tl
thieu ; elle est assez bien rattachée ù une affaire avec les f^rands-prètres et les anciens; et la signification antipharisaïque en est mise en lumière d'une manière satisfaisante par les additions que renferment le verset 31 et les suivants.
Parmi les paraboles propres à Luc, celle des deux débiteurs (7, lii suiv- ), celle du Samaritain miséricordieux (10, 30 seq.) , celle de l'homme que la mort interrompt pendant qu'il accumule des trésors terrestres (12, 16 seq., comparez Sirach, 11, 17 seq.), de même que les deux qui symbolisent l'efficacité de la prière continuelle (11, 5 seq.; 18, 2 suiv.), ont une signification non méconnaissable et un enchaînement supportable, excepté la dernière, qui est amenée ex abrupto. En même temps on peut apprendre dans les deux dernières comment, dans les paraboles de Jésus , il faut souvent tirer le sens en faisant abstraction d'une circonstance, puisque Dieu est mis en parallèle, dans l'une avec un ami paresseux, dans l'autre avec un juge inique. A la parabole citée en dernier lieuse rattache celle du pharisien et du péager(v. 9 — l/i), dans laquelle Schleiermacher seul, en vue d'une connexion imaginaire avec ce qui précède, a pu nier une tendance antipharisaïque (1). Les paraboles de la brebis perdue , de la pièce de monnaie égarée, de l'enfant prodigue (Luc, 15, 3 — 32), ont la même tendance. De ces trois, Matthieu n'a que la première (18, 12 seq.); il la met dans un autre enchaînement, ce qui en détermine le sens un peu autrement, et, sans aucun doute, avec moins de justesse, ainsi qu'on le verra plus bas. Ces trois paraboles ont-elles été prononcées immédiatement à la suite l'une de l'autre? Cela est supposable, car la seconde n'est qu'une variation secondaire de la première, et la troisième est un développement et une explication des deux autres. Faut-il aussi, conformément à la nouvelle critique, admettre que les deux paraboles suivantes ne forment
(1) Ueber den Lukas , S. 220,
SIXIÈME CUAPITRE. § LXXVII, 643
avec celles qui précèdenl (1) qu'une seule et même harangue? Cette question ne peut être décidée qu'après l'examen de leur signiBcation, qui, en soi, est très digne d'attention. De ces deux paraboles, la première, sur l'économe injuste (16, 1 seq.), est connue comme la croix des interprètes; cependant, considérée en elle-même, elle est sans difficulté. Si on lit simplement la parabole jusqu'à la fin, en y comprenant la morale qui y est jointe (v. 9), on en tire cette simple explication : c'est que l'homme qui, sans être arrivé par des voies précisément injustes à la richesse, est cependant vis-à-vis de Dieu un serviteur inutile , ^oOXo; àypeîbç (Luc, 17, 10), et, dans l'emploi des biens remis à lui par la divinité, un économe de l'injustice, oiy.ovo{Ao; t-^ç âf^ijciaç , peut le mieux compenser l'infidélité qui est inhérente à un tel état, par l'indulgence et la bienfaisance à l'égard de ses semblables, et se procurer ainsi, par leur intervention, une place au ciel. Dans la parabole, cette bienfaisance est une tromperie dont il faut faire abstraction ici , de même que, dans les précédentes paraboles, il fallait faire abstraction de l'indolence de l'ami et de l'iniquité du juge. Au reste, cela même est indiqué daîis la parabole, puisqu'il est dit (v. 8) que ce que Véconome, oîx.ovoaoç, a fait dans l'esprit de ce siècle, doit, dans l'application, être entendu, avec un sens plus relevé, des enfants de la lumière, utol toD (pcoToç. Sans doute, si l'on suppose que ces mots: qui est fidèle dans les petites choses, etc., 6 -ioto; dv Hol/jg-co, ■/,. t. >. (v. 10 — 12), ont été prononcés dans le même enchaînement, il faudra, ce semble , admettre que Véconome donné comme modèle dans la parabole mérite, de façon ou d'autre, l'éloge de la fidélité; et, lorsqu'il est question (v. 13) de deux maîtres, Dieu et Mammon, que l'on ne peut servir en môme temps, on doit croire que l'économe s'est leim du côté du maître véritable. De là proviennent des explications
(4) Sriilpiprmaclier, I. c, S, 202 ff. ; OUIiaiisen , sur rc pni-sage.
6/l4 DEUXIÈME SECTION.
telles que celles deSchleiermacher, qui entend,par le maître, les Piomains j par les débiteurs, le peuple juif ; par l'économe, les péagers obligeant les Juifs aux dépens des Romains; et qui, pour justifier son explication, transforme de la manière la plus arbitraire le maître en homme violent et l'économe en homme juste (1). Cette transformation est poussée jusqu'à l'extrême dans Olshausen ; car, du maître qui s'annonce évidemment par son rôle de juge comme le représentant de Dieu, ce commentateur fait le souverain de ce monde, apycov toO y.oGao-j to-jto-j , et il élève l'économe jusqu'au symbole d'un homme qui emploie les biens de ce monde pour des buts spirituels. Mais puisque l'on a, dans la morale du verset 9, l'explication la plus satisfaisante de la parabole, et que les rapprochements mal fondés ne sont pas sans exemple dans Luc, on ne pourrait accorder aux versets 10, 11 et 12 de l'influence sur l'interprétation de la parabole qu'autant qu'une étroite connexion entre ces diverses parties serait claire comme le jour; loin de là, nous y voyons, au contraire, la diversité la plus perturbatrice. En outre, il n'est pas difficile de montrer comment Luc a pu être conduit à un faux rapprochement : dans la parabole il était question du mammon de l' iniquité, jAaacova; t-/^; à^iyJ.y.!;; cela réveilla en lui le souvenir d'une déclaration analogue de Jésus, qui était que celui qui se montre fidèle au mammon injuste, àfîi/.w [xaixwva, lequel est d'un ordre inférieur, mérite qu'on lui confie aussi ce qui est d'un ordre supérieur. Or, une fois qu'il était question dumammon, l'auteur pouvait-il s'empêcher de rappeler la célèbre sentence (!e Jésus sur Dieu et Mammon, maîtres inconciliables, et de l'ajouter (v. 13), par surérogation (2)? L'effet de ces additions
^ (1) L. c. l'égard des versets précédents, il re-
(2) Sclineckenljurger, Bekrivge, n" V, t;arde comme simplement possible que
où en même temps il réfute complète- le lien n'en soit pas celui où Luc les a
meut l'interprétation de la parabole mis; c'est à tort , au reste, qu'il y a coni-
donnée par Olsliausou, reconnaît que re pris le verset 9. De Wclte aussi trouve
verst-r 13 :l'appa;';ierl^ pas ici ; ?r ai> , a (pie le seul verset 13 est décidément
SIXIÈME CHAPITRE. § LXXVll. 6'i5
a été de placer !a jjarabole sous un faux jour. Mais cela inquiétait peu l'écrivain, qui , peut-être, n'en avait pas luimême saisi clairement le sens, ou qui , désireux d'inscrire dans son livre tout ce qu'il avait dans la mémoire, ne prit pas en considération l'enchaînement des pensées. U y a surtout une chose qu'il faudrait avoir davantage présente à l'esprit : c'est que chez ceux de nos évangélistes qui, d'après l'opinion qui prévaut aujourd'hui, ont consigné par écrit une tradition, la mémoire prédominait dans la rédaction de leur livre d'une façon qui devait atténuer l'intervention de la réflexion. En conséquence, ce qui fait le lien général de leur récit, c'est l'association des idées, association dont la loi est de s'attacher en partie à des choses extérieures; et nous ne devons pas nous étonner de trouver, en particulier, plusieurs discours de Jésus rangés d'après la simple consonnance de certains mots frappants.
Si nous revenons sur l'assertion de ceux qui prétendent que la parabole de l'économe injuste a dû être prononcée en connexion avec la parabole précédente de l'enfant prodigue, nous voyons que cette assertion ne repose que sur une fausse interprétation. D'après Schleiermacher, c'est la défense des péagers contre les pharisiens qui forme le lien ; or, nous ne trouvons dans la parabole aucune trace de péagers et de pharisiens. D'après OIshausen, c'est l'amour miséricordieux des hommes qui est mis en regard de l'amour miséricordieux de Dieu exposé auparavant; or, il ne s'agit partout ici que de la simple bienfaisance, et il n'y a pas, même de loin, un indice d'une comparaison entre cette bienfaisance et la manière dont Dieu vient avec son pardon au-devant de l'homme
déplace. Quant aux versets 10, 11 et 12, lui , l'idée de la fidélité ne doit pas être il lui scoible qu'une proposition iuter- rapportée à l'écoucinie. Les essais nominédialrc a été siuiplcineut omise , pro- Lrcux , auiùens et modernes , pour exposition (jui, étant relative a rcini>loi pliqucr la parabole de l'éconoiue sans prudent des richesses, a été transportée une distinction critique de ce genre , ne sur la fidélité a les conserver, et qu'il servent qu'a prouver ({ue , sans cette suffit de rétablir pour que l'eucliaiue- distinction, une expbcation satisfaisante ment y reparaisse. Cependant, suivant est impossible.
646 Dîa'XiÈMt i;ECT:o>;.
qui s'est perdu. Dans le verset 14, il est remarqué que les pharisiens ont entendu tout ce la, et qu'étant avides d'argent, cp'Aapyupot, ils ont raillé Jésus j mais, d'un côté, cette remarque ne se rapportant pas nécessairement aux mêmes individus que ceux dont il avait été question, 15, 2, il n'en résulte pas que ces derniers aient dû entendre tout le discours comme prononcé d'un seul trait j et, d'un autre côté, elle ne prouverait immédiatement que l'opinion de l'écrivain sur la convenance réciproque de ces paraboles, opinion qui, d'après ce qui a été dit plus haut, ne peut pas nous lier (1).
Après un vide dont il a déjà été parlé, et qui est rempli de fragments de harangues sans liaison (v. 15-18), au dernier de ces fragments relatif à Vadultère, p-oiyeueiv, est jointe la parabole de l'homme riche d'une façon que l'on s'efforce en vain, d'après ce qui a été remarqué plus haut, de démontrer comme une transition. Cependant il faudra donner raison à Schleiermacher, qui soutient que, si l'on sépare la parabole de ce qui précède, l'application qu'on en fait ordinairement à la justice divine a de grandes difficultés (2) ; car rien dans toute la parabole ne caractérise ce que le riche et Lazare devraient avoir fait pour être placés, avec raison selon nos idées, l'un dans le sein d'Abraham, l'autre dans les tourments. Mais le crime de l'un paraît être tout entier dans sa richesse, comme le mérite de l'autre dans sa pauvreté. On admet, à la vérité, ordinairement, ou que le riche a abusé des jouissances, ou qu'il a traité Lazare sans affection (3). Mais ce dernier point n'est nulle partindiqué; si Lazare habitait toul près de la porte du riche, rpoç tôv uuXûva, cette circonstance ne renferme pas un reproche implicite, et ne veut pas dire que le riche aurait pu le secourir facilement, et qu'il y a manqué; mais elle exprime le con-
(1) Comp. De Wf «-,£•*(-§•. Handb., (2) L. c. , S. 208.
1, 2 , S. 80. '3) Voyez Kuinœl , sur ce passage.
SiXIÈME CHAPITRE. J^ LXXVII, 6ft7
trasie entre leurs destins terrestres, en même temps que le contraste entre leur voisinage en ce monde et leur éloignement dans une autre vie. De même, si le pauvre a désiré de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, cela ne veut pas dire que le riche les lui ait refusées, ou qu'il aurait dû lui accorder plus que des miettes, mais cela indique la profonde infériorité du sort terrestre de Lazare au-dessous de celui du riche et le changement total qui, fut le résultat de la mort, et où le riche souhaitait une goutte d'eau de la main de Lazare. Si le riche avait été caractérisé comme immiséricordieux, l'Abraham de la parabole n'aurait pas pu répondre à la demande autrement que par ces mots : Tu as été bien plus voisin de ce Lazare, et cependant tu ne l'as pas soulagé; comment pourrait-il maintenant t'apporter de si loin du soulagement? La vie splendidc du riche n'est également dépeinte que pour former contraste avec la misère du pauvre. S'il avait abusé des jouissances, Abraham devrait lui rappeler qu'il a trop joui de la vie, et non simplement qu'il a été pourvu des dons de la fortune. D'un autre côté, ce n'est pas moins sans fondement que l'on suppose de hautes prérogatives morales chez Lazare; car ni elles ne sont indiquées dans la description de * sa personne, ni elles ne lui sont attribuées dans le discours d'Abraham : son seul mérite est d'avoir éprouvé du mal pendant cette vie. Ainsi, dans cette parabole, la mesure de la rémunération future est, non le bien et le mal opérés dans cette vie, mais le mal qu'on y a souffert et le bien dont on y a joui (1). C'est dans le discours de la montagne, d'après la rédaction de Luc, que nous avons la plus convenable épigraphe pour cette parabole, en ces mots : Heureux les
pauvres, parce que le royaume de Dieu est le vôtre ;
mais malheur à vous, riches, parce que vous avez reçu votre consolation : Maxàptos ol xTOjyo-/ oti ûasTepa èariv vî
(1) Comparez De Wette , 1, 2, S. 86 f.
6/l8 DEUXIÈME SECTION.
Pa(n)w£iaToG0£oO* irV/iv oùal ûyiv Totç rXouciotç ' oti (XTreyeTS
r/jv 7:apay.Xr,(nv ûp.ûv. A ce propos, nous avons rappelé combien ces déclarations concordent avec l'opinion que les Ébioniles se faisaient du monde. Une aussi haute estime de la pauvreté extérieure est attribuée à Jésus par les autres synoptiques aussi, dans le récit du jeune homme riche, et dans l'apophthegme du chameau et du trou d'aiguille (Matth., 19, 16 seq. ; Marc, 10, 17 scq.; comparez Luc, 18, 18 seq.). Dans la tradition synoptique sur Jésus, telle surtout qu'elle apparaît dans le troisième évangile, ces idées sur la pauvreté et la richesse peuvent avoir été le produit d'opinions esséniennes (1). Les considérations précédentes s'appliquent au contenu de la parabole de l'homme riche jusqu'au verset 27; à partir de là surgit la pensée nouvelle que les écrits de l'Ancien Testament sont des moyens de grâces suffisants et uniques.
Pour finir, nous passons à un groupe de paraboles dont quelques unes devraient être réservées à cause de leur rapport avec la mort et la résurrection du Christ; mais, comme elles tiennent aux autres, il en sera question ici dans les limites, du moins, de cette connexion. Ce sont les trois paraboles des vignerons rebelles (Matth., 21, 33 seq., et passages parallèles), des talents ou des mines (Matth., 25, 14 seq.; Luc, 19, 12 seq.), et du repas (Matth., 22, 2 seq. ; Luc, 14, 16 seq.). La parabole des vignerons dans les trois synoptiques, celle des talents dans Matthieu, et celle du repas dans Luc, sont des paraboles simples qui ne font aucune difficulté. Il en est autrement de la parabole des mines dans Luc et de celle du repas dans Matthieu. Que la parabole des mines de Luc soit au fond la même que la parabole des talents de Matthieu, c'est ce qu'on ne
(1) Sur les Esséniens , contempteurs ner, Utbcr Essener und Ebioniten, dans de la richesse , xaTaypovyjTa; tt/outou, Winer's Zeitschrijt,i,^ S. 217; Gfrœrer, comparez Josèphe, B. j. 2, 8, 3; Cred- Philo, 2, S. 311.
SIXIÈME CHAPiTUE. § LXXVIJ. G/lO
peut nier, malgré plu.^^iours divergences. Dans toutes deux se trouvent : le départ d'un maître; la convocation des scrvitours, à qui un capital à faire valoir est confié ; un compte rendu après le retour du maître, compte dans lequel trois serviteurs sont signalés : de ces trois, deux ont été laborieux et sont récompensés, le troisième a été inactif et est punij et il faut remarquer que, dans les deux récits, l'excuse du serviteur et la réponse du maître sont conçues presque dans les mêmes termes. La différence principale est que Luc, outre les relations d'un maître qui part et de ses serviteurs, intercale de secondes relations du même maître avec des citoyens rebelles : aussi le maître qui, dans Matthieu, n'est désigné que par le motiinhomme^ avOcoiTro;, est appelé, dans Luc, un homme de bonne Jiaissance, avOpwT:o; eOyev/iç, et une royauté, ^v.gù.vjziv , lui est attribuée. Le but de son voyage, que Matthieu n'indique pas, est spécifié dans Luc : il est parti pour unpays éloigrié, afin d'être mis en possession d'un royaume, dq ywpav [v-a/tpàv, "Xaêsiv sau-w ,BaGO.£iav. Les sujets de ce maître, est-il dit plus loin, le haïssent, et, après son départ, ils se révoltent contre lui. En conséquence, après le retour du maître, les citoyens rebelles sont, outre le serviteur paresseux, frappés d'une punition, et cette punition est un massacre. De leur côté, les serviteurs fidèles sont récompensés, non pas d'une manière indéterminée par l'admission dans les bonnes grâces, yy.ox, de leur maître, mais royalement, par le don d'un certain nombre de villes. Des différences moins essentielles portent sur le nombre des serviteurs, que Matthieu ne précise pas et que Luc fixe à dix; sur la somme d'argent, qui, dans Matthieu, est exprimée en talents, et dans Luc en mines, qui est inégale dans Matthieu, à chacun selon sa capacité, iyAazoi -/.a-à Tr,v iSiav f^Jvay.iv, et égale dans Luc. Dans Matthieu, un capital inégal, par un emploi égal de forces, donne un produit inégal, et par conséquent les ser-
vitcurs sont également récomueiisés. Dans Luc, au contraire, le capital étant égal, un inégal emploi des forces donne un produit inégal, et par conséquent ils sont inégalement récompensés.
Si celte parabole avait été prononcée deux fois sous une forme différente par Jésus, il faudrait, en admettant que Matthieu et Luc la placent bien, qu'elle l'eût été d'abord sous la forme plus compliquée que Luc rapporte, puis sous la forme plus simple qui est dans Matthieu (l)j car Luc la met avant, Matthieu après l'entrée dans Jésusalem. Cela serait contre toute analogie; naturellement, la première exposition d'une pensée est la plus siraplej dans la seconde, de nouveaux rapports peuvent être aperçus, la choj-e peut être considérée sous plusieurs faces et mise dans des connexions plus variées. On devrait donc admettre, avec Schleiermacher, que la parabole, malgré la place que les évangélistes lui assignent, a été prononcée d'abord par Jésus sous sa forme la plus simple, puis amplifiée dans une occasion postérieure (2). Mais, pour notre cas particulier, cette explication n'est pas plus admissible que la première. L'auteur d'une composition, telle qu'une parabole, demeure maître de sa matière , même dans un remaniement subséquent, surtout si elle n'a encore d'existence que dans son esprit et dans sa bouche, et si elle n'a pas été 6xée par écrit. La forme qu'il lui donna d'abord ne lui oppose aucune résistance; c'est pour lui une matière molle, de sorlo qu'il peut mettre dans l'accord le p!us exact les nouvelles pensées, les nouvelles images qui lui vienni'nt, et celles qu'il avait eues précédemment, et établir ainsi l'unité dans son œuvre. Ainsi, celui qui donna à la parabole ici examinée la forme qu'elle a dans Luc, devait, à supposer qu'il en soit
(i) C'est ce c(ue dit Kuiiiœl, Comin. suivi ici aussi par jVeander , L. J. Cbr. , tn Luc, p. 635. S. 188.
(2) Ueber den Ukas, 239 f. ; il est
SIXIÈME CHAPITUE. § LXXVII. 651
l'auteur jirimordial, modifier la première forme, du moment qu'il avait transformé le maître en roi, el ajouté la particularité des citoyens rebelles; il devait confier à ses serviteurs, non des capitaux, mais des armes (compare? Luc, 22, 36) (1), éprouver leur fidélitc, non par l'emploi d'argent, mais par leur courage contre les rebelles, et surtout mettre dans un rapport quelconque les deux catégories de personnages do la parabole, serviteurs et citoyens. Au lieu de cela, les uns et les autres n'ont aucun rapport réciproque dans tout le récit, et l'on voit que la pa. aboie se jjartage en deux parties mal jointes (2). Il résulte de là très positivement que l'amplification de la parabole et l'addition de nouvelles particularités ne dérivent pas du môme auteur que celui qui l'imagina le premier. Elle a été augmentée par quelque autre dans la tradition; et ici il ne faut pas voir un embellissement successif, comme cela est dans la manière da la légende, car, de serviteurs et de talents, on ne tirera jamais, par aucun développement, des citoyens rebelles; ces derniers y ont été ajoutés extérieurement, et par conséquent ils ont dû exister ailleurs comme partie d'un autre tout. Qu'en conclure? Rien autre chose que ceci : Nous avons ici l'exemple de la fusion de deux paraboles originairement séparées, traitant, l'une de serviteurs et de talents, l'autre de citoyens rebelles, fusion qui a été opérée grâce au trait commun du départ et du retour d'un maître (3). La preuve de notre assertion est que l'on peut de nouveau séparer sans peine l'une de l'autre les deux paraboles. On y réussit de la façon la plus facile en enlevant les versets 12, ili, 15 et 27; il reste alors, avec i;nc légère modification, la parabole des citoyens rebelles, qui, bien qu'un peu abré-
(i) Cela est pour répoiulre à robjec- celle <j..l est non seulement mieux dé-
tiondc Ncander. s. 191, Anm. velui.;.ée , mais encore plus ronde et
(21 Je ne saurais m'exi)liqiier corn- mieux terramcc. ment Panlus peut désisucr la forme plus (3) Coinp. De VVette,l,l, b. 2m 1
compliquée qui est dans Luc . comme
gée, n'en est pas moins nettement dessinée, et l'on voit alors qu'elle a la même tendance que celle des vignerons rebelles (1).
Les mêmes observations s'appliquent à la forme sous laquelle la parabole du repas se montre dans Luc (l/i, 16 seq.), et dans Matthieu (22, 2 seq.) : seulement Luc a ici le mérite qu'avait plus haut Matthieu, de conserver la forme simple et primitive. Des deux côtés se trouvent : un repas, une invitation , le refus de cette invitation, et par suite l'invitation d'autres personnes. Ces similitudes essentielles garantissent l'identité des deux paraboles. Mais, d'un autre côté, l'hôte est dans Luc un certain homme, avO^w-o; ti; j dans Matthieu, un roi, ^acilsù;, qui, à l'occasion de la noce de son fils, donne un repas de fête. Les invités, qui, dans Luc, allèguent différentes excuses aux messagers envoyés seulement une fois, ne veulent pas, dans Matthieu, venir après une première invitation; après une seconde plus pressante, les uns vont à leurs affaires, les autres maltraitent et tuent les serviteurs du roi, qui aussitôt fait partir des armées pour punir ces meurtriers et incendier leur ville. Rien de tout cela ne se trouve dans Luc. D'après lui, le maître fait simplement amener de la rue les premiers venus au lieu de ceux qui avaient été invités la première foisj particularité que Matthieu rapporte aussi après celle de la punition des meurtriers. Tandis que Luc termine la parabole par les pa-
(1) V. 12 : Un homme de grande en ma présence. V. d2 : AvOouTro; rt;
naissance alla daiiS uu pays éloigne pour £Ù>:vy;; liropi-jQo tl; j^ûpav fiaxpàv ,
être mis en possession d'nu royaume, /.aSErv totvToii iSacjc/e'av, xat uTroarpii^a:.
puis revenir, li : Or, comme il était haï là ■ O! as iro/TTat avTov ÈfAtJoôv aù-rov,
de cens de son pays, ils avaient envoyé xai «jr£jT£i/.av TroEcÇEiav OTziaut av-ov,
après lui une ambassade pour faire cette /.sVovts;* o-j 6£aou.£v -tovtov /Saci/.EÙuat
protestation : Nous ne voulons point de £cp v)u.Si:. 15 : Kai cyîvsro h tw lizavil-
cet homme-là pour notre roi. 15 : Ce- Biïv aùrov )aÇovTa t/jv Sasi/Et'av , xat
Jiendant , après avoir été mis en posses- £;7r£ 9&)vr,9Àvac x'JtSi tov; oov/our...
sion du royaume, il revint, et ayant fait (xaî sîtcev a-iroT;*) 27.-. tov; î/^Opoxiç
appeler ses serviteurs... (il leur dit) : fjtov Ixtivcvç, toj; fn-/) Qû.-o^av-x; ixt /5a-
27 : Mes ennemis, ces gens qui n'ont <T[),£vcTat en' avToù; , àyyytrs 5^« xa'
])as voulu que je fusse leur roi, qu'on xarafTipaÇaTE z-jr:po<sQsv fxou. Ifj amène ici et qu'on les fasse mourir
SIXIÈME CUAPITUE. ^ LXXVII. G5o
rôles du maître, qui assure qu'aucun des premiers invités n'aura part à son repas, Matthieu ajoute que le roi, après que la maison eut été remplie, passa en revue ses hôtes, et qu'en ayant trouvé un sans habit de noces, il le fit jeter dehors dans les ténèbres y sic to cyA-qç to sçojtsgov.
Dès le début, Matthieu disant que les invités maltraitèrent et tuèrent les messagers du roi, ce trait ne convient pas à la narration et paraît sortir du cadre tracé. En effet, le mépris qu'on fait d'une invitation se manifeste suffisamment par un refus fondé sur de vains prétextes, tels que ceux que Luc rapporte j mais dire qu'on maltraita ou même qu'on tua les invitants, c'est une exagération, et l'on ne voit pas aussi facilement comment Jésus y serait venu, que l'on voit comment le rédacteur du premier évangile y a été amené. Celui-ci avait rapporté, immédiatement auparavant, la parabole des vignerons rebelles, et à son esprit était encore présente la manière dont ils avaient traité les messagers en\oyés par leur maître : saisissant ses esclaves, ils battirent Vun^ ils tuèrent l'autre, ils lapidèrent celui-ci, XaéovTsç Toùç ^ouXoùç aÙTO'j, ov [v.àv é'c^etoav, ôv ^l à.Tziy.-nva^i, ov ^è £)vi,Ooêo"X-/icav. (]ette description, il la reporta dans la parabole présente, en ces mots : s'emparant de ses esclaves^ ils les outragèrent et les tuèrent, y.paxvi'cavTcç to-jç ^ouT^o'jç aÙTO'j {iêptcav y.al àTC£/.Tat,vav, sans voir que ce qui était motivé fort bien contre des serviteurs venant comme exécuteurs d'exigences, était ici complètement sans motif. Le roi, non content de les exclure de son repas, fait tuer les meurtriers par ses armées et incendier leur ville; cette particularité est la suite nécessaire de la précédente, mais elle paraît, comme la précédente, être empruntée à une parabole qui représentait les relations entre le maître et les autres, non sous la forme adoucie d'une invitation refusée, mais sous la forme plus dure d'une révolte, comme cela est dans la parabole des vignerons et dons colle des citoyens rebelles, que
plus haut nous avons fait sortir de celle des mines. L'hnbit de noces, qui forme le dernier trait de la parabole dans Matthieu, est une particularité qui a une difficulté inhérente, à savoir : comment supposer que des gens appelés de la rue ont mis des habits de fête? Admettra-t-on que, d'après la coutume des souverains orientaux, le roi donna à chacun des in\ités un caftan, de sorte qu'on pouvait même, au plus pauvre, adresser le reproche de n'en pas faire usage? Mais d'abord cette supposition est étrangiire au texte, et l'on ne peut pas prouver historiquement que telle ait été la coutume dans ces temps. En second lieu, et cela est décisif, Luc parle, non de mendiants et d'estropiés à qui on ne devait pas supposer en effet la possession d'habils de fête, mais de mauvais et de bons, -novriooiç y.cà àyaOoî;, desquels, attendu qu'ils ne sont pas désignés expressément comme pauvres, on pouvait attendre qu'ils mettraient leurs meilleurs habits avant de se rendre à l'invitation (1). Cependant cette particularité des vêtements parait étrangère, sinon au cadre, du moins à l'idée de la parabole; car jusque-là elle a roulé sur l'opposition nationale entre les Juifs rebelles et les païens désireux du salut; et maintenant il faudrait qu'elle passât subitement à la réllexion morale sur les dignes et les indignes. Les Juifs refusent l'invitation au royaume de Dieu, en leur place les païens sont appelés; c'est une idée complète en soi, par laquelle aussi Luc termine la parabole. Mais dire que celui qui ne se montre pas digne de la vocation par des sentiments correspondants sera exclu de nouveau du royaume, c'est une autre idée qui paraît demander à être traitée à part , dans une parabole séparée. On peut donc soupçonner encore ici que la fin de cette parabole, dans Matthieu, est un fragment d'une autre parabole, laquelle, traitant aussi d'un repas, a pu se confondre facilement, dans la légende ou dans le souvenir de l'écrivain, avec la parabole
(1) Comjmrrz. De Welte, sur re passage.
que Luc a conservée dans sa pureté (1). Cette autre parabole aurait dit simplement qu'à un repas de noces un roi invita différents hôtes, sous la supposition tacite qu'ils seraient vêtus convenablement, et qu'il livra un individu, qui n'avait pas rempli cette obligation, à une peine méritée. Nous aurions donc ici l'evemple d'une parabole peut-être encore plus composée que plus haut, et dans laquelle : 1° la parabole des invités ingrats (Luc, ik) fait le fondement, mais de telle sorte que 2° un fil de la parabole des vignerons ou citoyens rebelles entre dans la trame, tandis que la conclusion est vraisemblablement tirée b° d'une parabole d'ailleurs inconnue sur un vêtement qui ne convenait pas à une noce. Cet exemple nous permet de pénétrer avant dans les procédés par lesquels la tradition évangélique travaillait son sujet.