CHAPITRE y
la Patrie, à toutes ces grandes choses qui remuent avec puissance des hommes généreux! Vous vous êtes trompés ! Si nous nous isolons, ce n^est pas au sein de Tégoïsme ; c'est pour que notre dévouement à nos frères soit plus facile et plus absolu. Nous avons donné une double compagne à notre vie, une double épouse à notre cœur : Tune s'appelle Miséricorde et l'autre Patrie. Nous les confondons dans le même culte ; c'est le double attribut de notre ministère, le double résumé de nos enseignements, deux mots que nous portons écrits sur notre front et sur notre poitrine. »
Le mot sacré de la Patrie résonnait comme une harmonie religieuse et poétique dans son âme, et lui inspirait de magnifiques accents. Il entrait dans une sainte colère lorsqu'on lui disait que le prêtre était l'ennemi du progrès, l'ennemi des institutions publiques. Mais cette indignation, qui sortait de ses lèvres comme un torrent de feu, n'était qu'un acte sublime d'amour:
« Ne croyez pas les calomniateurs, s'écriait-il dans son discours de 1840; toi surtout, puisses-tu ne pas les croire, ô ma Patrie, ô belle France ! terre riche et féconde, assise sur tes rivages riants, sous un ciel pur, au milieu des plaisirs et de l'abondance^ niagna parens frugum * / Belle entre toutes les contrées de
* "Virgile.
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Tunivers et leur reine incomparable, nous t'aimons ! Tes espérances sont nos espérances, tes sympathies nos sympathies. Et qui pourrait ne pas t'aimer, Patrie des nobles vertus, des sublimes talents, Patrie de l'héroïsme et de la gloire, magna virum mavortia tellus; toi qui, depuis le jour où Tépée du Gaulois contrepesa la rançon de Rome, n'as cessé de porter ton influence souveraine dans la destinée des nations? Des chênes du Canada aux palmes de l'Humée, des rochers de l'Atlas ou des pyramides de Memphis aux tours de Moscou, partout la victoire a gravé ton nom. Nos malheurs ne l'ont pas effacé sur le front des rois vaincus, et les nations, peu rassurées par leurs anciens triomphes — car ils ne furent point leur ouvrage — cherchent en vain, dans le souvenir de tes revers si glorieusement réparés, le courage d'oser troubler, une autre fois, le sommeil du Uon.
» Oui, nous t'aimons; oui, tes vœux sont nos vœux, tes affections sont nos affections ! Oui, nous avons des larmes pour toutes tes douleurs, des hymnes de joie pour toutes tes gloires! Nous sommes les hommes de la France, les hommes de l'avenir; et le drapeau qui nous guide, élevé au-dessus de cette basse région où s'agitent tant de passions malheureuses et de fatales erreurs, ne se vendra jamais à aucun intérêt, ne s'inclinera jamais devant les exigences d'aucune faction, y»
Si la littérature était aux yeux de Pabbé Mar-
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tiû Tobjet d'an véritable culte; dont il cherchait à inspirer le goût et l'étude à ses jeunes élèves, il n'oubliait pas de leur rappeler que les lettres, sans la Religion, ne suffisent pas au bonheur de l'homme, n leur disait, en 1841 :
« La science, qui explore les voies du ciel, qui sonde les profondeurs de la terre ; la science, qui a une si large part dans le merveilleux mouvement des créations modernes, ne suffit pas à faire des hommes, à former leur cœur, à préparer leur avenir; aussi, dans tous les temps, le culte des lettres remplit les plus belles années de la jeunesse. Et nous ne voyons pas sans une grande satisfaction les esprits se retourner avec ardeur vers ces études littéraires, antiques et fortes, qui donnèrent à la France les génies immortels de Bossuet, de Corneille, de Montesquieu, et fondèrent, pour ainsi dire, les gloires permanentes de la Patrie. Ce sont elles qui épurent l'esprit, en élevant le cœur ; l'homme y puise ce sentiment plus vrai de lui-même, qui est plein de calme et de dignité.
» Les lettres sont comme des magiciennes puissantes : à votre voix, elles évoquent devant vous tout un passé de gloire , tous les hommes illustres par le génie et la vertu ; elles vous associent sans eiïbrt à leurs travaux, à leurs conquêtes, aux sublimes joies de leurs grandes âmes. Chacune de ces nobles figures laisse tomber sur vous un reflet de sa
gloire ; et le cœur, à force de les contempler, s'empreint d'un trait de ressemblance avec elles. Les Muses, chez les anciens, avaient sous leur garde la science, l'éloquence, l'histoire, toutes les grandes choses de la vie. Tout, en eflfet, appartient aux lettres ; elles exercent sur tout un empire salutaire et puissant ; c'est comme une lyre d'or qu'elles mettent au cœur de l'homme : mais il faut que la Religion en fasse vibrer les cordes, pour qu'elle ait des accents purs et de puissantes harmonies.
» Oui, Messieurs, les lettres seules, sans la Religion, seraient stériles, impuissantes pour votre bonheur. Elles ont le chant de la nourrice qui endort : la Religion, seule, a le lait qui nourrit; ou plutôt, Messieurs, c'est à la Religion que les lettres doivent leur enthousiasme, leur divine beauté, leur plus ravissante influence. Aussi les anciens regardaient-ils le poëte comme un homme à part, un homme consacré, comme un pontife de la nature, le révélateur des secrets de Dieu, et sa bouche ne semblait pouvoir s'ouvrir que pour rendre des oracles , os inagna sanaturum. Pour nous , comme pour eux, l'histoire est le magistrat des siècles, le magistrat de la Providence; c'est la justice de Dieu qui lui confie le burin vengeur ; et , tel que l'ange de la résurrection suprême, il évoque à son tribunal lès pâles et tremblantes générations dont le châtiment, pour Thonneur de l'humanité, ne doit pas se faire attendre jusqu'au jour des dernières justices.