CHAPITRE IV
régénérées. Rome, elle-même, protégée par ses Césars et ses légions, tombe vaincue devant ces nouveaux conquérants. Leur sang coule, il est vrai, et sur le mont Janicule se renouvelle, par l'ordre du tyran qui, à la honte de Thumanité, trônait alors au Capitole, le sacrifice du Calvaire ; mais le glaive des bourreaux ne peut atteindre la semence divine qu'ils ont jetée, à pleines mains, dans la cité de Romulus. Encore quelque temps, et le nom des Néron et des Domitien sera livré au plus ignominieux oubli, tandis que la chaire de Pierre, le trône du haut duquel il a pris possession du monde, incrustée dans l'or et le bronze, sera l'objet d'une pieuse et universelle vénération.
» Impossible de suivre l'orateur dans tous les développements de sa brillante thèse : nous ne pouvons qu'indiquer, en passant, avec quelle puissante harmonie vibre chez lui la fibre patriotique ; on sentait qu'elles sortaient du cœur, ces belles paroles : Si Rome est la tête du catholicisme^ la France en est le cœur.
» Voilà un canevas bien pâle, bien décoloré, de ce que nous avons pu entendre de cette belle instruction ; nous y avons retrouvé toutes les qualités de l'orateur consacrées par la plus brillante des réputations. Son geste est sobre et magistral, sa diction harmonieuse et pure, son langage fleuri et imagé. Il joint quelquefois à l'onction de Fénélon la véhémence de Bossuet. Il peint aussi bien qu'il argu-
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mente. Il ne veut point imposer la doctrine, il veut la faire aimer j son éloquence est un cri du cœur au cœur, ses apostrophes une longue admiration. Il ne démontre pas seulement la beauté de la religion, il la chante; car il est poète avant tout, poète dans la plus large acception du mot, c'est-à-dire par le sentiment et l'image, l'essence même. de la poésie ; poëte, en un mot, comme Fénélon et Chateaubriand.
» La magnifique chaire de Saint-Fulcran ne pouvait être inaugurée d'une manière plus splendide et plus solennelle ; la nef, la tribune et l'orateur s'harmonisaient admirablement dans la triple essence de la beauté, le grandiose, l'élégance et la pureté*. »
On ne nous accusera donc pas d'exagération si nous plaçons l'abbé Martin dans cette pléiade d'orateurs sacrés, tels que MM. Deguerry, Cœur, Plantier, Beautain, de Place, Combalot, qui ont illustré à la même époque la chaire chrétienne ; et nous ne sommes pas surpris de l'éloge tombé de la bouche de M.^ Thibaut, après avoir entendu l'abbé Martin à la fin d'une retraite pastorale ': «Voilà un homme que
* Compte rendu de M. Danjan, dans VÉcho de Lodève, le 23 juin 1867.
2 Cette retraite avait été prêchée à Saint-Pons parTabbé Frère, chanoine titulaire de Paris et professeur d'Écriture sainte à la Sorbonne. L'abbé Martin fut chargé du discours de clôture.
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Ton peut sans crainte présenter à ses amis et à ses ennemis ! "
La parole de Pabbé Martin ne pouvait rester enfermée dans les limites de son diocèse. L'éclat de sa réputation le fit appeler au dehors, et nous nous exposerions à des redites si nous voulions rendre compte de ses diverses stations. Nous nous contenterons de citer particulièrement les deux villes capitales du protestantisme dans le midi de la France, Nîmes et Montauban, où il montra sa puissance de dialectique dans les controverses religieuses. A Nîmes, toutes les intelligences d'élite se groupèrent autour de 'sa chaire ; et il compta surtout, parmi ses auditeurs assidus, le docteur Plaindoux, qu'il devait avoir la consolation de ramener plus tard à la pratique du christianisme * , et le poète Reboul.
Après un de ses sermons, le poète boulanger écrivit
' Le docteur Plaindoux a été, de nos jours, la plus grande illustration médicale de Nîmes. Appelé auprès de Mg'Gart, atteint d'un mal incurable, il fut si touché de la résignation surhumaine que témoignait ce saint Prélat au milieu de ses douleurs, qu'il voulut faire une étude plus approfondie de la religion. Et Sa Grandeur, à laquelle il fit part de ses doutes en matière de foi, eut la bonne pensée de l'adresser à l'abbé Martin, comme au prêtre le plus capable de l'éclairer. M. Plaindoux suivit le conseil de son Évêque, et, pendant près d'un an, il vint tous les quinze jours à Montpellier, pour recevoir les lumières et la direction de M. le Curé de Saint-Denis.
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à Tabbé Martin un billet qui prouve à quel point il avait subi la séduction de sa parole :
« Nîmes, le 5 février 1855.
» Mille fois merci, Monsieur l'Abbé, des bonnes et belles paroles que vous nous fîtes entendre hier. Si les choses saintes ne commandaient pas la réserve, je serais venu moi-même vous féliciter, à l'issue des offices, dans la sacristie.
» Le sujet de votre instruction (je dis mal peutêtre, mais c'est pour ne pas effaroucher votre modestie), m'a rappelé une charmante fable de notre compatriote Florian : c'est un paysan qui, pour passer un fleuve, attend, assis sur le bord, que l'eau ait cessé de couler. Le fabuliste termine en conseillant à ce brave homme de se jeter à la nage, car cette eau coulera toujours^!
y» Qui de nous, hélas ! n'a pas été cet homme-là ? et que vous avez bien fait d'exciter cette paresse d'esprit pour des choses qui tiennent la plus grande et la plus noble place dans les destinées de l'homme et sans lesquelles, comme vous l'avez dit excellemment, l'homme ne saurait se comprendre.
9> J. Reboul. 9»
M. l'abbé MuUois, premier Chapelain de l'Empereur, avait plusieurs fois formé le projet de se rendre
* Florian, Uv. V, fable 6.