L ABBE FLOTTE
secours et les consolations du ministère sacerdotal. N'a-t-il pas été, de 1844 à 1852, supérieur de nos religieuses de la Visitation ? et n'a-t-il pas servi de confesseur à celles de notre hôpital SainlrÉloi , de 1828 à 1858, c'est^-dire pendant trente ans?
» Notre ami était bien digne de diriger ces chastes héroïnes d'immolation. Qui offrait mieux .que lui les doubles garanties de science et de charité où saint Vincent de Paul, l'admirable père de ces admirables filles, avait placé l'idéal du prêtre?
» Je regrette de ne pouvoir redire ici toutes les misères que l'abbé Flottes a soulagées, ni énumérer toutes les pieuses largesses de sa charité inépuisable. Personne, assez souvent, n'y était initié, car il excellait à cacher le bien qu'il opérait. Il s'étudiait à le dissimuler aux yeux mêmes de ses obligés. Il lui suffisait d'avoir pour confident de ses aumônes le Dieu qui devait l'en récompenser. L'abbé Flottes partageait, d'une manière presque égale, ses revenus de chaque année entre les pauvres et sa bibliothèque.
» Sa bibliothèque était pour lui l'objet d'une vraie passion, mais non d'une passion jalousement égoïste. L'abbé Flottes n'achetait pas sans cesse de nouveaux livres pour le vain plaisir de les avoir ou de les montrer : il coUigeait en bibliophile et en savant. Sa bibliothèque est, au point de vue de certaines branches littéraires ou théologiques, une des
plus remarquablement spéciales. Aussi a^t-il voulu
assurer l'intégrale conservation de ce précieux trésor, en le léguant à la ville de Montpellier.
9 L'abbé Flottes ne se bornait pas à réunir des livres : il en faisait lui-même. Il en a écrit jusqu'à la veille de sa mort; il en a publié pendant quarante-cinq ans. Son Introduction aux ouvrages de Voltaire porte la date de 1816, et ses Etudes sur saint Augustin ont paru en 1861 . Il s'occupait de les compléter, il n'y a pas encore huit jours, en achevant une traduction commentée et annotée des Solir loques du grand évêque d'Hippone ; car l'abbé Flottes a toujours été un travailleur intrépide.
y» Ses principaux ouvrages imprimés sont, après la réfutation de Voltaire de 1816 : V cinq fascicules d'observations, critiques, publiés à propos du système de La Mennais, de 1823 à 1829, où notre perspicace confrère, en vigilante sentinelle de la foi, sonnait, un des premiers, l'alarme contre les doctrines de l'illustre auteur de V Essai sur ^indifférence en matière de religion; 2'' une réponse, en latin, aux aphorismes touchant les quatre articles de la Déclaration de 1682; 3"" des études sur Spinoza, sur Pascal, sur Huet, émises en 1845, en 1846, en 1857; 4"" des analyses de leçons sur l'habitude, sur le perfectionnement moral de l'humanité, sur nos facultés intellectuelles et leur développement, sur le sens moral et le sentiment religieux, sur la constitution de l'humanité, analyses publiées, sous les auspices du professeur, en 1845, en 1849, en 1850,
L^ABBB FLOTTES 39
en 1851, en 1853, en 1855, en 1856, en 1858.
A quoi il faudrait encore ajouter plusieurs discours et opuscules relati& à divers autres sujets philosophiques ou théologiques ; vingtrcinq articles insérés dans V Encyclopédie moderne; quatre-vingt-cinq articles dans V Encyclopédie du dioHieuvième siècle; une collaboration aux importants travaux de Frédéric Bérard, etc.
9» Ce n'est pas devant un cercueil, Messieurs, qu'il convient de juger de telles œuvres : elles sont trop nombreuses pour pouvoir être convenablement appréciées dans un adieu funèbre. Vous m'accuseriez à la fois de^èsomption et de maladresse si, n'étant ni philosophe ni théologien, j'osais troubler, par un examen minutieux, les saintes émotions qui nous réunissent tous ici en un même deuil.
» Cette vie savante, si diversement méritoire, était connue et appréciée. Je ne dis rien de l'estime publique dont l'abbé Flottes s'est toujours vu entouré. Qui de nous n'en a été le témoin et ne s'y est associé avec bonheur? Nos évêques de Montpellier n'ont-ils pas tour à tour, pendant un demi-siècle, rendu hommage à notre collègue? M«' Foumier ne l'a-t-il pas nommé chanoine honoraire à une époque où cette distinction ne se prodiguait point ? M*' Thibault ne l'a-t-il pas appelé dans ses conseils avec le titre, plus rare encore, de vicaire général*, et ne
* En acceptant le titre de vicaire général, Tabbé Flottes ne s'était fait aucune illusion sur les difficultés qui l'attendaient. Il
Tavait-il pas, antérieurement, institué promoteur diocésain près son officialité?
» L'autorité civile n'avait pas besoin de ces excitations pour^payer sa dette, elle aussi, à notre collègue. Le ministre de l'instruction publique lui conférait, le 8 juin 1818, sans examen ni thèse, le diplôme de docteur es lettres. Il le nommait, en juin 1845, membre du Conseil académique de Montpellier ; puis, deux ans plus tard, il le proposait au chef de l'Etat pour la croix de chevalier de la Lé^ gion d'honneur.
y» L'abbé Flottes aurait moins attendu la décoration, si un scrupule de conscience ne lui en avait fait éloigner l'époque. Mais il ne perdit rien à ce délai : il lui valut une charmante lettre de M. Cousin et un délicieux billet de M. Théry.
» Voici comment notre recteur de Montpellier notiâait à l'abbé Flottes, le 1" mai 1847, l'ordonnance royale du 25 avril précédent, dont il venait d'être l'objet. Le message honore autant le recteur que le professeur :
vit, dès le premier instant, que son acceptation était le sacrifice de sa popularité. Les faits se hâtèrent de justifier les appréhensions d'une amitié qui s'alarmait de son dévouement. Les mêmes motifs qui lui avaient arraché, après une longue résistance, la promesse d'un concours fidèle et généreux à l'autorité diocésaine, et lui avaient fait suhir la charge de vicaire général, le déterminèrent à donner sa démission. Il était resté dans l'administration épiscopale depuis le 10 février 1844 jusqu'au 19 mai 1848. (Vie de M. Flottes, par M. l'abbé C. D., chanoine théologal. 1866.)
L ABBE FLOTTES 4t
tf Monsieur TAbbè, je m'empresse de vous annon- 9» cer que le roi vous a nommé chevalier de la Légion j» d'honneur. Cette récompense de vos services eût « été moins tardive, sans les combats de votre mo- 9 destie. Il faut pardonner à la justice de faire enfin î» violence au mérite. C'est une résignation que vos » amis attendent de vous. »
» L'abbé Flottes se résigna, et jamais décoration ne fiit mieux accueillie à Montpellier.
» Notre professeur de philosophie était, en outre, officier de l'instruction publique depuis le 5 juillet 1825, et, quoique n'ayant jamais recherché les titres académiques, il appartenait à l'Académie des sciences et lettres de Montpellier, à la Société asiatique de Paris, à l'Académie de Grenoble, etc.
9» Je me borne à jalonner les principales étapes de cette vie si pleine et si féconde, en laissant à des voix plus autorisées le soin de la retracer moins incomplètement. Mais une notice sur l'abbé Flottes aura-t-elle jamais chance d'être complète? Que de pieux secrets, que de saintes confidences, que d'actes d'héroïque charité, cette tombe ne va-t-elle pas ensevelir, avec la noble dépouille de notre ami !
9 Nous ne saurons jamais tout , car l'abbé Flottes a vécu d'une vie très-intime, et la société d'élite au sein de laquelle s'écoulait paisiblement son existence ignorait eille-même beaucoup de choses , la sage et austère discrétion du prêtre lui en dérobait la vue. Le petit cercle d'appréciateurs qui s'honorait en
rhonorant, et où l'on se faisait une gloire d'être admis, nous dira bien que l'abbé Flottes a opiniâtrement refusé le traitement de vicaire général, pour en enrichir le Séminaire ; il nous apprendra bien aussi que l'abbé Flottes a, par son testament, assigné aux pauvres une part importante de sa succession. Mais ce sont là des traits que notre collègue ne pouvait réussir à cacher. Que d'autres échappent à tous les regards d'ici-bas !
9» Cette tombe engloutira donc d'innombrables secrets. Il est, toutefois, un enseignement dont elle ne nous privera pas, et qui jaillira, au contraire, de ses entrailles mêmes : c'est que l'abbé Flottes a essentiellement perpétué en lui l'union du sacerdoce et de la science, et qu'il lui a dû, avec la célébrité de son nom et le cachet particulier de son talent , la magique auréole dont sa trace demeurera illuminée.
» L'abbé Flottes est mort durant la nuit de Noël, la nuit sainte par excellence; son âme brisait doucement les derniers liens, quand l'Eglise entonnait le sublime cantique des anges : Gloire à Dieu dans le Ciel, et paix sur la terre atix hommes de bonne volonté! Quelle fin providentiellement heureuse pour cette pacifique nature de philosophe, si chrétiennement spiritualiste ; pour ce savant et digne prêtre, dont toute la vie a été une active glorification de l'Evangile!.
» Adieu, cher et vénéré collègue ! Votre mort est pour nous une leçon, tout comme l'a été votre longue
l'abbb FLOTTBS 41
et belle vie. Puissions-noas finir purement et sainte» ment à votre exemple, et mériter de vous revoir un jour dans le repos de rètemelle béatitude ! »
M. L'ABBÉ BOUISSET
Vicaire général
Le 12 novembre 1865, nous apprenions cette douloureuse nouvelle : « M. l'abbé Bouisset , ancien vicaire général du diocèse, vice-président de la commission des hospices, chevalier de la Légion d'honneur, est mort aujourd'hui à Montpellier, après une rapide maladie, dont il avait contracté le germe en revenant de Montagnac, où il était allé voir sa mère *. » Il était âgé de cinquante-neuf ans. Hàtonsnous de le dire à sa louange : nous ne l'avons jamais entendu se plaindre, quoiqu'il souffrît de toutes manières, après la mort de M*^ Thibault, d'un délaissement qui paraissait, aux yeux du public, une disgrâce imméritée ; et nous cherchions à le soutenir, à le consoler par tout le dévouement et toutes les délicatesses d'une amitié constante et sincère, quand la mort vint mettre un terme à ses souffances.
La vie de M. l'abbé Bouisset a été dignement remplie par les saintes occupations du ministère. A peine ordonné diacre, en 1829, il fut appelé auprès de M. Bertrand, respectable curé de Notre-Dame-
* Messager du Midi,
L ABBE BOUISSET 45
des-Tables, vieillard fatigué par les infirmités qui accompagnent souvent une longue existence^ et il continua^ comme vicaire^ ses fonctions dans cette paroisse, avec un zèle intelligent et une modération de caractère qui le distinguèrent aux yeux des supérieurs.
En 1837, la paroisse de Marsillargues lui fut accordée, comme la récompense de ses premiers travaux. Cette nomination était en parfaite harmonie avec son esprit d'aménité , de prudence et de conciliation , qualités nécessaires pour opérer le bien dans une ville qui n'appartient pas tout entière au catholicisme . Des hommes d'un grand mérite, MM. Gingibre, Grasset et Combes, s'étaient déjà montrés les dignes pasteurs de cette paroisse, dont l'administration n'est pas toujours facile, et oii le prêtre n'a le plus souvent d'autres fruits de son zèle à recueillir que le respect pour son ministère et le maintien de la paix. Le jeune curé eut la consolation de voir ses eflfbrts couronnés de succès, au point que les dissidents et le ministre lui-même n'hésitèrent pas à demander ses conseils et ses bons services, qu'il leur donnait avec la même sollicitude et la même générosité qu'à ses propres enfants. Aussi sa mémoire demeure-t-elle en vénération dans tous les coeurs, sans distinction de croyances religieuses.
Au pied des Cévennes, recelant encore dans les anfractuosités de leurs montagnes un grand nombre de paroisses mixtes, la ville de Ganges réclamait
un pasteur capable de succéder au vénérable M. Combes, qui^ après un long ministère, emportait dans la retraite des regrets universels. C'était en 1848. M. Bouisset fut désigné naturellement au choix de son évêque j et, comme s'il avait reçu d'en haut une grâce spéciale pour ce ministère tout exceptionnel, on le vit, pour la seconde fois, chéri et estimé de ses nouveaux paroissiens. Ne pouvons-nous lui donner aucune part dans Tœuvre de la construction de l'église, plus digne du culte, que les catholiques de Ganges possèdent aujourd'hui ?
Dans les deux paroisses que M. l'abbé Bouisset a dirigées successivement avec une grande sagesse, personne n'ignore le soin qu'il prenait des pauvres et des malades, et nul n'a su, mieux que lui, vivre en bon accord avec les autorités civiles.
Cet excellent curé aurait mené une vie heureuse et paisible au milieu de ses bons paroissiens, si une volonté à laquelle il ne put résister ne l'eût appelé, l'année suivante, aux fonctions élevées et difficiles de vicaire général. Là il devait trouver, au milieu de travaux incessants, plus de tribulations que d'honneurs.
Son prédécesseur, l'abbé Flottes, s'était retiré, après quatre années de grand-vicariat, « quand il s'aperçut que les résultats ne répondaient pas à la grandeur des sacrifices *. y»
< Vie de M, V abbé Flottes, page 129.
lVbbÉ BOUIBSBT 47
M. Bouisset ne craignit pas de sacrifier son repos et son bonheur, et Ton péat dire qu'il s'est immolé tout entier ; jusqu'à la fin, par dévouement pour son évêque.
n avait accompagné plusieurs fois M'' Thibault à Rome. Les sjrmpathies personnelles qu'il s'était acquises, parmi des membres très-éminents du Sacré Collège et de la Cour romaine, facilitèrent au Prélat la conclusion favorable des a£Eaires qui l'y avaient amené. Le Saint-Père avait distingué l'abbé Bouisset d'une façon particulière, et le traitait avec une familiarité dont notre vicaire général était justement fier.
M. Bouisset fiit le principal rédacteur du Propre des fêtes et des saints *, lorsque la liturgie romaine devint obligatoire dans notre diocèse, et il se chargea, en retournant lui-même à Rome, de le faire approuver par la Sacrée Congrégation des Rites. Il ne fut pas étranger à l'esprit de condescendance et de bonté vraiment paternelle qui présida au Synode pour la promulgation des statuts diocésains en 1852, et qui devint conmie une nouvelle règle d'administration, suivie désormais par M^ Thibault, à la plus grande satisfaction du clergé.
La carrière administrative de M. Bouisset finit avec cet évêque ; elle avait duré quatorze ans.
* Proprium offidorum de festis et sanciis diœcesi Moniispessulani, à Pio Papa IX specialiter concessum ac lll. et Rev. Caroli Thomx Thibault, episcopi Rfontispessulanif jussu editum, MDCCCLV
On sait avec quelle résignation il supporta Tèpreuve que la Providence lui envoyait. Sa noble et loyale nature n^en subit pas la moindre atteinte, et, chose remarquable, plus il fuyait le bruit, plus le respect et la considération s'attachaient à ses pâs et le suivaient dans son modeste intérieur.
Dès que la nouvelle de sa maladie eut circulé dans nos murs, sa maison fut assiégée par une foule avide de recueiUir un espoir qui, d'heure en heure, allait s'évanouissant. On vit des magistrats, des membres du barreau et des diverses administrations, des hommes appartenant à tous les rangs de la société — sans parler du clergé^ qui se montra si empressé et si dévoué — venir interroger les amis plus intimes qui avaient recherché la consolante mission de veiller sur ses derniers moments. Tout le monde comprenait que la mort d'un homme de bien est un deuil pour les honnêtes gens.
La sérénité, le courage, la fermeté, qui avaient rayonné sur toute sa vie, bien loin de l'abandonner à l'heure dernière, se ranimèrent avec plus d'énergie, quand il reçut les derniers sacrements. On eût dit que cette nature ardente et pleine de foi avait réservé toute sa vigueur pour mieux savourer cette dernière consolation ; car, après avoir reçu le saint viatique, il cessa de lutter et se livra, avec un abandon filial, à la volonté de la Providence. 11 mourut *
* La commission des hospices, reconnaissante et voulant ho-
l'aBBB BOUISSBT 49
sans fatigue et sans agonie : précieuse récompense du bon prêtre qui, après avoir beaucoup souffert, avait tout pardonné.
norerM. Tabbé Bouisset après sa mort, comme ayant été Tun de ses membres les plus zélés et les plus actifs, a fourni aux frais de son inhumation dans le cimetière de l'Hôpital Général.
M. L'ABBÉ ROUSSAC
Aumônier do l'Hôpital, à Lodôre
Quinze jours plus tard, rancienne ville épiscopale de Lodève était dans le deuil et se pressait tout entière autour de la froide dépouille d'un de ses illustres enfants. Le lendemain de ses funérailles, un des meilleurs amis * du défunt retraçait les traits principaux de sa vie et les émotions qui s'étaient manifestées sur sa tombe. Nous nous contenterons de reproduire son récit :
« Le diocèse de Montpellier vient de perdre encore un de ses prêtres les plus distingués. Mercredi dernier, 29 novembre, M. Tabbé Anatole Roussac, vicaire général honoraire de Grenoble, a rendu sa belle âme à Dieu, dans Thospice civil et militaire de Lodève, dont il était depuis plus de vingt ans aumônier.
» Neveu d'un des vétérans de la Grande Armée, M. le général Montbrun, honoré de l'estime des membres les plus éclairés du clergé de France et d'un
' M. Tabbé Paulinier, curé de Saint-Roch, à Montpellier.