CUAI'IiUE. § LXXVl. 631
si l'on convient que, la légende n'ayant retenu qu'un seul point, à sîvoir, que Jésus avait parlé expressément de bâton et de souliers pour caractériser la simplicité de l'équipement apostolique, l'un comprit que Jésus avait interdit tout effet de voyage, si ce n'est les souliers et le bâton; l'autre, qu'il les avait aussi défendus.
C'est lors de la mission des soixante-dix que Luc (10, 2) met dans la bouche de Jésus les paroles que Matthieu a déjà rapportées (9, 37 seq.) comme le motif de la mission des douze, à savoir : l'apophlhegme sur la moisson qui est grande, etc., ô [xèv Osp-.c-p; 7:rjVjq^ x,. t. 1. ; ensuite la déclaration où il est dit que le travailleur est digne de son salaire (v. 1 ; comparez Matth., 10, 10); le discours sur la salutation apostolique et sur l'effet qu'elle produit (Matth., V. J2, seq.; Luc, v. 5 seq.); la menace contre les insensibles (Matth., V. 15; Luc, v. 12); enfin les mots : Je vous envoie comme des agneaux, etc. , dizoa-^élloi û[x«; cbç TpoêaTa, x. T. 1. (Matth,, V. 16; Luc, v. 3). L'enchaînement de ces propositions est à peu près également naturel des deux côtés; tantôt l'un tantôt l'autre est plus complet : seulement les additions, chez Matthieu, portent sur des choses plus essentielles, par exemple, v. 16; chez Luc, sur des choses plus extérieures, par exemple v. 7 et 8; et la singulière défense que renferme le verset k de ne saluer personne sur le chemin pourrait paraître une exagération non historique, destinée à exprimer combien leur œuvre était pressante, ou une imitation d'un passage de l'iVncien Testament (2 Ileg., hy 29), si l'on ne savait que les salutations juives d'alors ne prenaient pas peu de temps (1). Sieffert remarque, au sujet de ces instructions que Jésus donne, d'après Matthieu aux douze, d'après Luc aux soixante-dix, qu'elles conviennent aussi bien à l'une qu'à l'autre circonstance. Cela me semble douteux, car je trouve invraisemblable que, d'après Luc,
(1) De XVefte, Archœnl., § 265 , et sur ce passage.
632 DEUxiÈ.yt; stCTio??.
Jésus n'ait envo\é ses disciples confidentiels que munis de règles mesquines pour leur conduite extérieure, et qu'il ait communiqué aux soixante-dix des choses bien plus essentielles et plus intimes ; 1). Ce critique se décide finalement pour le récit de Luc, qui lui parait plus précis à cause de la distinction entre les soixante-dix et les douze. Ce point a été discuté plus haut et vidé plutôt à l'avantage qu'au désavantage de Matthieu. Ce dernier évangéliste rapporte, à la fin du discours d'instruction, une bénédiction prononcée sur celui qui tendra à un des disciples de Jésus ne fût-ce qu'un verre cVeau froide, ttot/siov iI/t/co-j (v. /j.2). Cette bénédiction est placée ici mieux du moins que dans la confusion sans terme du dernier morceau chez INIarc (9, /il), oii la liaison ne paraît, à la fin, formée que par les mots : si, tàv, et celui qui, 6; av, mots par lesquels commencent les propositions dépourvues de connexion.
Il n'en est plus de même quand nous considérons la portion du discours d'instruction qui est placée, chez Luc, dans le chapitre 12 et plus loin, et qui, chez Matthieu aussi, forme une^seconde partie séparée du reste. Des déclarations telles que celles où il est dit aux apôtres ce qu'ils devront faire s'ils sont traduits en justice (Matth., 10, 19 seq.;Luc, 12, 11); des recommandations de ne pas craindre ceux qui ne peuvent tuer que le corps (Matth., v. 28j Luc, v.4seq.)* l'avertissement de ne pas renier Jésus (Matth., v. 32 seq.; Luc, V. 8 seq.); le discours sur la désunion générale qu'il causera (Matth., V. 3/j. seq.; Luc, 51 seq.), passage où Matthieu, à l'occasion, ce semble, de l'énumération des membres de la famille, joint le dire de Jésus, qu'il ne faut pas être plus attaché à ses parents qu'à lui, qu'il faut porter sa croix, etc. ; toutes choses qu'il répète en partie plus bas (16, 2/i. seq.) et dans une meilleure connexion; d'autres déclarations qui reviennent aussi dans le discours de la mon-
(1) Comp. De Wettc, Exeg. Haiidb. 1, 1, S. 99.
SIXIÈME CIl.U'lTni'. § LXXVI. 033
tagnc des Oliviers, sur la p.ersécution luiiverselle des disci- [jles de Jésus (v. 17 seq. 22; comparez 2/i, 9. 13) ; le mot que Luc intercale dans le discours de la montagne (6, /iO), et qui se rencontre aussi dans Jean (15, 20), à savoir, que le disciple ne doit pas prétendre à un sort meilleur que le maître (v. 24 seq.); enfin l'avis qui est propre au discours chez Matthieu, de fuir de ville en ville, et le motif de consolation qui y est joint (v. 23); toute cette série de commandements et de conseils n'appartient pas, ainsi que l'ont reconnu avec raison les critiques (1), à cette première mission des douze, qui, comme la prétendue mission des soixantedix, ne donna que d'heureux résultats (Luc, 9, 10; 10, 17). Ils supposent plutôt les temps malheureux qui survinrent après la mort de Jésus, et peut-être dès la dernière époque de sa vie. En conséquence, Luc aurait donné une place plus convenable à ces discours en les mettant dans le dernier voyage de Jésus (2); mais il se pourrait aussi que de pareilles descriptions de la destinée subséquente des apôtres et des autres partisans de Jésus n'eussent été faites qu'après sa mort, ex eventii, et eussent été mises dans sa bouche sous forme de prédiction, conjecture suggérée très aisément par le verset 38 : Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, oç où ly.u,€av£t, tov Gxauûov a'jTO'j xal ày.ok<jûbv. ottigw (Aou, y.. T. 1. (3).
Le discours un peu étendu qui suit dans Matthieu est dans le chapitre 11, et il a été examiné pour toute la partie qui se rapporte à Jean-Baptiste. Du verset 20 au verset 2/i viennent une plainte et une menace contre les villes galiléennes oit s'étaient opérés la plupart de ses miracles, ev al; èyevovTo «î TcXeiCTai ^uvapistç aÙToij , et qui cependant ne se
(1) Schulz, s. 308 ; Sicffeit , S. 82 ne le peut Tholuck {Juslegnng der ff. Bcrgpiedigt , S. 13 f.) , qui signale iri ,
(2) La critique modcrue a trouvé une d'une manière frappante , la partialité connexion absolument satisfaisante dans de Schleierniaclier ])<>;ir Luc et contre le douzième ciiapitre de Luc. Le fait est Matthieu.
que je ne puis pas plus la découvrir que (3) Voyez De Wette, sur ce passage.
sont pas repenties, où [7.sT£voV,c7av. Pi^ut-êlre les plus récenls critiques ont-ils raison en soutenant que cette plainte convient moins au temps où Jésus prêchait en Galilée et oii Matthieu la place, qu'au temps où Luc la met (10. 13 seq.), c'est-à-dire au moment où Jésus, quittant la Galilée, se met en marche pour faire, en Judée el à Jérusalem, sa dernière tentative (1). Il en est autrement de l'enchaînement immédiat de ces plaintes. En effet, dans Matthieu, elles ont une place naturelle après le rapprochement du mauvais accueil que Jésus avaittrouvé, comme Jean-l>aptiste, sur ce théâtre principal de son ministère, tandis qu'il est difficile de comprendre, d'après Luc, comment Jésus, prêt à envoyer les soixante-dix qui ne devaient regarder que l'avenir, a pu parler de son passé peu heureux, sans même joindre l'arrêt prononcé contre les villes galiléennes à celui qu'il venait de prononcer contre toute ville qui n'accueillerait pas ses missionnaires. On peut même dire que cette comparaison, attribuée par la tradition à Jésus, entre une ville rebelle à ses disciples et Sodome, est ce qui fait souvenir l'écrivain de comparer les lieux qui ont résisté à Jésus lui-même, avec Tyr etSidon, sans qu'il ait compris que ces deux comparaisons n'allaient point ensemble (2).
La/o/e, àyaXXiau'.; , exprimée (v. 25-27) sur l'intelligence accordée aux simples, Yr-irAç^ n'est rattachée par Matthieu que d'une manière indéterminée à la malédiction précédente. Cependant, comme elle suppose que les sentiments de Jésus furent changés par une heureuse circonstance, toute la vraisemblance serait du côté de Luc, qui (10, 17. 21 seq.) signale le retour des soixante-dix, avec de bonnes nouvelles, comme l'occasion de ce discours. Mais le choix, et par conséquent le retour des soixante-dix, est trop pro-
(1) Sclileicnnaclier, L'ehev den Lukas, (21 Comp. De Wette, Exeg. Handb.,
S. 169 f.; Schneckenburger, Ueber den 4, 1, S. 110. 1, 2, S. 62. Vrspiungu.s./., S. 32 f.
SIXIÈME CHAPITRE. § LXXVII, Co5
blématique pour qu'on puisse s'y fier; au reste, il serait possible de rapporter à ce passage le retour des douze. Celte expression de la joie de Jésus se termine dans Matthieu par une invitation à ceux qui sont travaillés et chartjt's, /.ottiwvtjç •/.tX TVE'ï/opTtfjaEvot (v. 28-30). Celle invitation manque dans Luc, qui, en place, rapporte une allocution jonuee, x-ax' i6\V.v, de Jésus aux disciples, dans laquelle il vante le bonheur qu'ils ont d'avoir vu et entendu ce que des rois et des prophètes ont en vain souhaité voir et entendre (v. 23seq.), phrases qui ne tiennent pas aussi intin^ement à ce qui précède qu'y tient ce que Matthieu rapporte, et qui se trouvent plus tard dans Matthieu (lo, 16 seq.) dans un enchaînement qui certainement n'a rien à envier à celui de Luc.
§ LXXVn.
Les paraboles.
Matthieu (chap. 13) met dans la bouche de Jésus sept paraboles concernant toutes le royaume des deux, ^xcCktia. TÛv oùpavwv. La critique moderne a douté que Jésus eût prononcé réellement autant de paraboles d'un seul trait (1). La parabole, a-t-on dit, est un problème qui demande à être résolu par les propres réflexions de celui auquel il est soumis; en conséquence, après chaque parabole il faut un temps de repos, si l'on veut instruire réellement par ce moyen, et non pas distraire l'attention par la succession d'images incomprises (2). Sans doute on accordera avec Neander que, pour que des paraboles soient prononcées à la suite l'une de l'autre, il faut qu'elles se rapportent au même objet ou à des objets très analogues, tendant ainsi, sous des formes différentes et par des points différents, à un
(4) Schuli, Ueher das Abendmahl , (2) Ohliauscu , Biôl, t'omm,, ^ , S.
630 RiiUXliiME SECTION.
seul et môme but (1). Or, des sept paraboles du discours, deux, celles du grain de moutarde et du levain, se ramènent à l'idée commune, mais différemment esquissée, de l'accroisseraent successif et de la pénétration universelle du royaume de Dieu; les deux sur le fliet et sur la mauvaise herbe, à l'idée du mélange du bon avec le méchant dans le royaume de Dieu ; celles sur le trésor et sur la perle, à l'idée de la valeur inestimable du royaume de Dieu, valeur qui paie tous les sacrihces. Ainsi, en comptant l'idée de la parabole du semeur, qui est celle d'une différente réceptivité des hommes pour la prédication du royaume de Dieu, nous avons quatre idées fondamentales distinctes pour les paraboles qui sont groupées; idées qui, il est vrai, ont toutes un rapport commun au règtie des deux, ^y.c.ltiy. twv cjcavôJv, mais qui le présentent à l'esprit par des côtés si différents, que, pour les comprendre à fond, il était nécessaire de s'arrêter sur chacune en particulier. On a donc conclu que Jésus ne mériterait pas d'être loué pour son talent d'enseigner, si réellement il avait prononcé d'un seul trait ces paraboles, comme le rapporte Matthieu (2). Du moment qu'on vit, dans ce chapitre aussi, une réunion de discours relatifs à un même sujet, mais prononcés à des époques différentes, on mit sur-le-champ en discussion si Matthieu, en rapportant ces paraboles, avait su qu'il donnait des morceaux de temps différents, ou avait cru reproduire un discours tout d'une teneur. Or, c'est cette dernière alternative qui paraît irrésistiblement ressortir de la formule du commencement : Et il leur dit plusieurs choses en paraboles, x.al èlylr^cz^i aù-orç tzoKIv. sv Trapaéolaîç (v. 3), et de la conclusion : Lorsque Jésus eut fini ces paraboles, cire £7£)v£(73v ô îr.ao'j; Ta; Trapa^rAàç Taura; (v. 53). Dira-t-on que les disciples de Jésus lui auront demandé une explication de la première parabole, non devant tout le
(1) L. J. Chr,, S. 173. (2) Schneckenborser, Ueber dtn Ur-
sprung u. s,/,, S. 33.
SIXIÈME CUAPIIRE. ;^ LXXVII. 637
peuple, mais lorsqu'ils auront été de nouveau en particulier, x.aTay.ova;, comme Marc le rapporte {!i, 10), et que par conséquent il faut supposer une interruption de l'enseignement après cette même parabole (1)? Mais cela n'est point admissible^ car, après la première parabole, Matthieu ne dit pas, comme le dit Marc, que Jésus retourna chez lui; au contraire il rapporte que ce fut sur le lieu même que les disciples de Jésus lui demandèrent une explication ; il en résulte donc clairement que Matthieu n'a songé ici à aucune interruption de l'enseignement. On peut, avec plus de raison, invoquer la formule finale que Matthieu place dès après la quatrième parabole (v. o/|j car il rappelle toutes les paraboles prononcées jusque-là, par ces mots : Jésus dit font cela en paraboles, 'zy.\j'ïcc Travra eXa><r,c£v ô ivico'j; £v TTapaSo^-aîç y.-r'k , et il marque complètement le temps de repos par l'application d'une prophétie de l'Ancien Testament. Ce qui ajoute encore à la force de ces arguments, c'est qu'il y a changement de lieu : Jésus congédie le peuple (v. 36) , et des bords du lac de Galilée, oii il avait parlé jusque-là, il vient dans ia maison eï; t/.v oaïav, OÙ les disciples lui demandent l'explication de la seconde parabole, à la suite de quoi il propose encore trois nouvelles paraboles. Mais si, de cette façon, les trois dernières paraboles sont séparées des autres par un éloignement delieu, et, conséquemment, par un intervalle de temps, cela change peu l'état de la question; les invraisemblances restent encore assez grandes, car il faut admettre que Jésus a prononcé d'un seul trait, devant le peuple, aisé à fatiguer, plusieurs paraboles, ne serait-ce que quatre, parmi lesquelles se trouvent deux des plus importantes ; il faut admettre encore qu'ayant été obligé de venir au secours de ses disciples pour la première et la seconde parabole, Jésus,
(1) Cet argument et rnrpiiinciil snlvant font dans Ohlianscn, S. i31.
638 DKUXIÈME SECTION.
an lien de reconnaître s'ils sont en ét;it de faire en\ mêmes l'application de la troisième et de la quatrième, les surcharge de trois nouvelles paraboles. Au reste, il suffit d'examiner seulement de plus près le récit de Matthieu, pour remarquer qu'il n'est arrivé qu'involontairement à une interruption (v. 34 seq.). Si son intention était de communiquer une série de paraboles et les explications que Jésus avait données en particulier à ses disciples sur les deux plus importantes, qui devaient, en conséquence, ouvrir la série, il pouvait procéder de trois façons différentes : ou bien il aurait ra[)porté que Jésus, aussitôt après l'exposé d'une parabole, donna à ses disciples l'explication en présence du peuple, comme il le rapporte en effet après la première parabole (v, 40-23). Mais ce mode de raconter a un inconvénient, c'est qu'on ne comprend pas comment Jésus, placé vis-à-vis d'une foule réunie autour de lui et pleine d'une vive attente, trouve le loisir d'une conversation particulière avec ses disciples {]). Cet embarras a été senti par Marc, qui, en conséquence, a pris le second mode possible j il raconte, en effet, qu'après la première parabole Jésus se rendit chez lui avec ses disciples et leur en donna l'explication. Mais ce mode était trop impraticable pour celui qui songeait à rapporter plusieurs paraboles à la suite l'une de l'autre; car, dès la fin de la première, Jésus était replacé dans sa maison, et la scène sur laquelle les autres paraboles pouvaient être proposées convenablement se trouvait abandonnée. En conséquence le narrateur, dans le premier évangile, ne peut, après la seconde parabole, ni répéter son premier mode de narration relativement aux explications données par Jésus, ni faire usage du second ; mais, procédant sans interruption aux deux autres paraboles, il paraît se réserver un troisième mode, qui est de proposer d'abord devant le peuple toutes les paraboles auxquelles il songe,
(4) ScliIelrrni.''cber,S. 120
puis, lorsqu'elles sont terminées, de ramener Jésus dans sa demeure, et de lui faire donner là l'explication arriérée de la seconde. De là naquit dans l'esprit du narrateur une lutte entre les paraboles qu'il avait encore l'intenlion d'inscrire, et l'explication qui, arriérée, le pressait. Au moindre retard que sa mémoire mit à lui fournir la série des paraboles, la nécessité de l'explication lui revint en l'esprit, et avec elle la formule finale et le retour de Jésus dans sa demeure. Les paraboles qui se représentèrent ensuite à son souvenir, il ne put les placer que dans la demeure même de Jésus. Telle est l'histoire de ce qui est arrivé à Matthieu pour les trois dernières paraboles; c'est presque malgré lui si, dans le récit qu'il en fait, elles ne sont proj)Osées qu'aux seuls disciples, eux à qui appartenaient, non dos paraboles particulières, mais rexjilication de ces paraboles. De son côlé, Marc (v. 33 seq.) suppose évidemment que les paraboles ultérieures qu'il rapporte après l'explication de la première ont été de nou\eau prononcées devant le peuple (1).
Marc, qui, d'après 4, 1, décrit, sur le bord du lac, la même scène que Matthieu, ne réunit que trois paraboles desquelles la première répond à la prem.ière de Matthieu • la troisième (sur le grain de moutarde) , à la troisième de Matthieu; la seconde est particulière à Marc. D'un côté, elle a des analogies avec la parabole sur le grain de moutarde ; mais, distinguant les divers degrés de développement, elle symbolise la croissance du royaume de Dieu sur la terre; d'un autre côté, indiquant la conclusion finale du développement et le jugement [)ar l'image de la moisson, elle a des analogies avec la parabole de Matthieu sur la mauvaise herbe dans le champ (2).
(l)Frit7.sclic, Comm, j'ra 3/arc,, p. 120, Quellen des Markus, S. 74 ; Fritzsche 128 , 134. dans le passage cité en deroier lieu ; De
(2) Comparez Saunier , Veber die Wetle, 1. c.
Des sept paraboles du lo^ chapitre de Matthieu , Luc aussi n'en a que trois : celle du semeur, celle du grain de moutarde et celle du levain. Ainsi les paraboles du trésor enfoui, de la perle et du filet, et même celle de la mauvaise herbe dans le champ, restent propres à Matthieu. Luc met un peu plus tôt (8, li seq.) que Mattliieu la parabole du semeur, et il ne l'entoure pas non plus des mêmes circonstances; en outre, elle est séparée des deux autres paraboles qu'il a en commun avec la série des paraboles de Matthieu. Ces deux dernières sont. rapportées plus tard par lui (13, 18 — 21), position que les critiques les plus récents admettent d'un accord unanime comme la véritable (1). Mais cet arrêt est un des plus singuliers de ceux auxquels la critique actuelle soit arrivée par sa partialité pour Luc; car, si nous examinons cet enchaînement tant vanté, nous trouvons que Jésus guérit dans une synagogue une femme pliée en deux, puis réduit au silence le président récalcitrant de la synagogue par l'argument du bœuf et de l'âne; c'est alors qu'il est dit (v. 17): A ces paroles ^ tous ses adversaires demeurèrent confus, mais tout le peuple se réjouissait de tant d'actions éclatantes qiCil faisait y xal raÙTa Xéyovxo; aùroO y.cc-r.Gywo'^'Xù T^avxs; ot âvTiy.8i[^.svot a-j-û, y.al ttôcç 6 oy'koç e/^aipôv èrl 7:ôtcrt toiç èv^o^oiç -voXi yivop-évoiç Û-' a'jTO'j. Nous avons là, certes, une formule de conclusion aussi décisive et aussi explicite qu'aucune autre, après laquelle il est impossible de continuer sur la même scène les événements racontés ensuite ; et si les deux paraboles y sont jointes par des mots tels que or il dit, eXsye Sï, et il dit de nouveau, TraXiv el-s, on comprend que le rédacteur ne savait plus à quelle occasion Jésus les avait prononcées; il les intercale au hasard dans son récit d'une manière indécise, et évidemment d'une manière bien moins
(1) Scliîeiermaclier , 1. c, S. 192 ; Olsbauscu, 1, S. 631; Schneckenburgcr, 1. c., S. 33.
SIXIÈME CIIAPITKE. § LXXVII. 641
entendue que Matthieu, qui, du moins, sut les rapprocher de choses analogues (1).
Venons maintenant, parmi les autres paraboles évangéliques (2), d'abord à celles qui sont propres à un seul évangéiiste. Nous rencontrons en premier lieu, dans Matthieu (18, 23 scq.), la parabole du serviteur, qui, bien que son maître lui ait fait remise d'une dette de dix mille talents, ne veut pas faire remise d'une dette de cent deniers à un sien compagnon ; elle est amenée d'une manière convenable par une exhortation à l'esprit de réconciliation (v. 15), et par la question de Pierre, qui demande combien de fois on doit pardonner aux fautes de son frère.
Matthieu a également en propre la parabole des ouvriers dans le vignoble (20, 1 seq.) , qui forme un contre-poids convenable pour la promesse que Jésus a faite auparavant de richement récompenser ses partisans. Des sentences que Matthieu (v. 16) joint à la parabole, la première : Les derniers seront les premiers, é'covTai ol ê'^/axoi xpÛToi y,, t. X., est la seule qui y convienne ; du reste, Matthieu l'avait déjà placée précédemment (19, 30). La seconde sentence: Beaucoup sont appelés, etc., -KoW^ji eloi x.a-/itoI x. t. a., donne plutôt la morale de la parabole sur le repas royal et sur le vêtement de noces, passage où en effet Matthieu la reproduit (22, lli). Mais, détachée môme de toute connexion, elle était très propre à circuler comme apophthegme isolé ; et, vu qu'il paraissait convenable de mettre, à la fin d'une parabole, une ou plusieurs courtes sentences de cette espèce, la seconde peut avoir été réunie à la première par le rédacteur, à cause d'une certaine ressemblance extérieure qui existait entre elles. Plus loin , la parabole des deux fils envoyés dans le vignoble (21, 28 seq.) est propre à Mat-
(1) Comp. Uc Wette, Exeg. Ilandb., doiinen!: les aiialofjips que la littérature
1, 2, S. 73 f. rabhiiiique a avec ces paraboles et ces
(2J Wetsteln, Lii^lilfocl et Scliœ'tgen sciitcniub.