‹ Vie de l'abbé Lefebvre, doyen de DarnètalChapitre 7 sur 17 · VU BB IL LBFEBVRE · texte numérisé non relu

VU BB IL LBFEBVRE

soBde qu/elle avait eu pour fondement une instruction raisonnée et une épreuve suffisante. Après ces premiers soins donnés à ces néophytes , il devenait le dépositaire des secrets de leur coeur, et tt\ traitait avec d'autant plus de charité, que les plaies spirituelles qu'il devait panser étaient plus dangereuses et plus invétérées.

La petite paroisse de Cléon , distante d'une lieue de Saint-Aubin, ne pouvant avoir de pasteur à cause de son simple titre de chapelle et de l'impossibilité pécuniaire d'y entretenir un prdtre , étfûft entièrement délaissée. Une partie des habitants venait à l 2 offiQe à Saint-Aubin; mais comme cette église pouvait à peine contenir ceux qui y avaient un droit légitime, les étrangers étaient obligés de stationner à la porte ou dans le cimetière. M. Lefebvre, pressé intérieurement de venir à leur secours, sollicita de ses supérieurs l'autorisation de se charger de oe nouveau fardeau qui devait doubler son travail. A peine sa demande est-elle octroyée , qu'il fait nettoyer l'église de cette nouvelle paroisse et emploie 600 fr. à la décoration du principal ^utel.

Chaque dimanche il allait à Cléon, vers sept heures, célébrer le saint sacrifice et prêcher ; cet office terminé , il revenait à Saint-Aubin pour y chanter également la sainte messe et annoncer la parole de Dieu. Le soir, après les vêpres et la conférence qui les suivait , il retournait à Cléon recommencer ee

72 r VIE DE M. LEFfÎBTRE.

qu'il venait de faire à Saint-Aubin. La fatigue étak extrême , mais le succès donnait un nouveau cou* rage au fervent apôtre. La saison pluvieuse et les jotrs d'hiver n'étaient pas capables de l'arrêter. Un dimanche du mois de décembre , pendant un hiver fort rigoureux , alors qu'une neige abondante couvrait la terre , on crut à Cléon qu'on ne pourrait entendre la sainte messe; on ne supposait pas que M. le curé pût se hasarder à faire le voyage par un temps si affreux. A l'heure accoutumée la cloche sonne, au grand étonnement de tout le monde. C'était M. Lefebvre qui, ayant affronté les rigueurs de la saison, arrivait couvert de neige et glacé par le froid.

Tant de soins et d'instructions ne tardèrent pas à porter d'heureux fruits de salut. Les habitants de Cléon , plus éloignés de la ville que ceux de Saint- Aubin , de moeurs plus simples et d'un naturel plus calme , furent profondément touchés de tout ce dévouement. Leur retour à Dieu , en réjouissant le cœur sacerdotal de M. Lefebvre, devint la plus douce récompense de son zèle. C'était un spectacle consolant de voir les témoignages de reconnaissance que ces hommes au cœur droit donnaient à leur père spirituel. Les phrases n'y étaient pour rien , ils n'auraient pas su en faire ; leurs sentiments se peignaient dans leur joie à son arrivée , et dans l'escorte qu'ils lui faisaient à son départ.

Vie dk m. lkfebvrë* "\73

Jamais H ne retournait à Saint-Aubin sans être *> Compagne par quelques-uns d'entre eux , qm s'estimaient heureux de faire avec lui une partie de la route. Sa conversation toujours édifiante devenait un nouvel aliment pour leur piété. A l'un il expliquait une difficulté incomprise , à l'autre il donnait un avis ou un encouragement. On se quittait toujours à regret , mais avec l'espoir de se réunir le dimanche suivant.

Le changement de Saint-Aubin était plus difficile, à cause des obstacles que nous avons signalés plus haut. Là , les succès étaient plus chèrement achetés. Les nombreuses conversions obtenues dans le principe et qui s'augmentaient chaque jour n'empêchaient pas que , parmi tant de bon grain , il n'y eût encore bien de l'ivraie. Les passions contrariées se révoltaient; le génie du mal était d'autant plus irrité, qu'oit lui faisait une plus rude guerre. Non content de retenir dans la voie mauvaise une partie de ceux qui lui payaient tribut depuis si longtemps, il en poussait parfois quelques-uns à lui servir d'instrument pour se défaire de son plus inplacable ennemi. Un homme exaspéré contre les prédications du pasteur qui ne ménageaient aucun défaut , l'attendit un soir au détour d'une rue , dans l'intention de lui donner la mort. M. Lefebvre , qui devait sortir selon sa coutume, le fit en effet; mais, ayant pris un chemin opposé à celui qu'il tenait or-

dfaairement, il échappa à ce danger. Une autre fois, deux hommes vinrent à une heure déjà fort avancée, frapper à sa porte, en le priant de se rendre à l'église pour les entendre au sacré tribunal. M. le curé , qui croit reconnaître deux ouvriers mal famés , leur demande , à travers une petite grille, s'ils ne peuvent point retarder. « Non , répondentils , il faut que nous en finissions aujourd'hui. • Le son de leur voix trahissait une émotion profonde qui fit soupçonner au pasteur quelque mauvais dessein , et le porta à remettre prudemment au lendemain. Les malfaiteurs, se croyant démasqués, ne laissèrent à M. Lefebvre aucun doute sur leur coupable intention.

Plus tard , il vit la mort de bien près : dans une de ses instructions , il avait parlé du malheur de mourir sans sacrements , et des suites à jamais funestes qu'entraîne une pareille mort. Un homme qui venait de perdre son père s'imagina que ces paroles s'appliquaient au défunt dont on ternissait la mémoire ; échauffé par cette idée importune , devenue fixe dans une tête malsaine, et emporté d'ailleurs par un caractère brutal , il prend la résolution de se venger : il s'arme d'une serpe qu'il cache sous ses vêtements , et va se poster dans un bois que M. Lefebvre devait traverser pour aller à Cléon; à son approche, il sort brusquement d'un fourré et fait briller son arme. La résistance était

impossible , fuir était impraticable , M. Lefebvre le comprend ; son seul secours doit venir du côté de Dieu ; déjà il l'invoque au fond de son cœur, lorsque la vue d'une femme qui apparaissait dans une des allées du bois , força l'agresseur à fuir avant d'avoir accompli son coupable dessein.

Ce n'était pas la seule peine qu'éprouvât le pasteur ; il souffrait de voir quelques enfants de sa paroisse se soustraire à sa vigilance pour aller faire ailleurs leur première communion , au risque pour lui de perdre l'espérance d'en faire dans la suite de bons chrétiens. Avant son arrivée à Saint-Aubin , cet acte si important , qui doit être pour l'enfance l'initiation aux saintes vérités de la foi , qui exerce ordinairement une si grande influence sur tout le reste de la vie, était regardé, par quelques parents peu instruits, comme une simple cérémonie ou comme une sorte d'émancipation qui permettait à un enfant d'entrer dans le monde , pour s'y livrer aux travaux ordinaires. Ils mettaient donc un empressement tout humain à ce qu'il fût promptement accompli, sans s'inquiéter du profit ou de la perte que l'âme pouvait y faire ; tandis que les enfants , sur lesquels repose tout l'espoir de la régénération d'une paroisse , n'ayant pour la plupart ni la science nécessaire , ni les premiers germes delà vertu, profanaient le sacrement, ou en perdaient immédiatement le fruit; de sorte que ce qui aurait dû contribuer

si puissamment à renouveler la foi , n'avait d'autre résultat que d'entretenir partout l'indifférence, qui ne tarde pas à avoir l'impiété pour compagne.

M. Lefebvre avait trop de pénétration pour ne pas découvrir la source du mal avec ses conséquences inévitables , et trop de foi pour ne pas chercher à l'arrêter et à le combattre , quoi qu'il pût lui en coûter. Il prit donc la résolution de n'admettre à la première communion que des enfants convenablement instruits et dont les dispositions actuelles fussent de nature à le tranquilliser sur le changement de leur cœur. Les enfants, forcés de s'instruire au moyen de catéchismes répétés , et de devenir vertueux autant que le comportait leur âge , pour participer à la divine eucharistie , grandissaient dans la pratique du bien et augmentaient peu à peu le nombre des chrétiens fervents ; de sorte qu'après une douzaine d'années , la jeunesse se trouvait renouvelée et affermie dans la foi. Quelque consolant que fût ce résultat, M. Lefebvre n'avait pu l'obtenir, dans les commencements surtout, sans avoir à vaincre bien des difficultés. Il est, en effet , peu de pasteurs qui n'aient senti que le moment de la première communion est ordinairement celui des grandes angoisses, et qui n'aient compris combien il leur serait difficile de résister aux prières et aux obsessions de tout genre, si leur conscience sacerdotale ne leur faisait placer la

gloire de Dieu et le salut de ces jeuoes âmes audessus de toute considération humaine.

Quelques parents , qui ne comprenaient rien à la réserve du pasteur, envoyaient leurs enfants dans d'autres paroisses pour y faire leur première communion. M. Lefebvre, de son côté, qui regrettait qu'on lui enlevât des enfants dont il devait répondre devant Dieu , cherchait à empêcher ces transmigrations qui ne pouvaient que nuire au bien des âmes et paralyser son œuvre.

Dans une de ces occasions , son zèle lui fit commettre une faute qu'il répara bien humblement. Deux filles, déjà un peu âgées, qui avaient réussi à tromper sa vigilance pour faire leur première communion hors de la paroisse , revinrent , d'un air triomphant et avec une sorte d'effronterie , se présenter à la sainte table , sans prévenir leur pasteur de l'acte qu'elles avaient accompli. M. Lefebvre , tout entier à sa douleur, ne voyant que le mauvais effet que pourrait produire leur conduite , leur refusa la sainte communion sans penser aux règles invariables de l'Église sur cette matière. De là, des plaintes à l'autorité. Le dimanche suivant , M. Lefebvre monta en chaire pour réparer sa faute : il le fit dans des termes si pénétrés , que l'auditoire versa des larmes.

Au milieu de ces épreuves, l'œuvre de Dieu marchait à grands pas ; aucun moyen de salut n'était

négligé pour faire de tout ce peuple une grande famille chrétienne; ce n'était pas assez des nombreuses conversions déjà obtenues ; tant qu'il en restait à faire , le pasteur ne pouvait prendre de repos. 11 fallait d'ailleurs soutenir le bien qui était fait , empêcher les rechutes , extirper les vices et les défauts de nature à paralyser l'œuvre de la sanctification si heureusement commencée. Les prédications ne cessaient pas ; la vénération qu'on éprouvait pour ce prédicateur infatigable , jointe à la confiance extrême qu'il avait su inspirer, lui donnait chaque jour une autorité plus grande.

Dans toutes ses instructions , il parlait avec une grande aisance, et comme il faisait, de la lecture assidue des divines Écritures et de la méditation des vérités saintes, la nourriture continuelle de son esprit, il pouvait ensuite, sans un travail trop pénible, aborder un sujet quelconque et en tirer tout le parti possible. Il y avait dans sa parole quelque chose de vif et de saisissant qui excitait et soutenait l'attention. Son langage , toujours en harmonie avec la matière qu'il traitait, était souvent chaleureux. Quelquefois même il s'élevait jusqu'à une éloquence mâle d'autant plus entraînante qu'elle n'était pas le fruit du travail, mais plutôt l'effet du sentiment. Il avait su apprécier la vanité de ces discours qui restent incompris de la plupart des auditeurs ; aussi cherchait-il à se mettre à la portée de toutes les intelli-

VIE PE M. LEFEBVBJB. 79

gences , en conservant néanmoins dans sa noble simplicité une grande pureté de langage. 11 intéressait son auditoire par une certaine originalité d'élocution qui lui était naturelle ; il le captivait par la force de sa parole, et l'entraînait par l'ascendant de sa vertu.

Un prêtre , témoin de l'esprit profondément religieux qu'on remarquait chez les habitauts de Saint- Aubin , demandait un jour de quels moyens M. Lefebvre avait usé, pour donner à son peuple une foi si vive et une appréhension si grande des jugements de Dieu. La réponse était facile : à cette préparation incessante dont nous venons de parler, le pasteur avait uni de ferventes prières ; puis , à l'exemple de saint Paul , il avait prêché avec le zèle et la simplicité d'un apôtre qui néglige les vains artifices d'une sagesse tout humaine pour suivre l'impulsion de sa foi (1). Non content d'exposer quelquefois les grandes vérités du salut, il y revenait sans cesse avec toute l'énergie de son âme , pour les graver plus profondément et d'une manière plus durable dans l'esprit de ses auditeurs ; mais ce qui contribuait surtout à donner une immense autorité à ses paroles, c'est qu'il confirmait sa doctrine par la sainteté de sa vie.

(1) Non in persuasibilibus humane sapientiœ verbis, sed in ostensione spiritûs et virtutis. I. Cor., il , 4,

Aux prédications ordinaires du matin, il joignait, chaque dimanche, à l'issue des vêpres, des conférences familières qu'il faisait debout au milieu de son peuple , et dans lesquelles il développait les vérités chrétiennes avec une admirable lucidité. Il avait le talent, tout en instruisant à foud son auditoire sur les matières les plus graves du dogme et de la morale , de l'égayer et de le tenir en haleine. Il expliquait les vérités abstraites et spirituelles au moyen de comparaisons pleines de justesse et d'àpropos , prises ordinairement parmi les choses usuelles; il mettait parfois en scène les personnes présentes, et donnait ainsi un intérêt de plus à cet exercice. .Souvent il interrogeait ceux qui se trouvaient à sa portée , et se servait de leurs réponses pour éclaircir un point qu'il s'apercevait n'avoir pas été suffisamment compris. Chacun se prétait de bonne grâce à ces sortes d'interrogations qui avaient le double avantage d'exciter vivement l'attention et de stimuler le désir d'apprendre. Il était rare qu'on oubliât les questions adressées en public, et les développements qui les avaient suivies ; pour réussira bien répondre, on avait soin de s'instruire en particulier, de sorte qu'au bout de quelques années, il y avait peu de personnes à Saint- Aubin qui ne possédassent la science de la religion, et qui ne fussent en état de rendre un compte raisonné de leur foi. L'instruction avait pénétré partout ;

depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse , tous étaient instruits. Sous ce rapport comme sous celui de la pratique des vertus chrétiennes, cette paroisse présentait un spectacle unique. La ville d'Elbeuf, les paroisses de Caudebec, d'Orival et d'Oissel ressentirent principalement l'influence du saint prêtre. Les rapports constants qu'il eut avec ceux qui les habitaient contribuèrent puissammeot à établir dans ces contrées la foi et l'esprit de Jésus-Christ. Les conférences étaient le lien spirituel qui les unissait ; on les trouvait si instructives et si intéressantes , qu'elles étaient suivies non seulement par les habitants de Saint-Aubin, mais encore par de nombreux étrangers; de sorte que chaque dimanche il y avait une émigration des pays d'alentour vers Saint-Aubin. Ces fervents chrétiens n'y manquaient jamais , même par les temps les plus rudes , bien que quelques-uns eussent deux lieues à faire*, et la Seine à traverser en bateau : il n'y avait point alors de pont qui joignit les deux rives.

Ces conférences qui , pour le genre , n'avaient pas eu de précédent, qui ont quelquefois été critiquées par ceux qui, faute d'un examen sérieux, ne jugent sainement ni des hommes ni des choses , étaient réputées singulières , originales ; elles l'étaient en effet , mais d'une heureuse originalité. Plût à Dieu qu'aujourd'hui où les fruits de ces exercices , sagement faits , en ont démontré la valeur , ils fussent

plus répandus ; on aurait à se féliciter de succès plus nombreux. Ce que la prédication a commencé , la conférence l'achève ; c'est son auxiliaire naturel et presque indispensable. On y trouve une nourriture appropriée aux besoins de l'esprit et du cœur ; ou la prend sans fatigue , on la retient sans peine ; tout en s'instruisant, l'esprit s'y délasse, le cœur s'y épanouit.

Leur réputation d'originalité attirait à ces conférences bien des curieux qui, après y être venus uniquement pour être témoins d'une chose singulière, se trouvaient pris dans les filets de l'habile pêcheur qui les avait charmés par la vivacité de sa parole, la finesse de ses critiques , la lucidité de ses explications. Us ne le quittaient pas sans prendre la résolution de venir l'entendre une autre fois. Des hommes du monde qui avaient reçu une bonne éducation , et qui s'imaginaient avoir en religion les connaissances nécessaires, ont avoué que , dès la première conférence, ils avaient appris des choses fort élémentaires, et que , chaque fois qu'ils y venaient , ce n'était jamais sans profit; de sorte que pour leur esprit, qui cherchait la vérité , les conférences étaient devenues une sorte de besoin. ( n éprouvait presque toujours ce sentiment dès qu'on les avait fréquentées. Les paroissiens n'eussent pas trouvé le dimanche convenablement rempli si la conférence leur eut manqué, Le pasteur les avait rendues si

agréables, que la jeunesse elle-même y trouvait un délassement, qu'elle n'eût pu rencontrer ailleurs sans danger.

Dès son entrée à Saint-Aubin, M. Lefebvre avait établi ces conférences qui lui avaient été d'un merveilleux secours, non seulement pour instruire, mais encore pour corriger les défauts et réformer les abus. Partout il les poursuivait avec une persévérance infatigable, mais là surtout il les attaquait avec plus de succès, parce qu'il pouvait entrer en certains détails curieux, critiques qui n'auraient pu trouver place dans la chaire. Pour faire cesser un désordre, M. Lefebvre le combattait d'abord avec Tanne du ridicule; il s'en servait avec tant d'adresse, et trouvait si bien le côté faible de son adversaire, qu'il était difficile de lui résister. La crainte d'être exposé à la risée de toute une paroisse , empêchait bien des gens de donner carrière à leurs goûts pour les plaisirs dangereux, ou pour certains excès.

Voulait-il, par exemple, éloigner de l'ivrognerie: au lieu de commencer par établir la gravité de cette faute , ce qui dans le principe eût eu peu de succès à l'égard de gens dont la foi était encore à former, il attaquait plus heureusement ce défaut en montrant ses suites. Il peignait , sous les couleurs les plus vives et avec les traits les plus hideux, l'homme qui s'enivre : ses paroles incohérentes» son rire

-84 VIE DE M. LEFKBVKE.

. hébété, sa joie immonde , ses pas chancelants, ses chutes fréquentes, ses habits en lambeaux; une populace entière le conduisant par ses huées jusqu'au seuil du logis. Gomment ne pas rougir en face de ce tableau ? Aussi, M. Lefebvre réussissait-il souvent au gré de ses espérances. Quand il avait

1 arrêté le coupable par la crainte de devenir la fable de tous, le déshonneur des siens; il faisait intervenir la religion avec ses devoirs et ses obligations. Il parlait de la sainteté de vie que doit mener un chrétien , de la nécessité de marcher sur les traces du divin modèle, pour ne pas être rejeté au dernier des jours. Il montrait Dieu armé de sa justice pour venger les injures faites à sa loi , la mort sur le point de saisir sa victime , Féternité prête à s'ouvrir. Tout cela était dit avec un accent de foi et une vivacité d'images qui manquaient rarement d'impressionner les coupables. Il tenait surtout à faire convenir chacun d'eux, en particulier, qu'ils avaient tort d'en agir ainsi. Une fois en possession de cet aveu, il s'en servait comme d'une arme puissante contre les vains subterfuges des passions déjà terrassées, mais non entièrement vaincues. Enfin, la grâce, agissant de concert, remportait souvent une complète victoire.

Pour empêcher les jeunes filles de se livrer aux divertissements profanes, à la danse surtout, écueil ordinaire de leur vertu , il cherchait à les en dé-

goûter, en se moquant des lieux et des personnes qu'elles fréquentaient. Il avait soin de s'informer de ce qui se passait en ces rencontres, il se servait ensuite de ces connaissances avec assez d'adresse pour jeter sur cet ensemble tout le ridicule possible : « Croiriez-vous , disait-il un jour, dans une « de ces conférences familières, qui, sous la forme t d'une conversation animée, n'en portait peut-être « que plus sûrement ses fruits ; croiriez-vous que « notre modeste paroisse n'aura bientôt plus rien « à envier à la ville voisine. On parle de divertis- « sements nouveaux ; il est question d'un bal !... « Ce serait vraiment à n'y pas croire si l'étonnei ment ne faisait place à la pitié, dès qu'on sait de

• quoi il s'agit. Figurez-vous une cave humide, « dont le sol est raboteux, qui n'est éclairée que par « un soupirail, C'est la salle de danse !... Voyez- « vous , au fond de cette pièce , quelques planches « mal assurées sur lesquelles un homme se tient à « peine? c'est l'orchestre!... Entendez-vous des « sons discordants qui déchirent l'oreille ? c'est la

• musique!... Apercevez- vous , au milieu de ce « bouge, quelques effrontés qui n'ont d'autre mé- « rite que la liberté du langage et la licence des

• manières? c'est la compagnie !... »

Après ce tableau dont il avait eu soin de charger les couleurs, il ajoutait : « Je m'étonne que des « jeunes filles soient assez oublieuses de la réserve

« et de la décence qui convient à leur sexe , pour « aller en de pareils endroits? Est-ce qu'elles ne « voient pas que bientôt elles seront montrées au « doigt, et qu'elles ne tarderont pas à perdre le « peu de vertu qui leur reste ? Et, que de larmes « elles verseront, peut-être, sur les suites funestes « de leur inexpérience et de leur légèreté !... • -

Le jour même où M. Lefebvre faisait, à la conférence qui suivait les vêpres, la peinture du prétendu bal nouvellement établi, le malheureux musicien qui avait été vu sur les planches, assistait à l'office. A cause de la foule qui se pressait dans l'église, il s'était placé sur les marches de la chaire ; mais dès qu'il entendit raconter son histoire, il jugea prudent de se baisser peu à peu , jusqu'à ce qu'enfin il disparût derrière la rampe de l'escalier, cherchant ainsi à se dérober à la risée de l'auditoire. C'était en vain, un coup d'œil malin, lancé de son côté , fit découvrir le pauvre ménétrier, qui , trop humilié pour recommencer une nouvelle épreuve, cessa de prêter son concours à un exercice qui devenait pour lui un sujet de confusion, et pour les autres une source de désordres.

Afin de conserver dans sa paroisse une grande simplicité de mœurs, le pasteur s'opposait de tout son pouvoir à la vanité des parures peu en rapport avec une vie modeste et chrétienne, et que réprouve une sage économie. Il cherchait à inspirer

VIE PE V. LEFEBVBE. 87

une honte salutaire aux jeunes filles qui se paraient avec une affectation ridicule. Pour mieux atteindre son but, il ne manquait jamais de rapporter quelques exemples capables de justifier la sagesse de ses avis, et assez piquants pour mettre les rieurs de son côté. 11 prenait ensuite un ton plus sérieux :

« Pauvres filles , disait-il , ne voyez-vous pas « qu'on se moque de vous ; que toutes vos parures « ne trompent personne; qu'elles sont, au con- « traire, la preuve d'une vanité d'autant plus ridi- « cule qu'elle est plus déplacée, pourvu qu'elle ne « soit pas l'indice d'une vertu défaillante. Est-ce « ainsi que vous prétendez marcher sur les traces « de Jésus-Christ, pauvre et pénitent? Quand donc « serez-vous plus modestes et plus sages?... »

Les jeunes gens avaient aussi part à ses avis, il déplorait souvent le sort de cette belle jeunesse qui se laisse maîtriser par des passions que le défaut de combat a rendues tyranniques ; de cette jeunesse qui, en perdant les mœurs, ne tarde pas à perdre la foi ; il en peignait les écarts sous de . sombres couleurs. « Voyez-vous, disait-il, ce jeune • homme au regard terne, au teint livide. Ses joues f sont creuses , la maigreur s'est emparée de tout « son corps, ses jambes peuvent à peine le porter ; « il semble, en le voyant s'avancer lentement, qu'il « va dire au fossoyeur de la paroisse : Creusez-moi u un tombeau, car je n'en puis plus!... »

Les prédications de M. Lefebvre, ses conférences, sa vie pauvre et mortifiée, éminemment sacerdotale , les succès qu'obtenait son zèle , ne tardèrent pas à révéler en lui l'homme de Dieu, et à porter au loin sa réputation. La paroisse de Saint-Aubin renouvelée présentait un spectacle digne des premiers siècles. Devenue le rendez-vous des personnes pieuses, on y venait de tous côtés, soit pour s'édifier à l'aspect de tout un peuple marchant tête levée sous la bannière de la foi, et foulant aux pieds le respect humain, soit pour prendre conseil de celui qui était l'auteur de ces heureux résultats. Accessible à tous, il donnait, avec un égal dévouement, aux gens les plus humbles comme aux plus grands seigneurs, son temps, ses soins et ses veilles. Il n'était pas d'une nature à s'emprisonner dans un cercle étroit ; à l'exemple des François de Sales, des Vincent de Paul et de tant d'autres saints prêtres, son cœur et son zèle ne connaissaient point les limites resserrées d'une paroisse ou d'un diocèse ; il ne disait jamais : « Ce n'est pas mon affaire. » C'était toujours son affaire, quand il y avait quelque âme à sauver, vînt-elle des extrémités du monde.

Un jeune étranger alla un jour à Saint-Aubin pour solliciter auprès de M. le curé, un service qu'on réclamait de son obligeance. Après avoir exposé l'affaire qui faisait Pobjet de sa visite, il allait

se retirer quand M. Lefebvre l'engagea à l'accompagner à l'extrémité de la paroisse où l'appelait son ministère. Pendant le trajet, la conversation fut adroitement amenée sur la religion. Dès que le pasteur vit qu'il était écouté avec une sérieuse attention : « Monsieur, dit-il à ce jeune homme, vous « paraissez pieux ; y aurait-il de l'indiscrétion à « vous demander quels sont vos projets pour « l'avenir? Êtes- vous fixé sur votre vocation, ou

• plutôt avez- vous consulté Dieu pour la connaître ? « C'est la chose du monde la plus importante à

• l'âge où vous êtes. * Le jeune homme avoua n'y avoir jamais pensé. « Mais ne vous serait-il « jamais venu à l'esprit d'entrer dans l'état ecclé- « siastique? — Jamais. — Et maintenant ? — Il ne « peut en être question , j'ai une position dans le a monde, rien ne m'incline à un changement, qui « ne me paraîtrait pas sage au point où je suis. « Quand j'ai terminé mes études, si on m'eût parlé « de travailler au salut des âmes, je ne crois pas « que j'en eusse été éloigné, mais aujourd'hui ce « parti n'est guère possible. — Peusez-y, néan- « moins, je ne serais pas surpris que Dieu vous « appelât à l'honneur de son service ï... 11 y aura « toujours assez de gens qui s'occuperont des « affaires de ce monde, et il y en a fort peu qui « s'occupent de celles de Dieu ; la moisson est « grande , et les ouvriers, pour la recueillir , sont

« peu nombreux. Ne vous exagérez pas la portée « de vos travaux ; quand vous rempliriez le monde « de vos produits, cela, disaitril en souriant, n'em- « plira jamais les greniers du père céleste. Laissez « les morts ensevelir leurs morts ; laissez là l'indus- « trie ordinaire pour vous livrer à une industrie « d'un ordre supérieur, qui n'a d'autre but que de t sauver les âmes et de glorifier Dieu. Son fils adot rable n'a pas jugé indigne de lui de descendre du « ciel en terre pour travailler à cette œuvre devant « laquelle tout ce qu'on appelle grand dans le « monde n'est que futilité. Permettez, Monsieur, « que je vous donne un dernier conseil : c'est de *< faire maintenant, à l'occasion de ces vérités, ce « que vous voudriez avoir fait à l'heure de la « mort. » Cette phrase fut le dernier trait de cçs graves paroles. « Voulez-vous, dit alors M. Let febvre à son jeune compagnon, que nous réci- « tions le chapelet ? — Volontiers, reprit celui-ci, « avec un certain embarras, pourvu que vous m'ap- « preniez à le dire. • Jamais il n'avait eu de chapelet entre les mains.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis cette première entrevue , quand M. Lefebvre , rencontrant le jeune homme qui avait excité son intérêt , le presse de nouveau et l'engage à prendre un parti conforme à ce qu'il croit être la volonté de Dieu sur lui. Le jeune homme résiste , bien que ces pa-

rôles : Faites ce que tous voudriez avoir fait à l'heure de la mort, qui avaient terminé la première conversation, se fussent présentées souvent à son esprit, et y eussent produit certaines impressions. Quand il les méditait, il ne pouvait s'empêcher d'arriver à cette coùclusion : « Je sens bien que travailler au t salut des âmes est quelque chose de plus impor- « tant et de plus noble que les affaires du monde ; « je sens que si Dieu m'y appelait , je serais plus « tranquille à l'heure suprême d'avoir pris ce « parti. » C'était comme un trait qui s'enfonçait de plus en plus dans son cœur ; cependant ce doute revenait toujours : « Est-ce la volonté de Dieu que « j'entre dans le sacerdoce ? Si je le voyais claire- « ment , je crois que je ne balancerais pas. — N'at- « tendez pas , disait M, Lefebvre, qu'un ange vienne « tout exprès pour résoudre votre difficulté ; priez , « Monsieur, priez , afin que Dieu vous éclaire. »

Sur ces entrefaites , ce jeune homme alla rendre visite à son directeur , alors dangereusement malade ; il saisit cette occasion pour lui parler du désir que manifestait M. Lefebvre de le voir entrer dans la carrière sacerdotale ; il espérait en recevoir une réponse négative et tranquilliser, par-là, sa conscience déjà un peu ébranlée , lorsque ce vénérable ecclésiastique qui n'avait plus que quelques jours à vivre , réunissant le peu de forces qui lui restaient , lui dit d'un ton sérieux : « Mon cher en-

« fant , je crois que vous êtes fait pour être prêtre, « ne balancez pas ; prêtiez garde plutôt qu'on ne « vous dise «omme à Israël : Ta perte vient de toi , « perditio tua ex te , Israël. » Ces graves paroles , loin de soulager le pauvre jeune homme , l'impressionnèrent d'autant plus qu'il s'y était moins attendu.

M. Lefebvre, en le revoyant quelque temps après, lui reprochait de ne pas écouter un homme qui était sur le point d'entrer dans son éternité , c'està-dire au moment où chaque parole est solennelle et pleine d'autorité, a Priez donc , » ajouta-t-il. Le jeune homme priait , mais avec trop peu de dégagement pour être éclairé. Si , d'un côté , il eût bien voulu connaître la volonté de Dieu , de l'autre , il désirait qu'elle se manifestât pour le laisser dans le monde. Un jour enfin , celui que le Seigneur avait marqué dans ses desseins pour le tirer de ses perplexités , il se mit à prier, en cherchant à établir son âme dans un parfait équilibre. A peine quelques minutes s'étaient écoulées dans cet état d'abandon complet à l'inspiration divine , qu'un vif rayon de lumière traverse son esprit , l'éclairé soudain , aplanit toutes les difficultés , et le force à prononcer ces paroles : « C'en est fait , je travaillerai au salut « des âmes. » A partir de ce moment , sa volonté ne varia jamais ; il lui tardait de sortir du monde et de tout quitter. Il n'y avait plus là pour lui de sa-

crifice. H s'étonnait , au contraire, que Dieu l'appelât à un honneur contre lequel il n'eût pas voulu échanger une couronne. Quelques mois plus tard , il entrait au séminaire.

L'esprit de Dieu, qui brillait en M. Lefebvre , attirait à Saint-Aubin un grand nombre de personnes de toutes conditions, qui désiraient le consulter sur les affaires de leur conscience. Son presbytère était devenu une maison de retraite où chacun venait se retremper ; grand nombre de prêtres y passaient des semaines entières dans le silence et le recueillement , pour s'édifier à la vue d'une paroisse si chrétienne , et pour réchauffer leur zèle auprès de ce pasteur brûlant d'amour de Dieu» Ils ne le quittaient jamais sans profit pour leur âme , et sans avantage pour le salut de ceux qui vivaient sous leur conduite.

Un ecclésiastique d'un rare mérite , auquel son évêque avait donné une chaire de philosophie peu après son élévation au sacerdoce , et qui , trois ans plus tard , fut nommé professeur de théologie au grand séminaire du Mans , voulut , avant de commencer l'exercice de ces importantes fonctions , aller à Paris faire une retraite. Il vit, là , un piejix missionnaire, le P. Desmares, qui lui parla de M. le curé de Saint-Aubin de manière à lui inspirer le désir de le connaître. Cet ecclésiastique , qui est devenu une des lumières de l'Église de France , et

qui gouverne encore avec tant de sagesse et d'édification le diocèse du Mans , Mg r Bouvier, résolut , en quittant Paris , de passer par Saint-Aubin , pour y voir celui dont on lui avait parlé avec tant d'éloge. Voici ce que ce vénérable prélat a eu l'extrême obligeance de nous écrire au sujet de sa visite : « J'arrivai à Saint-Aubin un peu avant midi ( c'était « en 1811) ; le bon curé me fit dîner avec de nom- « breux élèves , dont il était plutôt le père que le « maître.

« Je fus tellement ravi de ce que je vis et enten- « dis, que, sur l'invitation qu'il m'en fit, je restai « avec lui le reste de la journée , et ne partis pour c Rouen que le lendemain après la messe, à laquelle « beaucoup de personnes , à ma grande édification, « assistèrent pieusement, et écoutèrent mie int struction qu'il leur fit , avant d'aller aux divers « travaux du village et de la campagne.

« L'impression que je reçus dans cette visite ne « s'est point effacée. Souvent j'en ai parlé aux « jeunes élèves du séminaire, et en même temps au « clergé dans les retraites , en proposant M. Le- « febvre comme le modèle des curés.

« Voilà , Monsieur, l'histoire exacte de ce qui « s'est passé....

« f J. B., évêque d|i Mans.

« Le Mans , 16 septembre 1852. »

VIE DR M. LKFEBVRK. 95

Les grands du monde n'étaient pas les derniers à venir s'éclairer à ce flambeau : le duc Eugène de Laval Montmorency, si recommandable par sa solide piété , par son zèle à procurer la gloire de Dieu aux dépens des plus grands sacrifices ; le marquis de Gaville , la marquise sa femme , quittaient leurs splendides, demeures , et venaient s'enfermer dans quelque humble chaumière pour faire des retraites sous la direction du pasteur. Un Anglais d'une haute distinction , lord Weld, devenu depuis prêtre et élevé ensuite au cardinalat , voulut aussi s'édifier auprès du saint prêtre. On faisait alors à Saint-Aubin une neuvaine préparatoire à la plantation d'un calvaire. Placée sur une estrade richement drapée , la croix , portant l'image de Notre-Seigneur, était exposée à la vénération publique , dans le chœur de l'église. Lord Weld s'approcha comme les autres pour vénérer le bois sacré , mais il le fit avec des sentiments si vifs de foi , qu'il devint pour les assistants un sujet d'édification. Humblement agenouillé sur le pavé du temple , il adorait les plaies du Sauveur, puis , après une courte méditation , il les baisait l'une après l'autre avec un religieux respect. Il y avait aussi entte les étrangers et les paroissiens un échange d'édification singulièrement propre à nourrir la piété des uns et des autres.

Un homme de la campagne , un simple batteur en grange, qui vivait depuis longtemps dans l'igno-

rauce des vérités du salut , attiré par la réputation de M. le curé de Saint-Aubin , entreprit un voyage d'une vingtaine de lieues pour s'éclairer auprès de lui. Cet homme , qui s'appelait Auguste , lui dit en l'abordant qu'il cherchait la vérité. Heureuse disposition que Dieu ne tarde pas à bénir, quand il la rencontre dans un cœur ! Mais , avec cette disposition , il y avait bien des préventions dans l'esprit d'Auguste ; il était sur ses gardes comme un homme qui craint d'être trompé. Il fallait non seulement l'instruire , mais en même temps gagner sa confiance , ce qui n'était pas le plus facile. M. Lefebvre commença à parler à sa raison , en l'obligeant de convenir que de l'existence de Dieu, considéré seulement comme créateur et comme conservateur, découlent, pour chacun de nous, de grands et nombreux devoirs , trop souvent méconnus. Après avoir obtenu son adhésion sur ce point, il lui parla de la nécessité de l'incarnation pour réparer l'homme déchu, et par suite de ce que nous devons de reconnaissance et d'amour à Jésus-Christ comme Sauveur, de l'obligation où nous sommes de le suivre comme modèle et d'obéir à l'Église comme à la dépositaire de son autorité sur la terre. Pendant ces instructions, Auguste ressemblait à un homme depuis longtemps aveugle qui commence à recouvrer la vue. Tout était nouveau pour lui ; dans son étonnement , il interrompait quelquefois M. Lefebvre pour lui dire avec

VIE DE M. LEFfcfeVRE. 97

* naïveté , mais aussi avec une sorte d'inquiétude : « liais , Monsieur, êtes-vous dans la bonne voie ? — Je le crois , » lui répondait celui-ci , avec cet accent de conviction qui pénètre ; puis il continuait à l'instruire. La terre sur laquelle il semait , quoique inculte jusque-là , n'était cependant pas ingrate ; elle ouvrit son sein à la divine semence, qui ne tarda pas à fructifier. M. Lefebvre, voyant les bonnes dispositions de son néophyte , l'engagea à demeurer chez lui ; Auguste accepta. A peine installé au presbytère , il se livra avec une ardeur toujours croissante à son instruction. En peu de temps , il apprit à lire et à écrire , tout en donnant ses premiers soins à l'étude de la religion. U fit tant de progrès dans celte science , qu'il devint un excellent catéchiste dont M. le curé se servait avec avantage pour l'instruction des hommes d'un certain âge. Il l'envoyait aussi chez les malades , pour les instruire et les préparer à recevoir les sacrements. Auguste avait un accès facile auprès d'eux , parce que ses bonnes qualités lui avaient concilié l'estime des habitants de Saint-Aubin. Il ne tarda pas à devenir l'homme de confiance de M. le curé , qui , connaissant la solidité de sa vertu , et voulant , quoique maître de maison , acquérir le mérite de l'obéissance , s'imposa l'obligation de lui obéir en tout ce qui regardait les actions ordinaires de la vie. M. Lefebvre annonçait la divine parole d'une ma-

98 VIE Dfi M. Lt FEBVRË.

nière si naturelle, et avec unaccentde foi tà pénétrant/ qu'an aurait voulu l'entendre dans toutes les paroisses voisines. Il se prétait néanmoins difficilement à faire des instructions passagères , persuadé qu'H y avait très-peu de fruit à enrecueiUir.il les comparait à un feu de paille qui brille un instant et qui s'éteint presque aussitôt. Il estimait qu'il fallait prêcher plusieurs fois dans la même église pour produire quelque bien , H acceptait donc plus volontiers une suite d'instructions à faire , quoiqu'il dût en éprouver plus de fatigue.

Pendant tout un carême , il prêcha deux fois la semaine à Elbeuf, où il était si avantageusement connu. La ville entière aurait désiré assister à la prédication. Tant que dura la station, l'église se trouva beaucoup trop petite pour contenir le grand nombre d'auditeurs qui veaaiçnt en foele an sermon ; le chœur était rempli de ce que la ville renfermait d'hommes marquants ; pour l'entendre , on montait sur le rebord des fenêtres et jusque sur les confessionnaux. Après une de ces prédications , un homme l'accosta pour lui faire son compliment. « Ah ! Monsieur, lui dit-il , que vous avez bien a prêché l — Mon bon ami , répondit M. l^efebvre , m le diable me Ta dit avant vous. »

La réputation de ce fervent ecclésiastique s'étendait au loin. M. l'abbé Rauzan, supérieur des missions de France, l'appela à Paris pour donner

Vît *»È V. LEFEbVftft. 99

l mie retraite à ses missionnaires. Tout le monde | sait de quels hommes* énrriitents cette pieuse congrégation était formée. Ii suffirait ôe$ nommer MM. Forbin de Janson , devenu évêque de Nancy ; Fayet , devenu évêque d'Orléans ; Dumenido , etc. , et de dire quelle juste réputation de science et de vertu ces prêtres s'étaient acquise , pour savoir quelle estime on avait de M. Lefebvre , puisqull était appelé à leur donner les exercices de la retraite, n le fit avec ce zèle , avec ce langage simple et attachant dont nous avons déjà parlé. Ce ne fut pas sans succès.

Parmi les missionnaires , il y en avait un , singu- Sèrement prévenu des dons de la nature, plein d'esprit et de talent , mais qui , peut-être trop confiant en ces dons, négligeait les études théologiques, pour s'appliquer à la physique et à gastronomie. M. Rauzan voyait avec peine qu'une si belle intelligence prit une direction qui , peu à peu , pouvait le détourner du vrai chemin , ou au moins rendre ce prêtre inutile à fa compagnie , en refroidissant son 2èle pour le salut des âmes. Le prédicateur, l'ayant su , rappela dans nne instruction l'obligation qu'il y a pour le missionnaire de suivre sa vocation , de faire fructifier le talent que Dieu lui a confié , en se livrant aux œuvres qui sont le fondement de la vie sacerdotale. « Quand vous paraîtrez , leur dit-il, au « tribunal du souverain juge, Dieu ne vous deman-

« dera pas si vous avez étudié les astres , si vous « avez approfondi le mouvement des deux ; il ne « vous demandera pas si vous avez étudié les pro- « priétés des corps , les lois de la pesanteur, la « transmission des sons , la rapidité de la lumière ; « mais il vous demandera, à vous , prêtres mission- « naires , si vous vous êtes familiarisés avec la con- « naissance de sa loi , pour la communiquer aux « autres ! Il vous demandera si vous avez porté c bien haut le flambeau de la divine lumière pour « éclairer les ténèbres du monde ! si vous avez « couru après les brebis égarées de la maison « d'Israël I si , à l'exemple du bon pasteur, vous « les avez chargées sur vos épaules , pour leur « épargner les fatigues du retour ! Ah ! ... si malheu- « reusement , pour étudier le monde physique, que « Dieu a livré aux disputes des savants, vous avez né- « gligé ces devoirs qui étaient de l'essence de votre a vocation, vous serez traités comme des ouvriers t inutiles. En vain direz-vous à Dieu : Mais, Seic gneur, je ne suis pas resté inoccupé ; je me suis « avancé dans les sciences humaines ; j'ai admiré les c beautés de la nature , fen ai surpris les secrets... « Le Seigneur vous répondra que pour vous , ses « lieutenants, ses hérauts d'armes, il s'agissait c uniquement de parcourir le monde pour sauver, « à tout prix, les âmes rachetées par le sang de son t adorable Fils. D vous reprochera d'avoir failli à

VIE DE M. LEFEBYRE. 101

* votre mission. Croyez-vous, Messieurs, continua « le prédicateur, que ces terribles paroles , rappor- « tées par Ézéchiel , ne vous seront point appli- « quées : Si, dicente me ad impium , morte morieru, uettu non annuntiaveris et , et ipse in iniquitate tué « morûiftir, sanguinem ejusdemanutuârequiram.

Cette apostrophe produisit son effet. Celui* des missionnaires que M. Lefebvre avait eu en vue, vint le trouver aussitôt après le sermon. « Monsieur, lui « dit-il , vous vous êtes élevé contre l'étude des « sciences naturelles de manière à me faire croire t qu'on vous a parlé de moi. — Vous êtes donc, « reprit M. Lefebvre , du nombre de ceux qui s'y « livrent assez pour faire tort à des connaissances « plus solides ?» La plaie était découverte , il ne s'agissait plus que de la guérir, le pieux prédicateur y réussit. Cette retraite , donnée uniquement pour les missionnaires , était cependant suivie par quelques prêtres de la capitale. Les savants directeurs de Saint-Sulpice venaient parfois profiter de ces instructions qu'ils trouvaient si remplies de l'esprit de Dieu , qu'ils n'en sortaient jamais sans édification.

M. Bourelier, évêque d'Évreux , fit prier le saint prêtre de venir prêcher un carême dans sa cathédrale ; M. Ijefebvre y consentit, tout en refusant les honoraires qui lui étaient proposés. Évreux était éloigné de dix lieues de Saint-Aubin , néanmoins- le prédicateur y allait deux fois la semaine , et revenait

104 VIE DB M. LEFEBVRB.

prêcher le carême dans sa paroisse. La fatigue était grande , mais le zèle suppléait à tout. Une indifférence profonde pour la religion régnait dans la ville, les offices n'étaient pas fréquentés, les instructions ordinaires ne réunissaient qu'un très-petit nombre d'auditeurs. M. Lefebvre n'eut rien de plus, à cœur que de réveiller la foi parmi les habitants d'Évreux , et de les faire sortir de l'état de froideur où il» étaient tombés. Ses instructions , toujours simples , mais ordinairement revêtues d'un cachet d'originalité, réussirent à lui amener un nombreux auditoire. Pendant le cours du carême, le prédicateur, donnant carrière à son zèle, annonçait les grandes vérités de la religion ; il le faisait avec toute la vivacité de sa foi , sans épargner aucun défaut ; tu* peu semblable à M. Bourdoise, il lui arrivait parfois de ne pas ménager assez les personnes. Il eut le malheur , dans un sermon , de blesser MM. les chanoines , qui en murmurèrent. Il le sut, et, le jour suivant, il s'excusa de manière à calmer les susceptibilités blessées.

L'absence de piété , à Évreux, venait du défaut d'instruction. M. Lefebvre, pour apporter à ce mal un remède efficace , voulut faire à la cathédrale , comme à Saint-Aubin , des conférences familières dans lesquelles il expliquerait les éléments de la doctrine chrétienne , développerait les principaux mystères, et entrerait dans des détails pratiques sur la

VIE M M. LBFEftVEE. itô

réception des sacrements. La difficulté était de trouver des personnes qui voulussent bien lui répondre quand il les interrogerait. Il fit part de son projet à quelques dames aussi distinguées par tour naissance que par leur vertu , en les priant de se laisser interroger, persuadé du bon effet que leur exemple produirait sur les autres. Elles y consentirent. Le prédicateur annonça donc les conférences, on y vint en foule. Il commença par exposer des choses fort simples, et parut désirer prendre l'avis de quelques personnes de l'auditoire, sur des difficultés minimes qu'il avait fait surgir à dessein. Quand il interrogeait une de ces nobles dames sur la vertu de laquelle il pouvait compter, fl n'approuvait que faiblement sa réponse; à ses côtés, il adressait la parole à une femme du peuple , si elle répondait mal , il glissait sur la réponse; si elle répondait bien , il la félicitait de sa science. Encouragé par ces applaudissements , chacun se laissait volontiers interroger. Mais pour répondre avec plus d'avantage , on étudiait la religion avant de revenir à une nouvelle conférence; les catéchismes sortaient de leurs retraites poudreuses , de sorte qu'en quelques semaines, l'instruction, remise en honneur, pénétra dans la plus grande partie des familles.

M. Lefebvre avait remarqué avec peine que quand un prêtre passait dans les rues de la ville, personne ne le saluait , tant était grande l'indifférence des ha-

|04 * *XÏR *>É M. LEFEBVKE.

Citants; il résolut de les amener à quelque chose de plus respectueux pour le sacerdoce. Dès .ses première* sorties dans Evreux, il s'attacha à saluer tous ceut qu'il rencontrait ; on s'empressait de lui rendre son salut. Au bout de quelques jours , les personnes qu'il avait saluées le premier, le prévenaient à leur tour, de sorte qu'en peu de temps l'usage s'établit de saluer les prêtres.

La dévotion à la très-sainte Vierge était très-néglîgée, pour ne pas dire presque inconnue. Afin de remédier à ce mal, le prédicateur parlait souvent de la solidité et des avantages de cette dévotion, que l'Église encourage en tant de manières ; il voulait surtout introduire la pieuse et utile pratique de la récitation du chapelet. M. Bourelier, auquel il parla de son désir, et qui ne connaissait que trop bien la froideur de la ville épiscopale, crut qu'il n'y réussirait jamais. « J'espère , au contraire , lui dit le pré- « dicateur, réunir trois ou quatre cents personnes « dans l'église de Saint-Taurin, et leur faire réciter « le chapelet en commun. —Impossible, reprit « l'évêque , il n'y viendra personne. — Cependant, « Monseigneur, si je réussis, Votre Grandeur • veut-elle bien mettre à ma disposition quatre a cents chapelets , j'espère trouver à les placer avec « fruit. » Le vénérable prélat y consentit.

Dès le premier sermon qui suivit cet entretien , M. Lefebvre avertit son auditoire qu'il prêcherait la

VIE DE M. LEfffcifftg* iftd

semaine suivante, dans l'églweëe Saint-Taurin, sur la dévotion à la très-sainte Vierge. 11 engagea tout son auditoire à s'y trouver. Il ne s'en tint pas là ; à sa prière, quelques personnes dévouées açbién parcoururent la ville pour prévenir ceux qui n'avaient pas entendu l'avis donné à la cathédrale. Chacun s'empressa d'aller à Saint-Taurin au jour fixé. L'évéque lui-même , plus porté à la crainte qu'à l'espérance , voulut être du nombre des auditeurs. A son arrivée , l'église était pleine , le prédfcateur monte en chaire ; il s'étend sur les grandeurs de Marie ; il développe ses éminents privilèges , et , par une suite d'exemples heureusement choisis , il établit invinciblement la puissance de sa protection. Croyant alors avoir fait passer, dans l'âme de ceux qui l'écoutent, quelque chose de sa confiance pour la sainte mère de Dieu , il prend son chapelet et en* gage l'auditoire à en faire autant , pour réclamer avec lui l'assistance de l'auguste Marie. Comme il avait eu soin de faire distribuer les chapelets qu'il tenait de la libéralité du pieux évêque, chacun l'imite , la récitation du chapelet commence ; mais afin de retirer à cet exercice la monotonie qu'il aurait pu avoir pour une première fois , il indiqua au commencement de chaque dizaine une intention particulière, c Nous offrirons , dit-il , la première « dizaine pour obtenir de Dieu , par l'entremise de « la très-sainte Vierge, toutes sortes de grâces pour

*&• VIE K M. LEFEftVRE.

« votre vénérable évéque et pour les besoins de <c son diocèse ; nous offrirons la seconde pour <* M. le préfet et pour tous les magistrats de ce dé- « parlement , afin que Dieu bénisse leurs mesures « administratives et préside à leurs jugements ; la « troisième pour la prospérité du commerce; la « quatrième pour inspirer aux riches des sentiw ments de charité envers les pauvres, et aux « pauvres un cœur reconnaissant pour les bienfaits « des fiches ; la cinquième pour attirer toutes les « bénédictions d'en haut sur les malades et sur la « ville entière. • Chacun fut charmé d'avoir trouvé sa part dans cette effusion de prières. L'évêque , en remerciant M. Lefebvre du succès qu'il venait d'obtenir, s'estimait trop heureux d'avoir été mis à contribution. Il est donc vrai que le zèle apostolique triomphe de bien des obstacles , et qu'il n'est pas de ville, si froide et si indifférente, qu'on ne puisse faire sortir de sa léthargie, quand on met en œuvre les moyens qu'il suggère.

Ce fut à peu près à cette époque que le duc de Laval Montmorency it construire une église auprès de son château de Beaumesnil en Normandie, pour remplacer celle du village qui tombait en ruines. Quand il fallut procéder à la consécration , ce pieux seigneur, non content d'élever à Jésus-Christ un temple matériel, voulut aussi lui préparer des temples spirituels, en faisant donner pendant huit

jour» des instructions religieuses aux. habitants de Beauraesnil. Le P. Claude Benoît, chargé de te plupart de ces instructions , était aidé dans ce ministère par les ecclésiastiques invités à la consécration. Là se trouvaient réunis : M. Saussol , évéque de Séez , prélat consécrateur ; M. l'abbé Mathieu , aujourd'hui cardinal - archevêque de Besançon; M. Fayet, alors missionnaire de France, devenu évéque d'Orléans ; M. l'abbé de Rohan , depuis cardinal, mort sur le siège de Besançon ; le R. P. abbé de la grande Trappe de Mortagne, et plusieurs 'autres personnes éminentes parmi le clergé ; on y voyait aussi ce que la haute société comptait de plus pieux et de plus distingué.

Le duc de Laval n'oublia pas en cette circonstance celui auprès duquel il allait parfois s'édifier, M. Lefebvre fut convié à cette imposante cérémonie. Un «des jours de la retraite, une procession ayant été organisée pour aller de la nouvelle église à l'ancien cimetière de la paroisse , afin d'y prier pour4es défunts , et de réveiller dans les esprits la salutaire pensée de la mort , on invita M. Lefebvre à adresser quelques mots à la pieuse assemblée. Il s'en excusa sur le temps qui lui manquait pour se préparer; mats de nouvelles instances triomphèrent de son premier refus. Arrivé au cimetière, il se plaça sur une de ces emmenées qui recouvrent un cercueil , puis , profitant des impressions que

devait faire naître la vue de ces tombeaux , il paria de la vanité des choses du monde. Ses yeux , un instant arrêtés sur cette terre qui avait été la sépulture de quelques grands personnages , se promenèrent ensuite sur l'assemblée ; il la pria d'interroger ceux dont il foulait la cendre, pour leur demander, maintenant qu'ils avaient paru au tribunal de Dieu , quels étaient Jeurs sentiments sur les grandeurs d'ici-bas ; et s'ils ne préféraient pas l'inestimable gloire d'avoir été des hommes vertueux , au stérile honneur d'avoir feu pour partage les dignités humaines.

Son langage simple, mais plein de vérité, fut accueilli favorablement par son pieux et noble auditoire. Le peuple lui-même , en entendant parler de ces grandeurs éphémères qui ne vont jamais au delà du tombeau, et qui, au bout de quelques années, n'ont de retentissement dans le monde qu'autant que la vertu en a été la compagne inséparable, comprenait que pour être grand devant Dieu et avoir droit à ses récompenses , il fallait nécessairement être vertueux , quel que fût d'ailleurs le rang ou la naissance.

M. Lefebvre profita de son séjour à Beaumesnil , pour engager le P. Claude à venir évangéliser sa paroisse. Quoiqu'il prêchât lui-même très-fréquemment , il était néanmoins désireux de faire entendre à son peuple une autre voix que la sienne. Quelque-

VIE DE M. LBFEBVRE. 109

fois il faisait donner des retraites par le P. Desmares, missionnaire de France. Il désirait que ses paroissiens s'adressassent au prédicateur pendant la retraite , afin de mettre toutes les consciences à l'aise. Il fallait que chaque prédicateur qui venait s'édifier auprès de M. Lefebvre , payât un petit tribut dans la chaire de Saint- Aubin. Ils le faisaient d'autant plus volontiers que leur parole était toujours écoutée avec un nouveau plaisir. Après une de ces missions qui produisaient tant de fruit de salut dans les grandes villes de France , un célèbre missionnaire, M. Forbin de Janson, depuis évéque de Nancy, vint à Saint-Aubin visiter M. Lefebvre, pour lequel il professait une estime particulière. Celui-ci, charmé de recevoir un hôte dont la voix était si éloquente , le pria de vouloir bien, ce soir-là même qui était un simple jour de la semaine, monter en chaire pour édifier ses paroissiens. M. de Janson craignait de n'avoir pas d'auditeurs, M. le curé crut pouvoir le rassurer. Il envoya ensuite plusieurs émissaires, dans les hameaux les plus peuplés de la paroisse, pour avertir que le soir un vertueux missionnaire annoncerait la parole de Dieu. La nouvelle fut bientôt transmise de proche en proche ; la soif de l'instruction était si grande chez ce bon peuple , qu'il quitta ses travaux dès que la cloche se fit entendre , et remplit l'église , au grand étonnement du prédicateur.

liO VIENS M. LHFEBTEB.

Les communautés religieuses réclamaient aussi les soins du fervent apôtre. Sa parole aisée et pénétrante allait réveiller la ferveur des âmes consacrées à Dieu dans ces asiles de k prière et de la pénitence. Persuadé qu'il n'y a pas de vertu solide sans le renoncement , qui est , à vrai dire , l'essence du christianisme (1) , c'était par cette voie qu'il conduisait les âmes qui se mettaient sous sa direction. Il voulait aussi voir dans les religieuses cet esprit de simplicité qui s'allie si bien avec le vœu de pauvreté, dont il est la conséquence pratique.

Dans une de oes communautés, ferventes d'ailleurs, il s'aperçut que les religieuses portaient -des robes traînantes ; elles avaient cru que cela ajoutait à la gravité du maintien ; M. Lefebvre trouvait, au contraire, que cette coutume, que la règle n'autorisait pas , était opposée à Fesprit de pauvreté. Il la blâma donc , et , pour faire revivre la règle , il dit aux religieuses , avec cette originalité qui lui était naturelle : « Je ne désespère pas qu'il « ne vous faille bientôt à chacune une suivante « pour porter la queue de vos robes. Àh ! mes « chères allés, il faut que vous ayez bien peu « l'amour de la simplicité , pour conserver de pa-

(1) Si quis Tult esse meus dtecipalns, abneget semetip* sum.

Vifc Bfi M. LBTESVRB. lii

« reîls usages. Un quart d'heure de méditation « sur la pauvreté de l'Homme-Dieu , suffirait pour « vous ouvrir les yeux , et vous débarrasser de ce « lambeau d'étoffe qui gése votre marche et vos « cérémonies. » Les religieuses méditèrent , et les robes furent raccourcies suivant la règle. Cependant une d'entre elles , d'une humeur peu facile, et qui avait peut-être plus de vanité que de jugement , se plaignît , quelque temps après , de la réforme introduite par les prédications de la retraite. Il fut décidé que , puisqu'il y avait opposition parmi quelques membres de la communauté , les queues seraient recousues aux robes qui en avaient été privées. Triste exemple de la puissance d'un usage introduit sans raison, et souffert par trop de condescendance.

Les religieuses de l'Hôtel-Dieu d'Harcourt , au diocèse d'Évreux, prièrent aussi M. Lefebvre de leur donner les exercices spirituels. C'est à la source même que nous avons été puiser les dqcin ments qui nous manquaient. Voici ce que nous écrivaient dernièrement les supérieures de cette maison : « Monsieur, c'est en 1814 et 1819 que « M. Lefebvre, alors curé de Saint-Aubin prèsd'El- • beuf, nous a donné les exercices d'une retraite « de huit jours. Je suis bien fâchée , monsieur le « curé, de n'avoir plus dans les mains les re- « marque» que j'avais eu le bonheur d'écrire sur

442 VIE DE Uf LEFEBVRE.

« les discours que nous avait prêches ce saint et c ' vénérable ecclésiastique ; je m'en suis privée pour « une de nos supérieures. Je puis cependant vous « dire que la communauté fut très-contente et se « trouva très-heureuse des fruits qu'opérèrent ces « retraites parmi nous. Toutes les religieuses témoi- « gnèrent avoir une entière confiance en ses luit mières et en sa sagesse, puisque toutes s'adres- « sèrent à lui au saint tribunal, et que plusieurs « firent des confessions générales.

« La communauté a conservé longtemps le sou- « venir des vertus de ce saint prêtre, et toutes « celles qui l'ont connu dans noire maison se « plaisent à rappeler le zèle ardent qu'il avait pour « le salut des âmes. Son plus grand bonheur pen- « dant les deux retraites qu'il nous a données, était a de s'échapper quelques instants pour aller à « l'hospice évangéliser nos pauvres infirmes et « nos malades. A peine avait-il le temps de prendre « ses repas. Au moment où Ton y pensait le moins,, « il se levait de table et se rendait dans les salles, t où il se faisait entourer de tous nos pauvres , « pour les catéchiser.

« Quant à nous, monsieur le curé , nous n'avons « cessé d'admirer dans ce saint prêtre son zèle « vraiment apostolique. Aussi a-t-il sans doute reçu « une grande récompense pour ses immenses tra- « vaux. Puissé-je avoir le bonheur de partager un

« jour la gloire dont, je l'espère, il jouit aujoui* « d'hui.

« Marie des Anges , tupérieure.

« Sainte Pélagie, amstante.

« Harcourt, 11 octobre 1852. •

Quoique M. Lefebvre ne se souciât pas de faire en passant une instruction dans les paroisses étrangères, à cause du peu de fruit qu'on en pouvait retirer, cependant il cédait quelquefois aux instances des curés qui l'engageaient à prêcher chez eux , à l'occasion de quelque fête solennelle. Un jour qu'il avait accueilli une demande de ce genre, il fut péniblement affecté , pendant la célébration des divins mystères, de voir l'autel couvert de linges sales et grossiers ; d'être obligé de se servir d'un calice et d'ornements trop peu en rapport avec la sainteté de l'auguste sacrifice. Après la messe, il fallut aller au presbytère pour prendre le repas. La table était couverte de linge éblouissant de blancheur, le reste du service était en harmonie. Ne pouvant alors contenir sa trop juste douleur de voir l'église et l'autel dans le plus entier dénùment, tandis qu'au presbytère tout était brillant et en bon ordre, M. Lefebvre prit à peine quelque nourriture , et sortit de table longtemps avant les autres pour aller à l'église répandre son cœur et ses larmes en présence de Jésus-Christ. Le curé, inquiet de son absence et ne

414 VIE DE M. LVlBVBfi.

tachant à quoi l'attribuer, Ait à sa recherche. « Seriez- vous malade? lui dit-il, dès qu'il l'eut « trouvé. — Non , reprît M. Lefebvre, mais je « souffre beaucoup depuis que vous m'avez rendu « le témoin du contraste qu'il y a entre votre table « et l'autel. Chez vous, on ne voit que liage fin ; a en est-il ainsi à l'autel? Chee vous, on bote dans « du cristal, et vous savez dans quel vase j'ai con- « sacré le sang du Sauveur i Votre table est eou- « verte d'argenterie, à l'église tout est de vil métal. « A voir cet affligeant spectacle, on dirait que vous « êtes payé par le démon pour faire perdre la foi à vos « paroissiens. • Après cette brusque apostrophe, M. Lefebvre garda le silence. Le pauvre curé était interdit, jamais il n'avait réfléchi à l'inconvenance de sa conduite dans le respect dû aux choses saintes, ni aux conséquences fâcheuses qu'elle pouvait avoir sur les autres ; mais comme il avait le cœur droit, et que la parole du bon prêtre , en lui ouvrant les yeux, avait été pour lui l'instrument de la grâce, il reconnut humblement sa faute , et , pour la réparer autant qu'il était possible, il pria M. Lefebvre de lui faire venir de Paris , calice , ciboire, ostensoir en argent. A partir de ce jour, tout dans l'église changea d'aspect. La remontrance avait été dure sans doute, on serait presque tenté de la blâmer; cependant il faut convenir que ^i le prédicateur se fût contenté de gémir intérieurement

de ses affligeâmes renarques , il n'eut pas éckriré son confrère, et probablement il ne l'aurait pas changé.

Il était difficile de fréquenter M. Lefebvre sans gagner quelque chose à son contact; il inspirait toujours un peu de sa foi et de son zèle à ceux avec lesquels il se trouvait en rapport. Si les simples fidèles avaient en lui un guide expérimenté, les prêtres trouvaient en sa conduite le modèle d'une vie toute sacerdotale; et , dans ses discours, des conseils charitables et selon Dieu. En allant un jour visiter un de ses confrères, il apprit qu'il venait de célébrer un mariage , et qu'il assistait au dîner des noces. Sans s'arrêter davantage au presbytère, il se fait conduire à la maison du festin, demande M. le curé, quisort aussitôt» « Que faites-vous là, mon cher ami, lui dit « M. Lefebvre. Ne voyez- vous pas que vous n'êtes « pas ici à votre place ? On ne gardera pas toujours « les convenances; le vin, en échauffant les têtes, « fera oublier le respect du à la présence d'un t prêtre, et amènera des propos plus que légers, « des chansons peut-être plus légères encore. « Vous allez vous trouver dans la dure alternative , « ou de déplaire aux convives , en faisant cesser « tout mauvais propos, ou de faire taire votre a conscience. Si vous vous taisez, quelle sera dé- <« sonnais votre autorité? comment pourrez- vous « blâmer plus tard dans vos instructions ce que

« vous aurez semblé autoriser par votre silence ? • Le curé, éclairé sur l'embarras de sa position, regrettait de s'être si imprudemment engagé ; mais comment quitter, au point où il en était? « Rien de « plus facile , reprit M. Lefebvre , venez me recon- « duire à une certaine distance de la maison, quand « vous serez suffisamment éloigné, vous regagnerez « votre presbytère; c'est le meilleur moyen de « sortir de ce mauvais pas. » Le curé suivit ce conseil , et ne rentra chez lui que vers le soir, tout en remerciant Dieu de lui avoir envoyé si à propos son charitable confrère.

On connaissait si bien les principes de M. Lefebvre sur la gravité et les bienséances ecclésiastiques, que sa présence seule suffisait, pour que chacun hésitât à paraître devant lui sans le décorum exigé par sa position. Un jour qu'il faisait un petit voyage de dévotion dans une paroisse à quelques lieues de distance, il entra au presbytère pour saluer M. le curé , et demander à célébrer les saints mystères dans son église. Le domestique le pria de s'asseoir en attendant l'arrivée de son maître qu'il allait avertir. Le bon curé était sorti en habit de travail pour aller au pressoir. Â peine eut-il entendu prononcer le nom du curé de Saint-Aubin, que, n'osant paraître devant lui dans son étrange costume, il renvoya promptement son domestique lui chercher une soutane; dès qu'il en fut revêtu, il se

yiB DB M. LEFEBVRE. 117

présenta en faisant quelques excuses d'avoir été si longtemps à paraître, tout en taisant le motif de son retard; mais la soutane, portée maladroitement par le commissionnaire, avait révélé le secret.

Partout et toujours, M. Lefebvre était l'homme de son devoir , le prêtre continuellement édifiant. Le Seigneur avait pris soin d'exaucer la prière de son serviteur, qui , souvent dans le commencement de sa carrière sacerdotale , avait émis ce vœu : « Seigneur, faites, je vous en conjure, que je sois « un ange à l'autel, un lion en chaire, un agneau « au confessionnal. » Rien, en effet, de plus capable d'affermir la foi dans les autres, et de les porter à la piété, que de voir M. Lefebvre offrir le divin sacrifice : il s'y préparait par une longue oraison; la sainte messe était toujours suivie d'une fervente action de grâces. Une fois en chaire, rien de plus vif, de plus fort et de plus entraînant que ses prédications. Ce n'est pas, comme nous l'avons déjà dit, qu'elles fussent bien châtiées, mais le sentiment de foi qui les animait, les rendait puissantes. Il avait coutume d'attaquer le mal à sa source ; mais autant il était ardent à poursuivre les défauts et à les déraciner, autant il était charitable pour panser les plaies dont il avait la connaissance, et dont on cherchait la guéri son. C'était auprès de lui que les personnes touchées de Dieu, par ses instructions, allaient déposer le secret de leur cœur et foire des

148 VIE DE M. LEFEBVHË.

confessions générales. 11 en fut ainsi de presque tons les nommes pieux d'EIbeuf , de Caudebec et des paroisses voisines qui étaient venues s'Instruire à Saint-Aubin, et dont il était devenu le directeur.

Les âmes qu'il soignait avaient un caehet particulier ; il prenait un soin extrême de les éclairer, afin de rendre leur foi plus vive. Il les éprouvait pour être sûr de leur verts, et quand il la croyait solidement affermie, il priait ceux qui étaient étrangers à sa paroisse, de s'adresser désormais aux guides que la Providence avait placés auprès d'eux. Dans la suite, quelques avis donnés de temps en temps , même hors du sacré tribunal , suffisaient pour entretenir ces personnes dans l'état de ferveur où il les avait laissées.

S'il y avait quelque affaire importante à traiter, on venait à Saint-Aubin pour en conférer avec M. Lefebvre, et prendre son avis. Une vocation importante se décidait rarement sans qu'à fût consulté. Itae difficulté s'élevait-elle entre personnes pieuses, c'était à lui qu'on avait recours comme à un médiateur dont chaque partie acceptait la décision. Sollicité par un débiteur dans l'embarras, il écrivait ainsi au créancier : « Je me suis fait l'avo- « cat de deux de vos débiteurs, et d'autant plus « volontiers, que c'était devant vous que je devais * exercer mon ministère, persuadé, très-persuadé

TKDF, M. LEFEBVUE. 419

« du succès de ma plaidoirie, cmv je sais, par une « expérience aussi longue que.Gonsolante, combien « il en coûterait à votre cœur pour se trouver en « divergence avec le mien.

• 1° Deux personnes se seraient présentées chafc « vous pour obtenir le transfert d'hypothèques « d'une maison sur une autre, afin de rendre plus « avantageuse la vente de la première, et vous vous « y seriez refusé, sans raison, dit-ot. Seriez»vous « bien capable de cette inobligeance ?

« 2° On vous aurait proposé le remboursement « de vos capitaux , et, dans la crainte de ne pas « trouver à les placer à un taux aussi élevé, vofts « auriez repoussé ces offres? Voilà, Monsieur, ee « dont on se plaint, et pourquoi, de l'avis du véné- « rabte curé de Sâint-Paul , on a eu recours à moi. « Vous ne me refuserez pas un mot de réponse, et « cette réponse, je l'espère, sera des plus oonso»- « lantes.

« Vous assurer, Monsieur, qu'on ne peut vous « étrephis dévoué que je ne le suis , ce serait une « sorte d'injure, car vous n'en avez jamais douté ; u je vous prie seulement de trouver bon que je vous c renouvelle l'expression de tous les sentiments « que vous a voués dans les SS. GC. de Jésus et de « Marie, votre très-humble... » '

Quand de graves dissentiments s'élevaient au sein de quelque famille , c'était ordinairement à

M. Lefebyre fn'o* s'adressait pour y faire rentrer le calme et la paix» |1 réussit un jour à opérer une répuion.éclataate entre deux personnes d'une même famille qu'une mésintelligence tenait députe longttmptr séparées. Avant lui , on avait cherché, mais en vsftn, à rapprocher ces cœurs désunis. Ses 'persévérants efforts eurent plus de succès , sa voix fut enfin écoutée, et le rapprochement résolu. M. Lefebvre, pour en témoigner sa joie , et sceller, par sa présence, cette réunion si désirée /promit, contre sa coutume , d'assister au dtner qui devait être donné en cette circonstance ; il syouta en riant qu'il preudraitdu café : deux choses pour lui également insolites , puisqu'il vivait très-retiré , et que, depuis vingt-cinq ans , il avait été fidèle à la petite mortification qu'il s'était imposée en Allemagne. Le repas eut lieu , chacun jouissait des jours de paix qui allaient enfin luire pour cette respectable famille ; on bénissait le saint prêtre qui , par la sa- ' gesse de ses conseils et la ferveur de ses prières , était devenu le médiateur et l'instrument d'une réunion jusqu'alors si infructueusement tentée. Quand le café parut, M. Lefebvre aurait bien voulu refuser pour ne pas rompre , de ce côté , sa longue abstinence; maison se souvenait de sa promesse et on tenait à ce qu'elle fût accomplie. Il se laissa donc servir comme les autres convives ; mais au moment où on ne faisait plus attention à lui, il s'adressa à

VIE DE M LFFEBVftE. - 442

demi-voix à son voisin : « Montiez, hlitlifcil, il y a t bien des années que je n'ai pria de café , je crains « qu'en en faisant usage aujourd'hui, ma samé « n'en soit dérangée; rendez-moi , je vous prie , le « petit service de changer ma tasse pleine côi$re ta « vôtre qui est vide. » Le voisin, qu'une répétition de ce genre n'effrayait pas , accepta de bon cœur la proposition , et tira M. Lefebvre d'embarras. ,

C'est à cause de cette confiance générale dont il était l'objet , c'est par suite de ces enseignements multipliés et féconds en résultats heureux, que M. le curé de Saint-Aubin exerça une si grande influence sur tout son voisinage; que la piété lui dut ses accroissements et sa solidité. Après trente ans, on la retrou Ve encore vivante , et fortement enracinée ,*parmi ces populations qui éprouvèrent autrefois l'ardeur de son zèle et la douceur de sa charité.

Autant pour soutenir le bien déjà fait que pour le propager davantage , M. Lefebvre avait établi dans sa paroissev plusieurs associations, propres , chacune dans leur genre , à atteindre ce but. Les hommes étaient placés sous la protection de saint Joseph , patron et modèle des ouvriers chrétiens; chaque année ils célébraient sa fête avec pompe et surtout avec une grande dévotion , qui consistait à purifier leur conscience, pour s'approcher digne* ment de la table. sainte. Les femmes, soumises à tant de chagrins, exposées à tant de peines, comme

iVt VtÊ ht M. LEfÈfcVRE.

épouse&et comme itères, formatât «me confrérie sous révocation de Notre-Dame de Pitié; «lies Ce*liraient spécialement les fêtes de la Purification et de la Résurrection : la première , pour Teroerder f>ieu de les aviir rendues mères , et offrir leurs en* fants an Seigneur; la seconde , pour s'unir aux joies de la divine Marie dans la résurrection de Son adorable fils. Les jeunes filles, réunies enl'honneurde la reine des vierges , marchaient modestement sous sa bannière , au jour de sa glorieuse assomption. A dles revenait l'honneur de pourvoir aux parures de son an tel. Les petits enfants avaient aussi une fête à célébrer : on les rassemblait le jour de Noël à la messe de minuit , pour solennteer la sainte enfance du Verbe divin. Rien de plus touchant que 4e voir une soixantaine d'enfants, chacun un cierge 4 la main, s'avancervm rantel, avec toute l'ingénuité de leur âge , pour y dépeser une légère offrande en rhonnetrr de l'Enfant- Dieu.

Ceîi diverses congrégations, à l'exception de* enfents , avaient "une bannière <jui était déployée dans les jours de fêtes. Chacun la suivait avec ordre et tecuefflemem ; îl n'y avait pas à craindre , ce qui pourrait malheureusement se rencontrer qudqnefois, que des sentiments de vanité ne fussent le mobile des associés , ni que l'amour des préséafnces introduisît la discorde parmi «ux. Tous étaient égaux, l'unique supérieur était lef*rë,qtii avait

VIE DE M. LBTESVRE. H3

sagement établi qu'une dévotion solide et une conduite édifiante étaient les conditions nécessaires d'admission. Cet ensemble «de personnes pieuses , se réunissant plusieurs fors dans Tannée , et se préparant à Jaréoeption des sacrements, devenait, pour ceux qui n'étaient pas ewcore aussi avancés, un poissant motif d'encouragement. On redoublait d'efforts pour imiter «eux qui avaient triomphé de Ge qui retient ordtnaif eurent les hommes éloignés de la pratique du bien.

J'ai dit <fue chaque congrégation suivait sa bannière aux jours de grandes fêtes, pour accompagner les processions. Une fois Tannée , une de ces pro* cessions seèenneltes sortait de la paroisse, allait jusqu'au rivage, et s'embarquait sur la Seine pour faire tetpèlernage vénéré de Notre^Ihm*4e Jfojueeourv, si cher aux serviteurs de Marie. Pendant le trajet, qui était de viogt kilomètres , tout se passait avec piété : le clergé , réuni sur l'arrière du bateau , chantait des hymnes et des caniiques, que le peuple répétait en choeur. Au sortir du bateau , on voyait de Jongues files de jeunes garçons .modestement vêtus, de jeunes Elles voilées et vêUaesde blanc , de chantres nombreux en habits de choeur, suivis de presque toute la paroisse , gravir, à la suite du pasteur, k montagne de Bonsecours. C'était à qui ferait partie du pèlerinage. Ceux qui ne pouvaient y assister chargeaient tes antres ée solliciter pour eux quel»

124 VIE DE M. LRFEBVRË.

ques grâces de la miséricordieuse bonté de Marie. Pendant les jours qui précédaient le voyage, chacun s'approchait du tribunal de la pénitence , pour être en état de faire la sainte communion à Notre-Dame de Bonsecours. A leur arrivée dans la miraculeuse église , on chantait une messe solennelle , pendant laquelle trois cents personnes environ approchaient de la table sainte , dans le plus profond recueillement. C'était un jour de sainte joie et de bénédiction pour ce peuple auquel M. Lefebvre avait inspiré une si tendre dévotion envers la très-sainte mère de Dieu. Trente années se sont écoulées depuis que la paroisse de Saint-Aubin a perdu son zélé pasteur, et cependant elle est encore aujourd'hui la plus nombreuse, et une des plus édifiantes de celles qui viennent à Bonsecours invoquer la protection de l'auguste reine du ciel.

Avant d'établir de pieuses congrégations, M. Lefebvre avait dû penser à réformer ce qui existait en ce genre , à son arrivée dans la paroisse. 11 n'avait trouvé que des frères de charité, c'est-à-dire des hommes qui s'obligent , par un motif de religion , à porter les morts au cimetière et à les enterrer. Ces confréries sont sans doute fort estimables, à cause de leur but primitif ; mais il arrive souvent que , dépourvues, par la suite du temps, de l'esprit de foi et d'humilité qui avait présidé à leur formation , elles se croient une puissance dans l'Église, et de»

VIE MB M. LBFESVKE. 1Î5

viennent , pour les curés , de véritables embarras , quand elles ne sont pas la source de désordres et même de grands scandales. Comme dans beaucoup d'autres paroisses , les frères de charité de Saint- Aubin n'avaient conservé que l'extérieur de leur institution première. Ils enterraient les morts; mais l'esprit de prière et l'édification commune n'existaient plus : c'était un corps sans âme qu'il fallait régénérer.

Us avaient pour usage de porter des torches à l'autel au moment du saint sacrifice et pendant la bénédiction. La première fois qu'ils s'y présentèrent , le nouveau curé fut fort étonné de les y voir avec un extérieur peu en rapport avec la dignité de leur fonction , et la sainteté du lieu où ils étaient admis. Une blouse malpropre, des cheveux en désordre, les jambes nues et des sabots aux pieds , tels étaient les assistants à l'autel. Pour apporter à cet état de choses une réforme convenable, M. Lefebvre commença par instruire les associés : il leur apprit à connaître Notre-Seigneur, et leur fit comprendre que, s'ils avaient l'honneurd'approcher de l'autel plus près que les autres , ils devaient montrer plus de respect pour la personne adorable de Jésus-Christ. Non content de les instruire , il voulut que désormais , pour faire partie de cette association , chaque membre vécût d'une manière édifiante et approchât des sacrements. Il procura à

m VB M I

chacun d'eux un vêtement noir, afin qu'il y eê* plus d'uniformité et ëe décence dans lewr habillement Ces soins divers produisirent tes fruits qu'on devait en attendre ; le» frères de charité ne tardèrent pas à exercer avec respect leurs foections. En peu de temps cette société reprit , sous l'impulsion du zélé pasteur, non seulement l'esprit de sa formante» primitive; mais elle compta dans son sein les hommes les plus pieux de la paroisse.

Quand le très-saint sacrement était exposé dans les fêtes sotenneltes,deux frères de charité à genoux au pied de l'aatel , une torche à la mai© , et dans l'attitude du plus profond respect , restaient à adorer Jésus-Christ pendant l'intervalle des offices. Deux membres ëe la congrégation de la trèssainte Vierge en faisaient autant, de sorte qnll y avait toujours quatre personnes en adoration devant le très-saint sacrement. Les étrangers qur entraient alors dans l'église éprouvaient uneéditeation mêlée de respect en voyant la piété et le recueillement de ces fervents adorateurs.

Pour donner au bien dont un simple prêtre est capable, une plus grande étendue, M. Lefebvre avait formé chez lui un pensionnat de jeunes élève», aux» quels il faisait apprendre le latin. Un professeur ecclésiastique était spécialement chargé de ce som. M. te curé , tout occupé des fonctions pastorales , , surveillait l'éducation et formait à la vertu le cœur

V*B DE M. LBFEftVRE. 437

4e ces jeunes gens. Élevés à l'ombre du sanctuaire et témoins de toutes les œuvres de zèle dfc celui qui tes avait réunis, ils pouvaient, dans la suite, ou Caire d'excellents pères de famille , ou , si le Seigneur les appelait à son service , travailler plus fructueusement au salut des âmes. Boa nombre de prêtres édifiants , vicaires généraux , supérieurs de séminaires, chanoines , sont sortis de cette pépinière.

Il serait bien à désirer que chaque curé , dans sa paroisse , jetât les yeux sur les jeunes gens qui donne** le plus d'espérances , sous le double rapport de l'esprit et du cœur ; qu'il employât les loisirs que laisse parfois le saint ministère, dans les eampaguet , à orner l'esprit de ces enfants de connaissances supérieures à ce que requiert l'éducation ordinaire d'un jeune villageois. Il verrait probablement se développer, sous ses yeux et par ses soins, des vocations jusque-là inconnues , qui , une fois encouragées, donneraient à l'Église des préures ver~ tueux et éclairés , pour la consoler dans ses douleurs > et réparer les pertes du sanctuaire,

0» fa souvent remarqué, les œuvres qui sont destinées à produire un bien solide et à prendre de grandes proportions , ont presque toujours les plus faibles commencements. C'est le grain de sénevé qui devient un grand arbre , et qui offre généreusement à tons l'abri de ses rameaux protecteurs. Dieu l'a voulu ainsi, afin que ses œuvres %

i£8 VIE DE H. 1EFEBTHB.

élbnt parfaitement distinctes de celles qu' enfante la sagesse humaine , on. reconnût son intervention dans leur conduite , et que la gloire ne put pas lui en être disputée. Ce fut ainsi qu'il suscita un simple curé de village , M Lefebvre , et une jeune fille de quinze ans et demi , Joséphiue Fréret , pour établir l'œuvre dont nous allons parler.

Nous avons dit , au commencement de cette histoire , que la première personne à laquelle M. le curé de Saint-Aubin avait adressé la parole, en mettant le pied sur le sol de sa paroisse , était une petite fille qui n'allait pas encore au catéchisme, et qui promit d'y aller, sur l'invitation de son nouveau pasteur. A treize ans et demi , Joséphine Fréret fut admise à faire sa première communion. M. Lefebvre, ayant trouvé dans cette enfant une heureuse mémoire, jointe à une grande aptitude à saisir les choses de Dieu, l'engagea à apprendre le catéchisme aux autres enfants, qui avaient moins de facilité. Elle le fit avec empressement , préludant ainsi , sans le savoir, à l'importante fonction d'institutrice, qu'elle devait exercer plus tard sur une si vaste échelle.

Pour faire connaître les heureuses dispositions dont Dieu avait orné le cœur de cette enfant , jetons un coup d'œil rapide sur ses premières années. A l'époque solennelle de la première communion , il était d'usage , dans la famille Fréret , que la mère

VIE Dit M. LEFEBVRE. 429'.

donnât- à chacune de ses filles une croix d'or à pierres brillantes. Joséphine, qui avait souvent entendu M. Lefebvre recommander le détachement des choses du monde , en même temps qu'il stimulait le zèle pour l'ornement de la maison de Dieu , pensa à suivre ce double conseil ; elle vint demander à son pieux directeur, si elle ne devait pas refuser la croix qui lui était destinée , et en employer le prix à Tachât d'une nappe pour l'autel de la très-sainte Vierge. « Vous ferez bien , répondit « M. Lefebvre , ce petit sacrifice plaira au Sei- « gneur. » Puis s'apercevant , au premier élan de ce jeune cœur dans une voie si opposée à notre nature ennemie des privations , qu'il avait à faire à une âme généreuse , il crut de son devoir de l'aider à acquérir le degré de vertu que Dieu demandait d'elle. « Quels seront , reprit-il , vos autres ajuste- « ments ? — J'aurai , répondit Joséphine , un bon- « net bordé de dentelle , et des boucles d'argent à « mes souliers. — Vous en coûterait-il beaucoup « de n'avoir qu'une simple coiffe comme vos com- « pagnes ? — Je le ferais si vous me le disiez. — « Allez donc , continua le directeur, et demandez à « votre mère ce qu'il y a de plus modeste ; refusez « aussi les boucles d'argent : votre extérieur sera • moins brillant ; mais vous n'en deviendrez que « plus agréable au cœur de Dieu, qui récompense « toutes les victoires remportées sur la vanité. Il y

430 VIE M M. LETEftVflE.

« a , ma fille , une beauté supérieure à celé que

* les yeux admirent. Laissez à d'autres le soin de « parer leur corps ; pour vous. , cherchez unique-

* meut à embellir votre âme. » Simple mais admirable leçon qui fut parfaitement comprise , et qui , à partir de ce jour, fut constamment mise en pratique.

Le jour de la première commuaton, Joséphine se sentit pressée de se donner à Dieu ; comme si le Seigneur eût déjà voulu récompenser les premiers sacrifices de ce jeune cœur, e« le tournant vers lui. Elle s*en ouvrit à IL Lefebvre , qui , croyant voir en cela un appel de la grâce , l'encouragea à choisir la meilleure part. Les pareals dte cette enfant, qui la voyaient avec peine privée d'un bras, comprirent qu'avec cette infirmité elle ne pourrait se livrer arax travaux de la campagne ; ils la mirent en pension dans la communauté d'Erneoiont.

Après huit mois de séjour dans cette maison , M. Lefebvre vint visiter sa jeune paroissienne ; il la trouva tout en larmes ; l'ennui s'était emparé d'elle. Pour la consoler , il lui promit de la foire revenir à Saint- Aubin , et de l'employer à apprendre le catéchisme aux enfants du village. Elle revint , en effet, passer quelques mois chez ses parents; mais comme H entrait dans les vues du pasteur de faire, de cette jeune fille, une institutrice pour sa paroisse , elle fut envoyée de nouveau dans «ne com-

Vtf; DE II. LKFEBVRJg. i3i

munauté enseignante. Ce fut auprès des religieuses de la Providence de Rouen que Mfk Fréret apprit la manière d'instruire l'enfance. Au bout d'un an, die retourna à Saint-Aubin pour* y commencer les classes. Malgré sa grande jeunesse , elle possédait déjà le talent de donner aux enfants les puâtes connaissantes que réclamait leur âge , et de leur inculquer surtout la science de la religion. Encouragée par son sage et zélé directeur, elle allait aussi dans la paroisse {aire le catéchisme aux femmes âgées qui ne pouvaient se rendre facilement k l'église, ou qui n'auraient pas osé venir à l'instruction avec les jeunes filles.

M"* Fréret visitait les malades , les préparait à recevoir les sacrements et les assistait à la mort. Sa vertu la faisait respecter , son adresse à entrer dans les peines et les besoins de chacun lui ouvrait tous les cœurs* Devenue dépositaire des secrets de conscience des jeunes filles de la paroisse , elle se servait de la confiance qu'elles avaient en eHe, pour les maintenir dans la bonne voie , ou pour leur faire éviter certains dangers. Si quelqu'une d'entre elles semblait se ralentir, ou faisait quelque fausse démarche , la smur, car c'est ainsi qu'on l'appelai}, la reprenait de sa faute , l'encourageait à mieux faire , et ne la quittait jamais sans avoir réussi à lui inspirer de bonnes résolutions , et à l'affermir dans la vertu. Le6 mères de famille elles-mêmes lui dé*

couvraient leurs peines , et cherchaient auprès d'elle les avis ou les consolations dont elles avaient besoin.

Tous les dimanches , après la conférence qui suivait les vêpres , la êcmr, en se retirant de l'église , marchait accompagnée d'une cinquantaine déjeunes filles qu'elle savait intéresser, en leur racontant des histoires édifiantes ; elle réussissait ainsi , et c'était là son but principal , à les éloigner des divertissements dangereux.

Les œuvres diverses auxquelles se livrait M 11 * Fréret , prenaient une grande partie de son temps , les classes absorbaient le reste. Ses forces physiques n'étant pas en rapport avec taut de fatigues , M. Lefebvre l'engagea à se faire aider dans ses utiles travaux. Une pieuse fille se joignit à elle , une seconde vint bientôt lui proposer ses services. Avec ce secours on pouvait suffire aux œuvres de zèle, sans nuire à la classe qui prospérait. M. Lefebvre eut alors la pensée de se servir de ces personnes dévouées, pour porter l'instruction chrétienne dans quelques paroisses des environs. Tout plein de cette idée , il engagea la sœur Fréret à augmenter le nombre de ses aides , pour en faire des institutrices. Celle-ci s'y refusait , trouvant que sa charge était déjà bien assez lourde , sans la rendre plus pesante encore. De son côté , le pasteur, qu'un refus ne décourageait pas , insistait plus fortement. « Vous avez été « bien aise , lui disait-il , qu'on vous tirât de l'igno-

VIE DE M. LEFEBTRE. 133

« rance où vous étiez , pour vous apprendre à eon- • naître Jésus-Christ; vous avez été bienheureuse « qu'on préservât votre jeunesse des pièges qui « l'environnaient , et qu'où vous formât à la vertu. « Pourquoi ne rendriez-vous pas le même service « aux autres? Ne voyez- vous pas que ces âmes ont « coûté «tout le sang du Sauveur, et qu'il dépend de « vous d'empêcher qu'il ail été versé en vain ? » Puis, pour rendre la réplique difficile , il ajoutait : « Vous auriez vraiment bonne grâce à protester à « Jésus-Christ que vous l'aimez , et à vous présen- « ter plus tard devant son tribunal , pour y recevoir « la récompense du zélé , si vous refusiez à ces « pauvres enfants , qui mourront peut-être sans le « connaître , ce qu'il a voulu qu'on vous accordât si « abondamment à vous-même. » Ces paroles avaient trouvé le chemin d'une conscience délicate, et d'un cœur plein de dévouement ; la cause de l'éducation chrétienne était gagnée.

Ce fut en 1818 que la sœur Fréret , âgée alors de vingt-cinq ans , céda enfin aux conseils de son directeur. Elle appela dans son modeste local quelques vertueuses personnes , ouvrières pour la plupart, qui n'avaient rien de plus à cœur que de partager ses travaux, pour s'instruire d'abord, et aller ensuite apprendre à connaître Dieu aux pauvres enfants des campagnes. La journée était partagée entre l'instruction et le travail des mains.

434 Vit M M. LfiTEftVftfc.

Jamais d'autre repos que celui de la nuit, qui était mène souvent abrégé pour augmenter les produits du travail, devenu nécessaire à l'existence de la petite communauté; encore arrivait-il parfois qu'il n'était pas suffisant. Un jour de grande fête , c'était celle des Rois, ces pauvres filles n'eurent pour tout régal qu'un chétif poisson à partager entre six personnes. Assea souvent un fruit composait le repas de chacune d'elles; on s'encourageait mutuellement à supporter ces privations , et on bénissait le Seigneur.

Des institutrices ainsi formées à l'école delà pauvreté, ne devaient pas se montrer trèa-exi-* géantes , lorsqu'elles seraient placées dans les paroisses. Aussi , en 1880, quand on commença à les y envoyer, elles ne demandaient que le logement et le plus simple mobilier ; la divine providence et le travail devaient pourvoir au reste ; heureuses de se donner à si peu de frais, pour rendre leur admission plus aisée , et se faciliter ainsi le moyen de propager le règne de Jésus-Christ dans le cœur des enfants. Quoiqu'elles ne quittassent pas le sol de la patrie t elles avaient quelque ressemblance avec nos courageux missionnaires. La foi était leur seule richesse, la croix de leur chapelet leur unique force. Chaque sœur, dans sa paroisse , rendait tous les services que le zèle peut inspirer. Ce qu'elles avaient vu et entendu à Saint-Aubin, elles le portaient

VIE M M. LBTElVRft. 123

aMleurs. Après avoir satisfait au devoir de leur classe, faire connaître et aimer Dieu était leur constante étude. Que de filles , que de femmes ont dû aux conseils et aux encouragements de ces pieuses soeurs , les unes leur affermissement dans la foi , les autres leur retour à la vtrtu et aux pratiques du christianisme !

En 1824, ce petit noyau de ferventes institutrices, qui n'avaient sur la terre aucun appui humais , qui n'étaient , en quelque sorte , connues que de Dieu , commença à être apprécié par les supérieurs ecclésiastiques. M. l'abbé Lesurre, vicaire général du cardinal de Croy, charmé du bien qu'elles faisaient dans leur simplicité , voulut voir la sœur Fréret. Après s'être informé de tout oe qui concernait son œuvre , il l'engagea à la perpétuer, en faisant , ainsi que ses compagnes , des voeux de religion. Elles n'avaient eu jusque-là d'autre lien qu'une bonne volonté commune à toutes. L'avenir demandait quelque chose de plus stable. M, Lefebvre appela à Rouen tous les membres de cette communauté naissante; là, sous l'autorité du cardinal , en présence de M. Lesurre , son vicaire général , de M. Lefebvre et de quelques vertueux ecclésiastiques , ses élèves ou ses amis , chacune des soeurs prononça les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, auxquels elles ajoutèrent celui d'instruire les jeunes filles pauvres.

Quelque temps après l'émission deces vœux , qui devaient unir indissolublement les sœurs entre elles , le cardinal de Groy voulut honorer de sa présence le bei'ceau de cette petite communauté. Jamais il n'avait vu tant de ferveur jointe à tant de pauvreté : à peine trouva-fr-il une chaise pour s'asseoir. Une salle basse et humide servait de classe, un fdtir à pain avait été converti en oratoire , le reste était à l'avenant. Le vénérable prélat fut si édifié de ce qu'il vit , et si consolé du zèle que ces religieuses déployaient dans son diocèse, qu'il leur assura, pendant quelques années, une rente de 900 fr.

Malgré son extrême pauvreté, la communauté prit de rapides accroissements; il fallut songer à abandonner les masures qui lui avaient servi de berceau , et chercher un local en rapport avec le nombre, toujours croissant, des religieuses et des postulantes. La Providence y pourvut, en permettant qu'une grande fabrique , nouvellement élevée dans le pays , fût mise en vente pfcple propriétaire. On l'acheta pour la payer à ée longs intervalles, et bientôt après les religieuses y entrèrent sans avoir de meubles pour garnir les appartements. La bénédiction du ciel fut manifeste sur ces pieuses filles qui, en se laissant diriger par l'obéissance, n'avaient mis leur confiance qu'en Dieu seul. A la mort de M. Lefebvre en 1849, c'est-à-dire vingt-quatre ans

VtE DE M. LEPÉBVRE. 137

après la fondation , eHes étaientdéjà plus de quatre cents professes % portant ^e bienfait d&l'instruction chrétienne dans neuf diocèses (t). Aujourd'hui elles sont plus de six cents. Voilà ce que peut la parole d'un bon prêtre , roilà ce que produit son zèle : des milliers d'enfants, arrachées à l'ignorance, instruites dans la foi , préservées de la corruption , parce que de pieuses institutrices, dociles à une impression première , se sont répandues dans les paroisses les plus pauvres et les plus abandonnées , pour soigner ces jeunes plantes , et les élever sous le manteau sacré de la religion. C'est à ces fruits , comme le dit la vérité éternelle, qu'on reconnaît le» serviteurs de Dieu , à fructibus eorum cognoscetis eos (2). Toutes ces œuvres , de nature à opérer un grand bien , étaient soutenues et animées par cet esprit de foi et de ferveur que possédait M. le curé de Saint-Aubin ; on le retrouvait dans sa manière d'administrer les sacrements , dans le soin qu'il prenait de préparer son peuple aux. diverses fêtes de Tannée; dans la pilhpe qu'il mettait à les célébrer; dans les avis qu'il donnait en chacune de ces circonstances. Non content de mettre tous ses soins pour assurer le fruit des sacrements dans les âmes,

(1) Rouen, Paris, Beau vais, Évreux, Bayeux, Séez, Coutances, Amiens et Versailles.

(2) S. Matth., vu, 16.

138 VIE »» ». LHTESffnS.

M. Lefebvre voulait encore qu'au moment où R les administrait, tout respirât, même extérieurement, la décence, la dignité, le respect; en certakies occasions, il kisait déployer toute la pompe possible. Il disait souvent , à ce propos , que le peuple, assez peu instruit, ne connaît ordinairement de la religion que ce qu'il en voit dans la conduite des prêtres; qu'il était donc souverainement désirable que les ecclésiastiques, bien qpe leur foi fût assez vive pour n'avoir pas besoin de ces secours extérieurs, n'oubliassent pas que les idèles, n'ayant pas la même instruction , avaient besoin que leur foi f&t ranimée et affermie par le respect et la pompe dont on environnait les choses saintes. Il avait pria soin d'embellir l'église autant que le comportait la nature du vaisseau. Des dorures enrichissaient le& autels; dans la voûte du chœur, il ftt peindre la glorification des deux patrons do la paroisse, persuadé qu'en mettant sous les yeux des fidèles l'image du bonheur dont ces saints jouissent dans le ciel, il augmenterait la confiance qu'ils devaient avoir en eux, et les porterait plus efficacement à marcher sur leurs traces.

Le saint sacrifice était toujours célébré avec la pompe que réclamait le degré de chaque fête ; même dans les simples dimanches , tout était digne et édifiant : le chœur était rempli de chantres nom* breux , revêtus de surplis. Ces hommes , V élite de

VIft Dfc M. LBFBBVBB- Ht

la paroisse , chaulaient les louanges de Dieu avec uœ piété peu ordinaire , sa** aucan* vu* d'intérêt, mais uniquement par esprit de religion, fis se aéraient trouvés humiliés qu'on leur eut proposé quelque salaire pour offirir à Dieu l'hommage de leurs voix.

Au moment de ta sainte communion , un spectacle touchant se renouvelait chaque dimanche : trente à quarante personnes s'avançaient vers l'autel pour s'asseoir à la table sainte. Dans les grandes fétas, le nombre augmentait en proportion de ta solennité. Là , on se faisait un honneur d'approcher des sacrements ; le respect humain avait entièrement disparu. Ceux qui étaient privés du bonheur de communier , l'enviaient aux antres y se trouvaient stimulés par leur exempte , et cherchaient à vivre asse« saintement pour marcher sur leurs traces.

Chaque jour de la semaine, M. Lefebvre célébrait la sainte messe de grand matin, afin que les ouvriers pussent l'entendre avant d'aller à leurs travaux. H les laissait rarement partir sans leur adresser quelques paroles d'édification, qui devaient les diriger dans la journée. En sortant de la sacristie, le pasteur était accompagné de deux jeunes gens revêtus de longues aubes; il portait entre ses mains un cru* cifix qu'il fixait avec une tendre dévotion , pub H commençait la messe dans un pieux recueillement. Après le divin sacrifice, il conservait son aube pour

ii$ VIE DE M. LEFEBVRE. "

aller au pied de l'autel de la très-sainte Vierge faire son action de grâces ; il en donnait cette raison : « Quand un enfant a trouvé quelque chose de « précieux, il va le déposer entre les mains de sa « mère , pour qu'elle en soit la gardienne. Un ctaré- « tien qui a eu le bonheur de recevoir Jésus- < Christ dans la divine communion , doit en faire « autant à regard de la sainte Vierge, pour la a prier instamment de lui aider à conserver le pré- « cieux dépôt qui lui a été confié. »

Ce bon prêtre avait pour Notre-Seigneur caché dans la sainte eucharistie , la plus tendre dévotion : il passait des heures entières à genoux devant le saint tabernacle ; souvent à dix heures du soir il était encore en adoration. C'était là qu'il épanchait tous les secrets de son cœur, qu'il suppliait le souverain pafcteur des âmes de toucher les unes , de guérir les autres, de sauver toutes celles qu'il avait confiées à sa sollicitude. Parler de l'amour que Ton doit à Jésus-Christ, au divin sacremeut , était une de ses préoccupations ; aussi ne tarda-t-il pas à faire passer sa dévotion dans le cœur de ses paroissiens, qui, une fois instruits sur cet incompréhensible mystère, n'entraient plus dans l'église qu'avec un profond respect. Rarement Notre-Seigneur manquait d'adorateurs ; chaque soir ces bons chrétiens venaient, en plus grand nombre, déposer leurs peines et retremper leur âme au pied du ta-

bernacle. Le nom de Jésus-Christ était dans toutes les bouches , son amour dans tous les cœurs. Pour lui plaire, les divers services de l'église qui sont ordinairement rétribués , étaient rendus , à Saint- Aubin , avec le plus entier désintéressement. Les uns balayaient le pavé du temple , les autres rangeaient les chaises, un autre sonnait les cloches ; chacun témoignait de quelque manière sa dévotiou envers Notre-Seigneur. Nous avons connu une pauvre femme qui avait tant de respect pour le lieu saint, qu'elle ne se permettait jamais de cracher à terre. Plût à Dieu que cette pratique devînt générale, on n'aurait pas à regretter de voir quelquefois la maison de Dieu traitée avec si peu de convenance. On ne ferait assurément pas, dans certains appartements, ce qu'on se permet à l'église (1).

Une lampe brûlait toujours devant le tabernacle; c'était le zèle des fidèles qui en faisait les frais , au moyen d'une association dont chaque membre donnait cinq centimes par semaine. A cette époque , il y avait beaucoup d'églises où la lampe ne brûlait pas. M. le curé de Saint-Aubin, dont le zèle ne se bornait pas à sa paroisse , aurait voulu que Notre-

(1) Afin de remédier à ce mal , on a placé dans quelques églises des écriteaux pour prier les fidèles de s'abstenir de cracher à terre , par respect pour le lieu saint. Cet exemple pourrait être facilement suivi.

by G00gl^

Seigneur reçèt partout «tte marque d'honneur et de respect. Voici comment fl réussit à établir cet «sage dans deux égKses de la ville voisine. H engagea une personne pieuse de chacune de ces paroisses à *ui prêter son concours. « Vous irez , dit-il « 4 Tune, trouver M. votre curé, vous lui exprime* « rez le désir de faire brtter quelques litres d*fcuile, « darrs la lampe , pour satisfaire une dévotion qui « vous est particulière envers le irês-^airtt sacre- « ment. Cet ecclésiastique, qui est très-pieux, sera « enchanté de vous trouver dans de si bonnes dis- « positions ,41 agréera votre offrande ; et quand , an « bwt d'un mois , l'habitude tera prise, il engagera « hn-méme la fabrique à se charger de ces frais A « l'avenir. * A l'autre, qui était peu fortunée, il indiqua une marche différente. « Vous -demanderez , « lui dit-lt, à M. le curé <joi est voire directeur , la « permission de faire partie d'une petite association « *ftri existe à S»nt-A*Mn , pour faire brûler fa « kfnpe devant le tabernacle. Cet ecclésiastique « trouvera probablement plus convenable que vous- « fassiez pour votre paroisse ce que vous paraître* « disposé à faire ailleurs. Dès que vous aurez ob- « tenu son consentement, vous vous adjoindrez « quelques personnes de bonne volonté , et , au « moyen d'une dépense à peine sensible, vous arni- « verez au but tant désiré. » Cette fois encore la réussite fut la même.

VIE DE M. LETEftVRC. 4 4$

Ge dernier moyen est farîfe et à la portée des plus pauvres. On pourrait l'employer partout où les fabriques n'ont pas de ressources. H serait même préférable au premier, <en ce qu'il obligerait les fidèles à s'occuper davantage de Notre-Seigneur et contribuerai à réveiller lenr foi, en la rendait plus agissante. Un ecclésiastique, ayant à prêcher successivement dans trois églises, remarqua que 1a lampe ae brûlait dans aucune dalles. H saisit cette occasion pour instruire les fidèles sur la présence réelle, et leur inspirer plus de dévotion envers le divin Sauveur, qui , par amoffir pour nous , se -cache sotfslesvtôles eucharistiques. Quand il crut avoir suf* flsammeirt édairéses auditeurs, il les engageai faire brûler la lampe au moyen d'une cotisation de cinq centimes par semaine. Après l'office , c'était à qui se ferait inscrire, et dès le lendemain la lampe Ait allumée.

Chaque fois que le sahrt sacrement était exposé a Saint-Aubin, l'autel était resplendissant de lumières. Au moment du salut , chaque membre desdiverses confréries dont nous avons parle plus hatft , ayant à la main un cierge allumé, marchait à la suite 4tt dais. C'était une escorte de plus de cent personnes. Ndtre-Se^neur tiSomp^Ht au milieu de ce peuple heureux de lui témoigner ainsi sa foi et son amour.

^Jaand on portait la divine communion aux m*+ laées, c'était tme occasion de plus, peur ces bens

chrétiens, de rendre quelque nouvel hommage à la personne sacrée de Jésus-Christ.Nous avons eu occasion d'en être témoin : un dimanche après les vêpres, M. le curé portait le saint viatique dans un hameau éloigné de l'église de plus d'un kilomètre; une centaine de personnes suivaient le dais dans le plus religieux silence, tout en priant au fond du cœur, \œ devant des maisons par où passait le cortège, était soigneusement balayé; une ou deux lumières se trouvaient sur chaque fenêtre. A quelque distance de la maison du malade, on avait étendu , pour le passage du Sauveur, une longue pièce de toile qui se terminait au lieu de la station. La pauvre chaumière était parée de linge blanc; un autel couvert de fleurs et de lumières était dressé au milieu de l'appartement. Après les prières d'usage, auxquelles tous les assistants répondirent, M. le curé adressa au moribond des paroles pleines de charité et d'encouragement. Le malade semblait oublier ses souffrances, la mort avait perdu ses horreurs ; tant lit pensée du Dieu présent qu'on lui peignait comme un père miséricordieux , remplissait son cœur de consolation , et lui faisait espérer le ciel pour récompense de sa fidélité. Après la communion , même charité pour recommander à Dieu la personne souffrante. C'était un spectacle vraiment édifiant, ijue cette union de vœux et de prières pour la guérison d'un frère malade , ou pour lui obtenir un

3 yGO

* . VIE I)E M. LEFKBVRr:. . U/i

, heureux passage de ce monde à l'autre. Combien il devait lui même être consolé de se voir l'objet de tant de soins / Le pieux cortège suivit de nouveau rïotre-Seigneur jusqu'à l'église , en lui donnant les mêmes marques d'honneur. Il faut convenir que quand les choses saintes sont traitées de cette manière, il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, que la foi n'y gagne pas.

A l'amour de Jésus-Christ dans la sainte eucharistie, M. Lefebvre désirait qu'on joignit un grand respect pour le signe sacré de la rédemption. Le crucifix était placé honorablement dans chaque maison ; néanmoins deux grands calvaires furent érigés par les soins du pasteur, afin que des hommages publics pussent être rendus à la croix. Un de ces calvaires , élevé à l'extrémité de la paroisse, avait été placé dans une petite chapelle ouverte sur le devant. Une clochette , suspendue au-dessus du toit, appelait chaque soir à la prière les habitants de ce hameau éloigné. Un vieillard d'une vertu éprouvée (1), devenu le chapelain de ce petit oratoire, y faisait la prière en commun. Avant de se retirer, il allumait une lampe qui brûlait toute la nuit (2).

M. Lefebvre avait fait décorer une chapelle particulière , à l'entrée de l'église , pour l'administration

(1) Mathurin Partie.

(2) Cette pieuse pratique s'est perpétuée jusqu'à ce jour.

U6 VIE DE M. LEFEÊVRE.

du sacrement âe baptême; les fonts sacrés étaient en marbre, couverts d'une riche denftelle aux jours de fête. Les vases pour le saint chrême, pour T'huile des catéchumènes, étaient en vermeil, tfrf voile de fin lin brodé servait à couvrir la tête et les épaules du baptisé. Après le baptême, le nouveau chrétien était déposé sur l'autel de la sainte Vierge , pour la récitation du dernier évangile ; enfin toutes les cérémonies du sacrement étant terminées , le prêtre, le parrain et la marraine, fléchissant le genou , récitaient ensemble cette douce et puissante prière de saint Bernard : Seuvenez-vous , 6 très-pieuse Vierj/e.., pour mettre l'enfant sous la sauvegarde de la reine des cieux. Sainte et salutaire pratique , par laquelle ce bon pasteur se proposait d'inspirer une tendre dévotion envers l'auguste Vierge , et cherchait à la donner pour protectrice au nouveau baptisé , en la faisant la dépositaire de ses promesses et Ta gardienne de ses engagements.

Nous avons déjà parlé des soins assidus que II. Léfebvre apportait à disposer les enfants à la première communion. Les difficultés qu'il avait rencontrées à ce sujet étaient depuis longtemps vaincires; on comprenait alors ce que cet acte demande de sérieuses préparations. A cette époque, toute la paroisse était en prières, pour attirer les bénédictions de Dieu sur cette action si importante de la vie. Chacun avait l'œH sûr les enfants que teu* âge

VIE tffi M. LEtfeBVftfc. 147

appelait à faire partie du sacré banquet. On n'hésitait pas à les reprendre, en mettant leur conduite en opposition avec la préparation que réclame l'auguste sacrement. Partout aussi les enfants trouvaient un encouragement à bien faire. Ce peuple formait comtoe une sorte de communauté chrétienne dans laquelle chacun, loin de s'isoler, travaillait, pour sa part et selon sa mesure , au bien commun.

S'il arrivait parfois que ces enfants , échappant aux soins et aux sollicitudes dont ils étaient l'objet, se missent, par leur conduite peu chrétienne, dans l'impossibilité de faire la première commomon , loin de les perdre de vue , le pasteur s'attachait à leur poursuite. Il les pressait de changer de vie tout «n attendait avec patience le momëfit de fa gradé. Quand une fois eHe avak pairie au cœur de Ces enfants devenus grands , quand ils avaient pris la résolution sérieuse de viVre sel<*n les enseignements de la Toi , ils ne ceignaient pas de donner ostensiblement dès marques d'un sincère retour à te vertu ; ils ne dissimulaient rien pour faite , à ëèt âge , leur première communion.

Oto jour des quarante heures, toutes lès clôcfces , sonnant à grandes volées, annonçaient ttfc ofllèe •solennel, l'église était illuminée > le saint sacrement exposé. Le pasteur avait choisi cette solennité pour donner à sa paroisse ûto spectacle édifiant. Un

homme et une femme d'une vingtaine d'années étaient revenus à Dieu , et approchaient , pour la première fois, de la table sainte. Le respect humain, qui , avec des gens moins instruits et moins bien préparés , les aurait peut-être retenus , était complètement foulé aux pieds par ces nouveaux convertis. Au salut solennel qui terminait l'office, cet homme et cette femme , tenant chacun un cierge , suivirent la procession qui s'arrêta aux fonts baptismaux ; là , en présence de toute la paroisse , qui prenait part à leur bonheur, ils renouvelèrent les engagements sacrés auxquels ils avaient été si longtemps infidèles. M. Lefebvre , dans une allocution touchante , leur rappela ce qu'ils devaient désormais d'édification à leurs frères , pour réparer le mauvais exemple qu'ils avaient donné. Ces avis , reçus dans une terre bien préparée , étaient de nature à affermir leurs bonnes résolutions, et à les rendre plus efficaces pour l'avenir.

Les mariages furent assez longtemps, pour M. le curé de Saint-Aubin, un sujet de peine. Il y avait à cet égard des abus à réformer ; pour en arriver là, il fallut le zèle du pasteur et l'énergie de sa volonté. A son arrivée dans la paroisse , quand un mariage avait lieu , le cortège était précédé d'un joueur de violon qui l'accompagnait jusqu'à l'autel. M. Lefebvre s'opposa , de toute sa force , à cette coutume, si peu en rapport avec la dignité du

sacrement et la sainte gravité qu'il réclame. Lorsqu'il instruisait sur cette matière, il s'étudiait à faire ressortir l'inconvenance de cet usage , par quelques comparaisons. « Si , disait-il , une per- « sonne, en allant à la divine communion, se faisait « précéder par un musicien , n'en seriez-vous pas « choqués?... Si elle allait au saint tribunal , pour « y déposer le fardeau de ses péchés , les pleu- « rer et en recevoir le pardon , ne trouveiiez-vous « pas mauvais qu'elle y fût accompagnée par le « ménétrier du village?... Ouï, sans doute, et vous « manqueriez d'expressions pour blâmer Finconve- « nance de sa conduite ; parce que les sacrements « doivent être traités avec un souverain respect. « Là , en effet , c'est Jésus-Christ qu'on reçoit ; ici, « c'est la grâce que l'on recouvre par «es divins « mentes... Mais, est-ce que le mariage n'est pas « aussi un sacrement ? Est-ce que , comme la « pénitence et l'eucharistie , il ne tire pas toute son « efficacité du sang et des mérites de l'Homme- « Dieu ?... Pourquoi donc le traileriez-vous avec si « peu de respect?... Laissez là, croyez-moi, les « instruments de musique ; priez , priez plutôt les « anges de vous accompagner jusqu'au pied de l'au- « tel , et de joindre leurs supplications aux vôtres. « Puisse votre piété être assez fervente pour faire « une sainte violence au ciel , et attirer sur votre > « union toutes les bénédictions d'en haut! »

Ces instructions, trop, claires pour n'être pas à la portée de toutes tes intelligences , trop simple* pour n'être pas facilement retenues ; ce rapprocher ment, foire les sacrements, qui ne pouvait laisser de doute sur le respect qui leur est dû , ni sur la manière d'en tirer des fruits; la crainte enfin du ridicule étaient bien de nature à amener les auditeurs, au changement d&iré. Là ne se bornaient pas les avis du pasteur, il désirait aussi que la modestie et la tempérance présidassent au repas des noces. Il, regardait comme un devoir de se préoccuper de tout ce qui pouvait auke à te sançtificati&a de son peuple. « Appelez , disait-il quelquefois , Jésus et sa « sainte mère à vos noces % à vos festins , k vos, « divertissements, c'est-à-dire, célébrez-les (feins, « sa crainte et son amour, tout, s'y passera; dans, « l'ordre. \

Les iobpmations avaient aussi quelque cho$e.d'édiflant. Quand U s'agissait de confier uq corps, à la terre, les parents et les amis du défont marchaient en silence à la suite du clergé ; leur bouche ne s'ouvrait que pour la prière. M, Lefebvre tenait à ce qu'on environnât de beaucoup de çcspect le corps des défunts ; il y portait ses paroissiens par cette pensée , qu'en accompagnant un convoi , ils marchaient peut-être à la^ suite du corps d'un saint. Jamais une inhumation n'avait lieu sans qu'il y eût un luminaire en rapport avec l'aisance de la famille.

VJE DE M. LEFEBVRg.. 15!

Aux plus pauvres , le bon curé fournissait lui-même ce luminaire qui devait honorer le corps de leur parent. Une fois arrivée au cimetière , l'assistance se mettait à genoux, autour de la tombe , pour prier une dernière fois le Seigneur de recevoir l'ânie dt| défunt dans son éternelle béatitude. Quelquefois aussi , cette triste cérémonie était accompagnée d'une allocution touchante, qui avait d'autant plus de chances de succès , que la présence de la mort et la pensée du jugement prédisposaient les esprits à recevoir de salutaires impressions.

M. Lefebvre voulut rendre ces derniers devoirs à la vertueuse mère qui avait formé son enfance. A la nouvelle de sa maladie, il la fit transporter à Saint- Aubin , pour être plus à même de préparer cette âme d'élite à se présenter devant son juge. Il l'engagea à profiter de la présence d'un pieux missionnaire, le P. Desmares, alors occupé à évangéliser sa paroisse * pour faire une confession générale. Voici quelle fut sa réponse : « Je n'ai jamais rien t caché dans mes confessions, cependant je re- « passerai toute ma vie , puisque vous le désirez. » On peut facilement se figurer quels furent les soins empressés de ce fils envers sa mère, lui qui, dans ces circonstances décisives pour l'éternité, avait tant de sollicitude pour le moindre de ses paroissiens, Cette bonne mère, qui avait eu assez de grandeur d'âme pour dire à son fils encore jeune :

« J'aimerais mieux faire de vous un homme de « peine , que de vous savoir un mauvais prêtre , • eut la consolation de voir ses craintes dissipées et ses vœux accomplis. Ce fils, devenu bon prêtre , veillait alors auprès du lit de sa mère , pour la préparer doucement au grand passage du temps à l'éternité. Heureuse mère , d'avoir en un tel fils ! heureux fils , d'avoir pu ouvrir le ciel à sa mère !

Autant par respect que par attachement pour celle qui lui avait donné le jour, M. Lefebvre voulut faire lui-même son inhumation , et confier sa dépouille mortelle à la terre. En arrivant au cimetière, le P. Desmares, qui faisait partie du cortège, se chargea des dernières cérémonies, pour ménager la sensibilité du cœur de son ami.

M. Lefebvre avait su inspirer à son peuple une tendre dévotion pour les défunts. Ceux qui avaient disparu de ce monde, n'étaient pas voués à un éternel oubli , comme il n'arrive , hélas ! que trop souvent. La piété pour les âmes du purgatoire s'opposait à ce que la mort rompît entièrement les liens de la famille ; ils subsistaient encore après son lugubre passage. Le chemin de la croix , établi dans la paroisse, fournissait à ces pieux chrétiens le moyen de soulager efficacement les âmes retenues dans le séjour de l'expiation.

Indépendamment des indulgences nombreuses qui leur sont appliquées dans ce saint exercice , il

Digitjzed by VjOOQ IC

ne se fait jamais sans fruit pour ceux qui s'y livrent. M. Lefebvre le regardait , avec raison , comme la source d'abondantes bénédictions pour une paroisse. Il le pratiquait souvent lui-même , encourageant ainsi par son exemple la dévotion des autres. Chaque vendredi, plusieurs personnes faisaient régulièrement le chemin de la croix ; mais c'était surtout le vendredi saint qu'il réunissait un plus grand nombre de fidèles. En cette occasion tout était solennel : la croix , escortée de deux acolytes ,. marchait en tête de la procession ; venaient ensuite les frères de charité, revêtus de leurs insignes ; après eux, tout le clergé en habit de chœur. Les filles de la paroisse, vêtues de noir et couvertes d'un voile, suivaient le cortège, en mémoire des filles de Jérusalem , montant au calvaire à la suite du fils de Dieu. Les femmes avaient revêtu leurs habits de deuil. Chacun voulait , même extérieurement , s'associer aux douleurs de Jésus-Christ. Le pasteur, du haut de la chaire de vérité , cherchait à rendre plus sensibles les différentes circonstances de la passion du Sauveur , à inspirer plus de reconnaissance pour tant d'amour, et plus d'horreur pour le péché, qui avait exige une si prodigieuse expiation. Quelquefois des larmes de repentir coulaient des yeux des auditeurs; ce n'était, pas une douleur 1 stérile, on formait des résolutions, et le sacré tribunal ne tardait pas à être le témoin du

154 VIE BE M. LETEMRE. v

changement qui venait de s'opérer dans les cœurs.

Il faut en convenir, le chemin de la croix , fait avec foi et recueillement, le chemin de la croix qui , pour corollaire des méditations auxquelles on s'est livré , laisse à l'âme chrétienne cette grave question à résoudre : Si le boiê vert a étéainsi traité, qu'arrivôrutrt-iL au bois mort? doit être un puissant moyen de salut pour un peuple. C'est dans ees stations , où sont écrites , en caractères de sang:, les douleurs et les humiliations de l'Homme-Dieu, (Ju'on apprend, tout à la fois, à connaître et la grandeur du péché, et cette justice inflexible qui ne laisse rien d'impuni , et la bonté du cœur de Jésus qui a voulu expier, en sa personne, tons les dérèglements de la nature humaine. Celui , en effet, qui médite la passion du Sauveur , a la clef des grands mystères de la réparation de l'homme déchu ; il sait comment la justice et la miséricorde ont conclu celte mystérieuse alliance qui nous a sauvés.

On a peine à comprendre commentées personnes, instruites d'ailleurs, regarderaient cette dévotion comme devant être le partage des simples. Elle a toujours été celle des saints (1), et des grands per-

(1) Le bienheureux Benoit-Joseph Labre, dont l'Église romaine a déjà préconisé les vertus , n'a cessé de donner aux fidèles la plus haute idée de cette dévotion. Il passait les jours et les nuits , à Rome , à méditer, le livre à la main , et

VIÇ B£ M*. LRFEBVRÇ. 45S t

sormages , qui, Vont pratiquée, et eusdgnée (1 ) . L'apôtre des nations lui-même , comptant pour rien les, dons divers dont il avait été l'objet, regardait comme une sorte de crime , d'ambitionner d'autre

à ta lueur des lampes, sur la passion de Jésus-Christ, dans le Cotisée , où les quatorze stations sont étantes avec magnificence; il y fixa sa* dfcmedre ordinaire ; il s'y mêlait à couvert des injures d« temps-, dam une caverne obscure, ancienne? retraite des bêtes destinées à dévorer les: martyrs.

(t) Le bienheureux Léonard , de Port-Maurice, célèbre missionnaire, a laissé plusieurs édita sut le tria ctwei»; il ne cessait de ranimer et d'inspirer cette dévotion dans tons les lieux où il prêchait.

Les souverains pontifes n'ont cessé d'encourager les (Mêles à la pratique de cette dévotion ; ori compte vingt-six papes qui l'ont favorisée dé grâces abondantes.

Nos seigneurs les archevêques, et- évoques ont été/ unanimes à recommander cette dévotion, M. d'Aviau duBois de Sanzay, archevêque de Bordeaux, écrivait, en 1825: « Nous jugeons non seulement cette pratique utile à la piété t et avantageuse à la religion, mais enoone. nécessaire à « toutes- les. classes des fldèlea^dans ce* jours d'insensibilité « et d'indifférence. Nou* renouvelons notre voeu- pour qne « cetjte pieuse dévotion se multiplie et s'étende, non. sefule-

• ment dans notredioeèse^ mais dane tous le* États, cajtho- « lrçue& , et qu'elle devienne i; occasion d'instructions ftv--

• queutes? sur< le* utystèrede la croix , leSfSoufifKence^etl^s « humiliations de l'Hompoe-Dieu,

156 VIE DE M. LEFEBVRK.

gloire que celle de la croix, de Jésus-Christ (l) , qu'il appelle , avec tant de raison , la sagesse et la force de Dieu (2). On a vu des évéques s'emparer de ia croix 4e passion et la porter, pieds nus, pendant les stations du via crucis. Il y a des cardinaux qui encore aujourd'hui se glorifient de cacher quelquefois l'éclat de la pourpre romaine sous l'ombre de la croix. Le souverain pontife lui-même se plaît, à certaines fêtes solennelles, à rehausser la rnsyesté de la tiare, de la majesté de la croix (3). Mais, sans invoquer ces graves autorités , nous trouvons un enseignement suffisant dans le sentiment que la nature a placé au fond de nos coeurs. Est-ce que des enfants bien nés ne se glorifient pas de ce que leur père a fait de noble et de généreux ? Ne se rappellent-ils pas avec orgueil ses combats et ses vic-

(1) Mihi absit gloriari obi in cruce Domini nostri Je^u Christi. Gai., vi, 14.

(2) Virtutem et Dei sapientiam. I. Cor., i, 24.

(3) Le 3 mai 1817 , jour de l'Invention de la sainte Croix, le S. Père assista à une procession d'une confrérie particulière. Sa Sainteté vouiut porter elle-même la croix qui est la bannière de la confrérie, elle était accompagnée de deux cardinaux et des prélats de sa maisoft. Sa Sainteté porta la croix jusqu'à l'église de Saint-Clément, et la reprit ensuite avant d'entrer dans la basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem. (Ami de la Religion , n° 1,386. )

, VIE DE M. L£F£BVR£. 157

toires? Si, par amour pour eux, il avait versé quelques gouttes de son sang, est-ce qu'ils n'en suivraient pas la trace avec anxiété ? S'il avait succombé dans cette lutte , entreprise par l'amour, leur cœur n'en conserverait-il pas un. perpétuel et douloureux souvenir ? Voilà bien le chrétien faisant le chemin de la croix. Il ne fait que remplir un pieux et noble devoir, en se laissant entraîner, par la reconnaissance, sur les pas de celui qui, en mourant, nous a donné la vie !

A cette manière si édifiante d'administrer les sacrements, et de traiter les saintes cérémonies , qui , pour être une prédication muette , ne manque cependant ni d'éloquence ni d'efficacité , M. Lefebvre joignait des instructions spéciales, pour disposer ses paroissiens à la célébration des fêtes. Cette inslraclion préparatoire avait toujours lieu huit jours avant la solennité , afin que chacun pût se pénétrer de l'esprit de l'Église en la célébrant. Cette pratique empêchait la routine. Le jour de la fête arrivé , le pasteur suggérait à son peuple des actes de foi , en rapport avec le mystère du jour. Qu'il nous suffise d'en citer ici quelques exemples , pour faire comprendre combien ces traits de lumières étaient propres à spiritualiser ceux auxquels ils s'adressaient.

Le mercredi qui précède la sainte quarantaine , et dans lequel l'Église veut que ses ministres fas-

1W VIR Q* H, LEFE3VRK.

sent l'imposition, des cendre* sur le front de se» enfants , pour leur apprendre la bassesse de leur origine et la proximité de la mort , il engageait se* paroissiens à prononcer ces simples paroles : « Je « crois , Seigneur, que ce corps , ces yeux , ces « mains , tous ces membres deviendront bientôt la « pâture des vers ; je le croîs , Seigneur, mais aug- « mentez ma foi ! . . J'accepte, en esprit de pénitence, « ma destruction prochaine ; je l'accepte, en expia- « tion des complaisances coupables que j'ai pu avoir « pour mon corps, »

Le jour de Noël : « Je crois , ô mon Dieu , que « vous êtes né dans unç étable , que vos membres « sacrés n'ont eu d'autre berceau qu'une crèche ; « je crois qu'en vous revêtant des livrées de là pau- « vreté , c'était pour m'apprendre à vivre dans l'a- « baissement , et à n'estimer que les bieiis impérîs- « sables ; je le crois , Seigneur, mais daignez aug- « menter ma foi ! »

Le Vendredi mUU: « Allez , mes frètes, adorer

« la croix , image du bois saoré sur lequel Jésus-

« Christ a opéré le salut du monde ;, méditez les

« ignominies du prétoire ,- les douleurs du calvaire ;

« dites avec autant d'amour que de reconnaissance :

« Je crois , Seignepr, qu'une seule goutte de votre

« sang divin suffisait pour me racheter..., eepen-

t dant vous l'avez versé par, torrents ! Jecipis, que

V1B DE M. LEHJNRB. \9è

« si j'avais- été seul sur la terre , vou» eussiez éga- « lement accompli ce douloureux sacrifice ; je Je « crois, mais augmentez ma foi! »

Le jour de V Ascension : « Je crois , Seigneur, que « je suis appelé à régner, avec vous, dans le ciel où « vous êtes remonté glorieux ; je crois que mon « âme est destiuée à un bonheur éternel , si je suis « fidèle à vous imiter, vous le modèle des prédes- « tinés ; je crois que j'approcherai d'autant plus de « votre gloire, que j'aurai suivi plus fidèlement vos « traces, dans là voie des souffrances et des humi- « Hâtions ; je le crois , Seigneur, mais augmentez « ma foi!... »

Le jour des Morts : « Je crois , ô mon Dieu ! que « ce corps mortel ressuscitera un jour; qu'il sortira « glorieux du tombeau , si cette chair de péché a « été purifiée par la pénitence ; je crois , au con- « traire, que je n'aurai en partage qu'horreur,, « souffrance et désespoir, si j'ai vécu selon les sens « déréglés , et les maximes réprouvées du monde ; « je le crois, Seigneur, mais augmentez ma foi !.. . »

On Ta compris, un homme qui, en toute circonstance , parle avec des sentiments si vifs de foi , et dont la conduite est en parfaite harmonie avec ses paroles , ne paît manquer d'opérer un grand bien , et de préparer une riche moisson dans le champ que le père de famille lui a confié. Un peuple

qui est ainsi coudait, éclairé, instruit, qu'on prend soin d'identifier avec les vérités saintes et les maximes de l'Évangile, doit nécessairement devenir docile à la voix qui lui parle. Aussi que de changements s'opéraient journellement , sous l'impression delà main sage et puissante qui le dirigeait ; au bout de quelques années , ce n'était plus le même peuple , il y avait eu transformation complète, que chacun subissait à son tour.

Un jeune homme qui revenait de l'armée , après sept ou huit ans d'absence , rencontra , en approchant de Saint-Aubin, un de ses anciens amis. S'informer de sa famille , et de tout ce qui pouvait l'intéresser dans le pays qu'il avait quitté, fut son premier soin. « Tu vas trouver, lui répondit celui- « ci , tout bien changé : ta mère est convertie , ta « sœur est pieuse , ton père lui-même accomplit « ses devoirs religieux. » A peine si le soldat en croyait ses oreilles; l'ami l'assura que la conversion de sa famille n'était pas la seule , que la paroisse entière avait changé d'aspect depuis l'arrivée du nouveau curé ; et comme il connaissait , par expérience , le zèle du pasteur et la puissance de sa parole , il syouta d'un ton quasi prophétique : « Tu « pourras bien aussi faire comme les autres.— « Bah ! dit le soldat avec un sourire moqueur, je « l'attends de pied ferme ; après huit ans de ser- « vice , on n'est plus un conscrit. »

Dès que le nouveau venu fut installé dans la paroisse , M. Lefebvre eut pour lui toute sorte de bonté , s'inquiéta de sa position , et lui procura du travail. Chaque fois 'qu'il le rencontrait ; il prenait plaisir à causer avec lui ; pour l'intéresser, il amenait adroitement la conversation sur ses campagnes, sur les batailles auxquelles il avait assisté ; et tout en louant son courage, il ne perdait aucune occasion de glisser quelques vérités , qui pussent éclairer ce pauvre aveugle, et l'amener à des sentiments chrétiens.

Un jour que le soldat racontait une des affaires les plus sanglantes de ses campagnes, il laissa échapper cette exclamation : « Ah ! monsieur te « curé, quel feu dans cette terrible journée ! Je ne « comprends pas comment j'en suis revenu ! — Je « vous féliciterais plus volontiers, reprit M. Let febvre, d'avoir échappé à ce danger, s'il ne vous « restait pas à craindre un feu plus terrible, et dont « vous paraissez vous inquiéter fort peu. — Quel « feu ? — Le feu qui ne s'éteint pas , le feu que « Dieu a allumé dans sa colère , et que sa justice « entretient pendant l'éternité!... Mon pauvre en- « fant, continua le pasteur avec un air de com- « passion, quoique vous ayez parcouru le monde , « et que vous ayez beaucoup vu, il vous reste ce- « pendant bien des choses à apprendre ; elles l'em- « portent, assurément, sur le petit savoir que

« vous avez pu acquérir. S'il s'y avait pas d'indk- <t crétion à vous le demander , je vous prierais de « me dire en quel état vous étiez , quand vous avez « assisté à cette sanglante bataille ; si* votre âme « était assez pure pou* paraître devant Dieu ; si , « quand les balles sifflaient à vos oreilles, et que « les boulets abattaient, à vos pieds, vos camarades c moins heureux que vous, vous n'éprouviez pas «- quelque inquiétude en pensant quelamortpouvait, • d'un moment à l'autre, vous mettre aux prises « avec la justice de Dieu. » L'étonnement et rembarras du soldai étaient visibles. M. Lefebvre , qui l'avait amené sur un* terrain dont il sentait tous lçs avantages, n'était pas homme à abandonner la partie , sans déposer dans le cœur de son adversaire des semences de foi qui pussent dans la suite porter quelques fruits, À cette conversation , en succédèrent d'autres noa moins sérieuses, 1^ militaire, qu'on avait vu plusieurs fois causer avec Mi le curé, fut rencontré par son ancien ami, qui , témoin du changement qui. s'opérait journellement dans sa conduite, lui demanda s'il était toujours aussi fanfaron qu'en arrivant de l'armée. Il; fallut convenir qu'il n'était plus le même. « Cependant, reprit « l'ami, tu avais juré que tu ne te laisserais pas en- « tamer. — C'est vrai, repartit le soldat, mais, « depuis mon retour, j'ai appris des choses dont je « ne me doutais guères -, et puis, M. le curé s'y est

« pris si bien, il m'a fait voir si clair, que je ne de- « vais plus vivre comme j'avais véen, que je l'ai « écouté, je me suis converti, et je suis loin de m'en * repentir. »

C'était au milieu de ces oeuvres incessantes- de zèle et de piété , alots que la paroisse de Saint- Aubin ne faisait plus qu'une grande famille chrétienne, don* il était le chef et le modèle, que Ht Le-* febvre fut enlevé à ses chers enfants, pour aller évangéliser un autre peuple , qui avait également besoin d'uae main charitable et forte, pour le relever de l'état de froideur où il était tombé.

Le cardinal de Croy, qui venait d'être promu à l'archevêché de Rouan, ne tarda pas à entendre parler des qualités éminemment sacerdotales de M., le curé de Saint-Aubin, tt crut que sa paroisse , actuellement régénérée , pouvait désormais être confiée à d'autres mains ; dès lors 11 résolut d'offrir une plus, ample matière à son zèle. M. Lefebvr e fut donc mandé auprès de l'archevêque, qui lui apprit que. la cure de Carville , principale paroisse de Damétal, lui était destinée. M. Lefebvre, sans se laisser éblouir par cette élévation projetée , suivit, en oçjfee circonstance , Les principes d'humilité qui avaient jusque-là fait la règle de sa conduite ; il remercia te prélat de lu confiance qu'iMui témoignait, le priant d'avoir pour agréable qu'il n'acceptât pas cette cure, à moins qu'il ne lui en? fit un ordre» Le

cardinal , étonné , lui demanda pourquoi il l'obligeait à user de son autorité. « Monseigneur, lui répondit « le saint prêtre, je me suis fait un devoir de ne « rien demander, ou désirer ; en outre, la place « que j'occupe me paraît être celle où Dieu me » veut, puisqu'il a daigné y bénir mon ministère. « Je prie donc très-humblement Votre Altesse de « m'y laisser achever ma carrière; si, malgré mes « prières , vous en avez jugé autrement , trouvez « bon que, pour en sortir, j'attende un ordre formel; « je serai plus certain de la volonté de Dieu. • Le cardinal, tout en admirant les principes du vertueux prêtre, ne fut que plus porté à lui confier le soin d'une grande paroisse. L'ordre une fois donné, M. Lefebvre, faisant taire ses répugnances, s'inclina respectueusement devant la volonté de sonévêque, qui devenait pour lui celle de Dieu ; et , le cœur gros de soupirs , % re tourna à Saint-Aubin cacher sa douleur, et apprendre à ses chers enfants le sacrifice qu'on exigeait de lui.

A cette triste nouvelle, toute la paroisse dont il était l'âme, qui semblait n'exister que par lui , fut dans la consternation. Ce n'étaient que larmes; chacun gémissait en secret de la perte commune ; l'église était remplie de gens qui faisaient des vœux pour que l'ordre qui les affligeait, avec tant de raison , fût révoqué. C'était un deuil général. Les anciens de la paroisse se réunirent sous la con-

VIE DE M. LEPEBVRF.. i65

duite du maire , homme d'une haute piété , pour aller, à Roueo, exposer au cardinal leur profonde douleur, et le supplier de changer de résolution. C'était un spectacle bien édifiant de voir une douzaine d'hommes à cheveux blancs , tous d'une vertu éprouvée, franchir pour la première fois le seuil du palais archiépiscopal , se jeter aux genoux du prélat, et lui demander avec larmes de ne pas leur enlever leur pasteur, leur père. Malgré leurs humbles supplications, le cardinal ne crut pas devoir revenir sur sa décision première ; mais en y persistant, il chercha, par ses manières affectueuses , à adoucir l'amertume de son refus. Quelque temps après, il avouait n'avoir pu s'empêcher d'être touché jusqu'au fond de l'âme, en voyant ces pieux vieillards répandre des pleurs mille fois plus éloquents que les plus beaux discours. Il fallut donc se résigner à une séparation , mais pour la rendre moins douloureuse à ses enfants et s'épargner à lui-même des émotions déchirantes, M. Lefebvre partit pendant la nuit, sans prévenir personne.

Page 1