LIVRE I
4e M. LeMnrre, en lftt , jmqn'à m «ortie 4e rnaoe, ea lfti.
François-Guillaume Lefebvre naquît àBosoRoger, village du diocèse d'Évreux, le 6 janvier 1769, d'une famille vivant dans une modeste aisance , et qui se recommandait par la pratique des vertus chrétiennes. Sa mère, douée d'un esprit juste, d'une Ame noble et plus élevée que ne Tétait sa fortune ,
2 VIE DE H. LEfEBVRE.
avait su lui inspirer, dès le jeune âge , des sentiments d'une foi vive et d'une piété tendre ; et par des enseignements simples , mais qui allaient droit au cœur de son fils , elle avait préparé , sans le savoir, l'homme aux sentiments élevés , l'âme capable des plus généreux sacrifices , le prêtre zélé qui devait être une des gloires du sacerdoce.
A cette première école de l'enfonce, le jeune Lefebvre profitait autant que le comportait son âge. La vertueuse institutrice prenait dès lors sur son fils l'autorité que donnent le titre de mère et l'ascendant de la vertu ; plus tard , tout en respectant en lui le ministre des autels , elle avait assez la connaissance de ses devoirs et le sentiment des obligations ecclésiastique» pour lui donner les conseils désintéressés qu'on trouve si rarement dans ceux qui nous sont unis par les liens de la chair et du sang. Elle regardait le sacerdoce comme une dignité qui ne devait être abordée que par ceux qui peuvent l'honorer, et comme une charge sacrée qui réclame autant d'abnégation que de dévouement.
Dfe son côté , le jeune Lefebvre payait tous ces soins par l'attachement le plus tendre et par un respect qui ne se démentit jamais. Pénétré de* la supériorité de la raison de sa mère, plein- decen* fiance en ses Umiénes , il avait la pta» grande» déférence pour ses avis. Ses paroles étaient pour lui des sentences qu'Use rappelait txHyow&ajree» vénération
VTR DE M. LEFEBVftfi. 3
et qu'on lui entendait quelquefois citer avec complaisance josque dans Page le phis avancé.
Deux ans avant sa première communion, on le plaça chez le curé de la paroisse pour l'initier aux sciences. Déjà se développait en lui un certain goût pour l'état ecclésiastique ; et pour le seconder, ses parents essayaient de lui donner une instruction supérieure à celle de ses- frères. Ses progrès furent rapides : il était doué d'un esprit vif et pénétrant qui loi rendait le travail facile ; une heureuse mé^ moire ajoutait à. ces avantages naturels; il y avait eu lui quelque chose de spontané et d'impétueux qui aurait pu lui devenir funeste, si ces dispositions n'avaient pas été tempérées par là religion: Cette nature ardente et riche avait besoin d'un frein qui te contînt 1 dans de justes bornes; iî fallait foire' tourner au profit de Dieu ce qui eût pu se changer en défauts, et fournir contre lui des armes puissantes à l'ennemi du salut", oé fut le travail de la grâce.
L'époque de la première communion apporta un redoublement 'de piété dans^ l'âme du jeune écolier. H s'y prépara- avec toute là ferveur dont il était capable, et quand on le ernt suffisamment disposé", on l'admit à j la participation des choses saintes. Dans la suite il regarda toujours cette grande et sainte action comme la plus importante delà vie'.
Les études du jeune Lefebvre, si heureusement commencées-, furent interrompues jusqu'à l'âge de
dix-huit ans. Il se faisait alors en lui une sorte de combat entre la nature et la grâce. Pour mettre fin à ses irrésolutions , un mot suffit. Un jour de fête , tous les enfants , au nombre de neuf, étant rassemblés autour du père et de la mère pour un dîner de famille , on s'occupait de l'avenir, on parlait des craintes et des espérances dont chaque enfant pouvait être l'objet. Le frère aine , s'adressant alors à François-Guillaume, lui dit : « Tu aurais bien mieux fait de continuer tes études. » Peut-être y avait-il eu dans la cessation des études quelque découragement ou quelque illusion si naturelleà lajeunesse. Lefebvre ue répondit pas ; toutefois l'improbation de son frère lui fut d'autant plus sensible que déjà son père avait blâmé sa conduite à cet égard , quel* que temps auparavant. Ce premier reproche avait été pour le jeune homme l'occasion de laisser échapper une parole irrespectueuse qu'il se reprochait encore longtemps après et qu'il voulut expier sur la fin de ses jours r en offrant à l'église de sa paroisse natale un magnifique calice en vermeil. Malgré le peu de succès apparent de la réflexion de son frère aîné, Lefebvre portait avant dans son cœur le trait qui l'avait atteint. C'était la voix dont Dieu se servait pour l'arrêter dans la vie ordinaire et l'appeler à quelque chose de plus parfait. Ce mot : Tu aurais mieux fait , était sans cesse présent à sa pensée, se rendait maître de son esprit et opérait
une heureuse transformation dans son cœur. Bientôt toute hésitation cessa. Avec un caractère aussi généreux que le sien, rien ne devait se faire à demi. Derechef, un vif désir d'appartenir à Dieu s'empara de son âme ; la nature venait d'être vaincue , la grâce triomphait.
Pour être tout entier à ses nouvelles études , Lefebvre voulut s'éloigner. Le lendemain fut fixé pour le départ. Un oncle maternel gouvernait une petite paroisse du diocèse de Rouen , ce fut chez cet oncle qu'il alla chercher un asile. Quelques années après , il entra au séminaire de Rouen pour y faire sa philosophie. Une agitation profonde régnait alors en France : des idées trompeuses de liberté avaient séduit bien des esprits, et néanmoins cette liberté tant vantée , qui devait être désormais le patrimoine de tous, était refusée à l'Église par ceux-là même qui en exaltaient les bienfaits. La révolution marchait à grands pas ; déjà l'Église était asservie, la persécution allait commencer; les évêques de France se trouvèrent dans la cruelle nécessité de congédier les aspirants au sacerdoce et de fermer les séminaires. L'année de philosophie n'était pas achevée , quand M. Lefebvre fut obligé de quitter le saint asile qui lui avait été ouvert quelques mois auparavant. Néanmoins , dans cette cruelle épreuve , sa résolution resta la même. Il reprit le chemin tie Saint- Aubin-Cello ville et vint se
6 VIE .DE V, LJEFKBVEE.
fixer 4e nouveau chez son oncle, qui, trompé sur k portée et les conséquences de l'acte qu'on exigeait alors des prêtres , sous peine de déchéance., avait prêté serment à la constitution civile du clergé.
Dans cette nouvelle position, la piété continuait à diriger toutes les actions du fervent séminariste. Le malheur des temps et les dangers auxquels on pouvait être à chaque moment exposé, rengagèrent à entrer dans la confrérie de Notre-Dame du Mont-Carmel et à se revêtir de l'habit de Marie. 1] se rendit à quelques lieues de là , auprès d'un ecclésiastique qui avait Je pouvoir de donner le saint scapuljûre , et reçut en cette occasion un redoublement de forces et de courage. Au retour de ce pieux pèlerinage , il passa par Elbeuf , où la persécution religieuse commençait à sévir. Les Ursulines venaient d'être chassées de leur couvent ; la supérieure (1) restait encore dans k communauté. Un prêtre, demeuré fidèle à ses serments, y avalunouvé un asile , mais il ne pouvait célébrer la messe qu'en secret.
Le nouvel enfant de Marie ne voulut pus manquer l'occasion d'assister au saint sacrifice; mais
(1) M™ Cousin, qui , échappée aux dangers de la révolution, vint à Rouen rétablir la communauté des Ursulines ; à forcené soins et de persévérance, eBe parvint à en foire un pensionnat justement renommé.
VIE DE M. WBBVftft. 7
comment obtenir cette grâce dans tin moment où le danger d'être découvert dans l'exercice de la religion , faisait une obligation rigoureuse de s'environner de précautions et de mystère, pour ne pas donner l'éveil aux persécuteurs et ne pas leur désigner une victime de plus ? Cette difficulté ne le rebuta pas. Quoique inconnu de la supérieure , il se recommanda auprès d'elle de deuxtle ses parents -, frères coadjuteurs dans la compagnie de Jésus ; il parla aussi de bon oncle , le curé de Saint- Aubtn-Cello ville. Ces renseignements paraissaient suffisants ; il allait être admis, quand le nom du curé de Saint-Aubin , qu'on savait avoir prêté le serment , éveilla la susceptibilité du prêtre catholique. M. Lefebvre fut donc, à Son grand regret, privé d'assister à la sainte messe , à catfce de ses rapports avec un schématique. Ce refus, en lui ouvrant les yeux sur sa position chez son onde , remplit son âme de trcfuble et d'amertume. Sa conscience n'étant plus tranquille , il pria 4e prêtre qfiri venait de célébrer de vouloir bien entendre sa confession. L'absolution lui fut refusée jusqu'à ce qu'il eût pris la résolution de île plus communiquer dans les choses saintes avec les prêtres schismatiques. Cette décision, qui l'attaquait par l'endroit le plus sensible en atteignant l'onde chez lequel il vivait , fut pour lui une très^dure épreuve. Rattachement , la reeomtais&aaèe et le devoir se livraient dams son
8 VIE DE «Ut^EFEETfK.
cœur un mutuel combat. Là nuit qui suivit cette lutte lui parut bien longue. Le lendemain , il s'aihe* mina vers Saint-Aubin-Celloville , ayant toujours Tàme dans une cruelle perplexité. Dieu eut enfin pitié de ses angoisses. Comme il traversait le petit ' bois de Freneuse , une illumination soudaine vint éclairer son esprit et raffermir son cœur. Dans la suite il n'en perdit jamais le souvenir ; chaque fois qu'il passait dans ce bois , il remerciait intérieurement le père des miséricordes ; et s'il se trouvait en compagnie , il racontait ce qui lui était arrivé , en cherchant à faire partager aux autres sa reconnaissance. Il eût désiré se rappeler l'endroit même ou cette inspiration lui avait été accordée , pour y faire élever une croix. Il disait souvent que cette grâce avait été si forte et si pénétrante, qu'elle avait entraîné sa volonté, et qu'il n'en fallait pas davantage pour devenir un saint.
Fidèle à la grâce , il change alors de route et prend le chemin de Rouen pour aller consulter M. l'abbé PapUlault, vicaire général, que le cardinal de la Rochefoucauld avait laissé dans cette ville au moment où la persécution l'obligeait à quitter son diocèse et à chercher son salut dans l'exil. M. Lefebvre avait compris que dans un cas aussi embarrassant, surtout pour un laïque, il n'avait rien de mieux à faire que de consulter l'autorité légitime , en s'adressant au représentant et au fondé de pou-
voirs de son évêque, disposé dès ce moment à se soumettre, sans restriction aucune, à sa décision, quelle qu'elle fût, et même à quitter l'oncle dont il vénérait les vertus, tout en déplorant son erreur.
M. Papillault écouta avec bonté la consultation du pieux jeune homme ; il le prit dès lors en amitié et conçut pour lui une estime véritable ; il ne pouvait assez admirer la droiture de son esprit, la beauté de son caractère et la générosité de son cœur. Nous le verrons bientôt lui en donner des preuves. 11 lui conseilla de retourner chez son oncle, en s'abstenant toutefois d'assister au saint sacrifice que ce prêtre célébrait chaque jour. En revenant à Saint- Aubin-Celloville , M. Lefebvre , qui s'était instruit à l'école du vicaire général, se donna la mission d'éclairer, à son tour, l'oncle qu'il aimait. Ce fut là le prélude de l'apostolat qu'il devait exercer plus tard avec tant de succès. C'était merveille de voir un jeune homme discuter avec un vieillard à cheveux blancs, tantôt le presser par des arguments que la vivacité de son esprit rendait plus puissants, tantôt parler à son cœur dont il connaissait le chemin; puis, après avoir discuté la chose en elle-même, l'argument auquel il s'attachait le plus, et qu'il présentait toujours avec une force nouvelle , était celui de l'autorité. « Quand jusqu'à présent , disait-il à son oncle , a vous auriez cru qu'on pouvait en conscience , « prêter le serment; quand, après examen, vous
40 VIE D£ H. LBFEBVHE.
« n'y auriez découvert rien île Maniable «t qu'ainsi « vous fus6*eE resté dans la bonne foi, je ne «'en « donnerais pas ; quand même l'exemple de tant de
• prêtres q«i l'ont refusé n'ébranlerak pas vos « convictions, je le concevrais encore ; mais je ne « pourrais comprendre que vous les conservassiez t an moment où vous apprenez que l'évéque du « diocèse, votre père et votre guide dans la foi^ a « défendu de le prêter, et que le souverain pontife, « consulté à ce sujet, a répondu que ce serment « était schismatique et qu'il entraînait , pour ceux « qui s'y soumettaient, toutes les conséquences du
• schisme. » Le bon vieillard , abusé jusqu'alors sur l'acte auquel il avait souscrit, ouvrit enfin les yeux à la lumière. La vérité s'était placée sur les lèvres de son neveu , aujourd'hui son précepteur, naguère son élève. M. Lefebvre ressentit une joie bien vive du changement qui venait de s'opérer dans son oncle. Heureux de sa conquête, il le conduisit aussitôt à Rouen, auprès du vicaire général, pour qu'il fit en sa présence sa rétractation et rentrât dans le sein de l'Église, qu'il devait édifier et servir désormais jusqu'à la fin de sa vie.
Le séjour de M. Lefebvre à Saint-Aubin-Celioville devenait désormais sans but. La maison de son père n'offrant pas les ressources suffisantes pour occuper un jeune homme, on le plaça chez un négociant d'Elbeuf; il y resta cinq mois, qui lut parurent des
VIE DE M. IXFtBVBE. H
siècles. Il n'avait, à la vérité, aucun goût ni aucune aptitude pour le commerce ; ses idées naturellement grandes et élevées avaient un mal extrême à se plier aux exigences et aux détails peu sérieux de sa nouvelle position. Un attrait irrésistible le portait ailleurs , H lui fallait parler de Dieu.
L'époque de la conscription était arrivée. M. Lefebvre n'avait ni l'amour des camps, ni les allures militaires ; un goût naturel le portait vers les exercices religieux ; sa solide piété était si connue , que les jeunes gens de son âge, ett le voyant appelé comme eux, ne pouvaient penser qu'il devint tin soldat; Us se disaient en riant les uns aux autres : i Celui-là sera l'aumônier du régiment. » La réforme qu'il invoqua, et à laquelle il avait droit à cause d'une certaine faiblesse qui lui était restée dans une jambe après l'invasion de la petite vérole, rtexempta du service.
A cette époque, il fut appelé à devenir le précepteur d'un jeune homme d'une grande espérance. Il accepta ce poste qui s'accommodait mieux avec ses goûts, et vint s'établir à Rouen chez M. de Lapallus* Ce pieux seigneur avait quitté le midi de la France au plus fort de la persécution^ pour venir se cacher à Rouen avec sa famille : elle était composée de quatre personnes, le père, la taère, un fils et une fille. La solide piété et l'intelligence développée de M. Lefebvre avaient déterminé le «choix dé M. de
12 VIE DE M. tEFEBVRE.
Lapallus. Dès son entrée dans cette maison, il s'établit entre le précepteur, l'élève et ses parents une douce société et des rapports mutuels de confiance qui prenaient naissance dans la conformité de leurs sentiments. M. de Lapallus était de ces grandes familles chez lesquelles la piété et la vertu sont héréditaires. Aussi, pendant ces jours mauvais, son hôtel était-il le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de j^ieux et de bien pensant dans la ville. Une chambre de la maison avait été transformée en chapelle. Souvent on y disait la sainte messe ; c'était ordinairement pendant la nuit que ces fervents chrétiens nourrissaient ainsi leur dévotion. Ils étaient forcés de prendre toutes les précautions que suggère la prudence pour ne pas exposer la vie du prêtre charitable qui célébrait; car une fois découvert, on ne lui eèt pas fait d'autre crime que d'avoir été surpris dans l'exercice du culte catholique ; il n'en fallait pas davantage pour être envoyé à l'échafaud. M. Lefebvre, comme ancien séminariste, était chargé de la décoration de l'autel, de la préparation des vases sacrés , de la disposition des saints offices , et aussi du chant , quand on croyait pouvoir chanter sans danger. Dans certains jours, à l'époque des grandes fêtes , on avait obtenu la permission de laisser la porte du tabernacle ouverte pendant quelques heures pour satisfaire la dévotion de la pieuse famille et des fidèles qui se réunissaient à
VIE DE M. LEFEBVBE. 13
elle pour adorer la divine eucharistie. M. l'abbé Papillault avait eu assez de confiance dans la vertu éclairée de M. Lefebvre pour le charger du soin d'ouvrir et de fermer la porte de la sainte réserve. Le jeune de Lapallus , objet des soins de son précepteur, se formait à une vertu solide. La mère, qui voyait avec complaisance le fruit des leçons de M. Lefebvre , cherchait , de son côté , à être utile à celui qui se consacrait, à son fils ; elle lui donnait souvent des avis pour l'initier aux connaissances et aux usages du monde. Ce fut au contact de cette bonne société que M. Lefebvre dut cette délicatesse de procédés, cette pureté de langage, ces formes polies qu'il savait revêtir quand la nécessité le demandait. D'un autre côté, cette connaissance du monde contribua beaucoup à lui en donner une idée peu avantageuse et à lui faire aimer la solitude. Aussi, dans le reste de sa vie, n'eut-il avec le monde que les rapports obligés. 11 s'estimait heureux de vivre retiré des sociétés, pour ne pas être témoin des discours si futiles qu'on y entend parfois , «I du peu de sincérité qu'on y rencontre. 11 s'étonnait toujours que les mêmes lèvres qui venaient de formuler un compliment affectueux et de se répandre en protestation dedévouement, laissassent échapper, aussitôt aprèsle départ des visiteurs, les expressions les moins équivoques de critique , de dédain et souvent d'antipathie.
14 VIE DE ft. LRFBBVRE.
Sékis art pour déguiser sa pensée , il n'en avait que pour la faire partager aux autres. Les défauts d'autrui lui devenaient profitables, car naturellement observateur, il y trouvait un sujet d'étude et un moyen d'instruire son élève tout en l'amusant; ifs s'arrêtaient quelquefois dans les promenades publiques pour faire des remarques sur ceux qui les fréquentaient. Ils prenaient leur récréation à Eure des portraits qui , pour n'avoir pas le fini de ceux de la Bruyère , n'en étaient ni moins piquants , ni moins véritables. Le pont de bateaux qui existait alors à Rouen étak assez souvent le théâtre de leurs études récréatives; assis sur un banc transformé pour eux en cabinet d'observation , les nombreux passants qui traversaient la Seihe fournissaient une ample matière à leurs appréciations.
Le temps s'écoulait ,,et la tourmente révrtfotionnaire n'était pas calmée. La famille de Lapallus fut s'installer pendant quelque temps dans une de ses terres aux environs de Biois. M. Lefebvre l'y sui\it. Dans cette résidence, Dieu lui donna l'occasion d'exerfter sa charité. Les domestiques du ctrâteaù et lès gens de la ferme, qui avaient su apprécier la yertu du précepteur, recherchaient ses entretiens, quand il pouvait dérober quelques instants à ses occupations. Outre l'agrément naturel de sa conversation, il* trouvaient auprès de lui un aliment à leur piété, et une occasioh de s'instruire. La science
4e la religion était presque uniquement te sujet de ces conversations. Plus ils désiraient l'entendre, plus ils étaient fâchés d'en manquer l'occasion, et comme ils ne pouvaient le voir tous ensemble, il s'établit entre eux «ne sorte de rivalité ; disons-le , la jalousie s'en mêla. Le bon jeune homme eut à en souffrir. Quand il sortait par la ferme, les gens du château se plaignaient que tout était pour les fermiers "; quand il évitait la ferme, cent qui t'habitaient récriminaient contre ceux du château. Il lui fallait me prudence extrême pour tenir la balance égale et concilier ces intérêts divers ; il réussit à faire du bien aux uns et aux autres.
Une autre matière s'offrit à son 2rèle. Le curé de la paroisse sur laquelle était situé le château était tout à la fois jureur et intrus. M. Lefebvre ne tarda pas à faire sa connaissance et à gagnée son amitié. Il allait le voir souvent, et discutait avec lui ; le curé ne se rendait pas ; mais il avait affaire à un adversaire trop chaleureux pour ne pas être poursuivi sans relâche et poussé jusque dans ses derniers retranchements. De là, nouvelles instances, nouvelles discussions, et toujours nouvelles lumières. Chaque jour, le curé perdait du terrain; sa conscience n'était plus à l'aise. M. Lefebvre, qui s'en aperçut, réunit alors ses prières à ses raisons, pour tenter un dernier effort ; il eut la consolation de voir l'erreur céder à la vérité. Docile à la grâce qui le pressait ,
l'intrus se rendit ; il voulut de suite mettre le sceau à son retour en signant sa rétractation. Ce n'était pas assez, il fallait aussi se retirer d'une paroisse dans laquelle il était venu sans mission, qui n'était pas la sienne et qu'il n'avait aucun mandat d'administrer. Celf ne pouvait se faire sans danger. S'il avouait le changement produit dans sa conscience, il allait être arrêté et traité comme les prêtres demeurés fidèles. Pour conjurer l'orage, il feignit une maladie qui nécessitait l'air natal. A la faveur de ce prétexte, il put s'éloigner sans donner l'éveil ; mais au bout de quelque temps, on sut le vrai motif de sa retraite. On s'interrogeait sur la cause de ce changement. Les" visites si réitérées du précepteur au presbytère firent soupçonner qu'il pouvait en être l'auteur. Quelques indiscrétions commises vinrent changer le$ doutes en certitude. Dès lors, grande rumeur dans le pays, tout est en émoi parmi les autorités contre ce convertisseur dont il fallait à tout prix s'emparer et probablement se défaire ; la gendarmerie est mise sur pied ; les perquisitions faites dans le château de M. de Lapallus restent sans succès. Averti à temps du danger, M. Lefebvre avait disparu avant l'arrivée des gendarmes. Muni d'un pain et d'une bouteille de vin, il s'était caché dans le grenier d'une maison éloignée du château. Il y resta trois jours entiers. Quand on crut que la surveillance était moins active , il sortit de sa cachette
et revint à Rouen auprès de son élève qui l'y avait précédé.
M. de Lapallus avait terminé ses études, il était d'âge à former un établissement. Ses parents , qUf y pensaient depuis longtemps, avaient préparé pouf leur fils une union qui devait faire son bonheur. La famille sur laquelle on avait jeté les yeux, accepta les propositions qui lui furent faites, heureuse de pouvoir donner à leur fille, pour époux, un jeune homme qui se recommandait à bien des tittes. Le mariage fut célébré sans la pompe accoutumée, puisque l'exercice du culte catholique était proscrit; mais à défaut de pompe extérieure, la piété et le recueillement firent tous les frais de cette intéressante cérémonie et lui donnèrent un caractère que n'ont pas les fêtes mondaines. L'autel, un peu plus paré que de coutume, attendait un prêtre fidèle; bientôt il parut, se revêtit des ornements sacrés et adressa aux futurs époux une allocution touchante empreinte des émotions que faisaient naître les circonstances d'un mariage et les craintes de la persécution. Après avoir développé les devoirs mutuels des époux, et convié l'assistance à appeler sur eux les grâces de Dieu, il bénit cette union qui réunissait tous les éléments du bonheur. Néanmoins une teinte de tristesse empruntée aux circonstances critiques dans lesquelles on se trouvait alors, se reflétait sur tout cet ensemble et semblait présager que
48 TK DE M. 1ÏJCBVILE.
ce bonheur ne serait pas sans nuages. En effet, la mort, qui n'épargne personne, vint, au bout de quelques années, s'opposer à ce qu'il fût durable en moissonnant M. de tapaltos.
Après ce mariage , M. Lefëbvre se trouvait sans emploi. Prendra un parti devenait une nécessité. Malgré l'interruption de ses études ecclésiastiques , ses goûts étaient «estes lés mêmes ; son âme était si fortement trempée , qu'au milieu des obstacles qni surgissaient de toutes parts , il persévérait toujours dans le généreux dessein de se donner à Dieu. Cette vocatton , sublime en tout temps , avait alors quelque cftose d'héroïque ; c'était en quelque sotte le chemin du martyre. Que devenir, en effet , dans un pays où le feu de la persécution violemment allumé ne permettait pas à un prêtre de demeurer sans s'exposer à perdre la vie ? Commerit d'aHteurs continuer des études ecclésiastiques là où on ne trouvait plus de maîtres , où les sérttoaftres étaient fermés , où les ordinations devenaient impossibles par l'absence des premiers pasteurs qui , eux aussi , avaient été obligés de s'expatrier? Un seul moyen se présentait , «'était de fuir la patrie devenue inhospitalière , et d'aller, sur une terre étrangère , à la recherche des hommes et des secours qu'on ne trouvait plus en France. Mais de quel côté tourner ses pas V Telle était la perplexité de M. Lefebvre, lorsque Dieu , tottôfeé de la générosité et de to persévérance
YfE VE H. LfcFEBVKE. 'ft
rte son serviteur , jugea à propos de mettre fta à cette incertitude en l'éclairant d'une manière tente spéciale ,-pour ne pas dire miraculeuse.
Un jour qu'il était en prière en présence du saint sacrement caché dans un petit tabernacle pratiqué dan6 l'intérieur d'une muraille, et qu'A demandait, selon ^a coutume , à connaître la volonté de Dieu , ^t les moyens de l'accomplir, il 'entendit prononcer distinctement ces paroles : Allez en Allemagne, Dès lors il ne doute plus que le Seigtfeur ne veuille te qnli désire , lui , depuis si longtemps ; il descend aussitôt mi ssflon pour annoncer à M. de Lapalîus qu'A va partir pour l'Àîtemagne dans le dessein ti*y être élevé au sacerdoce. Sa détémrinatftm paraît si étrange , qu'on ne veut pas y croire ; on la combat par toutes îes raisons deprudetfee, et par l'exposé des difficultés de toute nature qu'elle devra retocontrer. Ges^réflexions fort sages d'ailleurs ne le déeouragenrpas , il persiste dans son dessein; mais pour ne pas s*en rapporter à son propre jugement , il *va consulter le vicaire général qui le conffrrtne dans la pensée que telle est la volonté de Dieu. Dès lors tout est résolu. L'ignorance de la route à suivre , les hasards d'une vie enflante , les fatigues d'un long voyage , l'argent qui lui manque pour l'entreprendre , rien ne J'arrête devant la perspeo tive de devenir prêtre un jour pour rendre service à ses frères. Celte pensée l'emporte sur tous les
dangers qui l'attendent , et riche seulement de sa foi , il se détermine au voyage d'Allemagne.
La sœur du jeune homme dont il avait fait l'éducation, M u « de Lapallus, touchée de la vertu et du courage du précepteur, se fit l'instrument de la Providence pour aplanir un peu les difficultés, en offrant 300 fr. à notre courageux voyageur. Jamais il ne s'était vu si riche ; il croyait pouvoir, avec ce secours inespéré , aller au bout du monde. L'argent fut changé en pièces d'or qu'il prit soin de faire coudre dans ses habits ; mais avant de se mettre en route pour le long voyage qu'il allait entreprendre, il voulut , fils religieux et soumis , obtenir l'agrément de sa respectable mère qui joignait à une hante vertu le don de bon conseil. A genoux à ses pieds , il lui fit part de ses désirs et de ses espérances. « Mon fils , lui répondit cette mère ver- « tueuse , votre dessein est bien grand ; vous voir t prêtre me comblerait de joie et me ferait un grand « honneur ; mais si je savais que vous fussiez inc fidèle à la sainteté de votre vocation , vous n'ob- • tiendriez jamais mon consentement. Puisque vous « croyez que le Seigneur vous appelle , allez , et « que sa grâce vous accompagne. » Des larmes tout à la fois de crainte et d'espérance vinrent sceller ces généreuses paroles, et donner le signal du départ.