CHAPITRE Vm
L'affluence pour l'entendre fut prodigieuse. Malgré son accent étranger, Torateur sut captiver, enthousiasmer un auditoire où se pressaient à la fois les intelligences d'élite et les masses populaires, également subjuguées par la puissance de cette parole ou ravies des lumières inattendues qu'elle leur portait. Je ne saurais dire l'impression que produisirent en particulier ses admirables discours sur VEucharistie, V Incarnation^ V Eternité des peines et la Résurrection finale. Nos chaires, que Bourdaloue pourtant avait occupées, n'entendirent jamais peutêtre rien d'aussi beau. ^
» La vie du Père était à Montpellier ce qu'elle avait été à Rome. Sa chambre était un sanctuaire, son apparition dans le monde un apostolat. Il se levait tous les jours à quatre heures, et, le saint Sacrifice célébré dans son appartement, il se mettait au travail jusqu'à une heure après midi. Il se souvenait alors qu'il avait un corps à entretenir et prenait un léger repas, suivi de quelques instants de sommeil. Il sortait ensuite soit pour faire un peu d'exercice au grand air, soit pour acquitter des dettes de politesse. Rentré de bonne heure, il donnait un coup d'œil aux journaux, se mettait au courant des publications récentes de la science et de la controverse, et recevait avec la plus gracieuse affabilité les visiteurs qui affluaient chez lui. L'un venait exposer ses doutes et implorer des lumières, l'autre ses douleurs et chercher des consolations. Tous l'abordaient avec confiance;
il parlait à tous avec effusion. Si absorbé qu'il fût par ses chères études, il quittait tout pour se faire tout à tous. Sa charité, toujours souriante, ne laissa jamais soupçonner aux plus indiscrets qu'ils l'avaient été.
» J'avais l'honneur de le posséder quelquefois à ma table, et non moins souvent celui de l'accompagner dans ses promenades. Rien n'était varié, instructif, saisissant comme sa conversation. On ne le quittait jamais sans avoir appris quelque chose. Nos entretiens roulaient sur toute sorte de sujets. Aucune science ne lui était étrangère. Son génie transcendant, et d'une puissance de sjmthèse admirable, comprenait même la langue des mathématiques sans l'avoir étudiée.
» La Faculté de médecine de Montpellier opposait avec un orgueil légitime son spiritualisme fécond au matérialisme des organiciens; mais quelques-uns de ses professeurs les plus célèbres enseignaient, sous le nom de Duody nanisme, une doctrine que ne partageait pas le savant Théatin. Ventura s'éleva avec trop de force peut-être contre le Principe vital. Un mot du reste, une objection quelconque à ses vues, lui faisait déployer soudainement des trésors d'érudition et de philosophie. Aristote, saint Augustin, saint Thomas, les Conciles, les Papes, les textes les plus décisifs, les aperçus les plus lumineux, affluaient sur ses lèvres et forçaient souvent ses contradicteurs à se ranger à son avis. Il avait longtemps étudié les Pères, et sa mémoire prodigieuse, comme celle de