LIVRE V
DnrtftVaiTivfe fe M. Ltébm à Dareétol joHv'à sa dmftér*
Darnétal es* une tille manufacturière qui comple six mille habitants, à trois kilomètres de Rouen ; sa population est tout industrielle. Quand M. Lefebvre fut nommé curé de la principale paroisse, cette ville, à part quelques rares exceptions, n'offrait rien de consolant du côté de la piété. Les fabricants, pour la plupart , tout entiers à leur négoce , s'occupaient exclusivement de perfectionner les produits de leur industrie, sans s'inquiéter, le moins du monde, de la grande affaire de l'éternité. Peut-être
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en différaient-ils le soin à la fin de la Vie , ignorant s'ils auraient aloïs le temps et îa volonté d'y travailler. Les ouvriers , en cela , trop iîdèles imitateurs de leurs mâttres, vivaiefnt , comme eux , dans la "plus profonde indifférence en matière de re*gion. Mais à cette incurie pour leurs intérêts éternels , ceul'-ci joignaient des défauts dont l'éducation avait préservé ceux-là. L'abus des liqueurs fortes , la vie des ateliers , si propre à corrotapne les mœurs, l'absence totale de religion , étaient devenus ïa sourde de passions haineuses et désordonnées , qui avaient rendu ce peuple quelquefois à craindre et difficile à gouverner. Tel était le nouveau champ que M. Lefebvre avait à cultiver. Nous disons (fautant plus aisément Ce qu'étaft Darnétal , alors qu'il reçut le doyen dont nous écrivons la vie, que, depuis cette époque , fl s'y est opéré un changement qui honore cette population , et qu'aujourd'hui on pourrait la citer avec avantage , pour ses semtiments religieux, pour son respedt à l'égard de ses pasteurs, ainsi que pour son dévôufement à toutes sortes de "bonnes œuvres.
M. l'abbé Lesurre , premier vicaire général du cardinal de Croy , vint lui-même installer le nouveau curé, il en fit le pius touchant éloge , le présentant à ses nouveaux paroissiens comme un don précieux de leur archevêque. M. Lefebvre, trop peu sensible à son élévation pour se dissimuler te tter-
rible fardeau qu'on lui imposait , avait l'âme attristée , dans la perspective des peines qui allaient environner son nouveau ministère , et des difficultés qu'il aurait à surmonter pour régénérer son troupeau. Il avait fait, à la vérité, le sacrifice de Saint- Aubin ; mais le souvenir des vertus qu'il y avait cultivées, et dont il avait été si longtemps l'heureux témoin, ne pouvait s'effacer de son esprit , encore moins de son cœur. La comparaison entre les deux peuples contribuait à rendre ce souvenir beaucoup plus amer. Voilà de ces angoisses que le monde ignore ; mais qui , pour être cachées , n'en sont pas moins réelles. Le prêtre seul les connaît et les éprouve.
Des personnes bien intentionnées , mais qui se faisaient illusion sur les obligations et les convenances sacerdotales , ne manquèrent pas de faire observer à M. Lefebvre , qu'étant placé dans une ville voisine de la métropole , il devait apporter quelque modification à son ameublement et à sa manière de vivre, qui , jusque-là , avait été voisine de la pauvreté; qu'il aurait à recevoir de nombreuses visites; qu'il devait, ne fût-ce que par égard pour ses visiteurs , les traiter avec les convenances dues à leur rang. On ajoutait que le dénument du presbytère de Saint-Aubin pouvait être supportable , parce qu'il se rapprochait en cela de la pauvreté de ses bons villageois ; mais qu'ayant
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désormais à vivre au milieu de personnes habituées aux commodités de la vie, il devait rfiettre ses meubles en rapport avec leurs usages , sous peine de les éloigner peut-être , ou d'y perdre pour luimême de la considération.
Ces raisons et beaucoup d'autres de ce genre , plus spécieuses que justes , n'étaient pas de nature à ébranler te saint prêtre , qui ne se laissait pas éblouir si facilement. Il s'était fait une loi de marcher stfr les traces de Jésus-Christ pauvre, il voulut Fimiter encore dans sa nouvelle position. Il était d'ailleurs très-convaincu que cette vie tnodeste dans un prêtre , lôîft de lui retirer quelque considération , était plutôt propre à fa fui concilier, et à le faire respecter davantage. Il ne doutait pas qiïe le plus bei ornement d'un presbytère ne fût la vertu du curé. Comment, en effet , ne pas estimer un homme qui s'oublie pour ne penser qu'aux autres , qui impose silence au cri de la nature , qui suit sans cessé le dur semîer des privations , qui n'est sensible qu'à l'honneur dé son divin maître, et à la joie de lui gagner des cœurs ? Lé monde , tout en marchant dans une voie opposée , s'édifie de voir un prêtre pratiquer la vie de renoncement. Cette conduite fait naître la confiance; et, quand on vient à faire un sérieux retour sur soi-même , pour se rapprocher de Dieu, c'est à ce prêtre qu'on s'adresse de préférence.
Fort de ces pensées et de l'exemple des saints , M. Lefebvre né changea rien à son mobilier, qui était des plus modestes (1). C'étaient, pour la pièce principale, une table de bois blanc , sur laquelle il mangeait, une autre table couverte de livres, quelques chaises de paille commune , dont le nombre n'était pas toujours en rapport avec celui dos visiteurs; dans ces circonstances, l'église, comme un voisin charitable , fournissait les sièges qui manquaient; un grand christ et quelques pieuses images , unique ornement de la cheminée , complétaient l'ameublement.
M. Lefebvre prit, comme à Saint-Aubin , la réso-
(1) On rapporte do pauvre prêtre Pierre Bernard, qui consumait sa vie au soulagement des infortunes, et à la conversion des prisonniers , qu'ayant accepté une modeste voiture qu'on lui offrait pour rendre plus faciles les courses nombreuses qu'il faisait dans Paris , en descendit un jour pour aller visiter des personnes qui avaient pour lui la plus grande estime, et qui le recevaient toujours avec empressement. Il fut tout surpris qu'à son arrivée dans la maison , personne ne se dérangeât et ne parût faire attention à lui. Recherchant alors quelle pouvait être la cause,de ce changement, il crut qu'il devait l'attribuer à son chétif équipage. Il sortit aussitôt pour congédier la voiture, et rentra ensuite au milieu de la compagnie, qui, cette fois, se leva tout entière pour le recevoir, et lui donner, comme précédemment, les marques les moins équivoques de son respect et de son affection.
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lution de n'aller jamais dhieren ville. • Un prêtre, « disait-il , n'a rien à gagner en ces rencontres , « ordinairement il a plutôt à y perdre , à moins c qu'il ne soit d'une réserve extrême et d'une con- « stante vigilance. Quelquefois , les personnes qui « Font invité , et qui l'ont fatigué de leurs offres « empressées , ne laissent pas , quand il est parti et « qu'il a cédé à leurs importunités , de faire des rehi marques qui ne sont pas toujours à son avantage. « Parfois aussi , il n'est pas environné des égards « dus à son caractère. Il est beaucoup plus sage « pour lui de vivre dans la retraite , et de ne pa- « raître dans le monde que pour l'exercice de son v « ministère, sauf quelques exceptions qui sont in» « diquées par la bienséance et la nécessité. »
Solidement fixé , sur ces principes, le nouveau curé de Car ville ne pensa plus qu'à mettre la main à l'œuvre pour régénérer le peuple qui lui était confié. Là, comme presque partout, l'ignorance était la cause du défaut de religion et des désordres qui en sont la suite. Il résolut donc de donner, /comme il l'avait fait à Saint-Aubin , l'instruction avec abondance , pour éclairer ces hommes endormis et les réveiller de leur assoupissement. La prédication était le seul levier dont il pût disposer ; mais comme, entre ses mains, cette arme avait une vraie puissance , il voulut l'employer avec assez d'énergie pour triompher des résistances qui s'op-
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posent toujours à l'établissement du règne dé Bteli. Les prônes du dimanche , qui ne revenaient qtfk huit jours d'intervalle , ne suffisant pas à son dessein , il annonça des instructions pour tous les jours de la semaine. Elles avaient lieu à la fin du jour, air moment oè les ouvriers, très-nombreux en ce pays, sortent des fabriques. Il faisait marcher de pair l'explication des principaux mystères et celle des* commandements de Dieu. C'était là que se portait * tolit Feffort de son «èle. Il comprenait qu'il n'y avait pas de changement à espérer dans la conduite de ses paroissiens , tant qu'ils n'auraient pas une connaissance exacte de la loi qui devait en être la règle. Il e*$0Bah donc avec clarté les obligations que les divins préceptes imposent à l'homme , il insistait sur les 'devoirs qui en découlent et sur les malheurs qu'entraîne leur violation , pour le temps et pouf l'éternité. Ces explications donnaient Ben à une foule de détails , dans lesquels chacun pofivait aisément reconnaître en quoi il avait failli.
Malgré ses cinquante-cinq ans, la parole de M. Lefebvre était toujours vive et entraînante, pleine de feu et d'images. Il avait trouvé de nouvelles forces pour exposer, avec une mâle énergie, les importantes vérités du satat. En peu de temps, une grande secousse fut donnée à cette paroisse , naguères si profondémentendormie et si éloignée der Dieu. C'était comme une» grande mission ptiefcéé
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par un seul homme. L'église était toujours pleine t riches et pauvres, tous venaient entendre le prédicateur, mais avec des dispositions bien différentes. If. le curé de Carvilie, qui connaissait la grandeur du mal qu'il avait à guérir, et qui , pour éviter le reproche du prophète, ainsi que le sort funeste 4e ceux qui se taisent en pareille rencontre, avait attaqué de front tous les désordres , ne tarda pas à se trouver aux prises avec toutes les passions déchaînées.
Le mouvement imprimé à la paroisse n'avait pas l'approbation de tout le monde ; bien des gens non seulement refusaient de s'y laisser entraîner, mais s'y opposaient de tout leur pouvoir, soit en décriât les instructions, soit en n'y venant que pour donner le signal du désordre. L'ennemi du salut opposait une vigoureuse résistance aux attaques réitérées de son infatigable adversaire ; il mettait tout en oeuvre pour empêcher les prédications ; souvent l'église était envahie par des perturbateurs qui lançaient des pierres aux fidèles. La force armée était obligée de veiUer avec les autorités pour maintenir, dans le lieu saint, Tordre qui, sans leur intervention, eût été compromis. C'était une lutte acharnée dans laquelle, -néanmoins, l'avantage restait au ministre de Jésus-Christ, que rien ne pouvait effrayer ni rebuter.
Un soir, pendant que M. le curé de Carvilie était
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occupé à la sacristie, à instruire quelques ouvriers, une grosse pierre , lancée du dehors avec force à travers la croisée, vint briser un panneau de boiserie devant lequel il était placé. Il s'en fallut de quelques lignes que la pierre, qui lui était destinée, ne l'atteignit à la tête et ne le renversât. Dans la crainte qu'une attaque si brutale, qui pouvait mettre sa vie en danger, ne vint à se renouveler, il prit la sage précaution de ne jamais sortir, la nuit , sans être accompagné. Des hommes pieux et dévoués, qui venaient le soir à l'église pour prier, l'attendaient jusqu'à dix heures pour le reconduire au presbytère. Plusieurs années après cette première attaque, l'appréhension d'être assailli, en sortant du lieu saint, le poursuivait encore, et lui donnait involontairement le frisson, quand il en franchissait les portes.
. Cependant la divine semence , répandue si abondamment , commençait à fructifier. Les ouvriers , pauvres pour la plupart, se trouvaient alors, comme dans tous les temps , le plus près du royaume de Dieu ; ils furent les premier*^ ouvrir les yeux à la lumière, et leur cœur aux douces impressions de la grâce. Le bon pasteur avait pour eux une charité toute paternelle ; il prenait plaisir à s'entretenir avec eux , et à leur enseigner les voies du salut. De nombreuses confessions générales occupaient tous les moments qu'il ne passait pas dans la chaire de
vérité. Déjà il commençait à recueillir au saintlribunal le fruit de ses travaux ; les âmes se convertissaient. L'église , qui jusqu'alors avait été presque déserte , devenait fréquentée. Dès le matin , avant le jour, la prière et l'instruction appelaient les ouvriers dans le lieu saint. Quand M. Lefebvre en remarquait quelques-uns plus assidus que les autres , ou qui prêtaient une attention plus soutenue à ses paroles , il cherchait à leur parler le premier, de peur que la timidité ne les empêchât de venir jusqu'à lui ; c'était le moyen de ne pas laisser refroidir la, grâce , et de leur rendre le retour à Dieu plus facile.
Un des hommes les plus mal famés, adonné au jeu et à la débauche, venait, depuis quelque temps, régulièrement à l'église , qu'il n'avait , jusque-là , jamais fréquentée. Il n'échappa pas à l'œil observateurjde M. le curé de Carville, qui, pour le voir de plus près , et trouver l'occasion de lui parler, avait soin d'attacher, chaque matin, une lumière au pilier derrière lequel cet homme se cachait. Après quelques jours de soins et d'observation, il finit par lui adresser la parole : « Mon bon ami, lui dit-il, vous 9 avez envie de me parler. — Moi, Monsieur ! je « n'ai ditcela à personne. — C'est possible, mais au « moins n'en sentirîez-vous pas le besoin ? — Oh ! « pour le besoin , c'est différent î — Alors, c'est vous « que je cherche, car je ne veux que des gens
« gui aient besoin de mon ministère. -*- Mais, Monte sieur, si vous me connaissiez, si vous saviez... « — Je sais que je suis envoyé pour les brebis per- « dues de la maison d'Israël, et que plus votre « aine aura de souillures, plus je serai heureux de « travailler à sa purification. » La partie était engagée , le Seigneur devait y trouver sa gloire. Quelques mois après cette conversation, qui avait été suivie de beaucoup d'autres, cet homme si décrié devint un modèle de piété. Depuis sa conversion, il ne passait pas un jour sans venir à l'église, offrir à Notre-Seigneur ses prières et son repentir. En peu de mois, ses affaires, qui, avant sqn retour à Dieu, étaient dans le plus triste état, sans pouvoir être réparées, faute d'argent et de crédit, prirent une tournure plus consolante : en même temps que la vertu rentrait dans son cœur, la. confiance lui était rendue, et le mettait à même de vivre de$ fruits de son travail. Cet homme, quelquefois interrogé sur son changement de conduite, ne faisait aucuu mystère de ses égarements; il racontait, toujours avec un étonnement nouveau, le soin que M. le curé prenait d'apporter, chaque matin, une lumière près de la place qu'il occupait. « Ce digne homoie, « disait-il avec naïveté, me croyait probablement « un grçnd esprit, tandis, que je n'étais qu'un i$no- « rant, et le plus grand pécheur du pays ! ?
Cet exemple peut faire comp^dre £e qui se pas-
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sait alors à Damétal. Toute la population était profondément remuée ; les deux paroisses participaient au bienfait de la régénération spirituelle qui commençait à s'opérer. Si les instructions , dans lesquelles M. le curé de Carville ne déployait d'autre art, que de les mettre à la portée des plus humbles intelligences, n'avaient pas tout le poli qu'exigerait une composition soignée , elles avaient , en échange, le mérite incontestable d'attirer une foule d'auditeurs, et de donner ainsi au prédicateur l'occasion de déposer des germes de foi et dés semences de vertu, dans un plus grand nombre de coeurs. La vérité sur ses lèvres était toujours sans voile ; il la présentait avec tant de force et de clarté, qu'elle ne pouvait manquer de remuer profondément les consciences. Aussi, dans la prévision des animosités que cette hardiesse évangélique pouvait soulever, fallait-il à M. Lefebvre un courage plus qu'ordinaire, pour entrer dans une voie si pleine de périls et si ennemie de son repos. Le sentiment du devoir était trop puissant pour ne pas triompher de ces justes appréhensions.
Un prêtre, en effet, par cela même qu'il est pasteur, n'est-il pas dans l'obligation rigoureuse de s'élever contre les vices qui déciment son troupeau ? Est-il libre de taire, à son gré, les vérités difficiles à traiter, et dont le développement peut le désigner à la haine de& passions contrariées? Non
assurément, sa mission est de détruire tout ce qui est mauvais dans le champ dont la culture lui a été confiée (1). Son devoir est d'avertir ceux qui se perdent, afin de les arracher à leurs habitudes coupables (2). Sans cela, disent les saints, il se perd avec ceux qui périssent (3).
Tous les hommes qui ont reçu de Dieu mission d'instruire et de réformer les peuples, ont suivi cette voie difficile, et en ont subi les conséquences. Quel a été, en effet, le sort des prophètes ? Le fils de Dieu reprochait aux juifs de les avoir persécutés et mis à mort , en haine de la vérité (4). Quel a été le sort du saint précurseur? Jean-Baptiste était certain de déplaire à Hérode, en le reprenant de son commerce scandaleux ; il avait tout à craindre de la vengeance d'Hérodiade ; et néanmoins le non licet,
(1) Eccè coostitui te hodiè super gentes, ut evellas et destruas. Jer., i , 10.
(S) Clama, ne cesses, et annuntia populo meo scelera eorum. Isaias, ltiii, 1.
(3) Die cui dispensatio verbi commissa est, etiamsi sanctè vivat, et tamen perditè viventes arguere aut erubescat, aut metuat, tum omnibus qui eo tacente perierunt, périt. S. Prosp.
(4) Eccè ego mitto ad vos prophetas et sapientes, et ex illis occidetis, et crucifigetis..., et persequimini decivitate in civitatem. S. Matth., xxm, 34.
devenu si fameux , sortit plus d'une fois de sa bouche courageuse. On sait le reste : sa tête tomba sous le glaive soulevé par la vengeance d'une femme impudique. Saint François-Xavier ne fut-il pas persécuté par les bonzes du Japon, pour avoir démasqué leur hypocrisie ? Saint François de Sales, malgré son extrême douceur, ne fut-il pas exposé plusieurs fois à la mort , par la haine que lui portaient les hérétiques du Ghabtais ? Ne soyons donc pas surpris si M. le curé de Carville, qui avait dû s'élever contre la corruption des mœurs, contre la profanation des saints dimanches ; qui avait du éloigner quelques instituteurs vicieux , devenus le scandale de leurs élèves, rencontra de nombreuses oppositions , et vit des ennemis de plus d'un genre s'armer contre lui. Ses instructions mettaient à nu tant de plaies dont on ne voulait point avoir à rougir, et dont on voulait encore moins ta guérison, qu'on chercha à se débarrasser, à tout prix , de ce prédicateur incommode.
Les mécontents, voyant que les premières entraves apportées au zèle de M. Lefebvre, ne diminuaient rien de son activité; qu'il n'en était, au contraire, que plus ardent à poursuivre son œuvre, résolurent de le perdre de réputation, en attaquant la pureté de ses mœurs. Le discréditer complètement, et l'obliger, par l'infamie qui s'attache à ces sortes d'accusations, à lâcher prise et à quitter la
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paroisse, était l'unique but de cette déplorable machination. Cespul homme les gênait; mais comment ternir une réputation acquise par quarante années de vertus ? Comment salir une si belle vie ? Ce fut son zèle qu'on attaquij, en le supposant mu par d'indignes passions, et en incriminant les marques extérieures de ce zèle. Il sç prouva deux hommes , étrangers à la paroisse , qui se laissèrent entraîner à devenir les organes d'une accusation ridicule en soi , mais qui devait servir de point de ralliement, et autour de laquelle des mains, qui se cachaient dans l'ombre, espéraient grouper tout ce que la haine peut fournir pour arriver ^ ces fins.
A la première nouvelle de cette étonnante accusation, M. Lefebvre ne voulait pa$ y croire ; comment, en effet, supposer qu'ayant toujours et partout combattu le vice avec tant d'énergie, il se trouverait, au bout de sa carrière, accusé d'infamie ! Quand enfin il eut acquis la certitude de la perversité de ses ennemis , son âme fut en proie à de cruelles angoisses ; ce fut assurément la peine la plus sensible detoutç sa vie. Il eut besoin d'un courage et d'une résignation que la foi seule peut donner, pour se soumettre à cette terrible épreuve, et consentir à boire, jusqu'à la liç, ce calice d'amertume.
L'autorité ecclésiastique, qu'on avait cru injjirçider p^r des menaces de ppursijites contre M. te
Vl£ B£ M. Lfc*ii#VftÇ, i^
curé de Carville, refusa énergiquement de le retirer de Darnétal, comme on le lui demandait ; au fond, c'était là tout ce que l'on voulait. Mais après ce refus, rien n'arrêta plus la marche de cette déplorable affaire, four en assurer, le succès, les meneurs épuisèrent toutes les ressources de la procédure, ainsi que tous les degrés de juridiction, depuis le tribunal de police correctionnelle jusqu'à Ja cour de cassation ; ce fut en vain, partout l'innocence de l'accusé fut proclamée, et l'accusation, portée au loin par les cent bouches de la renommée, fut déclarée calomnieuse.
Si , dans ces moments pénibles, M. Lefebvre eut la douleur de rencontrer, acharnés à sa perte , des hommes qui s'étaient fait gratuitement ses ennemis, son cœur dut éprouver quelque consolation en voyant une masse imposante d'hommes honorables se lever spontanément pour prendre sa défense , et porter, jusque dans l'enceinte des tribunaux, les témoignages les moins équivoques de leur admiration et de leur respect pour ses vérins. Parmi çen* qui tinrent à honneur de prendre sa défense , on remarqua, entre autres , M. Lefebvre-Duruflé , qui a été successivement représentant à l'assemblée nationale , ministre de l'empereur Napoléon 111 pendant la période présidentielle , et aujourd'hui sénateur. Sa déposition, aussi franche que lucide, fut dictée autant par l'intérêt de la vérité que par celui
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non moins puissant qu'inspire toujours un homme injustement accusé. On nous saura gré de reproduire cette remarquable déposition, qui fit sur le tribunal une impression profonde.
M. Lefebvre-Duruflé s'exprima ainsi : « Quoiqu'il « y ait homonymie complète entre M. le curé de « Carville et moi , je ne suis ni son parent , ni son « allié.
• Jesuis également étranger aux accusateurs. Je ne « connais personnellement rien des faits renfermés « dans la plainte qu'ils ont portée contre M. le curé « de Carville, et jepenseque c'est plutôt pour rendre « compte des antécédents de M. le curé de Carville, « que pour témoigner sur le fonds de l'affaire , que « j'ai été appelé devant le tribunal.
« Il y a environ sept ans que j'habite Elbeuf ; « quand j'y fixai ma résidence , M. le curé de Car- « ville était curé de Saint-Aubin, village très- voisin « d'Elbeuf. L'ardeur de son zèle faisait bruit aux* « environs. J'entendis beaucoup parler de lui ; on « blâmait quelquefois , et parfois j'ai blâmé moi- « même le prêtre trop ardent ; mais toujours et « partout j'ai entendu respecter et j'ai respecté « moi-même l'homme vertueux. Aussi rien ne sau- « rait égaler la surprise que j'ai éprouvée quand « j'ai eu connaissance de l'accusation dont il est « l'objet. En vain les personnes qui m'en faisaient « part m'assuraient que cette accusation était ap-
« puyéede trente témoignages, fortifiés eux-mêmes « par l'assentiment du conseil municipal , et par « celui des chefs des principales maisons de Darné- « tal ; je fis observer aux propagateurs de l'accu- « sation, qu'en pareil cas , on ne prenait ni trente « témoins ni trente complices.
« Comme il n'y a cependant rien à opposer à des • preuves positives, j'engageai à les préciser; « mais on ne put m'articuler aucun fait positif, au- « cune circonstance aggravante qui pût convaincre « ma raison. Aussi dis-je aux personnes avec les- « quelles je me trouvais, que jusqu'à ce que l'accu- *• sation fût mieux prouvée , elle me paraîtrait in- « vraisemblable.
« Néanmoins , comme il est rare que l'accusation « la plus absurde n'ait pas au moins un prétexte , « je cherchai quel était celui dont les accusateurs « avaient pu s'emparer. L'habitude que je connais- « sais à M. le curé de Carville d'accompagner ses « discours, et surtout ses exhortations religieuses, « des gestes les plus multipliés et les plus exprès- « sifs , fut celui auquel je m'arrêtai ; et le souvenir « de rapports que j'avais eus moi-même avec lui , « acheva de fixer cette pensée dans mon esprit.
« J'eus , en effet , occasion , il y a deux à trois « ans , d'aller chez M. le curé de Carville , alors c curé de Saint-Aubin. J'y fus conduit par une af- « faire d'un intérêt purement temporel , et dans
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« laquelle je n'ai eu qu'à me louer de sa prudence « et de 800 intervention. En pénétrant dan* sa « demeure , je fus frappé de la simplicité réelle- « ment évangélique qui y régnait. Au moment où « je l'abordai , on venait de lui amener un enfant « qui s'était rendu coupable d'une faute assez c grave. Le curé lui fit une exhortation aussi rao- « raie que touchante, qu'il accompagna, en termi- « nant , de gestes que je qualifierai de caressants , « si l'on veut bien entendre cette expression dans c le sens le plus pur et le plus paternçl.
« L'enfant partit ; je restai seul avec M. le curé. « Notre entrevue fut longue. Après avoir épuisé la' « discussion de l'affaire qui m'amenait chez lui, « j'allais me retirer, mais il dirigea la conversation « vers l'objet habituel de toutes ses pensées, vers < la religion. Nous ne tombâmes pas d'accord sur « tous les points. Ce fut alors qu'qjoutaot aux ar- « guments que sa raison lui suggérait , aux mouve- « inents que lui inspirait son éloquence , les gestes « les plus tendres et les plus suppliants, il me con- « jura, tantôt en serrant mes mains dans les « siennes, tantôt eu me pressant dans ses bras , de « revenir à ses idées » de me rangera son avis.
« Notre conversation, commencée dans le secret « de son oratoire , continua sir le même ton , et « accompagnée, de sa part, par les mêmes gestes , « d'abord dans son jardin , en présence de ses
VUE J)B *, L^FJ^VH^. m
« élèves, puis dans lu principale rue 4e sa paroisse,
« et jusqu'au rivage, à la face des nombreux habi-
« tants qui s'y trouvaient , car c'était un dimanche ,
« et j'avoue qu'il aurait fallu être doué d'une pudeur
« bien susceptible pour voir quelque chose de cou T
« pable dans cette espèce de langage d'action.
« Pour rendra plus sensible , par une comparait son, l'impression que ces nianières causèrent j sur moi , et que je crois qu'elles auraient dû oaum ser sur tout autre , je dirai qu'il me semblait « voir us homme qui aurait aperçu à mes pieds un « abîme que je n'y aurais pas vu moi-même , et « qui , désolé de la sécurité avec laquelle j'aurais « marché vers ce précipice , désespéré de ne pou- « voir me cpnvaipcre, par la puissance (Je .ses pa- « rôles, dji danger que j'aurais couru , m'aurait #n* « lacé de ses bras , se serait précipité âmes pieds, « pour m'empêclier de courir à une perte certaine. « Cette idée, je crois, me frappa à linstant « même. » (1)
(1) M. Lefebvre-Duruflé, ayant eu à se plaindre de ce que, dans un compte rendu , sa déposition avait été défigurée, la fit imprimer pour la rétablir dans son exactitude primitive j il l'accompagna en même temps de quelques notes explicatives. Je citerai celles qui montrent ce que les gens du monde pensaient de $f. le curé 4e. Garyjl|e, en même ternes qu'elles mettent au jour la délicatesse de sentiment de son noble et généreux défenseur. Il disait, dans une de ces notes :
Après l'audition des témoins , le président dn tribunal demanda à l'accusé s'il avait quelques éclaircissements à donner, ou quelques observations à faire sur ce qui venait d'être dit. M. le curé de Carville, se levant, au milieu d'un profond silence,
Voisin pendant six ans de la paroisse de Saint- Aubin que M. le curé de Carville a administrée pendant vingt-deux ans, sans reproche; mis par le hasard en rapport avec lui, j'ai pu connaître et apprécier le bien moral et le bien matériel qu'il a faits dans une paroisse populeuse et pauvre. Pourquoi n'aurais-je pas proclamé devant un tribunal ce que j'aurais été forcé de m'avouer à moi-même t Pourquoi n'aurais-je pas dit le lendemain de l'accusation ce que j'aurais dit la veille?
« La vérité dans les choses de ce monde est une à mes yeux ; indépendante des personnes , elle l'est aussi des opinions et des croyances religieuses. Non, je ne saurai jamais refuser à un prêtre catholique, à un compatriote, le témoignage de vérité que je donnerais au besoin à un étranger.
« Cependant je ferais parade d'une vertu que je n'ai pas, si je dissimulais qu'il m'a fallu vaincre un premier sentiment de répugnance pour entrer dans la lice où l'on a engagé M. le curé de Carville. L'accusation que l'on a fait planer sur sa tête porte avec elle un germe si contagieux et si impur, que l'on en redoute en quelque sorte le contact; mais cette horreur que l'accusation inspire n'impose- t-elle pas plus impérieusement encore le devoir sacré de défendre l'accusé à celui qui a la conviction intime de son innocence? Est-ce parce qu'on aura cruellement ino-
commença ainsi : « Si je porte aujourd'hui la parole « devant ce tribunal , c'e$t moins pour y prendre « ma défense que pour réparer le scandale qui vient « d'être donné. En effet, l'accusation qui pèse en « ce moment sur moi , loin de m'humilier, m'ho-
« culé à un homme une maladie épidémique qu'il faudra « lui refuser tout secours? Heureusement il n'y a jamais eu « en France deux réponses à de pareilles questions. »
Ailleurs, il s'adresse ainsi à un homme du peuple qui prenait parti contre l'accusé, même avant de savoir quelle était l'accusation : « Cet homme que tu condamnes avant de savoir encore s'il est condamnable , je l'ai connu , moi ; j'ai pénétré dans son humble demeure au temps où sa vertu n'avait point encore subi d'outrage ; sais-tu de qui je l'ai vu entouré? sais-tu sur qui portaient ses soins et sa sollicitude? C'était de ceux, c'était sur ceux que la* Providence a placés comme toi dans les rangs inférieurs de la société. C'était ceux-là qu'il appelait à sa table; c'était avec ceux-là qu'il partageait ses vêtements grossiers ; c'était de ceux-là dont il adoucissait les douleurs et dont il essuyait les larmes. Il leur prêchait un monde meilleur avec enthousiasme, avec exaltation peut-être. Mais, après tout, que voulait-il leur donner?.... l'espérance. Va, ce n'est ni à toi ni à tes semblables de le haïr. Adieu , ami ; retourne à ton travail , peut-être as-tu privé tes enfants du pain de la journée, pour te livrer à un sentiment toujours pénible, à la haine; à un sentiment injuste, jusqu'à ce qu'il repose sur une condamnation légale. »
Plus loin, s'étonnant de l'inconséquence des persécuteurs
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<( nore singulièrement; car si mon divin maître « ( montrant de la main le crucifix placé au-dessus « de la tête des juges) n'a. pas craint d'être traité « d'imposteur, je ne dois pas rougir d'être traité « de scélérat. » Puis, sans récriminer contre ceux
assez aveugles pour ne pas voir que tout un passé de vertu» rendra au moins invraisemblable l'accusatu» d'un jour, il dit : • Ne faudra-t-il tenir aucun compte de ces cinquante- « cinq ans d'une vie sans doute inattaquable, puisqu'elle
• est restée inattaquée dans toute cette affaire? Faudra-t-tt « rejeter de l'équitable balance trente ans d'un ministère « exalté dans son zèk, mais «exalté dans sa charité? Fau~
• dra-t-il repousser ce cortège d'enfants recueillis, de pauvres « secourus, de malades consolés, de faibles affermis dans « la vertu , qui tous se pressent autour de l'accusé, sans 3 que du sein de cette multitude, où il a rencontré quel-
• quefoii le vice et la malveillance, il s'élève une seule voix
• accusatrice?
« Mon sens Intime m'égare peut-être ; mais je ne puis me p refuser à croire que s'il est des vertus qui ne sont pas tou-
• jours incompatibles avec certains vices, il est des vices « qui sont incompatibles avec certaines vertus. »
Enfin il stigmatise la calomnie avec trop d'éloquence et de vérité pour que sa juste indignation ne trouve pas un écho dans tous les cœurs honnêtes. « U y a, dit-il, dans la « calomnie quelque chose qui révolte tout mon être, qui « indigne et soulève toutes les facultés de mon âme. J'ai « cherché la cause de cette antipathie,, et je crois l'avoir « trouvée surtout dans l'inconcevable facilité à commettre « le crime. du «;ôlé du calomniateur et dans l'impossibilité
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qui tétaient faits ses ennemis , qui avaient Sr indignement travesti ses actions et calomnié ses intentions , il exposa le bût de la rtfesion du prêtre an milieu du monde. Pour faire apprécier les difficultés qu'elle rencontre, il représenta, «Funcôté, l'homme
presque absolue de la défense du côté du calomnié. L'agresseur, qui s'attaque à la malice de notre cœur, à ce penchant secret qui nous porte toujours à accueillir le mal, à douter du bien , à cette légèreté qui pose si rapidement en fait ce qui devrait demeurer en question , aux inimitiés qu'elle satisfait , aux jalousies qu'elle flatte , à cette oisiveté causante qui n'a une activité électrique que peur propager le scandale, l'agresseur trouve presque autant de complices qu'il a d'échos. Quel est cependant le sort du calomnié? Toutes les bouches ont répété l'accusation qui l'accable , quelles voit resteront pour sa défense ? Qift se chargera d'apaiser les passions de tout un peuple en émoi , de détruire ses préventions, de le ramener à ces sentimenu? de calme et (F impartialité que l'examen de la vérité commande? Qui discutera chaque circonstance de l'accusation avec chacun des hommes qui composent cette multitude? Qui réfutera devant eux les chargés? Qui leur fiera sentir le vide des unes, la perfidie des autres? Qui scrutera enta la vie entière de l'accusé pour opposer un demi -siècle de vertus peut-être à l'accusation d'un jour ? Estes sous l'égide de la justice qu'il cherchera un refuge ? Mais la justice elle-même est souvent inhabile à cicatriser les blessures que fait la calomnie ; l'homme qu'elle entache dé ses poisons recouvre légalement l'honneur; mais aux yeux de la foule cet honneur n'est plus intact, et trop'
avec ses faiblesses et ses entraînements vers le mal , avec ses chutes nombreuses et ses plaies vives et profondes; de l'autre, le prêtre envoyé comme un médecin au milieu de ces malades, pour les soigner, les guérir et les sanctifier, mais comme un médecin auquel la connaissance du mal est nécessaire pour y apporter le remède. Il dit alors qu'ayant appris, par une longue expérience, tout ce qu'il y a de pénible pour la nature dans les aveux que re-
souvent un geste et un sourire accusateurs poursuivent jusqu'au tombeau le nom de l'innocent calomnié. • Ce tableau vous effraie l On peut cependant en rembrunir encoie les couleurs. Supposez que le calomnié soit en butte à une accusation d'une nature telle que le nom seul du crime qu'elle lui impute soulève l'indignation , que son front doive se couvrir de rougeur avant même que sa bouche ose s'ouvrir pour sa justification ; que la justice soit obligée , pour connaître de l'accusation et de la défense, de voiler son image et de fermer son sanctuaire, que le calomniateur seul ait l'audace de franchir sa mystérieuse enceinte, de violer son pudique secret, et que le calomnié, enchaîné par cette pudeur même qu'on lui reproche d'avoir perdue , soit réduit à murmurer sa défense à l'oreille des hommes «*t à demeurer muet en présence des femmes et à la vue des enfants , tandis qu'on l'aura signalé à tous comme un monstre.
« Oh! calomniateurs, calomniateurs, osez vous mettre un instant à la place de vos victimes, vous reculerez devant votre propre ouvrage, »
quiert le sacrement de pénitence, il avait cru devoir user envers les pécheurs de la plus ardente, comme de ta plus compatissante Charité , afin de les engager à ouvrir leur cœur sans réserve , et à lui fournir le moyen de panser des plaies qui , sans cela , seraient restées incurables. Il ajouta que si , pour faciliter leur retour à Dieu et à la vertu, il, avait fallu se mettre à leurs genoux, il l'aurait fait volontiers. Puis, s'adressant alors aux juges et à tout le barreau qui composait l'auditoire : « Si c'est là, dit- « il, une faute, je serai le premier à proclamer « que je suis coupable , et d'autant plus coupable, « que je ne me sens pas la volonté de changer. »
Cette liberté évangélique ne déplut à personne. Les avocats prirent ensuite la parole. Deux hommes d'un mérite distingué (1) tinrent à honneur de présenter la défense et de repousser l'accusation. Ils s'attachèrent moins àprouverl'innocence del'accusé qu'à dévoiler le mystère d'iniquité dont ils avaient saisi la trame , et dont leur client avait failli devenir la victime ; après quoi la séance fut interrompue.
Pendant que les juges étaient dans la salle de leurs délibérations, les avocats se,pressaient autour de
(1) M. Taillet père, en première instance, et M. Chéron, devant la cour royale. Toute cette procédure avait été pré' parée par les soins intelligents et dévoués de M. Giffard , avocat.
M. le curé de Carville, qui, au lieu d'un plaidoyer efl sa faveur, leur avait presque fait un sermon. Un êtes avocats qui avait porté la parole contre lui s'approcha aussi avec des témoignages de respect. M. Lefebvre l'entretint volontiers, et lui dit, en le quittant : « Vous avez , Monsieur, un incontestable « talent ; il est fâcheux que vous l'employiez à sou- « tenif une si mauvaise cause. » On attendait avec anxiété la rentrée du tribunal. Au bout d'une henre, les juges vinrent reprendre leurs sièges, et le président prononça son jugement , dont voici quelques considérants :
• Attendu que les faits articulés dans la plainte « ne caractérisent ni crime ni délit ;
« Attendu que le zèle du sieur Lefebvre pour la « religion, la sévérité, le rigorisme de ses prin- « cipes, la pureté de ses mœurs, son esprit de « charité, sa bonne conduite, sont attestés par plus « de quarante témoins, parmi lesquels sont les « maire et adjoints de la commune de Saint-Aubin, « dans laquelle il a été desservant pendant plus de « vingt-deux ans, les maire et adjoints de Cléôn , « commune voisine de Saint-Aubin , les juges dé « paix de Darnétal, de Boos et d'Elbeuf, et autres • fonctionnaires publics , ainsi que nombre « d'habitants notables de Darnétal, de Saint-Aubin, « E ffieuf et autre» communes ; *
« Attendu qu'il est évident que la plainte n'a pas
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« été dirigée dans l'intérêt de la morale, mais dans « des vues tout opposées , pour servir des haines , t des passions, donner prétexte et passage à la ca- « loipiiait à l'effet de déchirer publiquement la « réputation d'un ministre, à qui on a voulu faire « un crime des manières avec lesquelles il a mani- « festé son zèle religieux ;
« Attendu que le sieur Lefebvre , dans ses con- « clusions, a déclaré ne vouloir de doifemages- « intérêts;
u Le tribunal, statuant sur les instances, dit que « les faits articulés par les demandeurs ne caracté- « lisent ni crime ni délit; déclare l'enquête entre- « prise par le sieur Lefebvre, bien et dûment faite; « celle entreprise par les demandeurs , faillie et i manquée; déclare les actions intentées par ces « derniers calomnieuses; décharge le sieur Lefebvre « des fins d'icelles, lui accorde acte de ce qu'à « raison de sa qualité de prêtre et de curé , il n'en- • tend réclamer aucuns dommages-intérêts , coni damne les demandeurs solidairement aux dépens « envers ledit sieur Lefebvre. »
Ce jugement, qui vengeait la vertu outragée , fut confirmé successivement par la cour royale et la cour de cassation.
Pendant le cours de ce lamentable procès , la paroisse de Carville conservait une paix profonde ; les exercices religieux s'y faisaient non seulement
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avec la même assiduité , mais encore avec >ine ferveur nouvelle réclamée par les circonstances. De» vœux el des prières s'élevaient de tous les coeurs, pour conjurer le ciel de confondre la calomnie, eu faisaut triompher l'innocence. Rien n'était plus touchant que de voir de pieux fidèles quitter leur demeure longtemps avant le lever du soleil , gravir pieds nus la montague de Bonsecours , et aller déposer , aux pieds de l'autel vénéré de Marie, -teurs ardentes supplications pour celui qui, en peu de mois, s'était acquis leur respect et leur amour.
Cette violente persécution n'avait pu arrêter les progrès du bien, ni les élans de la charité sacerdotale. M. Lefebvre se montrait partout père et pasteur ; plus il était persécuté, plus il se livrait aux* bonnes œuvres. Les pauvres étaient pour lui la portion choisie du troupeau. Dam les premiers temps de son arrivée dans la paroisse, chacun d'eux recevait de sa main un demi-franc par se* maine. H s'appauvrissait sans doute, mais Use croyait encore fort riche, parce que ces aumône» h» aidaient à gagner le cœur de ces nécessiteux , qui commençaient à le regarder comme leur providence. Deux d'entre eux , paralytiques et scrofaleux , dînaient chez lui chaque dimanche.
Quand les divers besoins de sa paroisse hii furent connus, il assistait généreusement les ouvriers qui se trouvaient dans la peine, surtout quand leur
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misère »è venait pas d'inconduite. Il n'était point rare qu'il donnât 30 à 40 fr. pour le soutien d'une famille. Son linge passait aussi en aumône ; mais tout cela se faisait avec tant de secret , que son domestique lui-même ne s'en apercevait qu'en trouvant l'armoire au linge notablement diminuée. Ce n'était jamais en vain qu'on frappait à sa porte ; son cœur compatissait à toutes les infortunes, en même temps que sa bourse s'ouvrait pour soulager toutes les détresses.
Non content de secourir les pauvres, M le curé de Carville , obéissant à un sentiment de foi, voulait qu'ils partageassent les privilèges des personnes opulentes* Il s'appliqua donc à faire cesser toute distinction blessante pour eux. Un jour, on inhu* niait une personne indigente-, les porteurs s'arrêtèrent dans la nef poujr y déposer le corps ; M. Lefebvre en ayant demandé la raison, on lui répondit qu'on portait seulement dans le chœur ceux dont la famille payait une certaine redevance. « Portez-y « aussi les pauvres, reprit le pasteur, ils sont mes « enfants comme les riches ; leur pauvreté est pour « moi très-respectable , et je me plairai à l'honorer « en toute circonstance. » Aussi, quand un pauvre qui avait vécu chrétiennement , venait à mourir, M. le curé de Carviile ne laissait pas à un autre le soin de l'enterrer; il faisait lui-même l'inhumation. Il voulait aussi qu'en ces rencontres, on se servHde
riches ornements pour montrer le cas qu'il faisait de la pauvreté alliée à la vertu.
Les pauvres avaient toujours chez lui un libre accès ; sa demeure était si simple, qu'ils y pénétraient sans embarras , et sans autre précaution que d'y porter avec eux le respect et la confiance pour le maitre du logis. Dès l'entrée, la vue seule de l'ameublement leur apprenait qu'ils étaient eu pays de connaissance, et disposait leur cœur à s'épanouir auprès d'un homme dont la vie et les habitudes ne leur étaient nullement étrangères.
Le zèle de la maison de Dieu ne s'était pas éteint chez M. l^efebvre ; il en donna des preuves dans sa nouvelle paroisse. L'église de Carville est un assez beau vaisseau ; mais , à son arrivée , il était d'uue nudité et d'une pauvreté complètes. Quoique le maîtreautel fût des plus chétifs , et qu'il y eût nécessité de le remplacer, une mésintelligence survenue entre le curé précédent et les membres du conseil de fabrique , avait empêché de placer un très-riche autel , en marbre, qu'on possédait depuis plusieurs années, et qui était relégué dans la sacristie , en attendant que le différend s'arrangeât. M. Lefebvre leva toutes les difficultés, s'entendit avec un marbrier, et, au bout de quelques semaines, le bel autel, surmonté d'un riche-tabernacle, prit sa place dans le sanctuaire. Le reste de l'église ne tarda pas à subir une complète transformation. A ces travaux, en-
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trepris pour embellir la maison de Dieu , M. Lefebvre voulut ajouter des vases sacrés précieux et de riches ornements qui, en inspirant plus de respect pour les divins mystères, pussent aussi relever Téclat des saintes cérémonies. Son désir fut exaucé. Des ornements brodés en or et des vases sacrés en vermeil enrichirent la sacristie.
Ces embellissements et ces achats continuels s'élevèrent , pendant le séjour de M. Lefebvre à Carville , à une somme de plus de 100,000 fr. Cependant la fabrique n'avait pas de ressources, et M. le curé était pauvre. Le seéret de toute cette richesse, qu'on prendrait volontiers pour une fable , si l'œil du visiteur n'en voyait la réalité , consistait dans le désintéressement du pasteur. On savait qu'il n'avait rien à lui , que le peu qu'il possédait était employé en bonnes œuvres, ou devenait le patrimoine du pauvre. On n'ignorait pas que s'il se refusaittoute sorte d'aisance , il était, en revanche, dévoré du zèle de la maison de Dieu ; de sorte que, quand il proposait quelque embellissement pour l'église, il trouvait toujours des oreilles pour l'entendre , des cœurs pour le comprendre, et des bourses pour l'aider. Riches et pauvres se faisaient un devoir de contribuer à la bonne œuvre ; et en peu de temps, au moyen de dons particuliers , et de quêtes qu'il avait établies dans l'église , la dépense se trouvait couverte.
iM VIE M M. LEFKBVftE.
Dès les premiers mois de son arrivée à Carville , M. Lefebvre avait manifesté le désir d'avoir un magnifique ostensoir en vermeil , pour honorer Jésus- Christ dans la divine eucharistie. Une dame aussi respectable par ses vertus que par son âge (1) , lui apporta plusieurs rouleaux de 1,000 fr., en lui disant : « Monsieur, vous parlez si bien de Notre- « Seigneur, et des honneurs qui lui sont dus, que « je désire vous aider dans votre pieux dessein. »
C'était , en effet , la pratique de M. Lefebvre de commencer par faire connaître Jésus-Christ, et inspirer une grande dévotion pour ce divin Sauveur; caché dans l'adorable sacrement. Il en parlait sans cesse jusqu'à ce qu'il s'aperçût (pie l'amour pour le fils de Dieu fait homme , et la foi dans son ineffable mystère avaient pris racine dans le coeur de ses paroissiens ; souvent encore il revenait sur cet enseignement, qu'il regardait avec raison comme la base de la religion et l'unique fondement d'une dévotion bien entendue (2).
Ces instructions si répétées eurent pour effet naturel de donner à Notre-Seigneur de nouveaux adorateurs. L'église, jadis déserte , devint fréquen-
(1) M- Saïnt-Evron.
(2) Haec est autem vita aeterna : ut cognoscant te solum Deum verum , et quem misisti Jesum Christ uni. S. Joan. , xvii , 3.
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tée. A l'école de M. Lefebvre , les ouvriers avaient compris ce qu'on pouvait gagner à visiter Jésus- Christ dans son temple ; dociles à ses conseils , on en voyait toujours quelques-uns accourir à l'église, aux heures des repas , pour adorer le divin Sauveur, et retremper leur âme à l'ombre du tabernacle. Tous les soirs , après le travail de la journée, ils venaient en plus grand nombre; un d'entre eux récitait le chapelet au pied de l'autel de Marie , puis M. le curé montait en chaire pour faire la prière en commun, et donner quelques avis spirituels. La bénédiction du très-saint sacrement terminait ces pieux exercices. Le fervent pasteur restait ensuite jusqu'à dix heures, et quelquefois plus avant dans la nuit , pour entendre les confessions de ceux qui sortaient plus tard des fabriques , et qui , sans cette complaisance de leur guide spirituel, n'auraient pas eu d'autre moment , dans la semaine , pour travailler à leur sanctification.
Le calme dont jouissait H. le curé de Carville , depuis qu'il était sorti victorieux de la terrible épreuve qu'il avait eu à subir, ne fut pas de longue durée. L'horizon politique, qui se rembrunissait chaque jour de plus en plus , amena la révolution de juillet 1830. Les passions populaires qu'elle surexcita fermentèrent pendant quelques jours et amenèrent des désordres parmi la classe ouvrière.
Le caractère de cette révolution était le mépris et
la négation de l'autorité. On avait décoré du nom de glorieuses, les trois journées d'insurrection et de pillage qui , en renversant un trône t avaient sape par la base toute espèce de subordination. Ces principes subversifs ne tardèrent pas à porter des fruits amers : les ouvriers refusèrent l'obéissance , et voulurent traiter d'égal à égal avec les maîtres. Coalisés au nombre de quinze cents à deux mille , ils parcouraient les vallées manufacturières des environs de Rouen , et forçaient les chefs d'atelier à signer des compromis, qui devaient augmenter leurs salaires et amoindrir singulièrement la position de leurs maîtres , s'ils n'amenaient pa» leur ruine. Ce que ces hommes égarés ne pouvaient obtenir de bonne volonté , ils l'extorquaient par la contrainte. Ces réunions tumultueuses prirent, sur plusieurs points, le caractère d'émeute; des violences s'en suivirent , et plusieurs chefs d'atelier furent maltraités. La force armée dut intervenir pour rétablir l'ordre si profondément troublé.
Les hommes qui , depuis quinze ans , par leur opposition constante à l'autorité , par l'abandon des principes conservateurs des sociétés, par le mépris déversé sur ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré , avaient sourdement sapé le trône qui venait de s'écrouler, et avec lequel ils croyaient entraîner l'autel , s'irritèrent des émotions populaires qu'ils avaient si imprudemment excitées , et dont
quelques-uns devenaient la victime ; mais au lieu d'y reconnaître leur propre ouvrage , ils eurent , au moins en quelques endroits, le triste courage d'accuser le clergé d'être l'auteur des révoltes de la classe ouvrière. C'était un vaste champ ouvert à la haine ; ceux qui avaient des inimitiés à satisfaire n'eurent garde de manquer l'occasion. Les ennemis de M. le curé de Carville l'accusèrent donc d'être l'instigateur des troubles du pays.
Ces troubles ne consistaient, à Darnétal, que dans l'apparition des ouvriers des vallées voisines , qui voulaient en entraîner d'autres à leur suite, pour grossir leur nombre, et se rendre ainsi plus formidables. Quant aux ouvriers de Darnétal, jadis si remuants et si difficiles, il faut leur rendre cette justice, qu'ils ne participèrent à aucun désordre, et que , si quelques-uns d'entre eux suivirent les bandes tumultueuses , ils y furent plutôt entraînés de force qu'ils ne s'y joignirent de bonne volonté. L'esprit de subordination que leur avait tant de fois prêché M. Lefebvre se révélait déjà parmi eux. Néanmoins, malgré l'absurdité patente d'attribuer à ce prêtre la révolte des ouvriers contre les maîtres, on s'en embarrassait peu ; car, pour satisfaire certaines passions , il n'est pas d'énormités qu'on ne débite , et qu'on ne réussisse à faire accepter.
Pour donner plus de poids à ces perfides insinuations , sans toutefois leur donner plus de vraisem-
)Q,iC
fOI VIE M M. LEFEBVRE.
blance , on assurait que M. le curé de Carville avait chez Jui des dépôts d'armes; qu'il faisait faire l'exercice , dans son jardin , à de nombreux ouvriers. Ces accusations, qui , en toute autre circonstance , n'auraient excité qu'un rire de pitié et de mépris , étaient habilement propagées pour alimenter l'irritation. Des personnes prudentes, qui voyaient l'orage se former, engagèrent M. Lefebvre à sortir de Darnétal, pour se retirer à la campagne, jusqu'à ce que l'effervescence des esprits fût calmée. Heureusement il écouta ce conseil, car dès la nuit même de son départ, des soldats, conduits par des hommes égarés, vinrent faire perquisition dans son presbytère , pour y découvrir des armes qui n'y étaient jamais entrées. Les propos échappés au commandant de la troupe , irrité par de feux rapports, firent craindre qu'on ne se fût porté à quelque extrémité fâcheuse, si M. Lefebvre eut été présent.
Les autres prêtres de Darnétal partagèrent avec M. le curé de Carville l'honneur de cette courte persécution. Des visites domiciliaires furent faites chez chacun d'eux, dans la mêjne nuit. Le vicaire de M. Lefebvre , surtout , ne devait pas être épargné : on se présenta chez lui en son absence, son domestique seul fut le témoin de cette perquisition nocturne , qui commença par le lit. Les instigateurs de ces visites illégales supposaient , dans le délire
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de leur imagination malades , que ces modestes demeures recelaient des magasins d'armes. Ils ne trouvèrent, hélas! que de la paille, là où ils croyaient rencontrer un arsenal. Arrivés à la table de travail , l'un d'eux aperçut , auprès de plusieurs livres ouverts, une feuille volante écrite en latin. Son instruction n'allait pas jusqu'à en comprendre le contenu , les autres n'étaient pas plus habiles; mais il suffisait qu'ils n'eussent pas l'intelligence de cet écrit pour se persuader qu'il y avait là du mystère. On y vit un projet de contre-révolution, et ou emporta comme en triomphe le papier accusateur. Le lendemain , parmi les sommités convoquées, il se trouva un homme pour qui le latin n'était pas une langue mystérieuse ; il reconnut , au grand désappointement des inquisiteurs , que la feuille en question n'était qu'une simple note , envoyée du séminaire Saint-Sulpice au jeune vicaire, pour éclaircir quelques difficultés sur les empêchements ■de mariage.
Au bout de quelques jours , l'irritation s'étant calmée, faute d'aliment légitime, M. le cuçé de Carville put rentrer dans sa paroisse. Mais une nouvelle épreuve était réservée au serviteur de Dieu. Sa vie privée avait été vainement attaquée , il venait d'échapper à un danger personnel ; il lui restait encore à aller s'asseoir sur les bancs de la cour d'assises. Ses ennemis , persuadés que le nouvel ordre de
choses n'avait pas ses sympathies , crurent avoir trouvé le moment favorable pour se défaire de lui , en incriminant ses sentiments politiques.
Le gouvernement issu des barricades , possédait les affections de la multitude abusée, qui , tout en croyant y voir son ouvrage , n'avait été que l'instrument aveugle d'une classe plus aisée qui triomphait alors. Dans cette disposition des esprits, toucher à l'idole du jour devenait un crime capable d'exciter les passions du moment , et de dévouer à l'anathème quiconque s'en rendrait coupable ; il y avait donc une habileté perfide à présenter M. Lefebvre comme l'ennemi du nouveau gouvernement. Mais comment formuler une accusation? où en trouver la matière ? On crut l'avoir rencontrée dans l'instruction du jour de la Toussaint. M. le curé de Carville, en parlant de la marche de la divine providence dans b sanctification des hommes , s'était attaché à faire voir que la vertu seule était le principe de leur bonheur et l'unique fondement de leurs récompenses ; que les actions de chacun , placées, sans distinction depersonqes, dans la sacrée balance du souverain juge , étaient la règle unique de ses équitables jugements ; qu'ainsi les humbles et les petits, fidèles à la loi de Dieu-, deviendraient les princes de sa cour, tandis que les puissants qui ne l'auraient pas servi en seraient exclus à jamais; que dès ce monde le Seigneur prenait quelquefois plai-
sir à exalter les uns , en l*s tirant de la poussière pour en faire les chefs de son peuple , et à humilier les autres , en renversant de leurs trônes les princes les mieux affermis. 11 cita , à l'appui de cette conduite de la Providence , ce verset du cantique sacré : Déposait potentes de sede, et eœaltavit kutniles , et cet
autre : De stercore erigens pauperem , ut colhcèt i cum prineipibuê populi sut. Dans ces expressions de rois détrônés , de choix faits dans la poussière , on voulut voir une allusion au changement de gouvernement qui venait d'avoir lieu, et une injure au chef du nouveau pouvoir. M. Lefebvre fut donc accusé d'injures envers ty personne du roi , et de mépris pour son gouvernement. 11 se trouva des gens qui firent au parquet du procureur général des dépositions capables d'alarmer le zèle de ce magistrat, et de l'engager à donner suite à cette affaire. Elle fut classée pour les prochaines assises. Les hommes sensés , tout en riant du sérieux avec lequel on semblait accueillir cette ridicule accusation, n'y voyaient qu'un nouveau moyen de persécution, et craignaient que, dans ces moments d'effervescence , où la plus solide raison n'est pas toujours écoutée, l'esprit de parti venant à fausser le jugement des jurés , on ne parvînt à ravir la liberté au pasteur.
Au jour assigné pour la discussion de la cause , toutes les avenues du palais de justice étaient encombrées de curieux et de partisans zélés du nou-
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veau régime ; la salle de» assises contenait à peine le flot de peuple qui s'y pressait, longtemps avant l'arrivée des juges. Quand M. le curé de Carville parut , les conversations qui animaient l'auditoire cessèrent tout à coup ; ce mot : Le voilà ! qui s'échappa de toutes les bouches, fut suivi d'un silence profond. Rien n'était imposant comme cette immense agglomération d'hommes , dont les regards curieux ou menaçants se fixaient avec avidité sur l'accusé , qui venait prendre place à côté de son défenseur.
Le ministère public , dans un réquisitoire plein de chaleur, produisit avec complaisance les textes de saint Paul en faveur des puissances établies : OmfMamwMpote$teaibu$mUimier%b^iubdita êit.... Obtdite prceporitù vestris ttiam di$colis T pour en tirer parti contre l'accusé. Jamais peut-être la parole de l'apôtre des nations n'avait été invoquée avec tant de chaleur, en pareille assemblée.
Pendant le cours des débats , on obtenait difficilement le silence, auquel la justice a drok ; une certaine agitation régnait dans l'auditoire , tes passions commençaient à fermenter. Le président des assises, craignant que l'enceinte ne fût forcée , fit observer aux perturbateurs que la liberté n'est pas la licence. Paroles fort justes sans doute , mais impuissantes alors à rétablir l'ordre troublé. Ce magistrat le sentit, car, prévoyant qu'elles n'auraient
pas l'efficacité voulue, 11 fit prudemment doubler les postes : le moment était critique.
M. Lefebvre , interrogé , reproduisit à peu près le sermon incriminé ; il n'épargna ni aux juges ni aux jurés, l'exposé des grandes vérités qui font la base de la morale évangélîque. Il parla, et des combats des saints pour triompher de la nature eorrompue, et de la gloire dont jouissent ces bienheureux en récompense de leurs travaux II rappela la conduite de la justice étemelle , qui , ne tenant compte que de la vertu , exalte les humbles et humilie les superbes : c'était la justification du depomit patentée de sede. Il justifia aussi, par l'exemple de David, qui avait été pris à la garde des troupeaux pour être élevé sur le trône d'Israël , ces paroles de ce roi prophète : De êtereore érigent pauperem, ut coUocet eum cum principibus... Alors il s'engagea, entre lui et le président, une discussion sur rétendue du royaume d'Israël. Le chef des assises, excité probablement par quelque réminiscence du Dictionnaire philosophique, où ce royaume est représenté à dessein comme un petit État, voulait aussi l'amoindrir. M. Lefebvre rappela, avec raison, les conquêtes nombreuses par lesquelles David avait étendu son empire et augmenté sa puissance. Cette discussion scientifique, et sans opportunité, ne tourna pas à l'avantage de celui qui l'avait provoquée. Il en fut de même sur une autre question in-
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sidieuse adressée à l'accusé ; on lui demanda s'il pensait que ce fût dans sa colère ou dans sa miséricorde que Dieu avait donné un nouveau chef à la France. « Monsieur le président m'excusera, ré- « pondit celui-ci , mais comme je n'ai pas assisté < aux conseils divins, il m'est impossible de le sa- « tisfaire. » Les rieurs furent de son côté.
L'accusation reprochait encore à M. le curé de Garville d'avoir dit que la crainte de la mort ne serait pas capable de l'empéchtr de blâmer le changement dont la France venait d'être le théâtre. Rien n'était plus facile que de rectifier la fausse application qu'on avait faite de ses paroles, il suffisait à l'accusé de citer le passage qui avait été si étrangement travesti. Il s'exprima ainsi : « En me « rappelant les scènes qui avaient eu lieu chez moi, « dans une des nuits de septembre , et en pensant « aux menaces qui m'avaient été faites, pour m'im- « poser silence sur les abus que la religion ne peut « tolérer, les travaux du dimanche (l), je dis que , « quand il y aurait un échafaud dressé sur le parvis
(1) Le repos du dimanche était alors presque universellement violé dans les fabriques. M. Lefebvre, qui avait fortement à cœur de remédier à ce mal, source de tant de désordres, en parlait sans cesse dans les termes les plus énergiques. Sa persistance à dénoncer cette plaie de sa paroisse avait été pour lui la cause de menaces qui n'avaient pu refroidir son zèle.
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« de l'église , je n'en soutiendrais pas moins coûte rageusement que, pour arriver au bonheur éter- « nel , il fallait aujourd'hui , comme dans tous les « temps , observer les commandements de Dieu et « les préceptes de l'Église. Je rappelai encore que, « dans l'ancienne alliance, Dieu avait toujours puni, • d'une manière exemplaire , le mépris des jours « consacrés à sa gloire ; et que , sans vouloir faire « le prophète , j'osais assurer que tôt ou tard le « Seigneur en punirait sévèrement la profanation ( 1 ) , « ainsi que les outrages faits aux saintes images « qui le représentent. (2) • L'avocat de M. Lefebvre, prenant alors la parole,
(1) Un triste événement ne tarda pas à justifier ces paroles. On bâtissait, tout près de l'église, une immense fabrique élevée de trois étages ; la charpente venait d'être terminée , les couvreurs étaient déjà sur le toit. On les vit avec peine , pendant tout un dimanche , continuer leur travail , au scandale des fidèles. Le lendemain , sans aucune cause apparente, ce bâtiment tout neuf s'écroulait de fond en comble, et brisait, dans sa chute, les énormes pièces de bois qui avaient servi à sa construction.
(2) Les commencements de la révolution de 1830 avaient été signalés par des scènes d'impiété et de désordres. La croix avait été sacrilégement arrachée du sommet des temples qu'elle couronnait. Des profanations de bien des sortes avaient profondément affligé les cœurs chrétiens. Les papiers publics enregistrèrent un fait qu'on aurait peine à
SU) VIE PE M. U£tt*V|US.
fit voir, duos une plaidoirie aussi claire que solide, combien l'accusation contre laquelle luttait son client était dénuée de fondement. Un résumé du président mit fin aux débats. Les jurés entrèrent dans la salle de leurs délibérations pour statuer sur la question de savoir si l'accusé était coupable d'injures envers la personne du roi et de mépris pour «on gouvernement. Ils ne tardèrent pas à revenir, en portant ce verdict : Non, l'accusé n'est pas coupable. Le président des assises , se tournant alors vers le banc de» accusés , interpellait déjà M. le curé de Carville pour lui adresser quelques paroles , qui l'eussent probablement dédommagé du sermon qu'il avait été obligé de subir pendant le cours des débats , lorsqu'on lui fit remarquer que
croire aujourd'hui, et dont le châtiment justifiait les dernières paroles de M. le curé de Carville.
A Reims, des misérables, dans un accès de délire sacrilège , s'étaient emparés d'un crucifix et l'avaient traîne dans la boue par les rues de la ville; un cabaret avait reçu ce dégoûtant cortège. Là > au milieu d'une orgie , un de ces malheureux s'était approché du crucifix ; et, par une dérision sitanique, fléchissant le genou devant l'image de notre rédemption déjà si indignement traitée, cherchait à l'insulter de nouveau. Le châtiment ne se fit pas attendre. L'impie ne put redresser ce genou qu'il avait mis en terre; il fallut que ses compagnons de débauche lui prétassent leur secours pour le relever et le porter à sa demeure.
l'accusé venait de quitter la salle. Le désappointement de ce magistrat , devenu visible , fit sourire le barreau.
Le défenseur de M. Lefebvre , craignant qu'après le prononcé du jugement , son client ne pût sortir facilement de l'enceinte, sans être exposé à quelque mauvais traitement, de la part de la populace , qui stationnait dans les cours du palais, l'avait fait sortir par les couloirs réservés aux juges. À la faveur de la nuit , il put se retirer en lieu sûr , sous la conduite de quelques paroissiens dévoués , qui avaient suivi avec anxiété toutes les phases de ce procès , et qui étaient disposés à lui faire au besoin un rempart de leur corps. Le lendemain il rentra tranquillement dans sa paroisse. Ce fut un jour de joie pour tous ceux qui n'avaient pas été du trèspetit nombre de ses accusateurs.
Après ces cruelles épreuves , la paix que M. le curé de Carville avait si chèrement achetée ne fut plus sérieusement troublée. On comprit l'impuissance de nouveaux efforts pour lasser la constance de cet homme apostolique, qui , semblable à un rocher battu par la tempête, au pied duquel les vagues viennent briser leur fureur impuissante , restait inébranlable au milieu du soulèvement des passions déchaînées contre lui. La vérité, qui s'était placée sur ses lèvres et pour laquelle il avait déjà soutenu tant de combats, resta sa compagne insépa-
rable , sans que rien fût capable de l'enchaîner, ou même de l'atténuer dans sa bouche. Pour s'encourager dans le ministère, toujours si difficile, et parfois si périlleux , de la prédication , il avait sans cesse présent à la pensée l'anathème du grand apôtre : Malheur à moi, si je n'annonce pas les vérités du saint évangile ! Y m mihi, si non evangelizavero !.. Ces vérités de l'Évangile, si souvent répétées, tant de fois reproduites sous toutes les formes , gagnaient chaquç jour du terrain. La religion, en étendant ses conquêtes , avait changé l'aspect de la paroisse ; l'esprit du pays devenait sensiblement meilleur. Darnétal n'était plus cette ville qui donnait jadis tant de soucis et de peines à ses magistrats ; elle devenait , au contraire , le théâtre d'une chrétienté fervente , qu'on visitait avec plaisir pour s'édifier auprès du pasteur, et pour être témoin de la ferveur de ses ouailles , devenues dociles à sa voix.
Les préventions cessaient peu à peu dans l'esprit de ceux mêmes qui avaient été les plus ardents à le poursuivre. A ces préventions succédaient, tout d'abord, l'étonnement que faisait, naître tant de fermeté et de courage , puis enfin le respect pour des vertus qu'il était imppssible de ne pas reconnaître. La réputation de M. le curé de Carville s'était accrue des luttes terribles qu'il avait eu à soutenir. Voici ce que lui écrivait à cet égard un homme fort re-
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commandable par sa piété , sa science et la haute position qu'il avait occupée , M. l'abbé Lesurre , premier vicaire général du cardinal de Croy.
« Quoi que vous pensiez des motifs qui m'ont « déterminé à vous présenter, en 1824, à la cure de « Carville , je vous avoue que , dès mon départ de « Rouen , je me félicitais de tout mon cœur d'avoir « pris ce parti , car j'étais bien à même de juger « que vous aviez déjà retiré cette paroisse de l'a- « bime où l'esprit de Satan l'avait précipitée. Il est « vrai que des hommes pervers testèrent peu après « de vous flétrir par le plus infâme procès. Ils « étaient loin de se douter qu'ils allaient environ- « ner votre tête sacerdotale d'une couronne dont « jamais prêtre de Rouen n'avait été orné.
« S'il peut encore vous en souvenir, en vous an* a nonçant moi-même cette rage de vos ennemis , « dans le jardin même de votre presbytère , je « vous prédis positivement la gloire qui vous atteno dait, et la confusion dont vos persécuteurs de- « vaient être écrasés. L'événement a pleinement « justifié cette prédiction , qui n'était rien de plus « que l'impulsion du sens commun , de la parfaite « connaissance que j'avais de vos solides et rares o vertus, et de l'inviolable attachement que je « vous avais voué. Agréez-en la nouvelle assu- « rance , ainsi que l'expression de la sincère vét nération avec laquelle je ne cesserai d'être , mon
%\i VIE Dfi M. LBFBBVItË.
« trè6-cher el digne curé , voire très-affectueu* et m très-humble serviteur* »
Le cardinal de Croy, mu par ce sentiment de haute justic*qui n'abandonne pas les hommes* alors qu'ils sont exposés à la fureur des mauvaises passions, et qu'ils se trouvent aux prises avec la persécution , mate qui sait , au contraire , les soutenir et les encourager dans leurs combats , voulut donner à M. le curé de Carville , qui avait si pleinement justifié sa confiance , une marque publique de son estime , en le nommant , aussitôt après son premier procès , chanoine honoraire de la Métropole. .
Cette estim* , qui était généralement partagée , amenait au presbytère de nombreux étrangers qui avaient besoin d'avis , qui désiraient s'éclairer sur la religion, ou qui cherchaient auprès du charitable médecin quelque remède aux plaies, de leur âme ; tous étaient reçus avec le même empressement * avec une égale charité. Les conversation», toujours édifiantes , ne manquaient pas d'une certaine gtfîté, qui venait de ce que le pasteur avait le talent de les rendre intéressantes. Il usait de toute* sortes d'industries pour s'insinuer dans les esprits et gagner les âmes à Dieu. A la maison , dans la rue , chez les malades , il ne laissait échapper aucune occasion de parler du salut à ceux qu'il rencontrait. En toute circonstance , il amenait adroitement le discours sur cet objet habituel de ses préoccupations.
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Ud jour qu'il prenait quelque délassement , il aperçut au-dessus et tout auprès du m«r qui séparait son jardin de celui du voisin , un homme monté sur une échelle et occupé à tailler les arbres d'une avenue. Lui faire compliment de son adresse , vanter la perfection de son travail, fut le premier bonjour qu'il lui adressa et sa première attaque* Le tondeur d'arbres , qui , comme le corbeau de la fable , ne manquait pas d'un grain d'amoar-propre, ne put rester silencieux. Comment, en effet, ne pas répondre à un homme qui dit des choses si obligeantes ? La conversation s'engagea donc avee entrain de part et d'autre. Le tondeur quitta sa journée très-content de son interlocuteur. Le lendemain , il vint travailler au même endroit. M. le curé n'eut garde de manquer l'occasion de renouveler la conversation de la veille. Quand, au bout de quelques jours, il crut cet homme disposé à entendre autre chose que des compliments, il l'engagea à descendre de son arbre et à venir le voir au presbytère. L'offre fut acceptée avec plaisir, et les visites se renouvelèrent ; mais alors les conversations avaient pris un caractère plus sérieux , et , la gfâce aidant , cet homme qui avait été ménétrier de village , qui ne respirait que fêtes et plaisir» , fit trêve av* c les folles joies du monde pour devenir un chrétien fervent.
Le zèle de M. le curé de Carville ne se bornait
pas aux habitauts de sa paroisse : il s'étendait à tous ceux qui avaient quelques rapports avec lui; non seulement les personnes du monde, mais les ecclésiastiques , surtout, trouvaient auprès de lui d'utiles enseignements. Le cardinal lui-même , qui connaissait ses lumièfes et sa solide vertu , lui envoyait parfois quelques-uns de ses prêtres pour faire des retraites sous sa direction. Sa vie toute sacerdotale, ses entretiens remplis de l'esprit de Dieu , étaient de nature à leur inspirer fie salutaires pensées , et à renouveler en eux l'esprit d'une sainte ferveur. Pendant tout le temps de ces retraites , il partageait volontiers avec eux sa table et sa demeure , sans se préoccuper du surcroît de dépense que cela pouvait entraîner. La consolation de rendre quelques services spirituels était son seul dédommagement.
La vie pénitente et mortifiée de M. le curé de Carrille , son abord sérieux pouvaient bien ne pas prévenir en sa faveur, intimider même ceux de ses confrères qui le visitaient pour la première fois, et leur faire craindre de rencontrer en lui un homme trop sévère ; mais quand on avait pu découvrir tout ce qu'il y avait de bonté affectueuse et de généreux dévouement dans son cœur, la crainte faisait place à la confiance. C'était le rayon de miel trouvé dans la gueule du lion ; on s'estimait heureux de l'avoir connu ; on voulait le fréquenter souvent. Ceux mêmes qui ne se sentaient pas d'attrait pour son
yie.de m. lefebvre. m 417
genre de vie, et à la critique desquels il n'échappait pas toujours , ne pouvaient lui refuser leur estime ; ils étaient même obligés d'avouer qu'ils ne le quittaient jamais sans se sentir portés à devenir meilleurs ; ces sentiments étaient généralement partagés.
Un curé du diocèse d'Évreux , qui avait été son élève , lui écrivait, peu d'années avant sa mort : « Le « temps, qui vieillit tout , ne peut altérer la recon- « naissance et l'amour que les «oins que vous avez, * pris de mon éducation , et les conseils salutaires « que vous avez bien voulu me donner parfois , « ont fait naître au fond de mon cœur. Ne vous en- « nuyez pas de m'entendre , monsieur le curé , « c'est toujours la même vivacité de sentiments « que j'ai résolu de vous exprimer ; je veux, de « plus , avec votre permission , vous visiter deux « fois Tannée , et recevoir de la bouche du prêtre « que je regarde comme un des plus éclairés et des « plus vertueux , de nouvelles instructions ; j'en ai « et j'en aiitai toujours besoin. Je ne vais pas à « Darnétal que je ne revienne meilleur, parce que « vos entretiens, qui sont des leçons, le respect et « l'estime que vous m'inspirez , me portent singu- « lièrement à la vertu et à l'amour de mes de- « voirs. »
De son côté , M. le curé de Carville éprouvait une vraie satisfaction à s'eptretenir avec ses confrères
£18 VIE DE M. LEFEBVRË.
des œuvres de zèle , des devoir^ ecclésiastiques, et des détails du saint ministère. C'était surtout aux prêtres nouvellement ordonnés , qui venaient le consulter sur le moyen de faire du bien dans les âmes, qu'il donnait volontiers les conseils que lui dictait son cœur, et qui étaient le fruit de sa longue expérience. Il sentait que , jeunes encore , n'ayant pas la connaissance du monde , ignorant quels dangers on y rencontre , trop confiants pour n'être pas trompés, il était d'une haute importance de les prémunir contre certains écueils , de leur tracer une marche prudente et sûre, qui pût faire accueillir leur ministère, et rendre leurs travaux fructueux. Ses avis toujours pratiques étaient adaptés aux circonstances , et en harmonie avec les dispositions les plus ordinaires du cœur humain.
« Mon cher enfant , disait-il un jour à un jeune « prêtre nommé curé dans son voisinage, vous « allez aujourd'hui visiter la paroisse que les supéf rieurs viennent de vous confier. Présentez-vous « avec cet air grave et modeste qui prévient toute jours en faveur de celui dans lequel on le rec marque ; saluez ceux que vous allez rencontrer « et qui vont devenir vos enfants spirituels. Si « vous apprenez qu'il y ait quelque malade sur « votre passage, pénétrez dans sa demeure, adres- « sez-lui quelques paroles de consolation, laissez- « lui quelque offrande. Ces petits soins disposeront
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« les cœurs à votre égard ; on augurera bien du t nouveau pasteur que le ciel envoie. Votre tâche « en deviendra plus facile, et la réussite de votre « ministère plus assurée.
m En allant voir le maire de la commune , pour « lui faire connaître votre nomination, paraissez « content du poste qui vous est assigné. On est « toujours bien aise d'avoir à traiter avec un homme « qui, loin défaire le dédaigneux, semble se plaire « avec nous. Ne faites aucune demande qui puisse « laisser croire qull sera difficile de vous con- « tenter. Si le maire , ou quelque autre personne , « vous accompagne dans la visite de l'église, ne « blâmez rien de ce qui pourrait vous déplaire, « sauf à le réformer plus tard ; remarquez, au cont traire , avec approbation, ce qui vous semblera « bien, Cette manière de procéder vous conciliera • la bienveillance. »
Le lendemain de cette visite, on savait dans la paroisse que le nouveau curé s'était présenté ; ceux qui l'avaient vu, parlaient aux autres de son affabilité, de sorte que chacun désirait le voir à son tour. Le premier pas était fait, et, grâce aux avis du charitable conseiller, ce premier pas avait bien réussi au visiteur. Un malade s'était rencontré sur sa route ; sensible à sa position , le nouveau curé avait ouvert et sa bourse et son cœur ; des paroles de bienveillance avaient coulé de ses lèvres; une
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pièce de ô fr. était restée entre les mains du malade.
Cinq francs ne sont pas une grosse aumône ; mais, dans la campagne, c'est une petite fortune pour le malheureux qui les reçoit. On ne manqua pas de bénir la main qui, dès le début, s'ouvrait si volontiers pour le soulagement des pauvres. La conduite édifiante et charitable de ce curé ne tarda pas à lui concilier l'estime et la confiance de son. troupeau.
M. Lefebvre ne se bornait pas à ces simples recommandations dont nous venons de voir le succès, c'étaient là comme des préliminaires dictés par la prudence; mais il insistait fortement sur la pratique des vertus sacerdotales, et sur l'obligation d'instruire les peuples pour les ramener à la vertu. 11 désirait surtout que ceux qui le consultaient s'appliquassent tout d'abord à faire connaître Jésus- Christ dans leurs paroisses. « Apprenez, disait-il, « apprenez aux hommes ce qu'il a fait pour eux ; « vous les porterez ainsi plus facilement à la recon- « naissance et à l'amour. Inspirez une grande dé- « votion et un souverain respect pour ce divin
• Sauveur caché dans l'eucharistie. La foi n'est pas « assez vive touchant cette vérité, qui, la plupart du « temps, reste ignorée ; pour la faire revivre plus « facilement, revenez-y sans cesse : à vos enseigne-
• ments, joignez vos exemples. Environnez vous-
« mêmes cet ineffable mystère de tous les honneurs « possibles. Ne vous contentez pas d'une adoration « intérieure, qui, suffisante pour vous, n'apprendrait « rien à ceux que vous êtes chargés d'instruire ; « parez richement l'autel, apportez-y souvent des « fleurs nouvellement cueillies ; couvrez-le de nom- « breuses lumières, quand vous ferez quelque « grand salut; instruisez , en même temps, pour « faire connaître la raison de ces religieuses attente tions : vous ne tarderez pas à être compris ; le « respect que vous portez à Notre-Seigneur pas- « sera dans l'âme des autres.
t Saluez profondément le tabernacle ; ne souffrez « pas que ceux que vous admettez dans le chœur « s'écartent jamais de cette pieuse pratique, si « propre à entretenir le respect et à raviver la foi « pour la présence réelle. Si vous vous occupez de « Jésus-Christ et des intérêts de sa gloire, il vous « bénira en proportion des soins que vous pren- « drez, pour lui former des adorateurs en esprit et « en vérité. Si, au contraire, vous négligez de lui « rendre l'honneur qui lui est dû, il frappera de « stérilité votre ministère, il vous laissera tomber « dans le mépris. »
Cette doctrine a toujours été celle des prêtres zélés; outre qu'elle est fondée en raison, elle est appuyée sur l'autorité de la divine Écriture, où on la retrouve trait pour trait Le prophète , parlant au
nom de Dieu, adressait à l'ancien sacerdoce , qui n'était cependant que la figure du nouveau, ces énergiques menaces : • prêtres , voici ce que dit « le Seigneur : Si vous me refusez la gloire qui « m'est due, l'indigence sera votre partage; je « maudirai vos bénédictions; je répandrai l'op- « probre sur vos solennités, j'appellerai sur vous « le mépris de tous les peuples. » (1)
M. Lefebvre désirait qu'un prêtre veillât à ce que la maison de Dieu fût tenue dans une grande propreté, et qu'on ne crût pas au-dessous de soi de suppléer, à l'occasion, un sacristain peu soigneux, ou d'en tenir lieu quand il n'y en avait pas. « Ne « craignez pas, disait-il, de vous abaisser en ba- « layant vous-même l'église ; cette action , si « humble en apparence, mais faite en vue de Dieu, « sera de nature à plaire à sa divine majesté , et « même, à vous faire croître dans l'estime des • peuples, qui verront en vous un homme de foi. « Puis, vous ne tarderez pas à rencontrer des per- « sonnes que votre exemple aura touchées, et
(1) Eccè nunc ad vos mandatum hoc, ô sacerdotes. Si nolueritis audire, et ponere super cor ut detis gloriam noraini roeo, ait Dominus exercituum, mittam in vos egestatem, et maledicam benedictionibus vestris..., etdispergam super vos stercus solemnitatum vestrarum.... Propter quod et ego dedi vos contempti biles omnibus populis. Malach., u, 1, 2, 3, 9.
« qui s'honoreront de prendre votre place. Si vous • ne pouvez trouver un homme pieux pour balayer « le sanctuaire, faites-le vous-même pour ne pas « laisser ce soin à des femmes. »
Un ecclésiastique qui avait entendu ces conseils eut, bientôt après, l'occasion de les mettre en pratique. En arrivant dans la paroisse qui lui avait été assignée, il trouva l'église dans un tel état de malpropreté, les pavés étaient tellement couverts de petits monticules de boue desséchée, qu'il lui fallut employer pelle et brouette pour enlever cette masse d'ordures. Les paroissiens, qui s'étaient accoutumés à cette négligence, commencèrent à comprendre, en voyant leur curé prendre ces soins, qu'il n'en devait pas être ainsi; quelques-uns même lui firent offre de service pour achever ce travail de propreté. Ce prêtre, qui était plein de zèle, ne manqua pas d'instruire sur le respect dû au Heu saint. En peu de temps, ses instructions, fortifiées par son exemple , rendirent son peuple aussi respectueux dans l'église qu'il pouvait le désirer.
M. Lefebvre ne tarissait pas sur l'obligation où sont les prêtres d'annoncer fréquemment la parole de Dieu, afin de mieux instruire les fidèles, et de remédier plus facilement aux maux d'une paroisse. Un jeune vicaire lui ayant représenté qu'il hésitait à monter en chaire, à cause d'un certain embarras à s'expliquer. « Profitez, lui dit-il, de toutes les
« occasions qui se rencontrent dans le saint minis- « 1ère, telles que baptêmes, mariages, extrêmet onction, etc., pour dire quelque mot d'édifica- « tion, qui ne peut mettre dans la gêne, parce qu'on « l'interrompt à volonté. Quand, par ces petits « moyens , qui seront chaque jour à votre disposiez lion , vous aurez acquis une certaine habitude de « la parole, vous monterez plus facilement en
• chaire ; une préparation convenable, soutenue par « une prière fervente, vous mettra à même de dire « des choses bonnes et ailles. » Ce conseil si simple, mais dont la pratique pouvait aplanir bien des difficultés, fut fidèlement suivi ; ce ne fut pas sans succès : car ce vicaire, deveilucuré, prêche aujourd'hui avec une grande facilité , et gouverne avec édification une paroisse où la piété est en honneur.
A ceux qui s'excusaient sur leur peu d'aptitude à la prédication ou sur une certaine timidité, M. Lefebvre répondait : « Si le feu était à la maisou de « votre voisin , est-ce que vous manqueriez d'ex-
• pressions pour le dire ? La timidité vous empêche- « rait-elle de réveiller la famille endormie ? Non, o sans doute , vous crieriez au feu ! de toutes vos « forces; vous ne cesseriez qu'autant que les se-
• cours seraient arrivés et le danger passé. Souf- « frez que je vous le dise , vous avez constamment « sous les yeux des hommes qui marchent, avec une
YIB DE M. LEFEBVRB. 225
« effrayante sécurité, sur le bord d'un abîme prêt à « les engloutir, qui s'acheminent chaque jour vers « le feu éternel , et vous manquez de courage pour « les avertir, ou pour conjurer le danger par vos « cris ! Faut-il donc tant de talent pour arrêter un « frère sur le penchant de sa ruine ? Non , il ne « faut que du zèle...
• Si un malfaiteur s'introduisait dans votre mai- « son pour la piller, vous appelleriez au secours !
• vous crieriez au voleur î parce que c'est votre « bien qu'on voudrait ravir ; mais ne voyez- vous
• pas que le démon ravit des âmes créées à l'image « de Dieu et destinées au ciel ? Et vous ne trouvez « pas une parole pour lui faire lâcher prise ! ... Est- « ce que les âmes ne sont pas le trésor que Dieu
• vous a confié? Pourquoi donc le laisser enlever « sans résistance ? De grâce , ouvrez les yeux sur « la grandeur du mal qui vous environne, parlez, « agissez , combattez , l'ennemi est à la porte. »
« L'Esprit-Saint', disait-il encore, en parlant de « ceux qui gardent un coupable silence , lorsqu'ils « devraient élever la voix , leur reproche de reste sembler à des idoles (1) , parce que , comme ces « vains simulacres , ils ont des yeux, et ne voient « point; des oreilles, et n'entendent point; une « langue, et ne parlent point. Il les compare encore
(1) pastor! 6 idolum. Zach., xi, 17.
« à ces gardiens infidèles qui trahissent la confiance « de leur maître , en ne donnant pas l'éveil au mo- « ment du danger. » (1)
Quant à ceux de ses confrères que la timidité n'arrêtait pas, mais qui sentaient leur force, M. Lefebvre les engageait à parler avec autant de simplicité que de clarté , afin d'être mieux compris; à ne pas s'en tenir à des généralités , mais à s'attacher à quelque dessein particulier, comme l'éclaircissement d'un point de foi , la destruction d'un vice, l'établissement d'une vertu ; leur recommandant d'entrer toujours , en ces occasions , dans des détails pratiques , sous peine de se voir privés du fruit de la prédication. A quoi sert, en effet, de dire des choses si belles et si relevées, si elles ne sont pas comprises; c'est se consumer en efforts inutiles , et s'éloigner visiblement du but qu'on devrait se proposer, qui est de porter assez de lumière dans l'esprit de l'auditeur, et assez de contrition dans son cœur, pour l'obliger à changer de conduite , et à mener une vie chrétienne. « Pour « réussir en ce ministère , il faut , ajoutait-il , que la « sainteté de la vie du prédicateur réponde à la « sainteté de sa doctrine , c'est-à-dire qu'il mette « en pratique ce qu'il enseigne aux autres. » Il rappelait, à ce propos, le mot de M. de la Motte, évêque
(1) Canes muti latrare non valantes. Isakts, lvi, 10.
d'Amiens , qui demandait un jour à un prédicateur s'il faisait lui-même ses sermons. Celui-ci d'assurer aussitôt qu'il n'était pas homme à s'approprier les productions d'autrui. € Ce n'est pas là ce que j'en- « tends , reprit le prélat, je demande si vous faites « ce que vous dites ; c'est ce que j'appelle faire ses « «ermons. »
Saint François de Sales exprimait les mêmes sentiments, au sujet de la prédication, c Voulez-vous c savoir, disait ce saint évêque , à quoi je reconnais « l'excellence et le prix d'un prédicateur ? C'est f quand ceux qui sortent de la prédication , disent, c en frappant leur poitrine : Je ferai bien ; non pas c quand ils disent : Oh ! qu'il a bien fait! oh! qu'il c a dit de belles choses ! Oui , car dire de belles t choses , et avec éloquence , c'est faire paraître la c science ou l'éloquence d'un homme ; mais quand c les pécheurs se convertissent et se retirent de t leurs mauvaises voies, c'est signe que Dieu parle c par la bouche de ce prédicateur, qui a la vraie t science de la voix et celle des saints. Le vrai
• fruit de la prédication est que le péché soit aboli, t et que la justice règne sur la terre. C'est pour t cela que Dieu envoie les prédicateurs , comme c Jésus-Christ ses apôtres , afin qu'ils fassent du
• fruit , et que ce fruit demeure. •
Ce saint évêque n'est pas moins explicite sur la prédication simple et fréquente ? c J'avais, disait-il,
* 228 VIE DE M. LKFEBVKE.
c le meilleur père du monde, mais qui avait passé c une grande partie de sa vie à la cour et à la € guerre.
c Durant que j'étais prévôt, je m'exerçais, à tous
i propos, à la prédication , tant à la cathédrale que
'• dans les paroisses , jusqu'aux moindres confré-
t ries; je ne savais ce que c'était que de refuser :
« omnipetenti te tribu».
c Mon bon père , entendant sonner le sermon , f demandait qui prêchait ; on lui disait : Qui seraitc ce, sinon votre fils? Un jour, il me prit à part et t médit: Prévôt, lu prêches trop souvent; j'enc tends même en des jours ouvriers, sonner le t sermon, et toujours on me dit : C'est le prévôt, c le prévôt. De mon temps , il n'en était pas ainsi , c les prédications étaient bien plus rares; mais c aussi quelles prédications! Dieu le sait; elles c étaient doctes , bien étudiées ; on disait des mer-
• veilles , on alléguait plus de grec et de latin en c une que tu ne fais en dix ; tout le monde était « ravi et édifié , on y courait à grosses troupes , c vous eussiez dit qu'on allait recueillir la manne. € Maintenant tu rends cet exercice si commun, i qu'on n'en fait plus d'état , et on u'a plus tant c d'estime de toi.
c Voyez-vous , ajoutait-il , ce bon père parlait
• comme il f entendait. Vous pouvez penser si c'éf tait pour mal qu'il me voulût, mais c'était selon
Vl£ M M. L1FEBVRE. fc£9
• les maximes du monde qu'il me parlait. Croyezc moi, on ne prêchera jamais assez : Nunquam sa- « tis dicitur, quod nunquam nuis discitur. » (1)
M. le curé de Carville pensait que la prédication de la parole serait insuffisante et infructueuse, si Ton n'y joignait la prédication, toujours si efficace/ de l'exemple. Il engageait donc les jeunes prêtres qui s'adressaient à lui, et les séminaristes qui devaient être élevés prochainement au sacerdoce , à mener une vie humble et modeste , à pratiquer une grande simplicité dans les habits et dans l'ameublement , non seulement pour que leur conduite fût en harmonie avec les saintes doctrines de renoncement et d'abnégation qu'ils avaient à enseigner, mais encore pour avoir plus de ressemblance avec Jésus-Christ, qui avait voulu naître, vivre et mourir pauvre; pour se trouver plus en rapport avec la classe pauvre d'une paroisse, qui est toujours la plus nombreuse ; enfin, pour ne pas éloigner ces bons villageois , par un ton de hauteur, des manières affectées et des habitudes de luxe qui n'ont rien d'édifiant, et qui sont incapables de gagner les cœurs, c II m'a toujours semblé étrange, disait-il, t que parmi des jeunes gens élevés , pour la pluc part , au sein de la médiocrité , il y en ait parfois c qui oublient si vite leur condition première; et,
(1) Esprit de saint François de Sales. ,
230 VIE DE M. LEFflfcVRE.
< qu'à peine promus au sacerdoce , ils tranchent c du grand, se couvrent d'habits fins, et garnissent € leur demeure de meubles précieux, au risque de c contracter des dettes toujours difficiles à payer,
< et de perdre , ainsi , la considération qu'ils auc raient dû chercher par une voie tout opposée. Us c ne savent donc pas, ajoutait-il, que cet étalage ne c trompe personne ; qu'intérieurement on le cric tique, et qu'on se reporte d'autant plus volon- « tiers, et plus malignement peut-être, à leur oric gine , qu'ils semblent l'oublier davantage. •
A ces exemples, très-rares sans doute, M. Lefebvre opposait la vie modeste , et quelquefois voisine de la pauvreté , de- tant d'ecclésiastiques vertueux qui étaient environnés de la considération générale (1) , et qui faisaient du bien partout où on les plaçait. Quand ces conseils et ces exemples paraissaient produire l'effet qu'il désirait, il priait alors son visiteur de ne prendre désormais modèle que sur le fils éternel de Dieu, qui , voulant se faire
(1) Pour ne citer qu'un exemple, Rouen n'a-t-il pas été , pendant de longues années, le témoin delà vie si édifiante et de l'entourage si modeste de M. l'abbé Motte, archiprètre de la Métropole? Ce vénérable vieillard, qui avait si justement conquis l'estime publique et la vénération de tous les prêtres du diocèse, était toujours resté, malgré son élévation à un poste éminent, simple dans ses habits, simple dans sa nourriture, simple dans son ameublement* Pendant
tout à tous, et porter les hommes au mépris des biens d'ici-bas , avait caché sa céleste origine sous les livrées de la sainte pauvreté , et s'était anéanti pour relever la nature humaine si profondément déchue.
Comme conséquence des principes exposés plus haut, M. Lefebvre conseillait aussi la simplicité dans la manière de se nourrir, t II faut, disait-il , que la c table d'un prêtre soit frugale, parce que la morc tification chrétienne le demande; parce que les c fidèles verraient d'un mauvais œil que chez lui c régnât l'abondance et la superfluité, quand il y a « tant de pauvres dans la disette; parce que leur c estime décroîtrait en proportion qu'ils le croit raient un homme de bonne chère. • Il pouvait d'autant mieux tenir ce langage , que sa manière de vivre était des plus simples. Jamais il ne faisait d'invitations qui demandassent quelque apprêt ; mais il engageait volontiers les confrères qui le visitaient, à partager son modeste repas. Il s'estimait heureux qu'ils voulussent bien l'accepter ; une conversation
une grave maladie, il fut visité par le cardinal de Croy, qui, dans cette courte visite , trouva l'occasion de faire son éloge. Ce prélat, s'apercevant qu'on cherchait un fauteuil pour le lui présenter, remercia ceux qui prenaient ce soin, en leur disant : « Un évéque n'a pas besoin de fauteuil là où M. le « curé de la Métropole se contente de chaises si modestes. » M. Lefebvre citait souvent ce trait avec plaisir.
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édifiante remplaçait avantageusement les mets qu'on n'y trouvait pas.
La frugalité chas M. le curé de Carville avait pour compagne une constante mortification. Il mangeait sans paraître goûter les mets qu'on lui servait. Quand, par extraordinaire, il dînait ailleurs que chez lui, il s'était fait une loi de n'accepter que de deux plats. Jamais il ne disait son goût; quand ou lui demandait ce qu'on devait lui offrir, il répondait que cela lui était indifférent; son domestique luimême ne pouvait obtenir qu'H se prononçât sur ce qu'il préférait. Ce bon serviteur était parfois fort embarrassé pour acheter les aliments nécessaires à l'entretien de la maison, parce que M. le curé, dans ses dernières années surtout, trouvait toujours qu'on faisait trop de dépenses pour la nourriture ; il ne donnait, le samedi, au pauvre garçon qu'une partie de l'argent nécessaire aux provisions de la semaine; encore lui reprochait-il de dépenser trop, et de lui enlever ainsi l'argent des pauvres. Cet honnête serviteur, qui était le premier enfant que M. Lefebvre eût baptisé à Saint-Aubin-Celloville, était venu, à l'âge de trente-cinq ans, s'offrir à lui comme domestique, avec promesse de ne le quitter qu'à la mort ; à cause de son caractère timide , il n'osait répliquer, mais pour que son maître, qu'il chérissait comme un père, ne manquât de rien, il fournissait de son argent, sans en rien dire, pour
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suppléer à ce qui manquait. M. Lefebvre, qui ignorait cette pieuse industrie de son domestique , rendait quelquefois sa lâche plus difficile, en prenant sur les provisions de la maison, pour faire l'aumône. Un pauvre vint un jour, pendant qu'A dînait , réclamer son assistance; le bon pasteur, qui n'avait pas alors d'argent, mais qui craignait qu'un refus ne parât insensibilité pour la misère d'autrui, interrompit son diner et donna à l'indigent ce qui se trouvait sur la table. Cet acte de charité ne tarda pas à être récompensé , car un secours de 150 fr. lui fut remis avant la fin de la journée. Tant il est vrai que la divine providence, comme une mère attentive , veille sur ceux qui se confient en elle, et va souvent jusqu'à prévenir leurs besoins.
Tout-en se refusant les aises de la vie, M. Lefebvre voulait que, sans sortir des limites de cette honnête médiocrité qui édifie, ceux qui partageaient avec lai les travaux du saint ministère, eussent tout ce qui pouvait leur être nécessaire. Un jeune ecclésiastique qui lui avait été envoyé pour vicaire, étant resté plusieurs mois sans lui parler d'intérêts temporels, M. Lefebvre lui dit, un jour : «Mon ami, « vous ne vous inquiétez donc pas de votre position « ici ? — J'ai cru , lui répondit le fervent jeune • homme, devoir me reposer sur vous de tous ces « soins , persuadé que je ne risquais rien à m'en « rapporter à votre prévoyance. • En effet, M. le
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curé, tout édifié de cette réponse, voulut lui procurer un sort convenable , en ajoutant lui-même quelque chose au traitement fait par la fabrique. Ce ne fut pas la seule fois qu'il chercha à lui donner des marques de son estime et de son amitié.
Un riche habitant de Carville , fatigué de voir M. Lefebvre porter, en hiver, un manteau d'une étoffe très-commune, et qui avait perdu depuis longtemps sa couleur primitive , voulut le remplacer par un autre en drap noir. A peine ce manteau eut-il été accepté, pour ne pas contrister le donateur, que le bon curé, trouvant ce vêtement trop beau pour lui, le donna aussitôt à son vicaire, que son désintéressement personnel lui faisait apprécier davantage.
M. le curé de Carville savait donner avec une délicatesse extrême, et quelquefois aussi avec assez d'adresse , pour s'égayer un peu aux dépens de ceux qui vivaient dans son intimité. Un jour, il dit à son jeune vicaire : « Mon ami, je désirerais envoyer « à une personne que j'estime , une douzaine de « pêches, obligez-moi d'aller au jardin et de cueillir « les plus belles et les plus mures ; cueillez - en f plus que moins, mais surtout choisissez-les bien, « je tiens à donner ce que j'ai de mieux. » Le vicaire se hâta d'exécuter la commission qui venait de lui être confiée , fit le choix le plus parfait et rapporta une douzaine et demie de pêches de la plus grande beauté. « Je vous remercie, lui dit le curé ,
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« je les offrirai maintenant avec confiance , je sais « que vous connaissez les fruits mieux que moi. • A peine le charitable commissionnaire était-il parti du presbytère, que le domestique de la cure portait au vicariat les pêches cueillies avec tant de soin par le vicaire lui-même , qui , à la vue de ces fruits , ne pouvait se consoler d'avoir été l'instrument de cette aimable tromperie. On peut s'imaginer quel fut son embarras pour remercier ensuite celui qui l'avait ainsi pris au piège, et qui riait de tout son cœur du tour qu'il venait de lui jouer.
Tous ceux qui ont connu M. le curé de Carville, savent quel était son désintéressement pour ce qui avait trait au saint ministère. Chez lui cette disposition n'était pas seulement la conséquence d'un cœur naturellement sensible et généreux, elle prenait aussi sa source dans un principe de foi, et dans la juste appréciation des suites fâcheuses qui peuvent résulter de l'absence de cette vertu chez un prêtre. « Il est malheureux, disait-il, qu'un prêtre « puisse être soupçonné d'agir par des vues d'in- « térêt ; cela seul suffit pour lui enlever la con- « fiance et paralyser les fruits de son ministère; le « désintéressement, au contraire, épanouit les « cœurs, en faisant voir, dans celui qui le pratique, « un homme élevé au-dessus des basses spéculations « de la terre ; un homme qui, à l'exemple de saint « Paul, peut dire avec vérité aux peuples vers les-
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« quels il a été envoyé : Cène sont pas vos biens que • je suis venu chercher ici, mais vos âmes que je veux « conquérir à Jésus-Christ ; non vestra, sed vos. • 11 ajoutait qu'un pasteur devait être la providenee visible d'une paroisse; qu'il ne fallait pas qu'on pût jamais frapper en vain à sa porte, parce que, comme père de ses paroissiens, son cœur et sa bourse devaient s'ouvrir pour chacun d'eux, au moment du besoin. Toute la conduite de M. Lefebvre confirmait cet enseignement ; son désintéressement bien connu donnait une plus grande efficacité à ses prédications. Les hommes, en effet, tout en suivant une voie opposée, aiment à voir le prêtre uniquement dirigé par des intérêts supérieurs à ceux de ce monde -, c'est ordinairement à ce prix qu'ils donnent leur confiance.
Quand une famille pauvre perdait quelqu'un de ses membres, loin d'exiger les rétributions que la loi et l'usage ont consacrées , M. le curé de Carville s'informait de l'état des finances , et donnait quelquefois, au lieu de recevoir. Dans ces occasions, autant pour éviter à ces pauvres gens une petite humiliation, que pour rendre le convoi plus honorable, il fournissait lui-même le luminaire que la famille n'eût pu se procurer.
Les religieuses de Saint-Aubin, pour lesquelles il conservait une affection toute paternelle , vinrent , un jour, l'avertir que leur supérieure était malade,
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et qu'elles étaient sans argent pour la soigner. Il leur remit aussitôt 50 fr., avec ordre d'employer le tout au soulagement de leur mère. Quand cette bonne supérieure venait elle-même le visiter, il s'informait toujours des besoins de la communauté naissante ; et, comme ils étaient ordinairement pressants , il ne la laissait jamais partir sans lui faire quelque offrande. Dans une de ces visites, M. le curé de Carville remit à la supérieure un rouleau qu'elle crut composé de pièces de 2 fr. De retour à son couvent, elle s'aperçut , à son grand étonna ment, que ce rouleau ne renfermait que des pièces d'or de 40 fr. C'était une riche aumône de 1,000 fr. qu'avait reçue le bon prêtre , et qu'il venait de transmettre , avec un indicible plaisir, à celle dont les besoins étaient si grands, et. à laquelle ce secours inattendu devait causer une bien agréable surprise.
Un prêtre malheureux s'adressa , un jour , à M. Lefebvre pour lui exposer la pressante nécessité dans laquelle il se trouvait. Six cents francs lui étaient absolument nécessaires ; le charitable curé n'avait pas cette somme en sa possession, mais comment refuser un prêtre dans le besoin ? Quel moyen employer pour sortir de cet embarras ? Celui qu'il choisit montre bien un homme habitué à compter sur le secours d'en haut. Une personne zélée est incontinent mandée au presbytère; M. le curé lui
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confie son secret et lui dit, avec ce ton d'assurance qui est capable d'en donner aux autres : « Il me « faut 600 fr. pour demain , j'en ai besoin pour « aider un prêtre dans la peine; je sais que vous € ne les avez pas, mais vous les trouverez auprès • des personnes dévouées aux bonnes œuvres. » Dès le lendemain, l'émissaire apportait la somme réclamée pour soulager une infortune, et le bon prêtre avait la consolation de remettre les 600 fr. à celui de ses confrères que la divine providence lui avait adressé.
Ce n'était jamais en vain que les prêtres ses amis cherchaient à l'intéresser en faveur d'une bonne œuvre. M. le curé de Saint-Aubin-Celloville, sachant que M. Lefebvre avait été, pendant quelques mois, vicaire de cette paroisse, en 1802, et qu'il conservait toujours une grande affection pour ce pays, où il avait fait les premiers essais de son zèle, obtint de lui des ornements pour l'autel, et l'argent nécessaire au remplacement d'une cloche cassée par accident.
La nouvelle église de Bonsecours, bâtie uniquement avec les libéralités des fidèles , excitait à un haut degré ses sympathies : honorer la très-sainte Vierge dans ce pèlerinage célèbre , lui paraissait une œuvre de zèle à laquelle il ne voulait pas rester étranger : 1 ,200 fr. furent consacrés à élever un des piliers qui soutiennent ce temple vénéré.
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Qu'on ne s'étonne pas de voir on prêtre pauvre faire de pareilles générosités. Son désintéressement bien connu était la source féconde de ces pieuses largesses. On donne volontiers , on donne sans se lasser, à l'homme dont les mains libérales, s'ouvrent chaque fois qu'elles reçoivent, deviennent le canal ordinaire de la charité des riches. Les bonnes œuvres d'un prêtre sont une sorte d'aimant qui attire toujours d'autres bonnes œuvres ; elles ressemblent au siphon, qui ne peut puiser dans un vase qu'à la condition de répandre dans un autre la liqueur qu'il a prise dans le premier. Si , en effet , il voulait retenir pour lui le courant du liquide, la transmission s'arrêterait aussitôt.
Parmi les conseils que M. Lefebvre donnait si volontiers à ceux qui le consultaient , il y en avait un qui regardait le personnel du presbytère. Pour qu'un prêtre fût toujours environné de la considération et du respect dus à son ministère , il pensait qu'il notait pas sans importance de bien composer son intérieur; il désirait donc que les curés de campagne , surtout , pussent se faire servir par des domestiques, préféfcàblement à des servantes. Il avait remarqué que celles-ci prennent quelquefois un ton d'autorité des plus déplacés ; qu'elles s'immiscent souvent dans les affaires de la paroisse, au détriment du bien ; que, parleur babillage, leurs affections ou leurs antipathies, elles sont un véri-
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table obstacle à la paix et au repos de leur maître , auquel elle font parfois payer bien cher, les sou» plus entendus qu'elles donnent à sa maison.
^ racontait, à ce propos, l'histoire d'un curé de sa connaissance qui avait eu le malheur d'avoir & son service une servante d'un caractère hargneux et emporté, esprit de travers et qnerelleur. Pendant les premiers temps, ce bon prêtre avait fait à celle , fille des représentations sur sa manière d'être peu convenable. Lt paix renaissait pour quelques jours, puis était de nouveau troublée. Deux petits élèves, nourrit au presbytère, éprouvaient souvent la mauvaise humeur de la servante. Quoiqu'elle fût l'unique auteur de la guerre , elle faisait des reproches à tout le monde , et menaçait sans cesse de se retirer d'une maison où elle n'était pas assez appréciée. Le curé, fatigué de ces plaintes continuelles, lui dit, un jour, en présence des enfants, qu'elle pouvait partir quand il lui plairait ; que, loin de la regretter, il ferait plutôt sonner les cloches, en signe de joie, le jour de son départ.
Cette déclaration , qui était la première de ce genre, calma un peu l'irritation ; mais , quelques semaines plus tard, l'horizon redevint sombre, les nuages t'amoncelèrent, l'orage éclata de nouveau, et la fille demanda définitivement son compte , fit ses paquets , et partit. Les jeunes écoliers , qui avaient eu tant k souffrir de cette mégère, s'avisèrent, dans l'ivresse
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de i leur joie, d'atler.tunoer les cloches pour fêter leur délivrance. La servante était à peiné au milieu du village , que les, cloches firent entendre leurs joyeuses volées. Se rappelant alors la menace du curé , elle se persuade qu'il a donné Tordre de sonner à l'occasion de son départ. Saisie d'une colère furieuse, elle rebrousse chemin et accourt à l'église.
Le curé , surpris lui-même de ce carillon , était allé aussi à l'église pour eu savoir la cause; mftis à peine est-il entré, qu'il reconnaît la voix de la servante , qui accourait suivie d'une partie de la population* Il comprend aussitôt et l'espièglerie des enfants et le danger de sa position; il n'a que le temps de fermer la porte et de la barrer à l'intérieur, pour 9'être pas assailli en face. La servante , éprouvant de la résistance pour entrer, n'en croit que plus fermement au 'complot formé contre elk. Alors, die s'arme de pierres et les lance avec fureur contre la porte, en vociférant des injures et des menaces ; cependant la cloche sonnait toujours, et chacun interprétait ce vacarme à sa manière. Cette scène suffisait pour déconsidérer le pasteur, si les élèves n'eussent pas* été là pour faire connaître la vérité. Enfin , de guerre lasse , la pauvre fille fut contrainte d'abandonner la place.
M. Lefebvre était fidèle observateur de la résidence; jamais pour lui de voyages de plaisir , il ne sortait de sa paroisse que pour rendre quelques
services spirituels à ceux quf le réclamaient. Son nom , déjà si connu , lorsqu'il était curé de Saint- Aubin, Tétait encore davantage depuis son séjour à Carville. Le R. P. abbé de la grande Trappe de Môrtagne, ayant appris ce qu'on rapportait de la vertu de ce bon prêtre, le- fit prier de venir dans son monastère, pour donner à ses religieux la consolation de Pentendre parler de Dieu. M. Lefebvre n'avait pas l'habitude de se faire prier, mais il éprouvait un embarras qu'il expliquait ainsi : Que dire à ces hommes avancés dans la vertu, qu'ils ne sachent parfaitement, et qu'ils n'aient pratiqué depuis longues années? Il partit néanmoins, et pendant huit jours que durèrent ces pieux entretiens, il ne cessa d'édifier ces fervents religieux, autant par la vivacité de sa foi que par la solidité de sa doctrine. Ils en parlent encore aujourd'hui avec une grande vénération ; un modeste sourire passe rapidement , sur leurs lèvres quand on leur parle des conférences pleines d'originalité que M. le curé de Carville leur faisait. « Mes bons pères, leur disait-il t un jour, dans une de ces conférences familières, t je ne puis m'accoutumer à vous voir ensevelis « sous vos capuchons ; quand je parle , je désire « voir en face mes auditeurs ; leur figure est un • miroir que j'aime à consulter ; relevez donc « vos capuchons, nous serons plus à l'aise, vous « et moi. »
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Il semble que la divine providence eût conduit le prédicateur dans ce monastère, pour donner à un pauvre cœur, jadis coupable, alors repentant, la consolation dont il avait besoin. A la fin des exercices spirituels , le bon curé célébra la grand* messe en présence de la communauté; au moment où il rentrait dans la sacristie , un novice s'approche de lui, se prosterne à ses pieds, et le supplie, au nom de la sainte victime qu'il vient d'offrir, au nom de ce Jésus qui pardonnait à ses bourreaux sur la croix, de lui pardonner à luimême le malheur qu'il avait eu d'attenter à sa vie. Tous les religieux , dans le plus solennel silence , écoulaient avec autant d'étonnement que le prédicateur lui-même. Voici l'explication de ce mystère. On se rappelle que dans les premiers temps du séjour de M. Lefebvreà Carville, alors que toutes les passions lui déclaraient la guerre , une pierre , brisant la croisée de la sacristie, avait failli lui fracasser la tête. Le novice, qui était alors jeune homme du monde, avait été l'auteur de cette attaque , dont il ressentait , depuis , la plus vive douleur. La grâce, ayant efficacement parlé à son cœur, l'avait amené à la Trappe, où depuis cinq ans il expiait, dans les austérités du cloître, le malheur d'avoir cédé pour un instant à l'emportement de la passion. M. Lefebvre ne put retenir des
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larmes d'attendrissement en entendant ce bon religieux; il voulut lui parler après son action de grâces , pour le combler de marques d'attachement , et l'assurer qu'il pouvait désormais le re* garder comme le meilleur de ses amis.
Cette scène touchante, qui avait ému singulièrement la communauté, prouva une fois de plus et la puissance dé la grâce pour changer les coeurs, et la solidité des vertus que renferment ces pieux monastères. Quelques annéesaprès, M. le curé de Carville recevait du même religieux la lettre suivante : « le suis heureux , monsieur le curé , que la visite « de ma vertueuse mère me procure l'occasion « de me rappeler à votre bon souvenir, de vous « assurer que , grâce à la divine miséricorde , le « joug de Jésus-Christ m'est véritablement doux , « que son fardeau m'est véritablement léger, et de « me recommander à vos prières , surtout lorsque « vos infirmités vous permettent de monter au t saint autel. Oh ! alors, veuillez , je vous en con- « jure, vous rappeler ce passage de la sainte Écri- « ture . Et lapidabant Stephanwn invocantem et di- « ccntem : Domine Jesu , ne statuai Ulis hoc pecca- « tttm. m
La vie de M. le curé de Carvîlle s'écoulait au milieu des bonnes œuvres ; son zèle , qui ne pouvait rester inactif, cherchait à propager ailleurs que
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dans sa paroisse , la connaissance et l'amour de Jésus crucifié. Pour arriver à ce résultat, qui est une des fins essentielles des travaux d'un prêtre, il avait obtenu du souverain pontife le pouvoir d'ériger le chemin de la croix partout ou on lui en ferait la demande. Quand quelqu'un de ses confrères réclamait de lui ce service, il s'empressait de souscrire à ses vœux, et, malgré son âge déjà fort avancé, il avait l'habitude de prêcher à chacune des quatorze stations. Ces instructions n'étaient pas des considérations purement spéculatives sur les souffrances de l'Homme-Dieu ; ce pieux amant de la croix éclairait et intéressait son auditoire, en lui montrant quelle part il avait eue dans la passion du Sauveur; il lui apprenait à s'en appliquer les mérites, pour que tant de douleurs ne devinssent pas inutiles , et que tant de sang n'eût pas été versé en vain.
Les diverses circonstances de la Passion lui fournissaient le moyen de montrer que la tyrannie des passions était la même dans tous les temps, qu'elle produisait partout les mêmes effets. — Dans la conduite du gouverneur romain, il stigmatisait la faiblesse de ceux qui, par crainte de déplaire, trahissent honteusement leur conscience, en foulant aux pieds la vérité qui leur est connue. — Les cris de mort poussés par les Juife, étaient l'image de l'impiété, impatiente de tout frein, qôi ne veut pas plus se
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soumettre au joug de Jésus-Christ, que les Juifs ne voulaient accepter sa royauté ; qui dit comme eux : Nolumus hune regnare super nos ; qui , dans son délire, demande à être délivrée de sa religion sainte, parce qu'elle gêne et contrarie les passions : Toile, crucifige eum. . .; contrarius est nobis, improperat nobis peecata legis. — Les chutes du Sauveur avaient pour but l'expiation de toutes nos faiblesses ; de ces fautes qui souillent la jeunesse, qui avilissent Tâge mûr, qui dégradent la vieillesse. — La présence de Marie sur le chemin du calvaire, donnait la douce assurance de l'intervention charitable de la très-sainte Vierge dans les peines de la vie; de sa charité ingénieuse à soulager nos douleurs, à essuyer nos larmes; de son amour maternel, que rien ne rebute, qui suit l'homme pas à pas pour l'arracher à l'enfer et le conduire au port. — La rencontre du Cyrénéen portant la croix du Sauveur, confirmait l'obligation où nous sommes de soulager Jésus-Christ dans ses membres souffrants, pour lesquels il veut que nous ayons des entrailles de miséricorde, sous peine d'entendre prononcer contre nous l'anathème, au dernier des jours. Chaque station fournissait au zélé prédicateur un côté pratique qu'il développait toujours avec avantage. Il était, en effet, difficile de rester indifférent à ces instructions simples, mais appropriées aux besoins des diverses populations qu'il évangélisait. Plus de vingt-cinq
paroisses lui sont redevables de l'érection du chemin de la croix.
Un respectable ecclésiastique qui désirait procurer le bienfait du via crucis à sa paroisse, était venu réclamer le concours de M. le curé de Carville, pour lequel il avait une vénération profonde. M. Lefebvre promit ; mais à quelque temps de là, il fit savoir au bon curé qu'à cause de ses nombreuses occupations, et aussi delà distance, qui était de cinquante kilomètres, il le priait de s'adresser à un autre. Le curé répondit en se plaignant amèrement d'être privé de la présence d'un prêtre sur lequel il avait compté. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer M. Lefebvre, qui eût été désolé de contrister* un confrère ; il lui écrivit aussitôt ces quelques lignes , pour le consoler : « Votre lettre, • lui disait-il , vos avis , vos reproches et vos « plaintes m'ont été fort agréables; j'en ai été « touché jusqu'au fond des entrailles; c'est pour- € quoi je vous prie de fixer vous-même le jour qui « vous sera convenable pour votre importante cé- « rémonie ; j'aurai l'honneur de m'y rendre très- « exactement; pourvu toutefois que je puisse être c de retour ici le dimanche. »
L'instruction des enfants , qui avait préoccupé M. Lefebvre depuis le commencement de sa carrière sacerdotale , l'occupait encore dans sa nouvelle paroisse. Le lecteur se rappelle les soins qu'il pre-
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naît, à Saint-Aubin, pour préparer les enfants à la première communion , les difficultés qu'il eut à vaincre, et les succès qui couronnèrent sa persévérance. Ces enfants, si bien instruits, si religieusement préparés, l'avaient aidé à régénérer cette paroisse. A Da métal, de plus grandes difficultés s'opposaient au succès de cette œuvre, qui, pour ne s'adresser qu'à l'enfance, est cependant de nature à devenir capitale par ses résultats. Là, un peuple beaucoup plus nombreux qu'à Saint-Aubin, fournissait un plus grand nombre d'enfants. La nécessité pour la plupart d'entre eux de fréquenter, dès le jeune âge, les fabriques du pays, ou la sanctification du dimanche n'était pas observée, les éloignait non seulement de toutes pratiques religieuses, mais encore ne leur offrait que trop d'occasions de perdre leur innocence. L'âge de la première communion arrivé, M. Lefebvre les réunissait aux heures des repas, comme on est obligé fie le faire dans les villes de fabrique; il leur donnait abondamment l'instruction ; mais , quant au bout de quelques mois, ces enfants voyaient qu'il ne suffisait pas de s'instruire, mais qu'il fallait encore changer de conduite, ils devenaient dès lors moins nombreux ; il ne restait auprès du pasteur que ceux qui, ayant le cœur plus accessible aux impressions de la grâce, devaient être jugés dignes de la première communion. M. Lefebvre ne pouvait se résoudre à
admettre les enfants à cette sainte action, qui exerce une si grande influence sur tout le reste de la vie, à moins de remarquer, en eux , une amélioration dans leur conduite, et une piété suffisamment éclairée pour leur âge.
Cette réserve n'a pas toujours été à l'abri de la critique : on trouvait le pasteur trop sévère ; on aurait voulu le voir admettre à la première communion tous ceux qui se présentaient. Si , en effet , pour communier, il suffisait de quelque assistance au catéchisme , et que M. Lefebvre ne s'en fût pas contenté , la critique eût été fondée ; mais personne n'ignore qu'avant d'admettre un enfant à la participation des choses saintes , on doit exiger de lui deux sortes de préparations : celle de l'esprit quant à la doctrine, celle du cœur quant aux germes de la vertu.
Cet enseignement, qui a toujours été celui de la théologie , vient d'être reproduit , avec autant de précision que d'autorité, par un prélat dont on connaît la prudence et la modération , dans une lettre circulaire (1) oà il explique à ses prêtres un des articles du concile provincial de 1850 , qui a trait à la première communion. 11 requiert dans l'enfant
(t) Lettre circulaire de Mg r Blanquart de Bailleul , archevêque de Rouen , du 14 octobre 1852. (Voir'la pièce justificative. )
qui doit être admis à cet acte important : « Préparation de [intelligence, pour comprendre la doctrine catholique -, préparation de la foi, pour rendre sa conviction surnaturelle ; préparation du cueur, pour amener une piété vraie et sincère ; préparation de la volonté, propre à déterminer des résolutions fermes pour l'avenir. »
Si ces règles , tracées de nouveau par une plume si sage, eussent été plus connues, avant la mort de M. Lefebvre , on se serait peut-être moins étonné de sa prudente réserve dans les admissions à la première communion. Sa longue expérience du cœur humain l'avait mis en garde contre ce qui n'est que pure apparence. Avant de poser cette première pierre de l'édifice spirituel qu'il voulait élever, il cherchait , dans rame d'un enfant /«ces résolutions fermes pour l'avenir, ces bons propos qui assurent, ou du moins qui rendent probable sa persévérance dans le bien. » (1)
Il arrivait quelquefois qu'on apportait à M. Lefebvre, l'exemple de quelques-uns de ses confrères qui paraissaient plus heureux que lui dans le nombre des premières communions. « J'avoue , disait-il , « mon impuissance à produire de pareils effets; « j'envierais assurément le bonheur des autres, s'il • était plus durable ; mais quand je considère les
(1) Lettre circulaire du 14 octobre 1852.
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« résultats qu'ils obtiennent , je ne puis regretter « ce que je fais. Notre ministère est rempli de dif- « ficultés et d'écueils qui nous rendent réellement « à plaindre les uns et les autres. Mes confrères « ne sont certainement pas sans peines , quand , « après avoir laborieusement préparé ces pre- « mières communions si nombreuses, ils se trouvent, « au bout de quelques jours, dans l'abandon le plus « complet. En voyant leur cruelle déception , je ne « puis , ajoutait-il d'un ton moins sérieux , m'en- « pêcher de les comparer à une poule qu'on a « trompée sur sa couvée. A peine les petits naïf geurs sont-ils sortis de dessous ses ailes , qu'ils « l'abandonnent pour courir à la rivière ; la pauvre « mère a beau s'agiter et se lamenter sur la riye , « les ingrats n'ont plus d'elle aucun souci ; ses cris « sont impuissants pour les ramener à elle , il faut « qu'elle dévore sa douleur dans le délaissement. » Les difficultés que M. le curé de Carville rencontrait, chaque année , pour préparer, à la première communion , des enfants qui jusque-là n'avaient eu aucune teinture de religion , lui firent sentir plus que jamais le besoin d'instituteurs chrétiens. En arrivant à Darnétal , il avait trouvé les jeunes filles de sa paroisse sous la direction des religieuses d'Ernemont , qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie; ces vertueuses filles lui furent d'un puissant secours pour étendre et soutenir le bien qu'il cherchait à
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faire dans tes âmes. Mais il y avait i»e grande lacune à combler: les petits garçons réclamaient aufei des maîtres dévoués et religieux. M. Lefebvre, qui, dès son début à Carville, avait eu beaucoup à souffirir de quelques instituteurs sans principes, avait mis tout en œuvre pour les remplacer par des hommes chrétiens ; mais ces maîtres laïques, isolés, malgré toute la bonne volonté qu'ils déployaient , ne pouvaient arriver aux résultats consolants qu'obtiennent les religieux voués à renseignement. Tous les vœux du pasteur se portèrent donc vers le célèbre institut des frères de la Doctrine chrétienne , où il était certain de rencontrer des hommes aH niveau de toutes les exigences de renseignement primaire; des hommes dévoués qui , tout en instruisant l'enfonce , déposeraient en même temps dans sou cœur des principes salutaires, des semences de vertu.
Mais comment réaliser un pareil projet qui nécessitait une dépense considérable , bien au-dessus des faibles ressources d'un curé dont toute la vie s'était passée à faire des aumônes ? La divine providence , qui voulait accorder à ce digne serviteur la consolation de voir ses vœux réalisés avant sa mort , exauça les prières que depuis longtemps il adressait au ciel à ce sujet. Le pasteur parlait souvent de son projet à ceux qui vivaient dans son intimité, cherchant à faire passer dans leur cœur
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les désirs du sien. Ce ne fat pas sans succès. Deux hommes (1) animés de vifs sentiments religieux , doués d'une âme généreuse , et qui se trouvaient dans une position de famille et de fortune , à pouvoir faire des sacrifices , s'entendirent pour venir en aide à leur pasteur, dans ce qu'il méditait pour le bien de l'enfance. Ils achetèrent, de commun accord, un vaste terrain dans une des plus agréables positions de la ville , y firent élever un magnifique établissement , parfaitement disposé pour tous les besoins de renseignement ; et , afin de mettre leur œuvre à l'abri des éventualités , ils assurèrent une fondation pour trois frères de la Doctrine chrétienne (2). L'ensemble de ces diverses dépenses, qui s'éleva à 145,000 fr. , peut donner une idée de la perfection avec laquelle on fit toutes choses.
La joie de M. Lefebvre fut grande , sa reconnaissance profonde , en voyant la bénédiction qui avait été donnée à ses paroles. Les pieux fondateurs , dignes instruments de la Providence , ne tardèrent pas à jouir du succès de l'œuvre due à leur zèle et à leur désintéressement. A peine les constructions
(1) M. Dominique Mouehet, ancien maire de Darnétal, et son beau-frère , M. Paul Ansoult.
(2) Les nombreux enfants de la seconde paroisse de Darnétal nécessitèrent la venue d'un quatrième frère. M. l'abbé David , curé de Longpaon , se chargea de la dépense.
furent-elles rendues habitables , que les frères du vénérable abbé de \% Salle vinrent en prendre possession. Avant d'entrer en fonction auprès de leurs jeunes élèves , qui se présentaient déjà en grand nombre , il fallut procéder à la bénédiction de rétablissement. M. Lefebvre, qui voulait donner à cette cérémonie toute la pompe possible , assembla un nombreux clergé pour aller chercher processionnellement les enfants réunis au domicile des frères, et les amener à l'église pour assister à l'auguste sacrifice. Ces enfants , sur deux longues files , marchaient escortés par leurs maîtres , suivis de leurs parents et des deux fondateurs, accompagnés euxmêmes dé Télite de la population. Arrivés à l'église, M. le curé de Carville , malgré ses soixante-dixsept ans , voulut chanter la grand'messe. Après les divins mystères , on sortit du lieu saint dans le même ordre qu'à l'arrivée , pour aller bénir la maison des frères et les salles d'école. M. le curé monta sur une estrade dressée dans une des vastes salles de l'établissement , pour témoigner à ceux qui l'entouraient , toute la joie dont son cœur était inondé , en voyant réalisée , au delà de ses espérances , une œuvre si capable de produire d'heureux fruits parmi la jeunesse du pays. A peine ce bon vieillard eut-il prononcé quelques mots , que sa voix , perdant sa sonorité ordinaire , le mit dans l'impossibilité de continuer à se faire entendre. Les
larmes qui inondaient son visage, devenues sa seule prédication , disaient assez les émotions de son cœur, et publiaient sa reconnaissance plus éloquemment peut-être que ne l'eussent fait ses discours.
À partir de ce jour, cette bouche , si puissante pour la prédication, ne s'ouvrit plus que pour les avis et les conversations ; il fallut renoncer au ministère de la chaire. Le Seigneur avait jugé la tâche de son serviteur convenablement remplie. A l'instant même où sa voix trahissait son zèle , M. Lefebvre , se tournant vers le frère directeur qu'il venait d'installer, lui dit : « Mon cher frère , le bon Dieu m'a « ôté la parole au moment de votre arrivée ; c'est « à vous qu'il la donne , faites-en un saint usage « pour apprendre aux enfants à le connaître et à « le servir. »
La vieillesse était arrivée , et avec elle le cortège des infirmités. Quelques attaques de paralysie se manifestèrent, à plusieurs reprises, et firem concevoir des craintes sérieuses ; mais , grâce à d'abondantes saignées , les hommes de l'art réussirent à combattre le mal, et à remettre sur pied cette nature robuste et vivace. Néanmoins, naturellement affaiblie par des travaux incessants et de continuelles mortifications , elle n'était plus capable des mêmes œuvres qu'autrefois. Mg r Blanquart de Bailleul , dans sa sollicitude pour ses prêtres , ju-
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géant le moment venu de donner à ce vétéran du sanctuaire une retraite honorable, dont ses travaux et ses vertus l'avaient rendu digne à tant de titres , lui proposa de le placer au nombre des chanoines titulaires de sa Métropole. M. Lefebvre , plein de reconnaissance pour la bonté que lui témoignait son évêque , l'assura de son obéissance , sil lui ordonnait de quitter sa paroisse , et le pria , dans le cas où il le laisserait * libre , de trouver bon qu'il n'acceptât point le canonicat qu'il daignait lui offrir, parce qu'il préférait fihir sa carrière au milieu de ceux que la Providence lui avait donnés pour enfants.
Le pieux prélat n'insista pas ; il crut que la présence de ce digne pasteur, auquel il avait pris soin de donner un zélé collaborateur, ne serait pas inutile à L'affermissement du bien qu'il avait opéré dans son troupeau. 11 pensa, avec raison, que la vue de ce vieillard presque octogénaire, qui, à la vérité, ne pouvait plus donner le même essor à son zèle , mais qui conservait encore toute la ferveur de la jeunesse , serait une prédication suffisamment éloquente et assurément fructueuse.
M. Lefebvre , malgré ses inârmités , avait la consolation de célébrer tous les jours les saints mystères; il passait encore la plus grande partie de la journée à l'église, en prières ou en méditation , appelant toutes les bénédictions d'en haut sur son
jeune vicaire , M. l'abbé Maignan (1), auquel il avait entièrement abandonné le gouvernement de la paroisse. Cet ecclésiastique , animé de l'esprit sacerdotal , qui joignait une grande prudence à une solide piété , s'était rendu digne de la confiance dont son vénérable curé l'honorait. Plein de respect et de déférence pour celui qui , pendant les deux premières années de son ministère, avait été son guide, et dont il soulageait alors la vieillesse, y s'appliqua, de tout son pouvoir, à soutenir le bien et les œuvres qui étaient le fruit d'un long et pénible travail. Pour y réussir avec avantage , il suivit de point en point la méthode d'instruction et les usages pieux introduits par M. Lefebvre. Cette conduite si sage , en lui conciliant l'estime et la confiance de toute la paroisse , contribua beaucoup à consoler le cœur du pasteur de l'espèce d'inaction où le dépérissement de ses forces l'avait réduk. 11 ne pouvait plus que donner des conseils, diriger quelques pénitents, et stimuler encore , malgré son grand âge , le zèle des prêtres qui l'avaient pris pour leur guide et qui voulurent, jusqu'à la fin, profiter de ses lumières et de son expérience.
L'établissement des frères produisait tout le fruit qu'en avait espéré M. Lefebvre; deux cent soixante enfants recevaient l'instruction que savent donner,
(1) Devenu depuis curé du Grand-Quevilly.
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avec autant de dévouement que de succès, les maîtres habiles auxquels il les avait confiés. Déjà un certain nombre d'adultes se présentaient pour la classe du soir. I) fallut songer à faire venir un cinquième frère, et à assurer sa présence par une fondation. Cette nouvelle dépense fut couverte par la générosité de M" 1 * la comtesse de la Châtre-Montmorency, dont le zèle éclairé ne reste jamais étranger aux nombreuses bonnes œuvres qu'on lui propose.
Le frère, nouvellement arrivé , ne tarda. pas à se voir entouré de plus de cent adultes. L'empressement de ces ouvriers à venir tous les soirs , après leur travail , chercher l'instruction dont Us avaient été privés pendant leur jeunesse, donna à M. l'abbé Maignan l'heureuse idée de former, pour les jours de dimanche , une réunion d'hommes auxquels on offrirait d'honnêtes et utiles récréations. C'était un moyen de les arracher à une oisiveté toujours dangereuse , et de les préserver en même temps de la tentation , trop ordinaire , de dépenser quelquefois en un jour une partie du gain de la semaine , au grand détriment de la paix et de la prospérité de la famille.
Ce projet , communiqué à M. le curé de Carville, entrait trop avant dans ses vues pour qu'il n'obtîut pas aussitôt son assentiment. M. Maignan , aidé du
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frère directeur (1), se mit donc à l'œuvre, et, en peu de temps , on recueillit l'adhésion de plusieurs centaines d'ouvriers. Au jour indiqué, les trois grandes classes des frères , qui n'avaient été séparées à dessein que par des cloisons mobiles , furent transformées en une vaste salle parfaitement éclairée. Au milieu de l'appartement s'élevait une estrade préparée pour le président ; à Tune des extrémités , on avait ménagé la place d'un orchestre , où vinrent prendre place ceux des ouvriers qui savaient jouer de quelque instrument , et qui , sous la direction de l'un d'entre eux , avaient voulu contribuer, pour leur part , à rendre la réunion plus agréable.
A l'entrée du vénérable curé, entouré des prêtres . de la ville et suivi des fondateurs , la musique fit entendre ses joyeuses symphonies ; puis un ecclésiastique, prenant place sur l'estrade réservée, chercha à intéresser cette nombreuse assistance. Le succès répondit aux espérances qu'on avait conçues. Les ouvriers se trouvaient heureux et honorés d'être les objets de tant de sollicitudes; ce n'était
(l) Le frère Adrias, que ses supérieurs avaient envoyé de Mantes à Darnétal , savait par expérience tout le bien que peuvent produire ces réunions, car il avait été le promoteur d'une œuvre semblable dans la ville qu'il venait de quitter. Sous l'impulsion de son zèle, elle avait eu un plein succès.
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pas sans reconnaissance qu'ils goûtaient ces délassements innocents , qu'ils n'eussent pu rencontrer ailleurs. Les musiciens étaient satisfaits qu'on eût pensé à mettre leur petit talent à contribution; le clergé et les frères jouissaient de rétablissement de cette œuvre, qui , dans le principe , était déjà si importante, et qui, pour l'avenir, promettait les résultats les plus consolants.
Divers ecclésiastiques présidèrent tour à tour les premières réunions; mais on comprit bientôt que, cette œuvre ne pouvant prendre une marche régulière sans unité de direction , un homme spécial devenait nécessaire. La Providence permit qu'on s'adressât à l'un des vicaires généraux, M. l'abbé de Lamotte , qui , autant par sa position que par ses antécédents, se trouvait naturellement désigné comme un des ecclésiastiques le plus en état d'atteindre le but qu'on se proposait.
M. de Lamotte avait déjà l'expérience de ces sortes d'oeuvres : depuis plusieurs années, son zèle l'avait engagé à faire revivre dans le cœur des soldats , en garnison à Rouen, l'aiftour et la pratique des devoirs du christianisme. Il avait réussi à prendre sur eux l'ascendant que donne le talent allié à la vertu. Ce ministère exceptionnel portait des fruits que les chefs de corps savaient parfaitement apprécier. Un d'eux , dans sa visite de nou* vclle année à l'archevêque , fit au prêtât ce comph-
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ment : c Monseigneur, qu'il me soit permis d'offrir t à Votre Grandeur toute ma reconnaissance pour c les enseignements dont mes soldats ont été l'ob- « jet. J'y ai été d'autant plus sensible que nous c sommes impuissants à parler à l'esprit, c'est le • privilège du clergé : en inclinant les coeurs par la « douceur et la persuasion, il nous force £ lui payer i un tribut de respect et d'amour. »
Dès la première ouverture qui fut faite à M. de Lamotte, du désir qu'on avait conçu de le voir à la tête de l'œuvre des ouvriers, pour la diriger et la soutenir, il accepta avec bienveillance ce nouveau travail qu'on offrait à son zèle. Il parut au milieu des ouvriers, les charma par l'aménité de ses manières , les intéressa par la facilité de sa parole. Mille à onze cents hommes , réunis autour de ce digne ecclésiastique (1), ne voyaient qu'à regret inir une soirée qui était toujours trop courte au gré de leurs désirs. Sous cette main habile, l'œuvre a produit des résultats si consolants de bon ordre , de paix et de moralisation, qu'on regarde comme
(1) M. l'abbé de Lamotte, récemment nommé protonotaire apostolique par S. S. le pape Pie IX, a été remplacé, dans la direction de cette œuvre importante , par le nouveau curé de Carville, M. l'abbé Ratiéville. Sous l'impulsion du zélé pasteur, les réunions continuent à être aussi nombreuses, le même esprit les anime.
un bonheur de pouvoir l'introduire dans les grands centres de population ouvrière. (1)
IjC cœur de M. Lefebvre jouissait de ce bien nouveau, auquel il ne pouvait plus contribuer que par ses ferventes prières. Ces réunions étaient devenues la consolation de sa vieillesse. 11 ne se lassait pas d'admirer la bonté de Dieu dans la fondation de rétablissement et dans ses résultats ; aussi tenait-il à assister à toutes les séances. Quand son corps devint plus appesanti , il se faisait porter au milieu de ces hommes qui devaient à sa tendre sollicitude, cette œuvre qui allait clore si utilement sa carrière.
La vertu de M. Lefebvre était trop réelle pour ne pas produire une impression profonde , et ne pas inspirer des sentiments de respect à tous ceux au milieu desquels il vivait. Depuis longtemps déjà la lumière s'était faite pour les yeux les plus prévenus. On avait été forcé de rendre hommage à l'homme qui ne vivait que pour Dieu , et dont l'unique et constante préoccupation était de porter à la vertu ceux qui étaient confiés à ses soins ; les passions non seulement se taisaient , mais on en était venu à
(1) A Sotteville-lès-Rouen , où M. l'abbé de Laraotte a donné aussi l'essor à son zèle, on compte aujourd'hui trois cents ouvriers qui suivent les réunions.
M. le doyen d'Elbeuf vient d'établir une œuvre de ce genre dans sa paroisse ; déjà elle compte plus de sept cents ouvriers.
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honorer, par toutes sortes d'égards et de prévenances , ce respectable vieillard.
C'est ainsi que l'administration municipale était attentive à lui procurer une demeure plus commode que celle qu'il habitait depuis longues années. Un presbytère entièrement neuf fut construit aux frais de la ville , qui s* estimait heureuse de le lui offrir, en témoignage de sa haute estime, et du désir qu'on avait de lui être agréable. C'est ainsi qu'aucune réunion de quelque importance n'avait lieu , sans qu'on priât le pasteur de l'honorer de sa présence. Pour l'ordinaire , il se tenait à l'écart. Une fois cependant , il crut devoir céder aux prièfes réitérées qui lui étaient adressées.
Le maire de Darnétal (1) avait eu l'heureuse pensée de faire construire des salles d'asile, pour y recueillir les plus jeunes enfants de la classe ouvrière, si nombreuse en ce pays. C'était un bienfait auquel M. Lefebvre ne resta pas insensible, et qu'il sut apprécier à sa juste valeur. Un dîner splendide, préparé pour le jour de l'inauguration de ces salles, devait réunir le préfet du département , et toutes les notabilités de la ville. Les plus vives instances furent faites à M. Lefebvre pour l'engager à se trouver à cette réunion. On avait eu pour lui des procédés si délicats , qu'il interrompit sa re-
(1) M. Cuvellier.
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traite ordinaire pour se rendre à cette invitation.
Les égards dont on entourait le serviteur de Dieu étaient bien de nature à apporter quelques compensations aux amertumes dont son âme avait été abreuvée ; ils étaient aussi une preuve que si , dans un moment d'irritation irréfléchie, on se laisse aller à une impulsion fâcheuse , il y a néanmoins dans le coeur de certains hommes assez de droiture pour leur faire saisir toutes les occasions de réparer une injustice à laquelle ils n'avaient point eu de part, et dont les auteurs eux-mêmes n'avaient peut-être pas calculé toutes les conséquences. Chacun alors aurait voulu perdre le souvenir de ces jours mauvais dont nous avons parlé , et qu'on ne se rappelait qu'avec un douloureux étonnement.
Cependant les années s'accumulaient sur la tète du bon prêtre ; ses forces diminuaient peu à peu , sa mémoire commençait à s'éteindre ; depuis plusieurs mois , il ne pouvait plus célébrer l'auguste sacrifice. Des étourdissements répétés présageaient la dernière crise de la nature défaillante. Le bon pasteur avait fourni une longue et laborieuse car-» rière ; le Seigneur le jugea mûr pour la récompense. Une attaque d'apoplexie frappa M. Lefebvre, à l'âge de quatre-vingts ans ; elle fut si violente , qu'elle enleva complètement au malade l'usage de ses facultés, et qu'elle ne laissa plus aucun doute sur la certitude d'une mort prochaine.