CHAPITRE V
de temps à des langues mortes depuis tant de siècles, nous les prierons de remarquer que ce n'est pas une lettre froide que nous donnons à étudier: c'est Rome, c'est Athènes, que nous évoquons devant le jeune homme avec le prestige de leurs arts, avec le tumulte et Tanimation de leur histoire, les grandes figures de leurs hommes illustres, et toutes ces hautes leçons qui sortent de la profondeur des faits. C'est un cours toujours^ attachant de philosophie et de religion, de morale et de poésie ; c'est la littérature étudiée en ses sources les plus pures, le goût surpris en ses secrets les plus intimes; c'est là que se sont formés, par ces études antiques et larges, les génies immortels de Corneille, de Bossuet, de Fénelon, les gloires les plus pures et les plus durables de la Patrie. Il n'est pas un siècle, une nation avancée dans le culte des lettres, qui n'oublie quelquefois ses propres merveilles, pour vous dire avec le poète romain:
Vos exemplaria grxca Nociumâ ver sale manu, versate diutmâ*,
9> N'y eùt-il à ces études d'autre avantage que de placer l'esprit de l'élève en présence d'une difficulté qu'il doit vaincre, n'est-ce rien que cette gymnastique intellectuelle si propre à développer, à fortifier une organisation d'enfant? que cette lutte d'une jeune âme qui se prend corps à corps avec le grand écri-
* Horace, Art poétiqiAe.
vain de Tantiquité, pour le deviner, pour s'approprier sa pensée et sa langue, pour s'élever à la taille d'un Tacite ou d'un Platon ?
5» Ces quelques mots, Messieurs, vous laissent voir notre pensée entière et la direction générale des études dans cette maison. 9»
M. Martin n'oubliait pas qu'il avait reçu sa première éducation et professé dans l'Université. Mais, comme prêtre, ne devait-il pas revendiquer, au nom des droits les plus sacrés, la liberté de l'enseignement? Confondant dans un même sentiment d'amour la Patrie et la Religion, et saluant avec espérance un meilleur avenir, il disait, dans une de ces solennités littéraires, le 29 août 1839 :
« Au fond de la province, dans une ville peu connue, dans cette maison qui s'élève à peine, nous voyons comme l'image fidèle de cette grande transformation que le monde subit aujourd'hui. L'influence du dixhuitième siècle cesse peu à peu de se faire sentir : les derniers échos de ses enseignements se taisent; ses pensées étroites, ses opinions intolérantes, n'ont plus de sympathie; les défiances réciproques des partis, les préjugés qui les nourrissaient, ne font plus d'une moitié des Français l'ennemie de l'autre. Nous nous comprenons, nous nous estimons ; et, quelle que soit la nuance qui caractérise les affections ou les croyances de chacun, nous tendons au même but, nous
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avons la même espérance; nous vonlons la même chose : P avenir par la liberté de f enseignement !
» Je crois rendre votre pensée par ce mot, Messieurs, parce que, dans la mienne, il ne répond à aucun désir exagéré, à aucune réserve d'égoïsme, à aucune prétention extra-légale. Nous ne sommes pas de ceux qui ont hâte de jouir à quelque prix que ce soit, qui ne savent pas faire la part du temps et sont prêts à compromettre toutes les existences du pays pour assurer un seul de leurs rêves; mais, voyant une promesse écrite par la nation à la tête de ses lois, nous nous sommes dit que ]e temps viendrait où la nation se tiendrait parole à elle-même; car sa parole, c'est sa dignité, et nul n'a le droit d'interpréter ses préjugés ou ses passions entre la France et l'honneur de la France.
» Je sais qu'on nous oppose deux ordres de considérations : les unes tiennent aux intérêts d'un corps ancien, respectable, national ; les autres, je dois le dire, perdent le caractère de l'objection pour prendre celui de l'insulte.
» Nous sommes enfants de l'Université, Messieurs; nous rendons hommage aux lumières éminentes qui sont les siennes, et nous plaignons amèrement les hommes qui l'insultent de leurs craintes et la calomnient par leurs préventions. A Dieu ne plaise qu'une concurrence redoutable lui vienne de ces établissements modestes qui, s'élevant à l'ombre du sanctuaire et sous la protection de la charité.
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comme elle ont à cœur de prouver une chose : que la religion, unie à la science, sait faire seule des hommes et des citoyens! Mais, si ce rapprochement avait l'air d'une lutte — ce que nous désavouons hautement — ils connaissent bien peu le corps dont ils se font les défenseurs, ceux qui veulent le rendre solidaire de leur propre poltronnerie, et qui, dans cet honorable cartel de l'opinion publique, ne voient pas que, en lui faisant refuser le combat, ils lui jettent au front la honte de la défaite. Semblables à ce grand seigneur qui envoyait son adversaire à la Bastille pour n'avoir pas à répondre à son défi, volontiers, je crois, ils imploreraient des lettres de cachet pour l'intelligence et des geôles pour l'opinion. » Héritière de cette Université de Paris qui, depuis les jours où elle recueillait avec un pieux orgueil les leçons de Thomas d'Aquin, de Bonaventure, de Raymond de Lulle, n'a cessé d'agrandir pour nous ce patrimoine de la science et de l'art que nous tenons d'elle, l'Université de France a reçu de la loi la mission de propager les lumières, de marcher à la tête des intelligences, de porter le drapeau! Sa gloire à elle, sa vie, c'est d'embrasser, dans la même tolérance, dans la même affection de famille, dans les liens d'une fraternité presque religieuse, tout ce qui peut venir en aide au travail de la pensée humaine, tout ce qui sert à rapprocher le flambeau de cette classe nombreuse que le j our de la science n'a pas encore visitée, tout ce qui doit, en étendant, en per-
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fectionnant les moyens d'éducation publique, jeter dans la société quelques éléments plus sûrs ou plus hâti& d'amélioration et de civilisation. Et vous, qui vous faites ses champions, vous lui ordonneriez de descendre de cette position élevée, pour la réduire au triste rôle d'aller faire saisie à la pensée qui s'émancipe, ou de dresser procès-verbal contre le père qui dit à son fils : Je veux choisir ton maître ! Quoi ! sur ce sol privilégié de la France, où le talent germe et mûrit spontanément, vouloir façonner à vous tout seul et pétrir comme de l'argile l'esprit national ! vouloir lui faire son avenir de vos mains, au gré d'une pensée rétrograde ou impie! prétendre qu'on pourra parapher le front des jeunes hommes, ainsi que l'industriel, en vertu d'un brevet, paraphe les produits de son industrie, et poursuivre en contrefaçon tout ce qui n'a pas la marque de voâ ateliers ! . . . Ah ! fallait-il arriver à notre siècle, avoir jeté dans le monde tant de paroles puissantes, pour en venir là ?
» Mais c'est contre nous surtout, contre nos envahissements, contre notre tendance, qu'on s'efforce d'élever des barrières, qu'on sent le besoin de protéger les écoles nationales ! Singulière contradiction ! A les entendre, le christianisme s'en va, le sacerdoce agonise dans les ténèbres, l'Église reste isolée et sans influence; et, lorsque à peine quelques enfants viennent à se grouper autour d'un prêtre pour apprendre de lui les éléments d'une langue morte;
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lorsque quelques pères de famille, attachant un peu de prix à la vertu de leurs enfante, osent nous tèmoi* gner de la confiance, on pousse le cri d^alarme, comme si nous allions enchaîner le monde à nos pieds, et Ton reproche à la loi de n'avoir pas assez de prévisions, pas assez de rigueurs, pour arrêter de si rapides et redoutables progrès. Dites, Messieurs, dites si ce mort, dont vous insultiez le convoi, s'est levé tout à coup dans le cercueil, ou s'il suffit de vous montrer le linceul qui le couvre pour vous faire trembler de peur?
5» Mais qu'y a-t-il, dans nos écoles, qui ne soit pas national? Sont-ce ces jeunes enfants? Qui donc les a frappés d'ilotisme ? Quoi ! parce qu'ils ont un peu plus de fraîcheur dans l'âme, un peu plus de pureté sur le front, parce que nous leur ouvrons, au pied des autels, un asile contre les premiers orages de la passion, ou qu'ils apprennent de nous l'amour de Dieu avec celui de la Patrie, vous semblent-ils déshérités des droits que vous assurez aux autres? La vertu, qu'on leur enseigne avec la science, est-elle donc un anathème qui fasse perdre lé titre de Français?
ji Sont-ce les maîtres'? Je proteste de toutes les puissances de mon âme contre cette lâche et malheureuse insinuation. Quoi! s'il nous a plu de jeter autour de notre poitrine ce noir suaire dont nous avons fait notre habit, vous en avez conclu que notre cœur était mort aux nobles émotions, à l'amour de