‹ Vie de l'abbé Martin (d'Agde) curé de Saint-Denis, à Montpellier, précédée d'une introdChapitre 35 sur 135 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

auront appliqué bien des traits de ce tableau magistral . Il exigeait quelque chose de plus de l'orateur sacré : il croyait que l'improvisation, sinon de la pensée, du moins de la parole, est souvent nécessaire, et il exhortait les jeunes prêtres à se préparer, par des études sérieuses et par une longue habitude d'écrire, à cet art si difficile et quelquefois même si dangereux.

Le don d'une riche improvisation est rare sans doute ; il faut reconnaître cependant que certains esprits réussissent à acquérir cette puissance merveilleuse, et que l'éloquence chrétienne lui doit surtout ses plus grands triomphes. Le discours de saint Paul devant l'Aréopage fut une magnifique improvisation. Sans s'astreindre à écrire ses discours, Chrysostome, quand la chose était possible, n'abordait la chaire qu'après de sérieuses méditations. Toutefois les circonstances l'obligeaient souvent à parler sans préparation, et sa parole improvisée n'en avait que plus de chaleur et de mouvement. Fénelon recommandait et pratiquait cette manière de prêcher. L'abbé Poulie, contemporain et émule de Massillon, n'a écrit ses sermons que dans une extrême vieillesse, après avoir exercé toute sa vie le ministère de la parole avec le plus grand succès. De nos jours, le Père Lacordaire n'a-t-il pas trouvé quelquefois, sous l'ardeur brûlante de l'improvisation, des éclairs de langage et de pensées qui faisaient éclater les applaudissements de son auditoire? Enfin le célèbre Père Ventura, que la

France a entendu « remuant, avec son accent étran-

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ger, tous les esprits et tous les cœurs ^ » et a trouvé plus grand que sa réputation, n'a rédigé ses savantes Conférences qu'au moment de leur publication.

L'improvisation a, il est vrai, un danger pour la gloire des orateurs qui s'abandonnent à son souffle. Quand leur bouche est devenue muette, et que la tombe s'est fermée sur leur cercueil, il ne reste d'eux qu'un souvenir, à moins que la sténographie n'ait recueilli leur parole; encore même, cette parole a toujours perdu de son élan, et il est difficile d'en apprécier la puissance.

De tels hommes ne peuvent être jugés qu'au pied de la chaire, au milieu de la foule qui les entoure, au moment où la voix jaillit de leur âme avec ce prestige, cette émotion, cette autorité qu'y ajoutent le regard, le geste, l'accent, la personnalité de l'orateur, et cet amour de Dieu et des hommes qui embrase leur vie et déborde dans leurs discours.

L'abbé Martin peut être classé parmi les improvisateurs véritablement éloquents de notre époque. Après avoir porté pendant plus de quarante ans (selon sa propre expression) le poids de la parole, il n'a pas laissé un seul sermon écrit; et peu de prêtres, placés à la tête d'une paroisse, ont prêché aussi souvent que lui. Il nous est permis d'ajouter que le manque de préparation ne nuisit jamais à la clarté de sa pensée, ni à la pureté, l'élégance et l'harmonie de sa période.

* Paroles de Berryer.

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