CHAPITRE VIII
gers une bénédiction solennelle, et TÉvêque de Nevers avait entonné le cantique des enfants d'Israël : Lœtatus sum in his qiue dicta sunt mihi : in domum Domini ibimvs \ Tous les navires pavoises, les matelots debout sur le pont ou suspendus aux cordages, la population de Civita-Vecchia accourue presque tout entière sur le port, le drapeau de la France mêlant ses couleurs à celles du drapeau pontifical, le bruit du canon saluant l'arrivée des princes de l'Eglise, donnaient à cette scène une majesté infinie; et, quand l'abbé Martin posa pour la première fois le pied sur la noble terre de Pie IX, son cœur battait comme celui des Crgisés d'autrefois quand ils foulèrent la Terre-Sainte.
Il eut enfin le bonheur de voir Rome ! Son àme était admirablement préparée aux consolalations que le pieux voyageur éprouve dans cette ville sainte. « Me voici à Rome, écrivait-il, et mes yeux et mon cœur ne peuvent se rassasier de tant de merveilles. Quels monuments ! quelles églises! quelle splendeur ! » Ses premières visites furent pour les deux basiliques incomparables, tombeaux glorieux de saint Pierre et de saint Paul: «J'aime Rome, s'écriait-il avec Chrysostome; j'aime son antiquité, sa puissance, sa beauté, ses richesses, ses hauts faits
* « Je me suis réjoui dans cette parole qui m'a été dite : Nous irons dans la (maison du Seigneur. » (Ps. 121).
d^armes ; mais tout cela me touche peu. Je la proclame heureuse, parce que c'est un grand corps qui a deux yeux d'un incomparable éclat : le double chef de Pierre .et de Paul * ! La voûte céleste a moins de splendeur, quand le soleil la remplit de ses feux, que la ville des Romains avec ses deux flambeaux qui éclairent tout l'univers*. »
Les autres monuments religieux attirèrent aussi son attention. Il aimait à prier, le matin, dans ces pieux sanctuaires qui ont été la demeure terrestre de François d'Assise, de Dominique de Guzman, d'Ignace de Loyola, de Philippe de Néri, de Louis de Gonzague et du jeune Stanislas Kostka. Il allait vénérer les insignes reliques de Sainte-Croix de Jérusalem. A la vue des chaînes des princes des Apôtres, l'une conservée à l'église de Saint-Pierre in vincoli et l'autre à Saint-Paul hors des inurs, il se ressouvenait de l'Évêque de Constantinople, qui aurait mieux aimé baiser et tenir dans ses mains ces anneaux de fer, instruments du supplice de Pierre et de Paul, que de porter sur le front le diadème des rois^. Il descendait dans les souterrains
* Les têtes des apôtres saint Pierre et saint Paul sont conservées dans deux globes d'or, au-dessus de Tautel papal, dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran.
^Chrys., hom. 32, in Epis, ad Rom. y tom.IX» p. 111.
3 Chrys.f hom. 8, in Episi. ad Ephes., tom. II, pag. 53.
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delà prison Mamertine*; il se rendait, pendant le jour, au Colisée, dont la parole de M«' Bertheaud ébranlait avec tant de puissance les échos, et il y retournait, le soir, pour méditer, dans une obscurité mystérieuse, sur les luttes héroïques qui en imbibèrent le sol du noble sang des chrétiens ; il se plaisait à errer, seul, dans les catacombes, à travers ces dortoirs où reposèrent jadis les corps des vaillants athlètes et témoins du Christ, Sébastien, Laurent, Pancrace, Cécile, Agnès, Félicité, et tant de millions d'autres martyrs ! . . Enfin les fêtes de la Canonisation et la procession du Corpus Domini lui donnèrent un saint enthousiasme, dont il ne pouvait contenir l'expression et qu'il traduisait dans toutes ses lettres à ses amis de Montpellier.
Mais à Rome, pour tout cœur vraiment catholique, une émotion domine toutes les autres : c'est celle qu'inspire la vue de Pie IX. L'abbé Martin était continuellement sous le charme de cette influence ; il avait entendu, avec un indéfinissable frémissement, l'allocution du Souverain Pontife aux prêtres de toutes les nations réunis dans la chapelle Sixtine; il accourait au Vatican, à chaque audience publique du Pape : «Je l'ai vu, écrivait-il; je l'ai vu bien des fois; j'ai baisé sa main. Quel homme ! quelle douceur ! quelle
* La détention de saint Pierre et de saint Paul dans cette prison, déjà célèbre sous la vieille Rome, l'a rendue vénérable aux yeux des chrétiens.
beauté céleste éclate sur son visage ! Il y a quelque chose de plus que le rayonnement de la figure humaine : c'est la transfiguration du saint, c'est le reflet de la douceur et de la beauté même de Dieu ! "
L'affluence des pèlerins était alors si considérable • qu'il fut impossible à Pie IX de les recevoir, chacun en particulier, selon son désir. L'abbé Martin n'en eut pas moins la faveur d'une audience privée, et on lui confia même Thonneur de présenter à Sa Sainteté les prêtres du diocèse de Montpellier. Il fut donc admis à baiser les pieds du Vicaire de Jésus-Christ, successeur de Pierre, Pasteur suprême de l'Eglise. Il contemplait, avec un religieux attendrissement, les traits du meilleur des Pères, lorsqu'une attention bien flatteuse pour lui donna à cette audience un caractère plus touchant encore. Pie IX, entendant décliner son nom, se souvint de l'historien de saint Jean Chrysostome, et, faisant une allusion délicate à son livre : «* Monsieur le Curé, lui dit-il, nous sommes aujourd'hui, comme au temps du grand Evêque de Constantinople, obligés de lutter contre les empereurs et les rois. » Il lui offrit ensuite son portrait, au-dessous duquel il venait d'écrire ces mots : « Beati qui ambvr lant in viis Domini\y* Ce jour-là, nous ne craignons pas de l'aflBirmer, le prêtre et l'écrivain avaient reçu leur plus belle récompense.
* « Heureux ceux qui marchent dans les voies du Seigneur.» (Ps. 127. ) — L'abbé Martin a légué ce portrait « comme témoignage de son estime affectueuse » à M. Tabbé Paleirac.