LIVRE II
Depuis W départ «• M. I*ltebm poor 1'
Un jeune homme de Rouen , M.Quillebeuf (1) , qui avait aussi commencé ses études ecclésiastiques et qui , à cause de la dispersion des séminaires , se trouvait dans la même position que M. Lefebvre , s'associa à lui pour aller en Allemagne. Une infirmité pesait sur chacun des voyageurs : M. Lefebvre avait de mauvaises jambes , M. Quillebeuf avait de mauvais yeux ; ils se trouvaient ainsi nécessaires Pun à l'autre. M. Lefebvre éclairait la marche, M. Quille-
Ci) Devenu depuis chanoine honoraire de la Métropole et curé de Sainte-Madeleine.
beuf aidait son compagnon à en supporter les fatigues. Pour faire des économies , ils entreprirent le voyage à pied. Un passe-port leur était nécessaire , mais il y eût eji tçoj de danger à le demander ; ils s'abandonnèrent donc entièrement à la conduite de Dieu , se confiant spécialement à la protection des saints anges gardiens.
M. Lefebvre tenait caché dans sa main un petit crucifix qu'il ne quitta jamais pendant tout le voyage. Chaque jour les deux amis faisaient en commun quelques exercices de piété pour sanctifier leur route ; jamais ils ne manquèrent à saluer la trèssainte Vierge par la récitation du chapelet. La prudence leur faisait un devoir d'éviter les grandes
. villes pour ne pas s'exposer à être arrêtés faute de passe-port. Ils prenaient des chemins détournés et w rentraient dans la route que quand ils étaient suffisamment éloignés dès villes. La marche en était plus tongae* mai» en même temps plus sûre, ffe cheminaient ainsi partagés entre la crainte et l'espérance, et toujours* sur leqwi-vive. La moindre circonstance , insignifiante en un autre temps , le son d« tambour, oelui d'une trompette , la vue <J*ûn uniforme et surtout celle d'un gendarme lès g\b~ çaietH' d'effroi. Ils soupiraient après le moment où', en passant la frontière , ils seraient délivrés- de ces terreurs san& cesse renaissantes. La frontière était l'unique objet de leurs désirs., mais ils. ne devaient
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pas l'atteindre saas courir de nouveaux dangers, et S9m trembler plus sérieusement qufts* ne l'avaient* fait encore. Fidèles à leur pratique d'éviter le» grandes routes , ils voulurent traverser un bois qui était gardé par des .troupes françaises. Cette foi* leur prudence pensa leur devenir funeste. Ils furent: aperçus et poursuivis ; on fit feu sur eux , mais., grâce à l'obscurité qu'amenait l'approche de la nuit* il& ne furent pas.at&ints.
Au point du jour ils avaient, travecsét ce bots si peu su* pour eux, Us, n'éfcrân* plus, qu'à quelque distance dç Tendroit où cessait lç tenritoir* français quand deux gendarmes plurent à dislance. Celle fois ils se crureat perdus; feur, c'était trahir leut secret ; parère embarrassés , c'était le faire swift* çonnej\ 11$ prirent une attitude propre à déguise* leur, anw&é : M< QutJfetattf sewjbla se promeus avec une tranquillité qu'il était loin d'éprouver ; M^ Lefebvre , simulant 1* pb*s parfaite, sécurité , s'assit et, feignit de raccommoder ses bas, L#s gei*r cormes , trompée par leur calme apparent, ceasèr rettt^le* observer ; alors- les pauvres. ¥&yag6urs;, remerciant; Dieu de les avoir délivrés de ce danger» doublèrent le pas pour gagner la frontière et trar verser la Meuse qui devait mettre une barrière eigrp eux et la France. Enfin. il& mettent le pied sur le sol étranger. Dès lors toute crainte a cej&sé, Us*re%pirent en paix ; la joie prenant la place de teiUPS;tet*-
reurs , ils enlèvent de leurs chapeaux la cocarde qui leur avait servi de passe-port et la jettent gaîment à la rivière.
Ils se dirigèrent sur Bruxelles, où quelques prêtres français avaient fixé leurdemeure. L'accueil amical qu'ils en reçurent devint un allégement aux privations du voyage. Là , ils apprirent quelle était la retraite du cardinal de la Rochefoucauld, et le chemin qui devait les conduire auprès de ce prélat. Leur but était de se mettre à ses ordres et de recevoir la direction qu'il voudrait leur donner. A peine remis de leurs fatigues , ils prennent la route de Munster, séjour du cardinal. Pendant ce long trajet, ils s'arrêtaient de préférence dans les monastères; la charité qu'on exerçait à leur égard diminuait leurs dépenses, et les mettait dans la possibilité de faire des économies que réclamait si impérieusement leur position.
En arrivant dans la ville qu'habitait le cardinal , ils s'empressèrent d'aller déposer à ses pieds leurs plus humbles respects et leur ferme volonté de servir l'Église. Ils furent présentés à Son Éminence par M. l'abbé de Saint-Gervais , son vicaire général ; la réception fut des plus cordiales. L'évéque de Digne , qui était présent , voulant s'égayer un instant aux dépens de nos deux voyageurs, leur dit en souriant : « Ces messieurs ont sans doute la bourse bien garnie ? • Hélas ! il s'en fallait beau-
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coup; le bagage de M. Lefebvre était des plus modestes ; il n'avait pour tout mobilier que deux chemises; néanmoins, pour éloigner toute pensée de secours , il répondit au prélat avec une sorte de dignité et de confiance : « Monseigneur, nous ne « manquons de rien. » Au moment de prendre congé du cardinal, M. de la Rochefoucauld, dont le chagrin affaiblissait parfois les organes , dit à son vicaire général : « Conduisez ces messieurs dans « mon séminaire. » Le séminaire était en France, la persécution en avait chassé les hôtes , les portes en étaient depuis longtemps fermées ; pour lui , pasteur chargé d'années , il n'avait plus qu'une demeure d'emprunt : admirable exemple que donnait alors au monde étonné l'épiscopatfrançais.Qu'il était beau de voir chacun de ses membres renoncer aux avantages de sa position, aux douceurs de l'amitié, à tout ce que la patrie a de plus cher, et se condamner à l'exil pour sauvegarder l'inappréciable trésor de la foi !
M. Lefebvre était parti de France avec la modique somme de 300 fr. ; le voyage avait dû la diminuer, il fallait que le reste pût suffire à son séjour en Allemagne. Néanmoins, fort de sa confiance en Dieu, il n'éprouve aucune crainte; il espère, au contraire , triompher de toutes les difficultés ; l'enseignement de l'Évangile Ta pleinement rassuré. Il a médité ce passage où Jésus-Christ , blâmant la
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croate excessive de Masquer du nécessaire,, qu'il trouve injurieuse à sa providence , appelle gens de peu de foi ceux qui se préoccupent trop des choses de la terre.
Notre pieux étudiant se retira à la campagne peur y vivre avec plus d'économie. Une dame respectable le reçut en pensioa avec huit autres Français. Ils formèrent ensemble uae petite communauté. M. Lefebvre , qui , en très-peu de temps , s'était acquis l'estime de ses commensaux, fut choisi pour supérieur ; ou lui en donnait le titre, chacun avait pour lui les égards dus à sa vertu et à l'autorité qu'on lui avait confiée. Oraison , prières , repas, tout se faisait en commua. Quelques discours de piété > en assaisonnant les mets , rendaient ces réunions instructives et édifiantes.
La Mortification avait paru à M. Lefebvre un préservatif assuré non seulement contre les excès que chacun doit fuir, mais eucore contre les satisfactions des sens qui ne sont jamais le partage d'une haute vertu. Aussi , dans la prévoyance de ce qu'il devait être un jour et sachant que y comme prêtre , il lui faudrait, pour marcher sur les traces du divin modèle, pratiquer la mortification (i), H prit dès lor*
(1) Mortiflcationem Jesu îû corpore nostfo cfrcamfe* rentes. H. C*r*, tv, îO. — Mwtifa&te membre rosira. Çolos., m, 5.
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la résolution de l'exercer toute sa vie. H n'ignorait pas que si , d*ns cette voie , on rencontre quelques difficultés , les grâces de Dieu y sont plus abondantes ; on acquiert aussi une autorité plus, grande pour prêcher la vertu et la faire pratiquer aux autres. Il commença par renoncer à toutes sortes de liqueurs; à partir de cette époque, cette privation dura toute sa vie , c'est-à-dire pendant cinquante ans , sans qu'il y ait jainais fait trêve, Quand on lui proposent de oes liqueurs, il remerciait eu disant : « Il y a tant d'années qu/& je «'en ai pris. » On nV sait insister devant cette longue abstinence, qu'on pouvait attribuer à un simple régime de santé, mais *»ii n'avait d'autre prtndpeque la mortification. Ainsi , à la faveur de cette excuse , il savait se soustraire aux importuakés dont on se débarrasserait facilement avec un peu de fermeté ou d'adresse.
M. Lefebvre, uniquement oeeupé du but vers lequel il tendait , négligea d'apprendre l'allemand pour ne s'occuper que de la théologie. Tous les trois mois, il «Malt à la vîtte où demeurait le cardinal, pour r endre compte de ses études ; il le faisait toujours avec tant d'avantage, que, quand tl se présenta devant M. Fafebé de Saint-Gervais pour subir l'examen préparatoire au sacerdoce , ce vicaire général lui dk avec une bienveillance qui fait voir l'estime que dtëjjà il avait su inspirer à ses supérieurs : a Vos succès , Monsieur, nous sont assez connus ;
c nous ne doutons pas que vous n'ayez tout ce qu'il « faut pour honorer le ministère auquel vous as- « pirez, et pour l'exercer avec fruit. »
Le 29 juin 1798 fut l'heureux jour où le fervent étudiant se donna à Dieu sans réserve et sans partage. Les portes du sanctuaire s'étaient ouvertes pour lui, le sous-diaconat venait de lui être conféré et l'attachait irrévocablement au service des saints autels. Il comprit dès lors que Dieu lui demandait le sacrifice de tout son être ; il lui offrit avec joie son âme et ses puissances , son esprit et ses facultés, son cœur et ses affections, son corps et ses membres : tout fut compris dans l'holocauste. Il reçut le diaconat le 22 décembre de la même année. Trois mois après , il fut appelé de nouveau à Munster pour recevoir l'onction sacerdotale et l'imposition des mains du vénérable évêque de ce diocèse. C'était là où tendaient tous ses vœux. Pendant la retraite préparatoire à l'ordination, il prit pour confesseur un Génovéfain français qui habitait une des communautés de la ville. Le langage de ce religieux produisit sur lui une impression profonde ; ses paroles , qui lui semblaient venir du ciel, firent vibrer toutes les fibres de son cœur. « Quel homme « de Dieu ! disait-il longtemps après , tout en re- « grettant de ne l'avoir pas pour directeur; il m'en « a plus appris en quelques heures que je n'en t avais su jusqu'alors, » .
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En Allemagne , il est d'usage que chaque diacre qui est appelé à l'ordination pour le sacerdoce , soit accompagné par un prêtre. M. Lefebvre , qui ne connaissait personne à Munster, fit part de son embarras au pieux Génovéfain, qui se proposa de l'assister lui-même. Grande fut la joie du diacre , qui accepta avec reconnaissance le service qu'on voulait lui rendre , heureux d'avQir à ses côtés un homme dont les paroles lui avaient révélé tout le mérite. Ce fut sous les yeux de ce charitable guide qu'il fut élevé au sacerdoce dans la cathédrale de Munster, le 9 mars 1799.
À peine revêtu de cette sublime dignité , et des étonnants pouvoirs qui en sont la conséquence , le* nouveau prêtre ne pensa plus qu'à donner carrière à son zèle. 11 ne s'appartenait plus, le service de ses frères le réclamait tout entier. Il prit donc la résolution de repasser de suite en France , quoiqu'il dut y trouver encore la religion proscrite et les temples fermés. Les dangers qu'il avait à courir en allant y exercer le saint ministère ne furent pas de nature à l'arrêter; il avait une trop grande soif du salut des âmes pour retarder davantage. Avant de quitter l'Allemagne , il fut rendre ses devoirs à un noble émigré , jadis voisin du lieu de sa naissance , M. le marquis de Lalonde; il trouva ce seigneur dans les sentiments du plus entier détachement. La révolution , en le chassant de ses domaines , n'avait
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pu eëasser kl piété de aob deeut\ et quoiqu'elle lui eut tout ènleré, loin ée s'en plaindre, il acceptait avec résignation le tort qui lui avait été dit; soft ceeur et sa bouche répétaient souvent «es paroles de Job dbns l'adversité : t< Dieu m'avait denné oes « biens * il me les a retirés, que ton saint nom soft; « béni. »
Peu après ordination , M. Lefebvne it les préparatifs du départ; Us ne tarent ni longs ni difficiles. Pendant son séjour en Allemtigtife , son mobilier né s'était a&cifa que d'un bréviaire ; mais ce qui néees* sitait quelques précautions, c'était dé fedusitairë à l'investigation des autorité* finnoises «es tettfts de ^êtrise qni'awaiéift fnfiolllbleiittnt compromis et fait arrêter. Pour y rend* pta* Sûrement, Mies <5*cha entre les sea*ell«s de ses sout^rs , pttfe H fcft rrtit en toute pflur te Ffatice , en s'arr étaiit dé nouveau dans les «otivents *qui se trouvaient se* son passage , pour y demander l'hospitalité. Mo4fcrë tes fatigues du voyagé , il obsertait strtetéi^nt le jfcûne du carême. Étant arrivé, vefrste soir, "dans tinede ces communautés qai ^accueillaient tonjoutfs #tee obarité , tin frère cobvers lui servit des œuft pour son repas. M. Lefebvre , qui ne routoit faire qu'une collation , lui observa en latin que les œufe n'étaient pas de jeûne. Le bon religieux , sachant qttelfe longue route il avait parcourue , et pensant que la fatigue pouvait être nue raison d Wr d'urte toûbiti-
ture plus substantielle , lui répondit aussi en latin : « Manduca, manduca propter itinerem. • Le barbarisme du bon allemand excita l'hilarité du voyageur, sans lever son scrupule. Enfin il revit la frontière , mais il la franchit cette fois sans difficulté, et atteignit heureusement le but de son voyage.