‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 97 sur 110 · LXXXII · texte numérisé non relu

LXXXII

Des nouvelles discussions sur la foi que méritent les discours rapportés par Jean. Résultat.

Par l'examen auquel nous nous sommes livré sur les discours de Jésus dans le quatrième évangile, nous sommes maintenant en état de nous former une opinion dans le dé-

(1) De Wene.Exeg. llandh., i, 3, S. iGG f.

bat qui récemment s'est élevé au sujet de ces discours. La critique récente les a suspectés, soit à cause de leur contexlure interne, qui n'est pas d'accord avec certaines règles généralement reconnues sur la créance historique, soit à cause de leurs relations extrinsèques avec d'autres discours et d'autres narrations; en revanche, ils n'ont pas manqué de nombreux défenseurs.

Quant à leur contexture interne, une double question est à faire ; ces discours, tels que nous les avons sous les yeux, répondent-ils aux lois : 1° de la vraisemblance ; 2° de la possibilité de les retenir?

1° Les amis du quatrième évangile remarquent que ces discours se distinguent par une empreinte particulière de vérité et de certitude; que les dialogues qu'il rapporte entre Jésus et des hommes des espèces les plus différentes sont des peintures parfaitement hdèles des caractères, peintures qui satisfont aux exigences les plus rigoureuses de la critique psychologique (1). Les adversaires ont répondu qu'il est au contraire excessivement invraisemblable que, d'une part, Jésus ait parlé d'une manière tout à fait identique à des personnes de la culture intellectuelle la plus diverse; qu'il ne se soit pas exprimé plus intelligiblement pour les Galiléensdans la synagogue, à Capharnaiim, que pour le docteur d'Israël; que le contenu de ses discours ait presque uniquement roulé sur une seule doctrine, la doctrine de sa personne et de son élévation, et que la forme eu ait été, ce semble, calculée pour égarer les esprits et les repousser de lui. D'autre part on a contesté non rarement que les paroles mises dans la bouche des auditeurs et des interlocuteurs fussent à leur place. En cela, comme nous l'avons vu, il n'y a aucune différence entre une femme de Samarie et le pharisien le plus cultivé; l'un comme l'autre entend charnel-

(1) Wefçsrlineider . Einleitung iii dus Ei>ang. Joli,, S, 271; Tliolnck , Coinin, , S. 37 f.

Ifiment les discours que Jésus entend spirituellement, et ces méprises sont quelquefois si contrastantes, qu'elles surpassent toute créance. En tout cas, elles sont si uniformes, qu'elles ressemblent à une liabitude de style, d'après laquelle l'auteur du quatrième évangile, arbitrairement et par amour des contrastes, paraît avoir caractérisé les interlocuteurs de Jésus (1). Si l'on ne peut contester que, dans plusieurs autres cas, les objections des interlocuteurs et les réponses de Jésus ne soient parfaitement conformes à la situation, par exemple, dans le chapitre 9, en partie aussi dans le chapitre IJ, dans les discours d'adieu, etc., on ne peut pas contester davantage que plusieurs autres dialogues ne soient d'une nature tout opposée.

2° Ces discours sont-ils de nature h avoir été retenus ? On convient assez généralement que des discours de l'espèce de ceux qui sont dans l'évangile de Jean, et qui, au lieu d'être, comme chez les synoptiques, des sentences, des paraboles isolées ou rangées l'uiie à côté de l'autre, constituent des démonstrations cohérentes ou des dialogues prolongésj que ces discours, disons-nous, appartiennent à ce'qui est le plus difûcile à retenir et à reproduire fidèlement (2). Si de tels discours ne sont pas rédigés par procèsverbal, il faut abandonner toute idée d'une reproduction fidèle. Aussi le docteur Paulus a-t-il eu réellement une fois l'idée qu'il y avait eu peut-être, dans les greffes du Temple et des synagogues à Jérusalem, une espèce de sténographes qui dressèrent procès-verbal, et des actes desquels les chrétiens tirèrent copie après la mort de Jésus (3). De la même façon, LJerlholdt pensait que notre évangéliste

(1) C'est ce que disent Kikeriuann, (2) De W'ette, Einl. in das N. T.,

Theol. Beilrwge, 5, 2 , S. 228 (Vogel). § 105 ; Exeg. Handb., 1, 3, S. 6 : Tho-

I/évanpéliste Jean et sescommentateurs hick , Comrn. z. Joli. , S. 38 f.; Claub-

devant le jugement dernier, 1. S. 28 fï., wurdigkeil , S. 'àkU if.\ Liicke , 1 , S.

dans WegseLneider, 1. c., S. 281; Bret- 198 f.

sclmeider, Froùabil. , p. 33, 45; De (3) Comnirnt,, l\ , S. 275 f.

Wette, Exeget. Handh,, 1, 3, S. 6 f.

708 DHUXlÈiME SECTION.

avait écrit en langue araméennc, dès le temps de Jésus, la plupart de ses discours, et que les notos recueillies par lui à cette époque avaient servi de fondement à la rédaction bien postérieure de son évangile (1). Bien que la dernière supposition ne soit pas sans appui dans les habitudes des élèves juifs des rabbins (2), cependant les discours chez Jean sont tout à fait éloignés du caractère qu'ils auraient s'ils avaient été écrits immédiatement après être sortis de la bouche de Jésus; et maintenant tous les théologiens sont d'accord pour avouer que ces discours ont dû, pendant longtemps, rouler dans l'esprit de l'auteur avant d'être consignés par écrit. Pour établir néanmoins qu'ils sont dignes de foi, ils invoquent la profondeur des premières impressions de jeunesse, la tendre docilité du caractère de Jean, l'intimité de ses relations avec Jésus tant qu'il vécut, la fidélité avec laquelle son cœur s'occupa des discours de Jésus depuis sa mort, de telle sorte qu'il s'était approprié la façon de penser et de parler de Jésus (o); ils avouent pourtant qu'il ne faut songer ni h une séparation exacte de ce qui appartient à l'évangéliste et de ce qui appartient à Jésus, ni à une reproduction véritablement historique des faits. Par exemple, Tholuck met, sans hésitation, sur le compte de l'évangéliste la simplicité enfantine, c'est-à-dire la marche de la période qui dépend d'un nombre limité de conjonctions, l'uniformité, c'est-à-dire le mouvement circulaire des pensées qui, après une courte révolution, reviennent toujours à leur point de départ, et le décousu du style qui, se rapportant plus à l'unité des pensées qu'à leur diversité, rend souvent si difficile aux commentateurs l'exposition lo-

(1) Verosimllia de origine evangelii pouvoir exclure absoluineut l'adinissioa

Joannis , Opiisc, p. 1 seq., et Einleit. de matériaux ancicus.

in dus -Y. T,, S. 1302 ff. AVejjsclineidcr (2j Compare/. Tlioluck , S. 38.

donne son asseatimeut à cette opinion (3) WegsclineiJer, S. 285 f. ; Lùcke,

(1. c. , S. 270). Hug , 2, 263 f. , et Tho- S. 195 f. ; Tlioiuck , Clauh'xiirdigkeit ,

litek , Comiit. , S. ;38, ne croient pa-. 1, c.

SEl'IlÈME CHAPITKE. § LXXXll. 709

giquo; cesoiUlà, en apparence, des choses de pure forme, mais qui, telles que le mouvement circulaire, si heureusement dénommé par Tholuck, pénètrent en même temps à une grande profondeur dans la teneur du discours, et nous ôtent toute garantie sur la fidélité avec laquelle Jean en a reproduit la marche et le développement. Quant au fond même, la discussion qui précède montre, sans que nous ayons besoin de le dire, que des opinions et des idées qui ne sont pas de simple forme ont été incorporées dans le quatrième évangile aux discours de Jésus et d'entrés.

En dernière instance, on invoque Tappui surnaturel du Paraclet que Jésus avait promis à ses disciples, et qui devait leur rappeler tout ce qu'il avait dit (1). Mais cet argument, autant qu'il a une signification scientifique, est compris dans les considérations psychologiques rapportées plus hautj par conséquent il ne mène pas plus loin qu'elles, et l'on conçoit combien peu de garantie il peut donner en sus, quand on voit Tholuck, après l'avoir invoqué avec une grande force, mettre les choses au pis, et dire qu'on pourrait se trouver forcé de convenir que plusieurs de ces discours n'ont pas été prononcés par Jésus, mais que l'esprit du maître avait passé sur les disciples, et y avait provoqué la création de tels discours (2).

La considération des rapports extrinsèques des discours de Jésus chez Jean présente de nouveau un double point de vue. En effet, il faut, d'une part, les comparer avec ceux que les synoptiques mettent dans la bouche de Jésus-

fl) Liicke , 1, S. 197; Tlioluck , mais il est traduit ainsi qu'il suit pour

Comm., S. 39 ; Glaubwiirdigkeit , S. les lecteurs ne sachant pas le grec : Me

345 f. tenant aussi près que possible de ce qui a.

(2) Glaubwiirdigkeit , S. 347. Comme été véritablement dit, au lieu de : Me

à cette occasion Tlioluck compare les tenant aussi pris que possible du sens

discours daus lesiiistoriens classiques , f;cnéral de ce qui a été dit. Kvidcmmcnt

il importe de relever une inexactitvide la traduction attribue à l'iiistorien une

relative à la phrase de Thucydide ; bien plus };rande Cdélitc daus la repro-

E;(ou.£va) oTi f'/yjTaTa tTÎ; |v.u.7rajy); duction des discours que celle à laquelle

■/vûftYj; TÙy à>lr/Gâïç ).i-^QîvTuv. Le pas- il prétend lui-même, sage est, à la vérité, cité intégralemcul;

d'autre pari, étudier la manière dont l'aQleur du (luatrièmn évangile s'exprime quand il parle en son propre nom.

Pour le premier chef, on a signalé la différence notable qui se trouve dans les discours respectifs, tant pour le fond que pour la forme.

Quant à la forme, on a ;!ppelé l'attention sur la différence entre la forme sentencieuse ou parabolique de l'enseignement de Jésus dans les synoptiques, et la forme dialectique chez Jean (1). Nous avons vu plus haut que la parabole manque complètement dans le quatrième év.'.ngile; et l'on doit s'étonner comment, tandis que Luc, à côté de Matthieu, a encore en propre tant de belles paraboles, Jean n'aurait pas su faire, après eu^, une récolte de quelque importance, à supposer môme qu'il connût leurs écrits. Qu'il se trouve, dans le quatrième évangile, des sentences et des propositions isolées qui sont semblables à celles des synoptiques, c'est ce que nous devons reconnaître (Joli,, 1, 52; 2, 16; 5, 14; 11, 11; 12, 7 seq. ; voyez en outre les morceaux qui sont rapportées § LXXXI, et plusieurs autres de l'histoire de la passion, dans lesquels les quatre évangélistes concordent quelquefois textuellement). De même, par contre-partie, il se trouve, dans les trois premiers évangiles, des discours qui, pour la rigueur et la dureté paradoxales, ressemblent à ceux de Jean (par exemple, dans INIalthieu, 8, 22). De l'autre côté, on devrait ne pas méconnaître que pour un docteur populaire de la Palestine, cet enseignement essentiellement sentencieux et parabolique que les synoptiques lui prêtent, con\ient, en somme, mieux que l'enseignement dialectique que Jean lui attribue (2).

]Mais cette différence de forme ne doit pas se séparer de la différence de fond. Tandis que Jésus, dans les trois premiers évangiles, s'attache exclusivement aux besoins de son

(1) Bretsclineidcr, Prohah,, Appen- (2) De Wette , Einleiiung, § 105.

dire.

SEPTIÈME CHAPITKE. § LXXXII. 711

peuple resté sans pasleur, et par conséquent, tarilôt relève, contradictoirement aux principes pernicieux des pharisiens, la valeur morale et religieuse de la loi mosaïque, tantôt expose, contradictoirement aux espérances temporelles que, de son temps, oii fondait sur le Messie, l'essence purement spirituelle de son règne et les conditions de l'admission, il tourne sans cesse, chez le quatrième évangéliste, et souvent d'une manière stérilement spéculative, dans le cercle de la doctrine relative à sa personne et à sa nature supérieure. De la sorte, en face de l'intérêt multiple, tantôt théorique, tantôt pratique, des discours de Jésus dans les synoptiques, prévaut chez Jean un dogmatisme unilatéral (1). Cependant il faut convenir que ce n'est pas là un contraste ahsolu; car il se trouve aussi bien, dans les discours synoptiques, des éléments de forme johannéique, que, vice versa, çhc/ Jean, des éléments de forme synoptique; on n'a, pour s'en convaincre, qu'à considérer des passages tels que 11, 27 scq. de Matthieu, d'une part, et les passages de Jean cités ])lus haut, d'autre part (2). Dans le fait, la seule chose qui ait besoin d'un éclaircissement approfondi, c'est la prédominance de l'élément dogmatique d'un côté, et de l'élément pratique de l'autre. Ordinairement on invoque ici le but qu'on attribue à Jean dans la rédaction du quatrième évangile, à savoir, de compléter les trois promieis évangiles et de combler les lacunes qu'ils avaient laissées. Mais, si Jésus parla tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, comment se fit-il que les synoptiques recueillirent presque uniquement les éléments populaires et pratiques de ses discours, et Jean, presque sans exception, les éléments dogmatiques et spéculatifs? On rend compte de cette circonstance d'une manière qui, en soi, est satisfaisante. Dans la tradition orale, rcmar

(1) Bretsclineider, J'rohab., p. 2, 3, § 103 ; Exeg. JlandJ-., 1, 3, S. Zi (T.; 31 seq. Hase, L. J., § 7 ; Tlioliick , Claubwiir-

(2) De Wette, Einl. m das X. T., digkeit . S. 327 ff

712 LEIJXIÈME SEClKîN.

que-t-on, de laquelle les Irois |)iemiers évangiles sont proverius, ce qui, dans des discours de Jésus, était simple, à la portée de toutes les intelligences, bref et frappant, put se transmettre, attendu que la mémoire s'en chargeait plus facilement, tandis que ce qui était plus profond et d'un tissu plus délicat dut se perdre (1). L'auteur du quatrième évangile, dans la moisson qu'il lit d'après cette supposition, omit presque tout ce qui appartenait à la tendance pratique. Mais certainement les synoptiques n'avaient pas recueilli tous les discours de cette tendance, et l'on ne peut en expliquer l'omission complète de la part de l'évangélistc qu'en admettant en lui une préférence pour les discours dogmatiques et spéculatifs, préférence qui a dû être motivée, non pas seulement par le besoin objectif de son temps et de ses entours, mais encore par la direction subjective de son propre esprit. On répond : la richesse de l'esprit de Jésus explique cette variété, et nous en avons un exemple dans les images, séparées par des dissemblances analogues, que Xénophon d'un côté, et Platon de l'autre, nous ont transmises de la manière d'enseigner de Socrate (2). Certainement Socrate a dû être plus que ne le fait Xénophon; et ce plus ^ c'est Platon qui nous le donne. Ce n'est pas à dire pour cela que toutes les idées que Platon met dans la bouche de son Socrate doivent être attribuées au Socrate historique. Il faut encore accorder que la clef qui fait comprendre non seulement mainte sentence isolée du Jésus des synoptiques, mais encore toute la spécialité de son sentiment, de sa position et de son action, ne se trouve que chez Jean. Mais, si le dessin que le quatrième évangile donne de Jésus a besoin d'être complété à l'aide des trois autres évangiles, et si, à ce titre, il est partiel, cette partialité du quatrième évangéliste suscite une nouvelle question, car il faut savoir

(1) Lucke et Thoinek , 11. c. (2) Tholuck, 1. c; S. 319 ff.

SEPTIÈME CUAl'iriŒ. § LXXXil. 713

si son intervcnlion, purement négative, s'est bornée à omettre des particularités essentielles, ou si, ayant un caractère positif, elle n'a pas renforcé certaines particularités données, et n'en a pas ajouté de nouvelles; intervention qui, sentie et voulue dans Platon, a peut-être été ici involontaire.

On allègue plusieurs caractères du quatrième évangile qui doivent rendre invraisemblable une pareille inlidélilé. Pourquoi, demande-t-on , si l'auteur se fait si peu scru-' pule de mettre dans la bouche de Jésus ses propres pensées, pourquoi s'abstient-il si consciencieusement de lui attribuer l'idée du Verbe qu'il a placée dans son Prologue (1)? Ce n'est pas une preuve sûre; car, sachant plus précisément pour cette idée que pour d'autres dont la forme était moins empreinte dans son esprit, qu'elle lui venait d'ailleurs que de Jésus , il a dû nécessairement éviter avec j)lus de soin de l'attribuer à Jésus expressément. On a cherché un autre signe qui témoiguAt de la fidélité de l'évangélistc à reproduire les discours de Jésus, et l'on a indiqué qu'il tient dans une bien plus grande indécision les annonces anticipées de la mort et de la résurrection ; qu'il explique parfois des sentences obscures de Jésus |!ar des additions de son cru, et souvent d'une façon erronée, tandis que, chez un historien moins fidèle, l'opinion formée postérieurement d'après l'événement aurait pénétré dans ces sentences et s'"y serait fondue, ce qui est arrivé chez les synoptiques relativement aux annonces de la mort et de la résurrection (2). Ceperidant, comme nous le verrons plus loin, la mort violente, et môme précisément la mort sur la croix, n'est guère annoncée moins clairement chez Jean que chez les autres évangélistes; chez lui aussi, la trahison de Judas est prédite, sinon

(1) l'atiliis , tlans VExamcn de la (2) Bertiioldt, au lieu cité, p. (j96,

ilcnxièine cditiou du Coiiuiieutairc de n"2;ncnke, l'iogranima (juo illii.'.tra-

Lùcke , daus : Lit. Dlatt ilcr allgent, tnr Joaunes apostolus nounulloruin Jcsu

Kirchcnzeitung , 1834, n" 18. apoplitliegmatuni et ipse interpres.

pins précisément, au moins beaucoup plus tôt. En général, si des mots isolés, devenus historiquement importants, se f^ravèrent avec netteté dans son esprit, et s'il les reproduisit avec fidélité, il ne s'ensuit pas qu'il en ait été de même j)0ur certains discours de Jésus qui, au lieu d'avoir un point d'appui dans l'histoire, avaient des échos dans les idées dogmatiques de l'évangéliste.

Enfin, il n'est pas non plus sans importance de considérer le rapport qu'ont les discours de Jésus chez Jean avec la manière de penser et d'écrire de l'évangéliste. Nous avons trouvé, outre les deux, une ressemblance (l)que l'on veut, à la vérité, aujourd'hui ex])liquer en disant que le disciple docile s'était complètement approprié In manière de parler de Jésus (2). Mais si la forme de penser et de parler qui, à part quelques apophthegmes, prévaut dans le quatrième évanjïile, est réellement le ton fondamental des enseignements et des dialogues de Jésus, il faudrait que les autres évangiles, où, à part encore quelques passages isolés, le ton est tout autre , eussent changé le caractère des discours de Jésus. Or, cela n'est pas supposable. Le milieu où la matière des discours de Jésus se conserva avant d'être consignée par écrit est un milieu dont l'action l'a brisée , il est vrai, en fragments, mais ne l'a ni amollie ni dissoute, et qui, rompant la liaison, changeant la situation respective de maints morceaux, en a respecté tellement la structure intérieure qu'en un nombre infini de cas il a rapproché des pièces disparates plutôt que d'en procurer la fusion par l'intermédiaire de transitions. Un tel milieu a en sa faveur toutes les vraisemblances de la fidélité quant à la reproduction des discours de Jésus. Dans le quatrième évangile, nous trouvons la contre-partie de tout cela : presque partout

(1) Coinp. ici Sclinlze , Der schrijïst. (2) Liirke et Tlioluck , 1. c.

Character und TVerlh des Johannes ,

SKl'TlKMt CIIAI'lTUti. § LXXXII. 715

des transitions douces, ménaj^ées, bien (jue parfois obscures au premier coup d'œil , à cause de la profondeur du sens mystique où elles sont cachées; des pensées qui sortent l'une de l'autre par évolution, la phrase suivante n'étant souvent qu'une paraphrase explicative de celle qui précède (1). Donc de deux choses l'une : Ou nous avons ici une relation encore plus fidèle que dans les synoptiques , c'est-à-dire une relation qui, outre les parties constituantes, en reproduit encore la liaison et l'enchaînement primitifs, mais qui n'est plus attribuée à l'évangile de Jean, môme de la part de ses plus chauds partisans; ou bien nous avons, chez lui, des discours oii ce qui s'était disjoint dans la mémoire a été reformé en un tout pur l'intervention de l'évangéliste , de telle façon qu'élaborant, dans le fond de son âme, les fragments réfractaires , il les a fondus en une masse molle de laquelle il a tiré les discours qui sont dans son évangile, leur donnant des formes auxquelles il a la part principale.

C'est à ce point qu'arrivent, dans le fond, tous ceux qui se permettent un examen critique du Nouveau Testament, résultat que Bretschneider exprime en ces termes comme la transformation de son opinion sur les discours de Jean : Cet évangéliste a fait parler Jésus moins comme ce dernier parla réellement chaque fois dans les cas particuliers, que conformément à l'impression qu'il avait de toute la manifestation et de toute la doctrine de Jésus (2) . Le débat ne roule donc plus que sur la double question de savoir, d'abord combien dans ces discours il reste encore en propre 5 Jésus; se-

(1) On ne peut caractériser mieux qiiain ex siniilibiis, nonniiuiqiiam cv iis-

cette particularité des disciturs de Jean dein subinde repctitis, ut orationis

que ne l'a fait Erasme dans la Lettre à qnodqiic iiicmbruin senipcr cxcipial

Ferdinand, mise en tète de sa para- jirius, sic ut prioris fiuis sit initiuui se-

plirase : Habet Joannes suuiu quoddaui qucutis.ctc.

dicendi genus, ita scrnionem velut an- (2) Kelaircissenient s;ir la conception

sulis ex scse colixrentibiis coutexens, mythique du Christ historique [Ails:.

nonnunquani ex contrariis , uonnun- A'c^g., 1837, juillet, u»» lOi-106).

716 DEL'XIÈME SECTION.

coïKlomoiit, si, avec celle opinion, on pciil continuer à admet- Ire que l'apôtre Jean est le rédacteur du quatrième évangile. A la première question j'ai essayé de répondre dans ce qui précède; quant à la seconde, je ne me hasarderai pas à soutenir que ces discours contiennent quelque chose qui se refuse al)solumcnt à être expliqué, soit par l'individualité de Jean , soit par l'âge avancé où il composa son évangile.

ÉVÉNEMENTS PE LA VIE PUBLIQUE DE JÉSUS , A l'eXiL' SION DF.3 HISTOIRES UE MIRACLES.

Page 1