LIV. 1, CHAP. I
grand carnage. Se croyant déjà victorieux, ils s’occupèrent du butin <3c des prifonniers , mais ceux de l’autre camp accoururent au fecours, pouffèrent fi rudement les vainqueurs, qu’ils les contraignirent à lâcher leur proie pour Te réfugier dans la ville au plus vite. Depuis ce jour là, Charles VIII fit ferrer le fiége de plus près. Le manque de vivres & d’argent commençait à fe faire fentir dans la ville, les mercenaires allemands & anglais ne tardèrent pas à fe mutiner ; les Allemands fonnèrent leurs gros tambours pour fe retirer, déclarant aux officiers de la ducheffe qu’ils voulaient être payés un mois d’avance ; les Anglais fuivirent leur exemple. Charles VIII, de fon côté, fit offrir à la ducheffe cent mille écus par année, fi elle voulait renoncer au gouvernement de la Bretagne, & choifir pour demeure tel lieu qui lui conviendrait, à l’exception des villes de Rennes & de Nantes. Il lui offrait de plus le choix entre trois maris à fa convenance : Louis de Luxembourg, le duc de Nemours, le comte d’Angoulême. Anne répondit qu’elle était mariée au roi des Romains, & que, refufât-il de la prendre, elle fe confidérait comme fa femme, & jamais n’en aurait un autre. Si Maximilien venait à mourir,
<3c qu’elle fût en difpofition de fe remarier, elle ne prendrait pour époux qu’un roi, ou un fils de roi . Charles V 1 1 1 , convaincu que la détermination de la jeune ducheffe était inébranlable , effaya d’un nouveau moyen. Il commença par offrir aux troupes étrangères qui compofaientla garnifon de Rennes, de payer l’arriéré de leur folde, à condition qu’elles s’éloigneraient auffitôt. Ces troupes acceptèrent <3c fe rendirent dans la ville de Montfort, à quatre lieues de Nantes, où elles reçurent les trois mois de folde qui leur étaient dus. Après avoir publié une amniftie générale, Charles VIII envoya fon avant-garde, fous la conduite des ducs d’Orléans & de Bourbon, pour s’emparer de la ville. Il fit à la ducheffe une nouvelle propofition, celle de renoncer pour jamais au duché de Bretagne , moyennant une rente de cent mille livres par année ; elle pourrait alors fe retirer vers le roi des Romains qu’elle regardait comme étant fon mari.
Anne de Bretagne, ou plutôt les confeillers qui l’entouraient, fentant bien que cette condition, diélée par un vainqueur impitoyable, était mauvaife, ne fe preffait pas de répondre. Ils adreffèrent au roi un mémoire plein de ré-