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(f) Beati pauperes, quoniam ipsorum est regnum cœlorum* S. Matth., v., 3.
et utiles avec ceux qui le visitaient. Les rëpàs, qui sont ordinairement un petit délassement pour la nature, avaient aussi leur genre de mortification. Jamais M. Lefebvre, comme nous l'avons déjà remarqué, ne disait son goût ; les mets les plus ordinaires étaient les siens. On pouvait impunément lui servir ce qu'on voulait, tout était accepté avec la même indifférence.
Le supérieur du grand séminaire de Rouen , M. l'abbé Holley, mit un jour, sans le vouloir, la mortification de M. Lefebvre à répreuve. Celui-ci était venu de Saint-Aubin, demander l'hospitalité au séminaire ; le supérieur le reçut avec empressement; mais comme il le voyait fatigué, il voulut, en attendant le souper, lui faire prendre quelque chose pour réparer ses forces. Dans son empressement , il tire d'une armoire une bouteille qui devait contenir un cordial éprouvé, et en offre un verre à son visiteur, qui, selon sa coutume, ne fit aucune réflexion sur ce qu'il venait de boire, f Est-ce que • vous ne trouvez pas cela bon? lui dit le vénérable « supérieur. — Médiocrement, répondit M. Le- « febvre , ce vin ne me semble pas ordinaire. » M. Holley, tout étonné, examine avec soin la bouteille, et ne tarde point à reconnaître , mais un peu trop tard, qu'au lieu du vin généreux qu'il croyait offrir, cette bouteille contenait l'huile nécessaire à la lampe. Désolé de celte méprise, il commençait
à se répandre en excuses, quand M. Lefebvre l'en empêcha, en riant le premier de cette mésaventure, qui ne fit qu'égayer la soirée.
Tout le monde n'a pas au même degré le sentiment des convenances; M. Lefebvre en fit l'épreuve cbez un de ses confrères qui l'avait engagé à venir célébrer sa fête patronale. 11 arrive au jour marqué , prêche et célèbre les divins mystères. Après l'office divin, il entra au presbytère, pou» y prendre un repas que la fatigue de la journée et la longueur du chemin qu'il avait parcouru lui rendaient nécessaire. Jamais repas ne fut plus maigrement servi, un plat de poisson salé faisait le principal de l'ordonnance. M. Lefebvre eût admiré cette frugalité , peut-être intempestive, si, au moment du départ, le hasard ne lui eût fait découvrir, dans un appartement voisin dont la porte était restée entr'ouverte, un certain nombre de mets en réserve. Il comprit, dès lors, qu'il y avait deux poids et deux mesures, et que ce festin dont on ne l'avait pas jugé digne, était réservé , pour le lendemain, à des convives plus capables de l'apprécier. M. Lefebvre manifestait si souvent son éloignement pour ces sortes de repas , qu'il regardait comme funestes à l'esprit sacerdotal, qu'on ne doit pas s'étonner des précautions prises pour lui dérober la connaissance de celui-ci.
Le repos de la nuit était compté. M. Lefebvre
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▼eillait fort tard et se levait de grand natta. Une grosse horloge, placée à son chevet, l'avertissait, par son tintement bruyant, que le temps dn sommeil était passé. Sans plus tarder, il quittait sa modeste couche, qui n'offrait que de la paille à ses membres fatigué» ; encore était-elle parfois rendue plus dure par les industries de son esprit de pénitence ; un matelas n'y Ait ajouté que dans les derrières années de sa vie,
Pendant une de cet maladie* qu'éprouvait quelquefois M. Lefebvre , te maire de Saint-Aubin , homme des plus vertueu * et profondément attaché à son pasteer, venait fréquemment, le visiter. U» jour, il le trouva ai mal couché, qu'il lui apporta un oreiller pour exhausser un peu sa té». Malgré ses instances, H ne put lui faire accepter ce léger soulagement. « Retirez-vous* lui dit affectueusement la • malade, vous faites auprès de moi l'office du ten- « tateur. »
L'hiver n'avait rien qui effrayât M. Lefebvre , ou qui pût le mettre en garde contre ses rigueurs. Fendant les dix-huit années de son séjour à Saint- Aubin, la cheminée de sa chambre demeura constamment sans feu. Il lui suffisait de se réchauffer un peu au foyer de la cuibine pendant le temps de
Un jour que, pour récompenser un de ses élèves âgé dettente ans, il l'avait conduit, à quatre lieues
4e Saint-Aubin, chesun de ses frères, il fallut coucher en route. L'hôte ne pouvant offrir aux voyageurs qu'une chambre et un lit, M. Lefebvre, sans rien dire de son dessein, fit coucher l'élève et resta à veiller pour réciter son bréviaire ; quand il eut terminé , il prit une des couvertures, dans laquelle il s'enveloppa, et passa ainsi le reste de la nuit sur le pavé de la chambre, quoiqu'il fit alors très-froid et que la terre fût couverte de neige.
N'avoir d'autres intérêts que ceux du ciel, était la maxime constamment suivie par M. Lefebvre ; aussi ne remarquait-on rien d'étroit dans sa charité» Toujours prêt à soulager ceux qui se trouvaient dans le besoin, il semblait que c'était pour lui ua bonheur de donner. Un jour, en traversant le bois qui conduit de Saint-Aubin au village de Cléon, il rencontra un malheureux dont les habits étaient en lambeaux. N'ayant pas alors d'argent , et ne pouvant rester insensible à la misère de ce mendiant qui sollicitait quelques secours, il lui dit d'attendre quelques instants ; puis s'enfonçant dans l'épaisseur du bois, il quitta le vêtement qu'il portait sous sa soutane* et l'apporta à cet homme à demi vêtu.
Dans une autre circonstance , un ouvrier malheureux qui se plaignait du froid de l'hiver, reçut du charitable pasteur un gilet de laine, dont il s'était dépouillé exprès pour lui. 11 apprit, un jour, qu'une
pauvre femme qui venait de mettre un enfant au monde était couchée sur la partie , qu'elle avait à peine assez de haillons pour se couvrir ; il lui envoya aussitôt une paire de draps avec l'aident nécessaire pour subvenir aux besoins les plus pressants.
Pendant la disette de 1812, lorsque le pain valait 75 centimes la livre , M. Lefebvre , craignant avec raison que beaucoup-de personnes, surtout parmi celles qui n'avaient pas l'habitude d'exposer leurs besoins , ne souffrissent de cette cherté de vivres , chercha le moyen d'arriver à la connaissance de toutes les détresses ; il voulut même encourager les plus timides à recourir à lui. « Mes frères , dit- « il un jour du haut de la chaire, le prix excessif « du pain doit mettre dans la gène plusieurs d'entre « vous ; je crains qu'il n'y en ait qui ne fassent pas c connaître leur nécessité. N'hésitei pas à m'en t instruire , venez me trouver, venez en toute as- « surance; je vous soulagerai de mon mieux. Je « n'ai jamais vu le fond de ma bourse , j'espère « suffire à vos besoins ; ne vous inquiétez pas de « savoir comment cela se fera , Dieu le sait , sa di- « vine providence y pourvoira. »
Quand un prêtre offre tant de vertus dans l'ensemble de sa conduite, il est difficile qu'il n'acquière pas cet ascendant moral qui commande le respect , inspire la confiance et fait naître l'amour ; il est
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presque impossible qu'il n'opère pas un grand bien dans les âmes ; et quand on voit le Seigneur récompenser son ministère par des merveilles de grâces , on est forcé de reconnaître qu'elles sont la conséquence presque nécessaire d'une vie si éminemment sacerdotale. Tel fut M. Lefebvre pendant le cours de sa longue et laborieuse carrière.
Il est possible qu'en entendant parler de l'originalité de M. Lefebvre dans la manifestation de son zèle , et parfois de sa singularité dans sa conduite , ainsi que dans le choix des moyens qu'il mettait en usage , on se soit senti porté à la critique ; mais la lecture attentive de sa vie aura dû rendre fort circonspect sur le jugement à porter; car, pour être juste, il ne convient pas $e s'arrêter aux apparences , il faut encore examiner les effets et tenir compte des résultats. Ce prêtre , il est vrai , ne suivait pas en tout la ligne commune ; mais cette singularité, qui édifie lors même qu'elle étonne , doitelle être regardée comme un défaut? Je laisse à un saint évêque , qui doit faire autorité en cette matière, le soin de répondre à cette question. Voici ce qu'écrivait à ce sujet M. d'Orléans de la Motte , évêque d'Amiens : « On dit qu'il ne faut pas être « singulier, cela est vrai , entre nous , à la Trappe « ou à Sept-Fons , parce que tout le monde y fait « merveille; mais dans le monde et dans notre « état , qui ne voudrait pas être un peu singulier
« dominait assurément dans la voie large. Qu'on « lise la vie de saint Charles , et que Ton juge s'il « y eût jamais un évèque plus singulier que « lui. » (1)
La vie allait s'éteindre chez le serviteur de Dieu , l'attaque d'apoplexie qui l'atteignit le 14 mai 1849, ne lui laissa aucun inlervalfe de connaissance ; en vain les médecins mirent-ils les ressources de l#ur art à contribution , tout fut inutile ; le cœur battait encore , mais la bouche et les yeux s'étaient fermés pour ne plus se rouvrir. M. l'abbé Maignan s'empressa auprès de son vertueux curé, pour lui administrer r extrême-onction. A la nouvelle de cetaocid<*it , les prêtres du voisinage accoururent auprès de leur vénérable confrère aux prises avec la mort, pour lui donner une dernière marque de leur respectueuse affection , et mêler leurs prières et leurs larmes à celle du pieux vicaire ; car pour tous la perte était la même, chacun avait à regretter un guide , un conseil , un modèle.
Le malade resta deux jours dans un accablement léthargique ; ce fut le 16 mai , à dix heures du soir, que M. l'abbé Maigaan , qui ne quittait pas le chevet du malade , s'aperçut que la respiration , devenue plus laborieuse , annonçait le dernier combat de la nature ; il redoubla ses prières, et , au bout de
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(1) Mémoires mut la vie de M. d'Orléans de la Motte.
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quelques minutes , lorsqu'il prononçait ces' mots : Jésus, Marie , Joseph , protégez-le maintenant et à l'heure de sa mort, l'âme du juste rompit les liens qui rattachaient à la terre.
Dès le matin du jour de l'Ascension , la cloche faisait entendre son glas funèbre pour annoncer à la ville la perte qu'elle venait de faire. À peine la nouvelle de cette mort , à laquelle cependant on devait s'attendre , se fut-elle répandue , qu'une impression de tristesse indéfinissable s'em* para de toute la population. Celui qui , pendant un quart de siècle , avait été Terne de ce pays , n'existait plus. Partout régnait un morne silence , qui fut à peine interrompu par la solennité du jour ; car les fidèles , en entrant dans l'église et voyant la stalle de leur pasteur tendue de noir, sentaient renaître leur douleur et laissaient de nouveau couler leurs larmes ; c'était une famille qui pleurait un père. Le célébrant lui-même , qui , mieux qu'un autre, avait pu apprécier les vertus sacerdotales de son respectable curé, sentait sa voix étouffée par la douleur. Il se trouva impuissant pour monter dans la chaire de vérité , qui , pour la première fois depuis vingt-cinq ans , resta muette en un jour de fête.
Le corps du pasteur fut religieusement déposé dans une chapelle ardente. Il était revêtu des ornements sacerdotaux , ses mains serraient sur sa poi-
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trine le crucifix sur lequel U avait tant de fois collé ses lèvres pendant sa vie. Une foule respectueuse et recueillie se renouvelait sans cesse auprès du lit funèbre et priait dans le silence. La vénération était si grande pour les restes inanimés du serviteur de Dieu ,, que c'était à qui ferait toucher à son corps quelque objet de piété. On s'estimait heureux de remporter quelque chose qui eût été à son usage. Pendant les deux jours qui suivirent , l'empressement fut toujours le même.
Le 18 mai avait été fixé pour le jour des funérailles. Un ecclésiastique, intime ami du défunt T confident de ses pensées , désirait que , par amour pour cette pauvreté évangélique qui avait été la compagne inséparable de son vertueux ami, ses obsèques fussent de la plus grande simplicité ; que le char qui devait porter ses restes mortels fût au moins celui des pauvres ; il pensait qu'elles seraient d'ailleurs suffisamment relevées par le deuil , les regrets et les larmes de ceux qui les accompagneraient. Personne ne fut dfe son avis , il rencontra partout la même opposition à son projet ; chacun , faisant abstraction de la pensée qui l'avait inspiré , voulait rendre au pasteur tous les honneurs dont ce convoi pouvait être susceptible. L'entrepreneur des pompes funèbres vint , de lui-même, proposer son plus beau char et ses plus riches tentures ; force fut donc de céder.
Les funérailles du pauvre prêtre furent un hommage solennel rendu à ses vertus. Les paroisses environnantes se réunirent à belles de Darnétai ,' ce que la ville renfermait de plus élevé suivait avec respect la pompe funèbre. Un clergé composé de plus de deux cents personnes , vicaires généraux , chanoines , curés, séminaristes; soixante religieuses de divers ordres ; six oents enfants conduits par les frères de la Doctrine chrétienne ; deux cents jeunes filles en blanc ; cent cinquante dames en grand deuil composaient le cortège , que les pauvres environnaient de toutes parts. L'attitude morne et silencieuse des assistants , les larmes qu'on voyait répandre disaient assez que celui qu'on venait de perdre était un bienfaiteur, un père , un ami !...
Une de ces âmes généreuses qui conservent toujours le souvenir des bienfaits , la supérieure des religieuses de Saint- Aubin , qui devait à M. Lefebvre et sa vocation à la vie religieuse , et la fondation de sa nombreuse communauté , voulut avoir, pour le déposer dans sa chapelle, le cœur du fervent apôtre qui l'avait enfantée à la grâce , et qui l'avait rendue l'instrument de la Providence , pour propager l'instruction chrétienne dans la classe si nombreuse des enfants pauvres. C'était , à son avis , le don le plus précieux qu'elle pût faire à ses religieuses ; c'était un moyen de plus de leur rappeler le souvenir des pieux enseignements de leur zélé
fondateur, et de les entretenir dans l'esprit primitif de leur saint institut. Ce cœur, couservé dans une cassette de plomb , fut porté au couvent de Saint-Aubin ; la communauté assemblée , mai'çhant à la suite du clergé , le reçut avec respect. Un service solennel, auquel assistaient les plus chers amis du défunt , fut célébré par le supérieur de la communauté , ami lui-même et enfiànt spirituel de celui auquel il avait succédé.
Sur une table de marhrç , placée contre une des parois du sanctuaire de la chapelle» à l'endroit même où le cœur de M» Lefebvre a été déposé , ojq lit cette inscription , qui résume en quelques lignes toute la vie du serviteur de Dieu :