CHAPITRE VII
de Montpellier. Il a écrit en trois grands volâmes in-S"* une nouvelle Vie de saint Jean Chrt/sostome. »
n est peu de Pères de PEglise qui aient eu autant d'historiens que ce grand Évêque de Constantinople, à qui ses vertus , son incomparable éloquence , ses travaux, sa popularité, sa lutte intrépide contre une cour hypocrite et corrompue, son exil et son martyre, ont valu l'admiration non-seulement des chrétiens, mais des païens eux-mêmes.
Depuis Pallade, son disciple et son. ami, jusqu'à M. Albert, dont la brillante thèse a été couronnée * par l'Académie, en passant par Socrate, Théodoret, Sozomène, Nicéphore, Tillemont, le Bollandiste Stilting, et, plus récemment, Néander, Rohrbacher, l'abbé Bergier et M. Villemain, que de pages pieuses ou savantes ont été consacrées aux vertus, aux travaux, aux combats de Chrysostome ! L'abbé Martin pensa que, malgré tant de travaux, il restait une lacune à remplir, et que cet illustre Père, si connu qu'il fût, ne l'était pas autant qu'il devait l'être. Il crut donc utile d'écrire une nouvelle Vie de saint Jean Chrysostome, plus complète que les précédentes, particulièment en faveur des prêtres que les sollicitudes du ministère pastoral et les dévouements de la charité détournent des recherches longues et minutieuses.
* Saint Jean Chrysostamey considéré comme orateur populaire, par Paul Albert. Paris, 1858.
« Notre but, dit-il, est de résumer id, pour eux, » tous les travaux dont la vie et les œuvres de Chry- » sostome ont été l'objet, dans un cadre ni trop étroit » ni trop vaste, où Ton puisse voir dans son vrai jour » l'orateur, l'apôtre, le docteur de la charité, le père » des pauvres, le modèle des pontifes et des prêtres, » le glorieux témoin de la primauté du Saint-Siège, » l'héroïque défenseur des droits et de la liberté de » l'Église, et saisir les rapports de cette grande des^ » tinée avec les destinées du Catholicisme*. »
Après une admirable esquisse de l'époque où vécut Chrysostome, l'historien raconte sa naissance, ses premiers succès au barreau, sa renommée littéraire commençant à poindre ; puis sa retraite , sa liaison avec saint Basile, son baptême, ses pèlerinages, sa vie d'anachorète, ses premiers écrits religieux, son ordination. Viennent enfin, avec les honneurs, les fatigues et les épreuves de l'épiscopat, les controverses, les réformes, les prédications. Partout le prêtre historien se soutient à la hauteur de son sujet. Il s'entend merveilleusement à peindre la grande figure de notre Saint, et son pinceau, toujours pur, sait emprunter, à l'occasion, les plus riches couleurs de la poésie chrétienne. On sent, dans la chaleur et la vérité de ses peintures , que nonseulement l'abbé Martin connaît à fond et la langue
* S, Chrys., tom. I, p. viii.
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de son héros et toutes les particularités de sa vie, mais que les secrets de son cœur d'apôtre lui ont été dévoilés, qu'un long commerce avec Tàme du Saint lui en a révélé toutes les tendresses , et que, pour tout dire, il raconte comme un spectateur, un auditeur et un témoin.
Ce n'est pas une simple biographie que Tabbé Martin a voulu écrire, comme on Fa observé trèsjudicieusement *, c'est l'histoire du sacerdoce catholique au quatrième siècle. Chrysostome ne pouvait être isolé de l'époque où il vécut. Il fallait retracer l'influence prodigieuse qu'il avait exercée sur son temps, ses nombreux écrits pour la défense de la vérité et ses luttes généreuses pour la liberté de l'Eglise. Une simple biographie eût oflTert un cadre trop étroit pour faire mouvoir cette grande, cette infatigable activité. L'auteur étudie donc le quatrième siècle sous tous ses aspects et aborde résolument les grandes questions religieuses, philosophiques et sociales de cette époque : il s'attache aux écrits du grand Docteur, à ses traités, ses controverses, ses discours et ses lettres, pour en faire jaillir quelques traits de la physionomie de son héros; il interroge ses contemporains, s'adresse à tous ses biographes , va puiser à toutes les sources de l'érudition ; et, à l'aide de ces nombreux malé-
* L'abbé Azaïs, dans la Revue catholique du Languedoc, article sur saint Jean Chrysostome, p. 513 et suivantes.
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riaux, amassés avec intelligence et sagacité, il nous retrace , dans toute sa gloire , la physionomie complète du Saint. Le siècle où il a vécu se déroule devant nous avec son long cortège de grands hommes et ses événements ; et nous voyons successivement passer sous nos yeux les Basile de Césarée, les Grégoire de Nazianze, les Ambroise, les Jérôme, les Augustin, les Ephrem, toute cette phalange glorieuse d'immortels champions de la foi. L'Empire nous apparaît avec sa corruption et sa décadence, ses attaques contre l'indépendance de l'Eglise et les généreuses résistances qu'il provoque. C'est un vivant tableau de cette société qui se dégage peu à peu de l'influence païenne et qui se transforme au souffle de l'Evangile.
Au milieu de la rénovation sociale et religieuse opérée par le Christianisme au quatrième siècle, deux grands faits attirent l'attention : d'un côté, le mouvement qui poussa les âmes d'élite vers la solitude ; de l'autre, le rôle important des femmes chrétiennes qu'on a justement appelées les Mères de l'Eglise*. Ce double fait ne pouvait échapper
* « Pendant que les Pères de l'Église étonnaient le monde par leur savoir, les femmes de l'Église Penchaînaient par leurs vertus. Pendant que les uns subjuguaient tous les esprits aux saintes folies de la Croix, les autres y attiraient tous les cœurs. Ce que les Pères ont entamé par leur zèle, les femmes l'ont achevé par leur dévouement. Ils ont donc tous contribué, dans une proportion, je dirais presque égale, au grand œuvre de Dieu de chris-
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à l'abbé Martin ; il lui a inspiré des pages ravissantes.
Quel tableau délicieux que celui de la vie monastique !
« Les solitaires se levaient avant le soleil. Leur premier sentiment, leur première pensée, leur premier regard, montait à Dieu. Debout autour du Père, c'est-à-dire du chef, le visage souriant , la conscience pure, le cœur plein d'une douce joie, ils entonnaient l'hymne des anges : Gloire à Dieu, paix aux hommes I ou le cantique de David : // est bon de louer le Seigneur et de chanter votre nom,, ô Dieu Très-Haut ! Qu* elles sont magnifiques, vos œuvres! que vos pensées sont profondes * / Puis ils fléchissaient le genou, appelant les pardons et les bontés du Ciel sur tous les hommes, implorant pour eux la grâce d'honorer Dieu par une vie sainte et de n'être pas exclus de ses miséricordes au dernier jour.
» La prière durait jusqu'au lever du soleil ; après quoi chacun allait au travail, car, aux champs ou dans les cellules, tout le monde travaillait, les plus âgés comme les plus jeunes. On mesurait à l'amour du travail les progrès dans la vertu. Ceux-ci bê-
tianiser le monde; ils ont, par différents moyens il est vrai, mais ensemble, servi, assisté et élevé l'Église; et il nous est permis de regarder et de saluer cette époque des Pères de l'Église comme Pépoque aussi des Mères de l'Église. » (La Femme catholique, tom. 1«', !!• partie, p. 526, par le R. P. Ventura.)
* Pb. 91.
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chaient la terre, semaient les légumes, arrosaient les plantes, greflfaient les arbres; ceux-là tressaient des nattes et des corbeilles de jonc , fabriquaient des éventails de palmier, des voiles de navire, de grossières étoflfes de poil de chameau ; d'autres sciaient le bois, charriaient l'eau, servaient les malades et les voyageurs, copiaient les manuscrits; quelques-uns étudiaient les saints Livres
» Le jour était partagé en quatre parties , qu'ils désignaient sous les noms de tierce, seœte^ none et vêpres. Chacune commençait par le chant d'un hymne ou d'un psaume , et ainsi les saints cantiques se mêlaient à tous les travaux , et le désert ressemblait à un temple où la louange de Dieu ne se tait jamais.
» Au milieu des cellules éparses par groupes dans le vallon ou sur les flancs de la montagne, s'élevait la modeste église où, deux fois par jour, les tribus réunies venaient se retremper et se rafraîchir à l'ombre du sanctuaire. Le dimanche et le samedi, on y célébrait les saints mystères , et les frères , déposant la ceinture et le manteau , le sourire des anges sur les lèvres, recevaient la manne des âmes tombée pour eux au désert. Quelquefois aussi le sacrifice spirituel était offert pour les morts. Le jour du Seigneur se passait tout entier dans la lecture et la prière ; mais, ce jour excepté, et à part les quelques moments accordés aux besoins du cœur ou aux exigences du corps, le travail ne cessait pas. Le mo-
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nastère était une mannfactare chrétienne, où chacun avait sa fonction et sa place dans un ordre parfait. Une sage organisation par tribus et décades avait écarté à la fois les périls d'une solitude extrême et la confusion des rassemblements nombreux. Un décurion veillait sur neuf moines ; un centurion sur dix décuries ; un supérieur , qui portait le nom de
Père y sur tout le désert
» Les solitaires ne portaient que des vêtements grossiers, à la façon d'Elie ou de Jean. Le tien, le mien, « cette froide parole » dit Chrysostome, leur était inconnu. Ils ne possédaient rien, si ce n'est en commun. Une fraternité touchante, une mutuelle prévenance confondaient dans une parfaite égalité les esprits divers. Même pauvreté, même obéissance. Au fond, nul ne commandait; tous se dévouaient. Pas le moindre vestige d'orgueil : chacun se regardait comme inférieur à son frère ; c'était à qui s'occuperait des offices les plus bas et les plus pénibles, à qui se montrerait plus humble et plus charitable. Quelque nom qu'il eût porté dans le monde, quelque rôle qu'il eût joué, chacun devenait à son tour et par semaine le serviteur de sa décurie, coupait le bois, portait l'eau, soignait les malades, lavait les pieds des étrangers; car ces hommes, si rudes pour eux-mêmes, exerçaient admirablement l'hospitalité. La vénération du peuple leur attribuait le don des miracles et le pouvoir de guérir toutes les maladies ; aussi leur amenait-on de loin les infirmes, les e&-
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tropiés, les incurables ; du moins ils les consolaient et les bénissaient. Le monastère était Tinfirmerie universelle de la contrée, Tasile aimé de toutes les souflfrances de Tàme et du. corps.
» Habituellement les ascètes ne mangeaient que le soir après le coucher du soleil, et rien n'était frugal comme leur repas. L'eau d'une source pure désaltérait leur soif; le pain gagné par le travail apaisait leur faim. Un peu d'huile et quelques fruits, ajoutés au pain, étaient le régal des fêtes. Souvent, comme Jésus au banquet qu'il donna dans le désert, ils s'asseyaient sur l'herbe pour prendre leur nourriture, sans autre voûte sur leur tête que celle du ciel, sans autre lampe sur leur table que la lune, sans autre diversion au silence religieusement gardé que le chant des oiseaux, le bruit des cascades et le murmure du vent dans les arbres. Et cependant la vie de ces hommes se prolongeait calme et sereine, comme un beau jour d'automne, jusqu'à la plus extrême vieillesse.
» Le repas du soir finissait par cet hymne que Chrysostome nous a conservé : « Béni soit le Dieu » qui a pris soin de moi dès ma jeunesse, et donne » à toute chair sa nourriture ! Remplissez notre » cœur d'allégresse, afin que, forts de votre grâce, » nous abondions en toute bonne œuvre en Jêsus- » Christ Notre Seigneur, à qui la gloire, l'honneur, » l'empire dans tous les siècles. Amen! » Le chant cessait: l'un prenait Isaïe, l'autre saint Paul; ils s'en-
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tretenaient avec ces grandes âmes, cueillant sans efforts, dit Chrysostome, le miel délicieux de ces fleurs divines. Quelques-uns conversaient entre eux, et se communiquaient l'un l'autre les impressions du jour. On laissait éclater l'admiration longtemps contenue pour les œuvres du Créateur en présence de celte nature si grande, sous un ciel si splendide, au milieu de ce recueillement si profond. On philosophait doucement sur Dieu, sur le monde, sur les choses visibles et invisibles, sur la vileté de la vie présente, sur la grandeur de la vie future. C'était une assemblée de sages, délibérant, entre le ciel et la terre, des plus hauts intérêts de l'humanité ; hommes surhumains, ressuscites, pour ainsi dire, avant d'être morts, et plus semblables aux habitants de l'éternité qu'à ceux du temps; fantômes vénérables, enveloppés d'une vapeur lumineuse, et prêts à s'évanouir dans le dernier rayon du soleil qui éclairait ces nobles visages transfigurés et ces grandes scènes de la nature.
» La journée finissait, comme elle avait commencé, par un chant sacré, peut-être l'hymne du soir des premiers chrétiens : « Lumière joyeuse de » la sainte gloire du Père, ô Jésus-Christ ! Venus n ici au coucher du soleil, en contemplant les clartés » du soir, nous célébrons le Père, le Fils et le Saint- » Esprit de Dieu *. » D'écho en écho, de montagne
* Cruice, Histoire de V Église de Rome, p. 76.
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e/a montagne, la nuit disait à la nuit ces belles paroles ; puis tout redevenait silenoe. Les pères se couchaient tout vêtus sur une natte étendue à terre, et dormaient quelques heures d'un sommeil léger, jusqu'à ce que le premier chant du coq, le premier souffle de l'aurore, vînt réveiller l'hymne assoupi sur leurs lèvres.
» Chaque jour était une nouvelle strophe de cet hymne d'amour, que l'éternité seule doit achever. Ils l'entonnaient dès le matin, reprenant chaque fois avec une ardeur plus grande leur obscure et noble mission, la plus noble que l'homme ait reçue ici-bas, celle de bénir Dieu au nom de la création, de l'invoquer au nom de l'espèce humaine, de l'adorer, de le prier pour ceux qui oublient de le prier et de l'adorer, et de s'offrir à sa justice, comme les hosties émissaires de tous les péchés et la propitiation du monde *. »
M. de Montalembert a regretté de n'avoir connu le livre de l'abbé Martin qu'après la publication de son beau travail sur les Moines '• Il écrivait à son auteur * : « Pourquoi n'ai-je pu le lire, il y a quelques années, quand j'étudiai un peu superficiellement saint Jean Chrysostome, afin d'en parler comme je
* S.Chrys.y tom. !«, ch. v, p. 130-136.
^ Les Moines d'Occident, par M. de Montalembert, note de la 2« édition, 1863, tom. I", p. 121.
' Lettre datée de Paris, 19 janvier 1862.
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l'ai fait, dans les Moines cP Occident 9 En feuilletant les pages que vons avez eu le bonheur de consacrer à ce grand saint et à ce grand homme^ je n'ai que trop bien vu à quel point celles que j'ai écrites sur lui doivent vous paraître incomplètes et inexactes.
Je n'en suis pas moins heureux de savoir que le plus éloquent des Peines de l'Église d^Orient a été l'objet d'un travail aussi important que le vôtre. Je vous félicite cordialement d'avoir pu consacrer vos loisirs à une œuvre si utile.
9» Le comte de Montalembert. ^
Le tableau que la plume délicate de l'abbé Martin a tracé de la femme chrétienne n'est pas moins admirable que celui de la vie monastique :
« La première conquête du spiritualisme chrétien, dit-il, son premier autel peut-être, ce fut le cœur de la femme. D'une organisation plus délicate, d'une sensibilité plus exquise, moins enchaînée que l'homme aux grossiers intérêts de la vie présente, la femme est aussi plus accessible à la voix du monde supérieur. Sur des ailes plus agiles, elle s'élève plus haut; dans sa nature même, il y a du surnaturel. Faible et d'une invincible énergie, mobile et portant la constance jusqu'à l'héroïsme, inclinée au plaisir et capable des plus hautes immolations, frivole et sublime, Dieu a plus d'écho dans son cœur, plus de place dans son existence ; elle est plus vivement at-
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tirée vers l'étemel et Pinfini; on dirait, parfois, qu'elle a voulu combler de vertus et d'amour la distance infranchissable qui sépare la créature du Créateur. Son intelligence, moins exercée, d'une trempe moins forte, d'une portée moins vaste, saisit plus vite, et comme d'inspiration, ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est divin, et s'y attache avec ardeur. La vérité, en tombant dans son âme, y devient passion, enthousiasme, courage; elle y brille moins, elle y brûle davantage ; et pour en communiquer le trésor, pour en préparer le triomphe, pour en étendre l'empire, rien ne coûte à la femme qu'elle a pénétrée d'un de ses rayons , rien ne l'arrête, ni le sacrifice de la fortune, ni celui de la vie. Aussi, dans les révolutions morales de l'humanité, une part considérable d'influence échut toujours^ au sexe le plus faible, mais le plus dévoué; il fut souvent la poésie, l'éloquence, la flammé propagatrice de la doctrine. On le vit bien à l'origine du Christianisme, dont la cause, embrassée par les femmes avec une sainte ivresse, recruta dans leurs rangs d'admirables et innombrables martyrs. Depuis Madeleine jusqu'à la mère de Constantin et à la femme de Clovis; depuis Lydie, la marchande de pourpre de Tyatire, jusqu'à Paule et à Mélanie, elles furent toujours les protectrices zélées, les apôtres modestes, mais actife et intrépides, des idées chrétiennes, dont leur vie était la plus touchante réalisation. Leur sang noblement prodigué, leurs douces et pures vertus, leur