LIVRE VI
Portntft à* M. Lefebm. Sa mort.
Avant de parier de ia mort de M. Lefebvre, il nous reste à retracer quelques-unes de ses principales vertus. Le lecteur, nous l'espérons, trouvera dans ce court tableau une édification nouvelle, et un moyen de plus d'apprécier celui dont nous écrivons la vie. Ce n ? $st pas seulement dans l'exercice des fonctions publiques qu'on doit chercher à connaître un homme , il faut encore l'étudier dans le détail de la vie privée , dans ses habitudes ordinaires ; c'est là qu'il se révèle tout entier. À laide
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de cet examen , où peut porter un jugement plus éclairé , et discerner facilement si les actions , les plus louables en apparence, n'étaient que des vertus de circonstance et d'apparat , ou bien si elles procédaient d'une âme solidement et profondément vertueuse.
M. Lefebvre était d'une haute stature ; ses traits noblement accentués, ses yeux perçants , son front découvert , son attitude grave lui donnaient un aspect imposant, qui commandait presque forcément le respect. Cet extérieur était en parfaite harmonie avec les sentiments élevés de son cœur et les religieuses dispositions de son âme. Sa vie si éminemment sacerdotale ne se démentait jamais ; toujours et partout, M. Lefebvre paraissait le prêtre pénétré de la sainteté de son ministère et de la gravité religieuse qu'elle réclame. Qu'on le vit ou qu'on l'entendit, dans les circonstances solennelles comme dans les actions privées, à l'église, à la maison, pendant les repas, dans les moments de simple récréation , on ne pouvait s'empêcher de dire : Voilà un saint prêtre. Ceux qui rapprochaient de plus près , ou qui étaient appelés à vivre dans son intimité , étaient ceux-là même qui l'appréciaient , et qui le respectaient davantage.
La foi, chez M. Lefebvre, était le principe dirige mt de toutes ses actions ; c'était à ce point de VU3 qu'il jugeait et qu'il parlait des événements de
la vie. C'était cette foi vive qui , plaçant dans son esprit les choses spirituelles bien au-dessus des intérêts humains, l'avait soutenu contre les épreuves de la révolution , et conduit en Allemagne pour y être élevé au sacerdoce , au moment où cette démarche n'offrait d'autre perspective que la persécution. C'était cette foi vive qui rendait ses instructions, même les plus simples, pleines de force et d'efficacité ; son langage en était si pénétré , qu'il la faisait passer dans le cœur de ses auditeurs, soit qu'il parlât de la beauté de la vertu, ou de la difformité du vice , soit qu'il insistât sur les récompenses ou les châtiments réservés à l'une ou à l'autre. C'était cette foi vive qui lui faisait parier de Jésus- Christ avec une ardeur toujours nouvelle, qui le conduisait si souvent à l'église , qui l'attachait sur le pavé pendant des heures entières pour y adorer le divin sacrement, qui le portait à embellir les temples , à enrichir les autels.
Dès les premières années de son sacerdoce , M. Lefebvre s'éiait imposé toutes sortes de privations , pour acheter un riche ciboire en vermeil , dans l'intention de réparer, par cette offrande, les défauts de respect dont il avait pu se rendre coupable, pendant sa jeunesse, envers Notre-Seigneur dans la divine eucharistie.
Ce même esprit de foi lui faisait découvrir Notre* Seigneur dans la personne des pauvres. Une femme
indigente , qui habitait seule une chaumière , cessa de venir chercher au presbytère les secours accoutumés ; M. Lefebvre apprit bientôt que , retenue au lit par la maladie , elle était alors dans le plus entier dénùment. Son premier soin fut de faire porter cette femme chez une de ces personnes pieuses qu'il avait formées aux bonnes oeuvres ; puis il se chargea de fournir à la malade tout ce qui serait nécessaire , soit en linge , soh en nourriture. Un jour, on vint réclamer des draps ; son domestique reçut ordre d'en apporter une paire et de choisir la meilleure. Quand il la présenta , M. Lefebvre lui demanda s'il avait fait le choix indiqué. Cet homme hésitait à répondre; mais , pressé par son maître , il fut obligé de convenir qu'il n'avait pas donné les meilleurs draps, à cause de leur destination. « Mais, mon ami , reprit le pasteur, si c'eût été pour Notre- Seigneur, qu'eussiez-vous fait? — J'aurais donné les plus beaux. — Eh ! ne voyez-vous pas que les pauvres sont les membres de Jésus-Christ ! Retournez donc à l'armoire, et donnez ce qu'il y a de mieux. » Cette fois, l'ordre fut ponctuellement exécuté.
Les habitants de Saint-Aubin recueillirent, un jour, flottant sur la Seine , le corps d'une personne noyée. C'était celui d'une jeune fille. Cette malheureuse étant totalement inconnue, on ne savait à quoi attribuer sa mort ; la supposer volontaire fut
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la première impression , et chacun de s'éloigner du cadavre, qui commençait à entrer en putréfaction. Cependant on trouva dans les vêtements de la noyée une Imitation de Jésus-Christ, et une lettre dans laquelle on félicitait cette tille d'avoir trouvé une place oii elle pourrait facilement pratiquer la religion. Ces indices , qui faisaient assez présumer des sentiments religieux de la défunte, persuadèrent à M. Lefebvre qu'elle n'avait pas attenté à ses jours , mais que sa mort devait être attribuée à un accident. Dès lors , excité par un sentiment de foi , il prit la résolution d'environner de respect la dépouille mortelle de cette fille. Il lui accorda non seulement la sépulture chrétienne , mais encore il lui fit d'honorables funérailles, dont il paya tous les frais. Le dimanche suivant , il prêcha sur les jugements téméraires avec assez de force pour faire repentir ceux qui , sans être suffisamment éclairés , n'avaient vu dans cet accident que le résultat d'un suicide. C<e ne fut que longtemps après cette inhumation que la mère de la pauvre noyée , ayant appris la charité qu'on avait exercée à l'égard de sa fille, vint prier sur sa tombe, et remercier le bon prêtre qui avait eu pour une inconnue les sentiments d'un père.
Autant par esprit de foi , que par ce tact ordinaire à l'homme bien élevé , M. Lefebvre traitait tout le monde avec une honnêteté, je dirais presque avec une sorte de respect qui ne se démçntaitja-
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mais , même à l'égard des enfants. Quelque jeunes qu'ils fussent, il ne les tutoyait jamais.
Cette manière d'agir envers les autres était assurément le moyen le plus efficace de les porter au respect dû au sacerdoce. Pour entretenir ce sentiment , M: Lefebvre , tout en restant simple avec les plus humbles , savait éviter toute espèce de familiarité , ainsi que ces prétendus bons mots qui sont ordinairement la marque d'une éducation peu soignée. Si ces facéties ne sont pas de bon ton chez les hommes du monde , à plus forte raison doiventelles être étrangères à un ecclésiastique, qui perd de la considération à mesure qu'il oublie cette sage réserve, si propre à lui concilier le respect. Néanmoins, qu'on ne s'imagine pas que, par suite de cette retenue, M. Lefebvre eût un langage prétentieux, ou que sa conversation fût morose ; il savait , au contraire, la rendre agréable et gaie, tout en la dirigeant vers un but utile et chrétien. Il évitait ainsi de parler d'une foule de bagatelles qui , au sentiment des saints, ne doivent pas trouver de place, dans la bouche d'un prêtre (1).
Sa foi lui faisait envisager le prêtre comme un homme qui doit avoir un langage plus digne , des pensées plus sérieuses, des sentiments plus élevés,
(1) Nugœ inter seculares nugœ sunt, in ore sacerdotis blasphemiœ. S. Bernard, lij>. II de Consid., c. xm.
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une conduite plus parfaite que le reste des chrétiens. Il pensait que, pour se rapprocher du divin maître, autant que la faiblesse humaine peut le permettre, un prêtre ne devait avoir d'autre modèle que Jésus-Christ dans son humilité , dans sou zèle , dans sa vie pauvre et mortifiée , dans sa charité désintéressée , sacerdos alter christus. Ces sentiments, si justes d'ailleurs, ne restaient pas chez lui à l'état de pure spéculation , il s'étudiait à les reproduire fidèlement dans l'ensemble de sa conduite. S'il est des vertus qui trouvent parfois des auxiliaires dans nos dispositions naturelles, il en est aussi qu'on ne peut posséder qu'en soutenant des luttes longues et pénibles.
Pour pratiquer l'humilité , qui était peut-être la vertu la moins en rapport avec son caractère, M. Lefebvre avait à livrer à sa nature ardente de continuels combats ; mais comme cet oracle : Apprenez de moi que je «trô humble de cctur, retentissait sans cesse à son oreille, et que c'était d'ailleurs le premier pas à faire pour marcher à la suite du divin modèle , il voulut être humble , quoi qu'il pût lui en coûter. Il força donc la pauvre nature , qui ne cherche qu'à s'élever, à vaincre ses répugnances , et à subir pendant toute sa vie le joug salutaire de l'humilité.
Quoique M. Lefebvre eût été , pendant le cours de son long ministère, l'instrument actif de nombreuses et quelquefois d'éclatantes conversions , il
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n'en pariait jamais ; s'il disait quelque chose de ses travaux et des heureuses réformes qu'y avait pu introduire , soit chez lui , soit ailleurs , c'était pour engager les autres , en vue du bien que cela pourrait faire, à tenter de pareils changements. Toutes ses habitudes étaient marquées au coin de l'humilité ; c'est ainsi que les pauvres étaient ses amis, et faisaient sa mtfété ordinaire , les ^riches ne le voyaient chez eux que dans de rares occasions ; ainsi, rien de haut , rien de fier dans son ton ni dans ses manières , rien de recherché dans sa mise ni dans son ameublement. La dernière place était toujours celle de son choix ; le siège le plus" humble était le préféré. Quelque pauvre» que fussent ceux qui le visitaient , il les reconduisait jusqu'à la porte, ayant soin de marcher après eux* Cet esprit d'humilité, qui présidait aux moindres détails de sa vie privée , dirigeait aussi ses décisions , lorsqu'on voulait lui confier quelque charge honorable. Il avait pour principe de n'en accepter aucune, qu'autant que ses supérieurs lui en feraient une obligation. C'est ainsi qu'il refusa une chaire de professeur que le cardinal Cambacérès, plein d'estime pour sa vertu et son zèle , lui offrait dans son grand séminaire. Quelques années après , le même prélat, voulant le placer à la tête d'une paroisse plus importante , il s'en défendit encore , eu priant le cardinal de le laisser dépenser son temps
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et ses forces à la culture (lu champ que le Seigneur lui avait confié.
M. Lefebvre ne se servit de la faveur de H. de Bernis, pendant son trop court épiscopat, que pour appeler son attention sur les prêtres les plus recommandâmes de son diocèse , et lui donner ainsi l'occasion de les placer selon leur mérite.
Le cardinal prince de Croy, successeur de M. de Bernis , voulut aussi retirer M. Lefebvre de Saint- Aubin et rélever à la cure de Carville \ on se rappelle que, pour y parvenir, il dut lui en faire une obligation. Le pieux archevêque avait conçu une idée si avantageuse du nouveau doyen, que, quelque temps après sa nomination, il lui proposa de l'associer à l'administration de son diocèse. « Monsei- « gneur, lui répondit l'humble prêtre, je n'ai pas « les talents que requiert Le poste honorable que • Votre Altesse veut bien m'offrir ; je la prie , en « outre , de considérer que , parvenu à un âge déjà « un peu avancé, je ne pourrais me former aux « exigences de cette nouvelle position , ni à tout ce « que réclament de soins et d'étude les différentes « parties de l'administration. »
Non content de pratiquer l'humilité, M. Lefebvre s'efforçait d'y porter les autres ; il la recommandait sans cesse à ceux qui lui donnaient leur confiance. Pour tons, prêtres et laïques, la règle était la même , quoique les conseils fussent différents et
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appropriés aux besoins de chacun. C'était surtout aux ecclésiastiques de ses amis qu'il parlait de cette vertu avec une entière ouverture. « Tenez-vous « contents , leur disait-il souvent , du petit poste « que la Providence vous a confié ; si nous voulions « être justes, nous le trouverions souvent au- « dessus de notre mérite. N'aspirez à rien de plus « haut, vous auriez peut-être lieu de vous en repen- « tir ; les honneurs ne rendent pas plus heureux : ils « sont, pour l'ordinaire, environnés de chagrins « cuisants et abreuvés d'amertume. Un homme, dit sait-il encore , qui convoite une place au-dessus « de sa capacité , ressemble assez à ces petits oi- « seaux qui veulent voler avant d'avoir des ailes : il « se prépare bien des humiliations, ca^plus on est « élevé , plus la chute est lourde , si l'on vient à « faire un faux pas. Les cèdres, qui portent si haut « leur tête , ont tout à craindre de l'impétuosité des
• vents , qui souvent les brisent et les déracinent ; « la mousse , au contraire , humblement attachée à « la terre , n'a pas à redouter les fureurs de la « tempête. Restez cachés , disait-il à d'autres , le « Seigneur saura bien vous trouver au jour du be- « soin; ne prévenez pas ses moments, en cherchant « à vous produire ; il sait mieux que vous ce qui
• vous est utile et avantageux. •
Néanmoins , il compatissait volontiers aux peines de ses confrères , quand quelques graves raisons
leur faisaient désirer un changement de position. Cependant , s'il entrait parfois dans leurs vues , ce n'était pas sans leur présenter les réflexions que la foi et la prudence suggèrent en pareille circonstance. Il écrivait, un jour, à l'un d'eux, qui devait recevoir son évêque : « C'est bien le plus sincère*- • ment du monde que je partage votre joie. Monsei- « gneur vous donne une marque touchante de « bienveillance , et très-propre à vous consoler des « chagrins que vous avez eu à dévorer. Ne pour- « riez-vous pas profiter d'une si belle occasion, « pour faire entendre tout ce qu'il vous en coûte « pour rester où vous êtes ? Ne vaudrait-il pas « mieux garder le silence et laisser tout dans le « cœur de notre bon mattre , qui a l'œil constamc ment fixé sur les moindres des siens, et qui, « comnie vous le pensez bien , ne peut pas ne point t considérer avec complaisance et attendrissement, « la tristesse , la coastance et le dévouement d'un « prêtre qui lui a tout sacrifié? Je n'ose prononcer, « quoique j'incline fortement à vous conseiller « d'ouvrir votre cœur à un père si digne de l'être. « Je prie Dieu de diriger vos pensées, vos affeo t tions et vos paroles pour sa plus grande gloire. « Vos paroissiens seraient , sans doute , bien affli- « gés , de vous savoir dans des dispositions si peu « flatteuses , au moment où ils font de si grands a frais pour vous être agréables. »
Après avoir cherché à consoler son pieux, confrère , il lui ouvre ensuite son cœur sur une peine qui lui est personnelle, et sur le chagrin qu'il éprouve de voir la foi diminuer dans une paroisse.
< Vous me faites une question un peu embarras- « santé. Le personnage dont vous me parlez m'a « causé des chagrins si poignants , que je ne veux a plus en parler, en attendant qu'il plaise au Dieu « de miséricorde de lui ouvrir les yeux , les « oreilles et le cœur. C'est un homme bien à f plaindre ! Le Seigneur, toujours bon , toiyours « miséricordieux , me fait marcher par une voie « bien douloureuse. Si , du moins , dans de pareils « m écarts, on trouvait de la droiture ; mais non! « C'en est assez , c'en est trop.
« Vous avez , à n'en pas douter, entendu parler « de la procession du saint sacrement à N... Quelle « pitié ! A peine un quart de la population est-il re- « tourné à l'église avec le très-saint sacrement. Ne « faudrait-il pas aller jusqu'à la racine d'un si « grand mal ? Comment ne pas savoir s'honorer en « reconnaissant qu'on s'est trompé? Comment t peut-on travailler si persévérammeut à laisser ce « peuple dans une ignorance si préjudiciable au « salut?
« Adieu, adieu, pleurons, prions, veillons, « méditons , tremblons , humilions-nous , anéantis- « sons-nous. »
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Un petit neveu, dans le cœur duquel M. Lefebvre avait cherché à répandre quelques semences de vertu , s'était montré docile aux impressions de la grâce qui le portait à se donner à Dieu. Entré au séminaire et sur le point d'être admis à la tonsure , il écrivit à son vénérable oncle pour réclamer, en cette circonstance , le secours de jses prières. Il en reçut ces quelques lignes, qui laissent entrevoir les sentiments de ce bon prêtre sur la nécessité des vertus sacerdotales : a Votre lettre , mon cher ami , « était de nature à me faire un très-grand plaisir ; « seulement j'ai éprouvé quelque peine de vous « voir encore -si jeune, et moi si vieux , et par con- « séquent dans la presque impossibilité de voir le « terme de vos études. J'assisterai d'esprit et de « cœur à votre entrée dans le sanctuaire, et j'adres- « serai au Seigneur des prières bien ferventes pour « obtenir les plus riches infusions de l'Esprit-Sainl, « afin que vous deveniez un prêtre digne de console 1er la sainte Église , de jour en jour plus désole lée. »
« N'oubliez pas de consacrera Marie, vos pre- • miers pas dans la noble carrière où vous allez « entrer. Conjurez-la de vous obtenir une foi à « toute épreuve, et une charité que rien ne puisse « éteindre.
« Dieu seul , mon cher ami , sait combien je vous « aime dans les entrailles de Noire-Seigneur Jésus-
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« Christ , et combien je désire vous voir rempli des c sentiments dn divin cœur ; priez pour moi , de « grâce, et croyez... •
Quand de jeunes aspirants au sacerdoce , dont il connaissait d'ailleurs la modeste origine , lui semblaient oublier, au moins extérieurement, la vertu d'humilité qui doit être la base de toutes les autres, prendre un ton et des manières peu en rapport avec leur humble naissance, devenir difficiles sur la nourriture ou recherchés dans le vétetaent , il en gémissait en secret. Quelquefois aussi il s'en ouvrait à ceux qull désirait instruire. « Les pauvres « enfants , disait-il, ne voient pas que la sainteté « de leur vocation n*a rien changé à leurs àntécé- « dents ; si Dieu daigne les appeler, comme David, « à devenir les chefs de son peuple , on ne peut se « dissimuler qu'ils ont eu peut-être les mêmes corn- « mencements que ce jeune pâtre d'Israël. » Il concluait ainsi : « Quand on oublie ce qu'on a été , le « monde s'en souvient; quand, au contraire, on en « conserve le souvenir , le monde s'en édifie et ad- « mire l'œuvre de Dieu dans ses plus simples in- « struments. » Cette maxime était la sienne ; souvent on lui entendait dire qu'un village avait été le lieu de sa naissance , qu'il devait le jour à des parents sans fortune; que sa mère, simple femme de campagne , mais aussi femme de foi , n'aurait pas souffert qu'il prit des airs de suffisance. Il racontait
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qu'elle était très-attentive à le prémunir contre les vanités qu'elle avait pu remarquer ailleurs; qu'elle lui répétait souvent, dans un langage qui , pour être simple , n'en était pas moins significatif : « J'aimerais mieux vous voir berger, que de vous t voir devenir prêtre sans l'esprit de votre voca- « tion. »
Une personne vertueuse, attirée à Saint-Aubin par la réputation de M. Lefebvre, voulut profiter de ses lumières dans la direction des âmes, et faire, sous sa conduite, une retraite spirituelle, afin de mieux connaître les vues de Dieu sur elle. Après s'être fait suffisamment connaître, elle s'attendait à de nombreux avis; celui-là seul lui fut donné: Humiliez-vous l Elle exposa de nouveaux besoins : Humiliez-vous ! fut la nouvelle réponse. Enfin, à une troisième instance, elle entendit encore cet unique et salutaire conseil : Humiliez-vous! Cette persistance à ne lui conseiller que l'humilité lui fit concevoir pour cette vertu une estime nouvelle, et comprendre que, sans elle, tout le reste ne serait rien. Aussi l'avis si laconique du sage directeur portat-il des fruits abondants dans celte âme, qui ne demandait que la lumière, et qui tendait de toutes ses forces à la perfection.
M. Lefebvre s'attachait à former une vertu solide dans le cœur de toutes les personnes qu'il dirigeait ; c'était là que tendaient tous ses efforts, quoiqu'il
prit parfois des moyens différents pour arriver à son but. Les grands pécheurs étaient reçus avec les témoignages d'une tendre charité, il ouvrait pour eux tous les trésors de la miséricorde ; aussi étaitce vers lui qu'ils se dirigeaient plus volontiers. Souvent des étrangers venaient, à des heures trèsavancées de la nuit, réclamer son secours et déposer auprès de lui le fardeau de leur conscience. Ceux-là même que la société rejette de son sein, lui écrivaient du fond de leur prison, pour le prier de venir les consoler et les remettre en paix avec Dieu. Quant aux personnes qui faisaient profession de piété, il prenait une marche différente. Il tenait à ce que leur dévotion fût exempte de petitesse, d'exigence, de bizarrerie, et aussi de certaines illusions, qui sont peut-êtt;c moins rares qu'on ne pense. Il voulait que leur conduite honorât la piété. Pour obtenir ce résultat, il exigeait parfois des sacrifices pénibles à la nature, convaincu que certaines affections maladives de l'âme ne sont ordinairement bien traitées que par les contrai res.
S'il apprenait qu'un sentiment d'animosité régnât entre certaines personnes, ordinairement il ne se contentait pas de quelques promesses de bon vouloir pour l'avenir; mais craignant, avec raison, qu'on ne s'abusât soi-même sur les dispositions de son cœur, il voulait que les personnes ainsi divisées fissent au plus tôt les frais de la réconciliation , en
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se donnant mutuellement des marques d'une tendre charité.
Le zèle des âmes remplissait toute la vie si occupée et si laborieuse de M. Lefebvre. Souvent en adoration aux pieds du très-saint sacrement, il conjurait le Seigneur pour la conversion de ceux, qu'il lui avait confiés. Prières, démarches, sacrifices, rien ne lui coûtait pour arriver à ce but vers lequel se concentraient toutes les actions de sa vie. C'était, en effet, le zèle qui enfantait ces prédications si multipliées à l'église, dans les maisons particulières, dans l'administration des sacrements, sur la tombe d'un défunt. C'était le zèle qui portait ce bon pasteur à courir après la brebis égarée, en quelque endroit qu'elle se trouvât.
Il apprit, un jour, qu'un homme avait conçu une violente passion pour une jeune fille qui demeurait sous le même toit ; qu'il la poursuivait sans cesse de ses obsessions. Une personne de bien avait tenté, mais en vain, d'arracher cette fille au danger qu'elle courait. M. Lefebvre voulut intervenir lui-même ; mais pour n'éveiller aucun soupçon, et ménager une réputation qui jusque-là n'avait pas souffert, il va trouver le séducteur, vers onze heures du soir, lui parle avec force et charité tout à la fois; il le supplie à genoux de cesser ses coupables poursuites ; son zèle triomphe, et la jeune personne est éloignée.
La fatigue ne pouvait paralyser le zèle du fervent curé. Les travaux si multipliés du Carême, joints au jeûne et à l'abstinence, lui occasionnaient assez souvent quelque maladie à la fin de la sainte quarantaine, et le forçaient à garder le lit; mais quand le dimanche arrivait, il réunissait ses forces pour paraître au milieu de son troupeau. Dans une de ces indispositions, son sang, s' étant échauffé, s'était porté à la figure et l'avait couverte d'une sorte de lèpre. Le dimanche suivant, il cacha ses plaies de manière à laisser libres les yeux et la bouche , et célébra ainsi l'office divin.
Ce zèle, il l'exerçaitaussi au péril de sa vie. Dans le rude hiver de 1820, lorsqu'il était encore à Saint-Aubin, un de ses confrères, le curéd'Orival, tomba dangereusement malade La Seine, qui sépare les deux paroisses, était alors gelée : tout moyen de communication avait cessé. Le courageux prêtre s'informe si l'on ne pourrait pas traverser le fleuve sur la glace; on lui répond qu'il y avait du danger, cependant qu'on voyait quelques hommes s'aventurer par curiosité sur les glaçons amoncelés. « S'ils le font par « un motif si futile, j'irai bien, reprit-il; pourse- « courir un confrère. » Aussitôt il s'arme d'une longue perche qu'il tenait en guise de balancier, afin d'enfoncer plus difficilement, si quelque glaçon venait à céder sous ses pieds, et il arrive heureusement auprès du malade.
Une voilure publique ayant élé arrêtée dans la forêt voisine d'Elbeuf, et les voyageurs dévalisés, un homme qui habitait depuis peu de temps la paroisse de Saint- Aubin fut accusé d'être l'auteur de cet attentat et conduit en prison. M. Lefebvre ne Ta pas plus tôt appris, qu'il court à Rouen, pénètre dans la prison, et arrive jusqu'au prisonnier. Au lieu de lui adresser des reproches, il presse tendrement sur son cœur ce malheureux, qui fondait en larmes, et met tout en œuvre pour faire passer le repentir dans cette âme qu'il fallait gagner à Dieu. 11 continua ses visites tant que dura la captivité, et pour les mettre doublement à profit, il se servit de ses entrées dans ce séjour de douleur pour adresser des paroles de salut aux autres prisonniers. Ces hommes flétris F écoutaient d'autant mieux qu'il leur parlait avec plus de simplicité , et leur témoignait plus d'intérêt.
Pour sauver les âmes, aucun sacrifice ne coûtait à M. Lefebvre, il les aurait volontiers achetées au poids de l'or. Il apprit, un jour, qu'un ouvrier volait son maître; le mander auprès de lui et le reprendre de sa faute fut son premier soin; mais comme il ne croyait pas que cet homme eût assez de foi pour se préserver de la rechute , et qu'il se plaignait d'ailleurs de ce que son salaire ne suffisait pas à ses besoins, il lui demanda combien ses infidélités pouvaient lui rapporter par semaine. « cinq francs, lui
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dit le voleur. — Eb bien ! reprit le charitable prêtre, soyez honnête, et chaque semaine je vous fournirai cette somme. »
Quelque temps après cette convention, H. Lefebvre, en quittant l'église à la fin d'une soirée d'automne, s'était arrêté dans le cimetière pour y prier un instant. Il entendit à quelque distance de lui deux personnes dont il crut reconnaître la voix, et qui paraissaient s'entretenir avec quelque mystère ; désireux de savoir quel pouvait être l'objet de ce colloque, il marcha avec précaution le long du mur du cimetière, et, à la faveur des ténèbres, il ne tarda pas à se trouver à portée des interlocuteurs. Quel ne fut pas son étonnement d'entendre l'ouvrier qu'il avait cru retirer du précipice, faire prix avec un receleur pour les marchandises qu'il continuait à voler. Cet homme sans conscience vint à la fin de la semaine, chercher les 5 fr. qu'il avait coutume de recevoir, comme s'il avait été fidèle à l'engagement qu'il avait pris. On peut imaginer quelle fut la réception.
Quelquefois, sans aucun préambule, M. Lefebvre attaquait inopinément une place où il supposait quelque ennemi. Son zèle si connu faisait excuser ce qij'il y avait d'insolite et d'original dans cette manière de procéder. Aller droit au but, et étonner son adversaire par une attaque imprévue , n'est peut-être pas un moyen sans succès. Un jour qu'il
revenait de Rouen à Saint-Aubin, sur un des bateaux d'Elbeuf, il se trouva assis à côté d'un jeune homme du monde, qui, pour charmer les ennuis du voyage, avait pris chez un ami le premier livre qui s'était trouvé sous sa main. Il le lisait pendant la traversée , lorsque M. Lefebvre , se penchant vers lui, exprima le désir de voir ce livre, qui, sans être mauvais, pouvait cependant, par son titre, le laisser supposer. Après en avoir tourné machinalement quelques feuillets, il le rendit au lecteur en lui disant : « Monsieur, si vous n'êtes pas gâté, vous « êtes bien près de l'être. » Le compliment n'était pas flatteur, sans doute, mais il y avait tant de franchise dans cette réprimande paternelle, que le jeune homme, loin de se fâcher, ne conçut que de l'estime pour celui qui , sans craipdre de lui déplaire , lui avait donné un avis qui pouvait lui être utile. Si , en effet, le livre eût été mauvais, cette brusque attaque était de nature à éveiller son attention , et à le prémunir pour la suite contre les lectures dangereuse?. Cet ascendant que M. v Lefebvre savait prendre sur les autres dans les affaires sérieuses , il l'exerçait encore lors même qu'il prenait le ton de la plaisanterie. Un jour qu'il voyageait en diligence en compagnie d'un curé et d'un capitaine de dragons , il en fit l'expérience au profit de son confrère. Quelques heures après le départ, la nuit survint et fit cesser les conversations. Chacun paya son tribut au
sommeil. Le bon curé , qui était poudré à blanc , appuya , sans le savoir, sa tête sur l'épaule du capitaine. Celui-ci , en s'éveillant , aperçoit sur son habit quelque chose de nuageux. La pommade et la poudre, sorties des cheveux de son voisin, s'étaient combinées de manière à imprimer une sorte de cachet sur l'habit vert du dragon. Son premier soin est de chercher à faire disparaître cette tache ; mais quand il voit que plus il frotte , plus elle pénètre , son visage s'assombrit , ses sourcils se froncent , sa bouche laisse échapper quelques mots brusques et saccadés qui décèlent sa violente émotion. Le pauvre curé se confond en excuses, qui semblent augmenter l'exaspération du militaire. M. Lefebvre, voulant arrêter cette irritation toujours croissante qui présageait une scèhe désagréable , prit lev mains du capitaine , et , le regardant en face , lui dit avec le sourire sur les lèvres : « Ah! Monsieur, si un a homme qui se met en colère pouvait apercevoir « le changement qui se fait sur sa figure, voir com- « bien ses traits contractés sont disgracieux , il au- « rait vraiment honte de lui-même. » Une bombe qui aurait éclaté aux pieds du capitaine ne l'aurait pas plus interdit que cette singulière réprimande en forme de plaisanterie. Dès lors il ne fut plus question de l'uniforme sali, et le malencontreux curé put enfin respirer à son aise.
Pour marcher plus fidèlement à la suite du Sau-
veur, qui disait de lui-même : « Les oiseaux du ciel « ont des nids , les renards ont des tanières , et le « Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête , » M. Lefebvre voulut se défaire du petit héritage qui lui était échu à la mort de sa mère. Il vendit sa part à ses frères , en les laissant eux-mêmes les juges du prix à payer. La somme qu'il en reçut fut aussitôt partagée entre les pauvres de Saint-Aubin et ceux de Bosc-Roger, paroisse qu'avait habitée sa respectable mère.
Chez lui , tout respirait la pauvreté. Les habits , les meubles, la maison étaient en parfaite harmonie. Il n'était vêtu que de drap commun ; les meubles , réduits au strict nécessaire , étaient de la plus chétive apparence , du genre de ceux dont se servent les pauvres. Aucune tenture ne dissimulait la nudité des murailles , aucune glace ne reflétait les objets. L'œil du visiteur cherchait en vain ce qui fait l'honneur d'une cuisine ; mais aussi^ils s'arrêtaient presque nécessairement sur cette sentence , écrite en gros caractères au-dessus du foyer : Qui de vous pourra habiter dans tes flammes éternelles (1) .
Une femme de Saint-Aubin que M. Lefebvre avait secourue pendant bien des années , le vit, un jour, avec des bas en si mauvais état , qu'elle s'enhardit à lui proposer ses services. « Monsieur le curé , lui
(1) Isaias, xxiii, 14.
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dit-elle , il y a longtemps que vous me soulage/ , aujourd'hui je puis disposer de 3 fr M permettez-moi de vous les offrir. » Si cette proposition , qui , comme on le pense bien , ne fut pas acceptée , fait l'éloge de cette femme , elle dit aussi ce qu'était 4e pasteur pour ses paroissiens : ses aumônes lui avaient gagné tous les cœurs.
On comprendra facilement quelle était la pauvreté de M. Lefebvre, quand m saura qu'à sa mort tout son mobilier ne fut vendu que la modique somme de 270 fr. ! Encore ce bon pasteur, qui avait tout donné pendant sa vie, avait-il voulu que le peu qui resterait après lui, ne pftt enrichip ses héritiers, mais quH fût employé en bonnes oeuvres.
Un tel état de pauvreté, après cinquante années d'un ministère honorable et constamment honoré , est le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un prêtre. On est comme forcé d'admirer celui qui , après avoir été le can^J de tant de charités et d'aumônes , a néanmoins passé toute sa vie dans le déattanent. On s'édifie à la vue de cette pauvreté, assez puis*sante pour enfanter la richesse autour d'elle ; car si ce prêtre était vêtu grossièrement , les plus riches étoffes servaient pour les ornements sacerdotaux ; s'il n'avait qu'une vaisselle commune , s'il mangeak dans de l'étaln , les vases sacrés étaient d'or et d'urgent ; si sa demeure était nue , la maison de Dieu était resplendissante.
VIE DE M. LEFEBVRË. $80
Il en coûte, sans doute, pour se condamner aux privations des commodités de la vie ; mais un instant après la mort, la gène a disparu ; il n'est plus question que dp la récompense. Et qui n'envierait le sort de celui qui a été assez courageux pour suivre F étroit sentier qui conduit à la vie (1); qui a méprisé les apparences trompeuses pour s'attacher à la réalité ; qui a eu assez de confiance aux paroles de son maître pour chercher dans la pauvreté les richesses impérissables du royaume éternel? (2)
M. Lefebvre se refusait aussi toute jouissance et même toutailégeraent à la vie de sacrifice qu'il avait embrassée. En véritable amant de la croix, il employa l'énergie de sa volonté à soumettre la nature : il fallut qu'elle obéît; et comme il savait que le corps a besoin d'être maintenu dans la dépendance de l'âme, il l'affligeait souvent, en usant de disciplines, de ciliée , et parfois de ceinture de fer.
Chaque jour était partagé entre la prière, l'étude, l'administration des sacrements et l'adoration de la divine eucharistie. Jamais, pour cet homme mort à lui-même, il n'y avait de divertissement d'aucun genre, si Ton en excepte se& conversations amicales
(1) Quam arcta via est quœ durit ad vitam. S. Matth. ,