CHAPITRE V
" A elle seule, Messieurs, la Religion est du talent, elle est du génie; car elle est le souffle de Dieu, l'esprit inspirateur, et il n'a qu'à s'abattre sur une àme choisie pour devenir aussitôt Racine ou Fénélon. Sans elle, au contraire, les lettres, les sciences, sont comme des ossements épars et blanchis dans la poussière, auxquels la voix seule du prophète a pu ordonner de se lever et de vivre.
» On nous accuse d'aspirer à tout envahir. Ehl Messieurs, nous n'aspirons qu'à passer, en répandant sur la génération qui nous entoure une parole de bien, une bénédiction d'amour, les bienfaits célestes dont le dépôt nous a été confié. Nous sar vons quel est Celui qui a dit aux petits : Venez ! et comme lui, parce que nous sommes ses successeurs, nous leur disons de venir. S'ils viennent, si nous les aimons, si notre cœur a pour eux de secrètes et vives sollicitudes, si nous les entourons de la prévoyance de nos conseils et de notre foi, si nous venons à bout de semer dans ces âmes neuves des germes de gloire, de vertu, de puissance, de tout ce qui est grand, utile, beau; si nous sommes assez heureux pour sentir se façonner sous nos mains des éléments de génération sociale, de belles et magnifiques espé rances d'avenir, quel crime y trouvez-vous ?
y» Envahir quoi. Messieurs ? Le soin de l'enfance ? Mais c^est une immolation que le Calvaire nous a léguée, et qui ne peut être comprise que par les enfants du Calvaire. Envahir quoi ? Les lettres et les
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sciences ? Mais c'est nous qui les avons sauvées de la mort : nous les prîmes fiigitives et proscrites sur les ruines de Byzance, pour les placer à Rome sur le trône du Vatican. Nos cloîtres virent errer dans leur enceinte l'ombre éplorée de Virgile, et ils gravèrent sur leurs pierres silencieuses les plaintes solennelles et les saintes protestations de Tacite.
» Nous avons pris la science au maillot, nous l'avons prise par la main; elle a grandi sous nos auspices ; et, si nous avons pour elle, pour les lettres, un culte de paternelle affection, quel crime, encore une fois, et quel danger voyez-vous là ? Ah ! si c'est le reproche que l'on nous fait, nous l'acceptons, nous en sommes fiers : nous voulons envahir ainsi, nous avons une grande ambition; nous voulons que les grâces du Ciel viennent se marier toujours aux grâces de la terre , et que la Croix s'élève au milieu des merveilles de la charité, au milieu du monde chrétien, couvrant tout d'un sceau divin de progrès et d'immortalité ! »
Nous terminerons ces belles citations par la reproduction intégrale du discours sur l'Education religieuse :
« C'est à la Religion , Messieurs , que le Père des hommes a confié la direction des jeunes coeurs. Dans le berceau des sociétés, comme dans la décrépitude des peuples, la Religion s'est montrée le précepteur le plus habile de l'enfance, et l'on dirait
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qa'elle a pris pour devise ces paroles Tenues d'en haut : » Mes délices sont de converser et de vivre avec les enfants des hommes, p Avec quel art divin elle mêle la science à la vertu I Seule , elle coimait les avenues les plus secrètes des cœurs ; seule y elle a les mains assez délicates pour façonner ces existences enfantines , plus pures et plus fragiles que la fleur ; et, soit qu'elle raconte, avec de naïves paroles, les grandes histoires des jours anciens, soit qu'elle couvre ses austères enseignements du voile gracieux de la parabole, toujours sa morale saisit l'imagination de l'enfant et se peint, pour ainsi dire, à ses yeux avec des caractères sublimes ou touchants, avec je ne sais quelle physionomie divine qui lui imposera toujours le respect. On la voit parler toutes les langues , prendre toutes les formes , s'accommoder à tous les esprits, s'associer à tous les sentiments de l'enfance, afin de la pénétrer, par tous les sens , de ses chastes préceptes , de lui infiltrer la vertu à travers toutes les fibres du cœur , et de la faire entrer dans son organisation même, comme un élément physiologique.
» Jeunes hommes, déjà peut-être les séductions du vice ont parlé à votre àme ; peut-être que grondent déjà sur tos têtes les premiers bruits de l'orage des passions ! Ah ! que la tendresse de vos mères n'en soit pas alarmée jusqu'au désespoir! Vous oscillerez sur l'ancre du salut , sans rompre le lien par lequel vous y avez été attachés ; vous
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dériverez de la route, mais vous n'irez pas vous briser à Técueil , et tôt ou tard la puissance de ces enseignements célestes, que nous avons déposés en vous , vous ramènera au point du départ. Hélas ! nul ne peut traverser le monde sans que la fange qui en remplit toutes les voies n'atteigne ses pieds; mais du moins, jeunes hommes, vos fronts resteront purs, et le rayon du Dieu vivant ne s'éteindra pas dans votre regard !
» La société. Messieurs, telle qu'elle a été faite de nos jours, ne peut être sauvée que par l'Education religieuse. Tout le monde le dit : nous sommes arrivés à une époque à part dans les fastes de l'humanité. D'incroyables prospérités , expiées par des catastrophes plus incroyables encore ; l'Europe soulevée ^t battue par une tempête immense; les fondenrents de la société deux fois mis à nu ; de solennelles infortunes et de royales agonies ; des événements inattendus, des péripéties providentielles, et l'histoire étonnée, haletante devant ces coups qui se pressent, sans qu'elle ait le temps de les enregistrer ; tour à tour l'excès de la trahison et le sublime du dévouement; de nobles vertus rayonnant au milieu des crimes les plus atroces; l'oubli de toute pensée religieuse , le Inépris des antiques croyances, la licence la plus eflfrénée et la plus impie , et en même temps le besoin de la foi , le retour au Christ, la réaction religieuse; les enseignements de la vieille philosophie rajeunis au creuset
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de la science moderne; ce que le matérialisme a de plus abject avec l'idéalisme le plus élevé ; les plus monstrueuses erreurs mêlées aux vérités les plus fécondes, et, par-dessus tout, les ambitions mises enjeu, et le désir de l'indépendance et de la fortune développé dans tous les cœurs, comme un rapide incendie : tout cela , Messieurs , a imprimé à l'esprit humain, dans notre temps, je ne sais quoi de mobile et d'inquiet, de vague et de malheureux, qui le fait courir sans cesse de la servitude à la licence , du doute à la foi , sans que rien l'arrête et le fixe, sans que rien puisse l'arracher au vertige fatal qui l'entraîne et entraîne tout avec lui. De là , cette tristesse profonde qui semble peser même sur les plus belles âmes ; ces sinistres pressentiments et ces lugubres prophéties , qui effrayent les moins disposés à y croire ; ces commotions subites et souterraines qui ébranlent le sol ; l'incertitude des conseils, l'immense consommation des réputations et des hommes, l'irritation des uns, la lassitude des autres; le ciel en feu sur nos têtes et la terre brûlante sous nos pas. Au milieu de ces bruits. Messieurs, au milieu de cette scène de décomposition , nous avons prêté l'oreille , et nous avons recueilli cette parole qui ne mentira pas : H faut que le grain meure jeté dans la terre, et qu^un nouveau germe sorte du sein de sa corruption. Ce germe que sème la Providence, ce sont ces jeunes enfants ; cette terre qui doit les recevoir et les féconder , c'est
l'Éducation religieuse. Elle est devenue le grand besoin de l'époque et la loi de la régénération sociale. D n'y a qu'elle pour conserver le feu sacré qui s'éteint , pour montrer une étoile fixe dans ce ciel où passent tant de feux trompeurs ; il n'y a qu'elle pour élever le drapeau de ralliement sur cette arène brûlante, où s'agitent les restes sanglants de tous les partis; elle seule, Messieurs, peut jeter un pont sur l'abîme et joindre l'avenir au passé !
» Ce que nous admirons , ce que nous vantons de notre civilisation, du progrès de nos arts, des perfectionnements de notre industrie, peut relever en nous, et à bon droit, l'orgueil du citoyen; il doit eflfrayer le moraliste. Ces ponts suspendus par un fil, ces routes jetées où le chevreuil passait à peine , ces rails de fer qui glissent sous les montagnes, ces merveilles de la vapeur qui fera demain peut-être, de Paris et de Constantinople , les faubourgs d'une seule cité grande comme le monde; toutes les créar tiens du talent , tous les efforts de la science, semblent n'avoir qu'un but : le bien-être des corps ; une seule fin : la matière. Les croyances désertent les cœurs, l'homme va s'isolant de son avenir, il prend possession de la vie actuelle et s'y établit , comme dans l'unique patrimoine que la Providence lègue à son espèce ; et, parce que cette vie est brève et fugitive, ne pouvant la prolonger par la durée, il veut du moins l'élargir par les jouissances , et il se presse, il se hâte de soûler, avec des plaisirs