‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 99 sur 110 · LXXXIV · texte numérisé non relu

LXXXIV

Groupes isolés d'anecdotes. Imputation d'une ligue avec Beelzébulh et demande de signes.

Conformément au but de notre critique, nous ne nous attacherons ici qu'aux récits oîi l'influence de la légende peut se démontrer. Or celte influence se manifeste surtout par l'altération d'un récit en un autre, ou même par les simples variations d'un même récit; par conséquent, la chronologie nous ayant refusé ses services, nous rapprocherons, d'après l'analogie qu'elles ont entre elles, les anecdotes à examiner.

Pour commencer par ce qu'il y a de plus simple, déjà Schulz s'est plaint que Matthieu racontât deux cas où un pacte avec Beelzébuth est reproché à Jésus, et où un signe lui est demandé, ce que Marc et Luc n'ont chacun raconté qu'une fois (2). Quant au premier reproche, Jésus guérit (Malth., 9, 32 seq.) un démoniaque muet; le peuple s'en

(1) Comparez De Weîte, Exeget. ('2> L. c. , S. 131.

Handb., 1, 3, S. 1, 6.

émerveille, mais les pharisiens remarquent qu'il chasse les démons par le chef des démons, âV/oiv. Matthieu ne rapporte pas ici que Jésus ait rien répondu. La seconde fois (12, 22seq.), c'est un démoniaque aveugle et muet que Jésus guérit; sur quoi le peuple s'étonne de nouveau; mais les pharisiens disent qu'il fait cela par l'aide deBeelzébuth, chef, ap/ojv, des démons, et aussitôt Jésus relève l'absurdité de cette imputation. Qu'à diverses reprises elle ait été élevée contre Jésus lorsqu'il expulsait des démons, c'est ce qui est en soi croyable; la seule difficulté qui se présente, c'est que le démoniaque qui fut l'occasion de cette déclaration est, les deux fois, un muet, /.ojcpo; (la seconde fois seulement il est, en outre, aveugle^ vy^\%). Les démoniaques étaient de toute sorte, des maladies de toute nature étant attribuées à l'induence des mauvais esprits : pourquoi ladite inculpation s'attache-t-elle deux fois à la guérison d'un muet démoniaque et non à la guérison d'un possédé d'autre es|)èce? La difficulté augmente si, dans notre examen, nous comprenons le récit de Luc (11, 14 suiv.). Ce récit, pour la description des circonstances, correspond au premier récit de Matthieu, non au second; car, des deux côtés, le démoniaque n'est que muet; des deux côtés, la guérison est suivie d'une même formule, et l'admiration du peuple est exprimée d'une manière analogue, toutes circonstances pour lesquelles le second récit de Matthieu s'éloigne beaucoup de celui do Luc. Or, à la guérison de ce muet, laquelle, d'après Matthieu, ne provoqua de la part de Jésus aucune rédexion, Luc rattache les mômes discours que Matthieu rattache à la guérison de l'aveuglemuet; de sorte que Jésus aurait dit la même chose <lans ces deux circonstances, qui Si' seraient succédé l'une à l'autre. Cela dépasse de beaucoup la vraisemblance; et, si l'on ajoute qu'il est improbable qu'une imputation identique ait été faite pour la seconde fois, justement à l'occasion d'un

muet (iL'monioquo, on en vient h se demander si un seul et même fait ne s'est pas doublé dans la légende. Matthieu nous donne lui-même l'explication de la manière dont cela a pu se faire, en représentant la première fois le démoniaque comme simplement muet, la seconde fois comme muet et aveugle. Ne devait-ce pas être une cure surprenante, puisqu'il s'y rattachait tant d'admiration de la part du peuple, une attaque si désespérée de la part des ennemis de Jésus? En conséquence, il se peut que le simple mutisme n'ait pas suffi, et que la légende, enchérissant, ait par surcroît privé de la vue le démoniaque. Or, si, à côté de celle nouvelle formation de la légende, l'ancienne circulait encore, qu'y a-t-il d'élonnant qu'un compilateur pins consciencieux que critique, tel que l'auteur du jircmier évangile, les ait recueillies l'une et l'autre comme des histoires différentes, sans autre soin que d'omettre une fois le discours de Jésus pour éviter la répétition (l) ?

IMalthieu ayant retranché le discours de Jésus au verset ^k du chapitre 9, ce n'est que dans son récit de l'imputation contre Jésus de s'être ligué avec Beelzéhuth (12, 22) qu'il put ])arler de la demande de signes, qui exigeait aussi une réponse de la part de Jésus. Luc rattache aussi la demande de signes à cette imputation, et en cela encore son

(1) Comp. Oc Wcttc, Fxeg. Ilandh,, d, 1,5. 116; ^'eaDde^, L. j. Clir. , S. 288. Sclileierraaclicr (S. 1 75'^ ne trouve pas d'enchaînement dans le discours snr le blasphème contre Vesyrit saint , TTvivya K/iov , chez IMatthieu (12 , 31 seq.), bien que cependant ce l)las[)hènie se rattache très bien a ce qui précède : je chasse les Jcmons au nom (le l'esprit ffe Dieu , tyta £y TrvEvjar; i^tc,~j £/.Çjt//<i) Ta êa'.uiv.a. (v. 28). On comprend toutefois cette difficulté de Schleiermacher plus facilement iju'on ne cora])rend comment il peut (S. 185 f.) trouver cette proposition mieux encadrée chez.

Luc (12, 10); elle est précédée chez Lnc de celle-ci , /jue celui qui reni; le fils de l'hotnme devant les hommes sera renié par lui devant les anges: or, entre ces

deux propositions, il n'y a pas d'autre enchaînement , si ce n'est cjnc les mots renier le JiU de riiomine , àpvelaOa; toï wtov Tov àvOpcdTrov, rappelèrent à Tesprit de l'écrivain les mots dire quehjue chose contre le fils de l'homme, tiTrcTy /.ô>ov £Î; TOV •j!Ôv tov av9p'j)7rc.u. Cela prouve encore autre chose, c'est que, entre cette dernière proposition et la suivante , où Jésus dit à ses disciples fpie \e Saint-Esprit , TrvEvua â'/'-'-'i ^^^^ enseignera ce qu'ils devront dire, la liaison est encore tout extérieure et ne s'appuie que sur l'expression esprit saint . Ce qui suit dans Matthieu (v. 35-37) a déjà été dit en partie dans le discours de la montagne; mais cela est ici aussi dans un meilleur enchaînement que Sclilcierraacher n'en veut convenir.

HUiriÈ.Vit: CHAPITRE. § lxkxiv. 729

passage est j)araIlèIo au second passage de Mallliieii (1). Mais Mallhieu n'a |)as seulement comme Luc , une seule demande de signes, il en a encore une autre (IG, 1 seq.), après la seconde nourriture miraculeuse ; cette seconde demande de signes se trouve aussi chez Marc fS, 11, seq.), lequel n'a pas la jircmière. Il y est dit que des pharisiens (accompagnés, chez Matthieu, de saducéens, ce qui est invraisemblable) s'approchent de Jésus et lui demandent quel- (|ue miracle dans le ciel, ot,[j.zvj^) h. toO ojpavoO,ct Jésus leur l'ait une réponse qui se termine par ces mots : CeUe race méchante cl adultère demande un miracle, mais il ne lui en sera point donné d'autre que celui de Jonas le prophète, ysveà 7:ovr,oà xal [j.niyyjXç G'/]fj.zïov £7ïi'Cr,-r£T, x.ai cr.actov oj f^oOr^TSTai aÙTv^, si u/r^ to nr,u.z''/jv Iwvà to'j —zo'yr'-O'j; conclusion qui coïncide mot pour mot avec le commencement du

(1) Luc rap])ortan;, imnit'dialcment ;i la suite T'ine de l'autre. rini|)utatinn et la tlcinaudc de signes, ainsi que les deux réponses de Jésus , la critique moderne trouve que cela est infiniment |)!us vrai- 5cml)laljle que le récit de Mattliieu , mï un ht d'abord l'imputation et la réplique, puis la demande de si!;nes et le refus d'y obtempérer; suivant elle, on comprend difficiiemenl. que, après que Jésus eut fait une lonj^ue réponse h l'im- ])i)tation de s'être ligué avec lîeclzébutli, les mêmes gens qui lui avaient adressé celte imputation , ou du moins quelques uns d'entre eui lui eussent encore demandé un signe(Sclileiermaclier,S. 175; Sclinerkenburger, Ueher deii Or.fprtiiig, S. 52 f.). Mais, d'un autre côté, on ])ourrait trouver également invraisemblable que Jésus, après avoir parlé longuement et éucrgiqueracnt contre l'objet le plus important , c'est-à-dire l'inqjutatlon relative à Beelzébuth , et après avoir été même conduit par une interniptiou à une prop-osition d'une tout antre nature (Luc 11, 27 seq.), (pje Jésus, disons-nous, fût revenu sur un objet moins important, la demande des signes. Comparez De NN'ette, E.xei^el.

Ilandh., 1. 1, S. 119. Chez Matthieu sait (v. k'à-k'o) le discours sur les démons qui reviennent en forces. Cela dépend chez Lue (11 , 24 et suiv.) des

expressions relatives au reproclie d'avoir oj)éré l'expulsion des démous jiar l'aide de Beelzébuth , ce qui semble mieux placé que chez Matlhiau après les discours contre la demande des signes.

Cependant, si nous y regardons de \t\\\t> près, nous trouverons très invraisemlilable qne Jésus, aj)rès avoir , ])ar une apologie qui lui était violemment arra- <hée , justifié contre des ennemis les expulsions de démons, ait entamé une exposition aussi calu:e et jiurcraent théorique . <pii suppose des auditeurs , sinon ]>révcnus favoralilemcut , au moins dociles; tt nous reconnaîtrons (ju'ici enl'ore la seule liaison est dans ce fait, que les deux discours traitent de rexi)ulsion des démons. Le rédacteur du troisième évangile se laissa alicr par celle analogie à briser le lien entre les discours de Jésus contre rim[)utatioii relative a l'ceizébuth et contre la demande de signes, discours qi.i, se rapportant aux deux plus fortes preuves de l'incrédulité malveillante de ses ennemis, paraissent avoir été rapprochés dans la tradition.

Le premier évangile s'abstint de celte violence, et, le soupçon élevé contre ces expulsions lui ayant remis eu mémoire le discours sur le retour des démons, il ne revint à ce dernier qu'après avoir relaté la réplique ;i la demande de signes.

refus fait précéflemment jtar Jésus (Mattli., 12, 39). Si déjà il est passablement invraisemblable que Jésus ait deux fois repoussé une pareille suggestion par la même allusion énigmatique à Jonas, et justement dans les mêmes termes, il faut avouer que les mots (v. 2 et 3) qui précèdent chez Matthieu, dans le second passage, la phrase qui vient d'être citée, sont (-omplétemeiit inintelligibles. En effet, sur la demande d'un miracle dans Iv ciel, répondre ;i des adversaires , que, s'ils comprennent les signes naturels du ciel, ils ne comprennent que plus mal les signes spirituels du temps messianique, cela est si obscur (l) qu'il semble que c'est par désespoir de trouver un enchaînement qu'on a omis les versets 2 et 3 (2), omission qui est d'ailleurs dépourvue de toute autorité. Luc a aussi (12, 5/|.suiv.)ce reproche de Jésus, qui accuse ses contemporains de s'entendre mieux aux signes de l'atmosphère qu'à ceux de l'époque; les mots mêmes ne sont autres qu'en partie , mais la position est différente, et l'on pourrait la juger meilleure : car, après avoir parlé du feu qu'il allumera, et de la désunion qu'il produira, Jésus pouvait dire tout naturellement à son peuple : Aux signes manifestes d'une ausM grande révolution que celle qui se prépare par mon entremise, vous ne donnez aucune attention, tant vous vous entendez mal aux signes des temps (3) ! Mais, en examinant la chose de plus près, on voit que, dans Luc, la place de cetapophthegme n'est pas moins incohérente que celle des deux paraboles 13, 18 (4). Si de là nous reportons nos regards sur Matthieu, nous voyons aisément comment il a pu arriver à ce que nous lisons dans son évangile. Ce qui a été capable de le déterminer à parler deux fois de la demande de signes, c'est qu'il trouva une variation sur cette demande : le signe demandé

(1) Comparez De Wette sur ce pas- (3) Scbleiermacher s'exprime un peu

sage. différemment, S. 190 f.

^2) Voyez Griesbacli , Comm. crit., (li) De XVette, Exeg. Handb., 1, 1,

sur ce passage. S. 159, 1)2,5. 72.

IILITIÈME CHAIMTKE. <^ I.XXXV, 731

était tanlôt un miracle en général, Grijxsîov, tantôt en j>arliculier un miracle dans le ciel, cr,[i,£Tov i/. toïj oùpavo-ï. Or, sachant que Jésus avait renvoyé les Juifs du soin de distinguer V apparence du ciel, ^lax.piveiv to TrpoacoTrov tov oùpavoS, au soin de distinguer les signes des temps , f^ia/.pici; tôjv Gvi(y.£i(ov TÛvxaipôjv , il ne lui fut pas difficile de conjecturer que peut-être les Juifs avaient provoqué cette leçon en demandant im miracle dans le ciel, c-/i[j.£îov iy. zou oùpavo'j. Ainsi nous trouvons datis Matthieu, comme dans Luc si souvent, une introduction factice à un discours de Jésus ; nouvelle preuve de la proposition établie par Sieffert (1), mais prise trop peu en considération, à savoir, qu'il est dans la nature de récils traditionnels tels que nous les avons dans les trois premiers évangiles, qu'une particularité soit mieux conservée dans l'un que dans l'autre, et par conséquent, que tanlôt celui-ci et tantôt celui-là ait du désavantage par rapport aux autres.

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