‹ Vie de l'abbé Martin (d'Agde) curé de Saint-Denis, à Montpellier, précédée d'une introdChapitre 21 sur 135 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

chaire de philosophie. Devai»-je contrister mes parents, irriter M. Viala* ? J'ai donc imaginé des prétextes et persisté dans mes refus, malgré les instances qa'an renouvelait.

9» Ecris-moi bientôt. Mes occupations m'ont presque isolé ; et moi qui vis tant par le cœur, je ne reçois plus, pour ainsi dire, de lettres de nos amis. L'abbé Rajnaud, qui m'intéressait si vivement par ses causeries scientifiques, se tait depuis quelque temps. Beaumelle et de Massilian l'imitent... «»

La lettre suivante, dans laquelle l'abbé Martin exposait son appréciation littéraire sur le style , nous a paru offrir un intérêt tout particulier :

«Agde, le U octobre 1824.

« J'aime à te voir, mon cher ami, jugar si sévèrement les productions de certains orateurs, châteaux aériens semblables aux nuages, où l'œil de l'enfant admire des chefs-d'œuvre, tandis qu'un œil exercé n'y voit qu'un amas confus de vapeurs ... La parole est le miroir de la pensée ; le style est l'homme exprimé, et, si j'ose le dire trivialement, c'est le /oosimile de son âme. Y a-t-il une pensée dans ces orateurs dont les discours ne sont qu'un amas de mots, et les mots qu'un assemblage de lettres ? A mesure que je lis nos grands écrivains, je comprends de plus en plus que, pour bien écrire, il faut avant tout bien

* Principal de ce collège.

» Voilà ma théorie du style : elle est, ce me semble, celle de nos grands maîtres.

» J'ouvre Tacite : quel est le caractère de cet historien, penseur si profond et pourtant écrivain si figuré, si pittoresque? Son esprit vaste saisit, dans les idées et dans les faits, de nouveaux rapports j et, comme il ne trouve pas sous sa plume de mots nouveaux pour les exprimer, il se sert des mots usités, mais il les allie, les rapproche, les modifie, et de la langue de tout le monde il se fait une langue qui lui est propre.

» Lisons une tragédie de Racine : est-elle autre chose qu'un vaste et magnifique tableau, composé d'autant de tableaux particuliers qu'il y a de scènes différentes? Permets-moi, mon ami, de le dire en passant : Je connais peu de poètes plus nobles par la pensée que Racine. Mais y en a-t-il beaucoup dont le style soit plus hardi ? Et comme sa hardiesse est aimable, comme l'éclat de ses vers est doux! Et le savant Buffon, quel langage plus élégant, plus élevé ! Qui, mieux que lui, se sert de notre langue ? Avec quel art il en épuise toutes les ressources, et les multiplie à son gré ! Comme il sait l'agrandir par d'heureux rapprochements! Et qu'est-ce que son style, sinon une suite continue d'images' toujours vraies et toujours brillantes?

» Et Rousseau, dont on est malheureusement forcé d'admirer la parole alors même qu'il la met au service du mensonge ou de la passion, par quel près-

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tige sèduit-il ses lecteurs? Par quel talent merveilleux maîtrise-t-il les âmes? Il ne parle pas, il peint; il se sert des mots comme personne ne fit avant loi : on les voit accourir sous sa plume étonnés de leur alliance, de l'éclat qu'ils se prêtent l'un à l'autre et de la magie irrésistible qu'ils exercent sur le cœur. Chez lui, surtout, chaque mot est un tableau; chaque tableau une passion; chaque passion fait éclater son âme tout entière ; et cette àme, il Vinfuse dans celle de ses lecteurs avec toute sa flamme, toutes ses idées, tous ses sentiments, et même, hélas ! avec toutes ses erreurs et tous ses vices.

V Les fables éminemment philosophiques du bonhomme Lafontaine ne sont-elles pas aussi, chacune, un tableau dont tout le charme est dans les rapprochements nouveaux de mots toujours hardis dans leur simplicité naïve ?

« Ne te hâte pas, mon cher Vinas, de me jeter l'anathème, parce que je m'égare trop longtemps dans un monde profane. J'aurais mieux fait, je l'avoue, et la chose m'eût été facile, de justifier ma théorie par nos auteurs de prédilection :

j» Bourdaloae, le théologien sublime, dédaignet-il les ressources du langage ? Et, si sa puissante logique a des effets si surprenants, ne les doit-il pas en partie à ce style sobre, mais élevé; à ces comparaisons austères, mais saisissantes; à ces tableaux calmes, mais pleins de grandeur; à ces rapprochements d'idées, à ces associations d'images; en un mot, à ce grand art

(.HAPITRE III

L'abbâ Martin est nommé prtncipil du collège d'Agrte, — Souvenirs d'enfance. — InQuence de sa. mare sur ea piâtâ et son éducalioD. — Il reçoit la décoration du Lis. — Jubilé de 1826. — Sa conversion à ruitramontaaistne. — Il pri^sage les événements poiitiques de juillet 1830.

Les occupations du saint ministère n'absorbaient pas toute l'activité du jeune vicaire de Saint-Etienne. L'abbé Martin avait accepté, au milieu de ses fonctions sacrées, une chaire de mathématiques au collège d'Agde. Il fut bientôt nommé Principal de ce collège par un arrêté du ministre, M. Frayssinous *. Il' n'avîiit alors que vingt-six ans. En se voyant, si jeune, à la tête de cet établissement universitaire, il devait penser quelquefois au jour où il y entra comme élève, en 1807, l'année même de sa fondation.

La tradition locale rapporte qu'il avait montré de très-bonne heure une intelligence et une application au-dessus de son âge, et que l'amour de sa mère fut un de ses plus vifs stimulants pour l'étude. Cette pieuse femme s'appelait Marie Blanquefort. Née dans une condition modeste, elle a vécu toujours ^«.n — A„ n., 4V,„ — ''.omestique , mais admirable dans . goûts et la pratique des vertus

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