COMPLETES
de la flétrir d'une fale injure. » Brantôme rapporte les deux verfîons & donne la dernière comme étant la vraie. Anne de Beaujeu n'oublia jamais cette infulte, * ne cefia de pourfuivre le prince de fon refientiment. Quoi qu’il en foit, dès que la dame de Beaujeu fe fut allurée de bonnes & fortes alliances, elle jugea le moment venu d’attaquer direéfement fon adverfaire & tenta de s’affurer de fa perfonne & de celle de fes lieutenants. Ayant eu connailfance du retour du comte de Dunois en France, & des préparatifs de guerre qu’il faifait dans fes châteaux, elle lui fit propofer encore un accommodement qu’il refufa, lié comme il était avec les feigneurs confédérés de France & de Bretagne. Ceux-ci ne cefiaient de figner les uns avec les autres des traités d’alliance; ils réunifiaient fous les aufpices de François 1 1 une armée confidérable fur les frontières de Bretagne, armée qui n’attendait qu’un chef pour entrer en France* arracher le jeune roi Charles VIII au joug fous lequel il gémifiait. Au mois de janvier 1487, le moment était venu pour Louis d’Orléans de quitter la France où, s’il fût refté plus longtemps, fa liberté, finon fa vie, n’eût pas été garantie. Il partit de Blois le 1 1 janvier fur le foir, gagna Château-Renault pendant la nuit, & ne s’arrêta plus qu’en Bretagne, à Nantes, où il arriva le 13 fur la fin du jour.
Anne de Beaujeu, bien réfolue à ne pas attendre que les confédérés marchaient vers elle, s’emprefia de diriger le jeune roi &fon armée contre les com tes de Comminges & de Dunois, principaux affidés de Louis d’Orléans. Le roi partit de Tours le 9 fé vrier 1487 pour fe rendre à Poitiers & de là en Guienne. A la fin de mars il était maître des châteaux de Thouars Sc de Parthenay appartenant à Dunois.. ainfi que du comté de Comminges. Les deux feigneurs révoltés avaient été contraints de fuir en Bretagne ; par lettres du 3 avril, toutes les propriétés qu’ils poffédaient, comme celles de Louis d’Orléans, étaient déclarées forfaites & acquifes à la couronne (1). Le château de Parthenay, une des plus folides fortereïïes de la féodalité, fut détruit de fond en comble, au mois de juin fuivant.
Sans perdre un feul inftant, Charles VIII, acompagné de fa fœur&de fon armée, revint à Bordeaux de Bordeaux il fe dirigea vers Angers pour entrer de là en Bretagne, où les feigneurs ennemis d’Anne de Beaujeu fe trouvaient prefque tous réunis. Au mois de mai 1487, les Français entrèrent dans ce pays qu’ils ne devaient plus quitter; ils étaient divifés
(1) Lancelot , Mémoires, &c.,p. 578.
en trois corps de troupes : le premier fe dirigea fur Ploërmel & s'en empara; le fécond fur Vannes où fe trouvait le duc François II, qui s’empreffa de revenir à Nantes & de s'y enfermer, quand il fut que le troifième corps de l'armée ennemie marchait vers cette ville pour la furprendre. Je renvoie aux hifloriens de la Bretagne ceux qui voudraient avoir un récit- détaillé de cette campagne; elle dura environ quatorze mois, & fe termina par la bataille de St-Aubin-le-Cormier livrée le dimanche 27 juillet 1488; dans cette bataille furent vaincus les feigneurs bretons, français, allemands ou anglais coalifés contre la régente. Quelques-uns des principaux refilèrent prifonniers, entre autres Louis duc d’Orléans, chef du parti Français; Jean de Châlons, prince d’Orange, neveu & favori du duc François II.
Anne de Beaujeu , fe voyant à peu près trahie par le comte du Maine, général en chef de l’armée françaife, qui refufait de combattre les coalifés, remit le commandement à un jeune homme de vingtfept ans, Louis de La Trémoille, qu’elle avait marié naguères à Gabrielle de Bourbon-Montpenfier, fa nièce. Ce mariage avait été fait dans des conditions & avec des circonftances romanefques. IfTu d’une famille noble de Bourgogne, dont plufieurs membres s’étaient illuftrés au fervice de la France, Louis de La
Trémoille ne pouvait pas prétendre cependant à s’allier à une fille du fang royal. Ce fut la dame de Beaujeu, après la mort de Louis XI, qui, voulant mettre à profit les hautes qualités annoncées par Louis de La Trémoille, réfolut de fe l’attacher par des liens de famille; elle lui parla de Gabrielle de Bourbon, lui en montra les portraits, & alluma dans fon cœur une paffion violente. Puis elle l’envoya en Bourbonnais fous des habits fuppofés, afin qu’il jugeât des charmes de Gabrielle & prît fa réponfe au projet d’union qui lui était fournis. Il put, fous un déguifement, parler à la jeune fille & lui demander fi elle accepterait pour époux La Trémoille: « Je ne l’ai jamais vu, réponditelle, mais fa bonne renommée me fait croire que je ferais heureufe s’il me voulait prendre, car on dit que de toutes les vertus qu’on peut fouhaiter dans un homme il en a fi bonne part qu’il eft eftimé d’un chacun. » Les jeunes gens échangèrent encore plufieurs autres propos; une correfpondance amoureufe s’établit. Gabrielle ayant fu le fubterfuge qu’avait pris La Trémoille pour la voir, lui écrivit de tendres repoches de ne pas s’être fait connaître. Enfin le mariage eut lieu au contentement des deux parties, & comme le dit, en finifiant, le naïf chroniqueur à qui j’emprunte ces détails, au bout de l’an Gabrielle de Bourbon eut un fils, lequel fut tenu fur
4j.2 INTRODUCTION.
les fonts par procureur qu’y envoya le roi Char^
les VIII (i).
Anne de Beaujeu ne pouvait avoir de doute ni fur la fidélité, ni fur le courage du jeune héros à qui le fort de l’armée était remis. Quant à fon habileté, elle fut très-grande ; bien qu’il eût pour adverfaires plufieurs chefs renommés, il remporta fur eux une victoire complète & décifive.
Après le combat, les princes captifs, Louis d’Orléans &Jean de Châlons, furent conduits dans une maifon de St-Aubin qui fervait de logis à La Trémoille. Le jeune vainqueur les fit affeoîr à fa table, pour fouper, aux deux premières places, & fe mit en face d’eux. Les autres feigneurs prifonniers étaient debout. Le repas fini , deux Cordeliers entrèrent avec l’exécuteur armé de fon glaive. Un filence de mort régna bientôt; les deux princes changèrent de vifage. Mais La Trémoille fe levant leur dit : « Mefîeigneurs, je n'ai pas miffîon de décider de votre fort; fi je l’avais, je ne le ferais pas : ce jugement appartient au roi. Quant à vous, chevaliers, qui, rompant votre foi, avez été
(i) Jean ‘Bouchet , Panegyric du bon chevalier sans reproche Louis de la Tremoille. — Nouvelle collection des Mémoires relatifs a l’Histoire de France, par dMichaud & Voujoulat, &c. ., grand in- 8°, r. IV , Ve férié.
caufe de cette guerre, vous devez porter la peine de votre rébellion, confefiez-vous, il faut mourir. » Malgré toutes les clameurs, malgré les inftantes prières des deux princes indignés, tous furent impitoyablement exécutés. Si les faits de cette fcène relatée par un contemporain (1) font vrais, on doit le reconnaître, l’implacable génie de Louis XI n’était pas encore éteint.; il lui furvivait dans fa fille.
Cette fanglante exécution n’a pas empêché un contemporain, qui a gardé l’anonyme, de confacrer un long poème écrit en français, à chanter les louanges de la dame de Beaujeu; il l’appelle Y Aînée fille de fortune (2). Pour mieux vanter fa prudence, fon habileté,
(1) Cette aventure étrange Je trouve dans un hifiorien latin de Charles VIII & de Louis XII , dont quelques fragments ont été imprimés dans le Recueil des historiens de Charles VI II, par Godefroy. (P. 371 de l’édition in- 4% 1617. — P. 273 de l’édition in-f° .) Dom Lobineau & Dom Taillandier l’ont reproduite dans leur Histoire de Bretagne ; leur tradudion efi infujfifante . Daru , t. III,p. 137 de fon Histoire, a cité le texte latin. Enfin éM. Henri éMartin , dans la 4" édition de fon Histoire de France, t. VII, p. 207, rapporte le fait , puis il ajoute: « Tel efi du « moins le récit de l’hifioire latine de Louis XII par un contem- « porain anonyme : cette hifioire ne cite pas le nom d’une feule « vidime, & aucun autre écrivain de l’époque ne parle de cette « fcène fanglante, qui contrafie fort avec le caradère que la tra- « dition attribue à Louis de La Trémoille, le chevalier sans re- « proche , d’après fon panégyrifie Jean ‘Bouchet. »
(2) Ce poème a été publié par Lancelot dans les Mémoires de
fon courage & même fa clémence, il la compare à toutes les héroïnes de l’hiftoire facrée ou profane, & la place bien au-delfus de ces illuftres femmes. Ce qui donne une certaine valeur au poème qui n’a pas moins de cent quatre ftrophes, de fept vers chacune, c’eft que plufieurs de ces ftrophes font confacrées aux principaux perfonnages de la ligue contre la régente, & qu’elles font connaître leurs fentiments ou leurs regrets. Jean de Châlons prince d’Orange, Louis d’Orléans, Odet d’Aydie, le comte de Dunois, François II duc de Bretagne, Alain fire d’Albret, Jean de Rieux, François de Laval, Aymar de Prie, le fire Defcalles, le comte d’Arondel, le duc d’Alençon, Philippe de Commynes, le cardinal Balue & plufieurs autres ont leur ftrophe & un bon trait de moquerie.
Par exemple, l’auteur demande à Monfeigneur de Dunois « s’il eft gai de voir abattre Parthenay; » & à François de Laval, dont la fortereffe de Châteaubriant venait d’être prife & rafée : « Comment vous va-t-il de la guerre (i)> » Il reproche au comte d’Albret de favoir bien montrer les talons (2) ; il confeille aux An-
l’Academif. des Inscriptions, t. VIII,p. 579, éd. in- 40: r. XII, p. 521, éd. in- 12, avec un commentaire b des notes hifîoriques. VoyeyauJJî Goujet , Bibliothèque Françoise, r. IX% p. 390.
(1) Strophes 25 & 3 1 .
(2) Strophe 28.
glais de s’en retourner au plus vite, car ils trouveront pire encore que la Pucelle, & de remporter dans leur bagage les os du prince Defcalles tué à la bataille de St-Aubin (i). La ftrophe contre Philippe de Commynes eft févère, mais elle eft méritée. « Il fut bien longtemps à Paris, dit l’auteur; » effectivement il y refta prifonnier prefque deux ans dans la groffe tour de la Conciergerie du Palais, & eut le temps d’apprendre fon Caton , c’eft à dire d’apprendre à être Page & à fe conduire un peu mieux qu’il ne l’avait fait (2).
C’eft à propos de René, duc d’Alençon, qui n’avait pas ofé trahir ouvertement Charles VIII, que l’auteur parle de la captivité de Louis, duc d’Orléans : « Il eft Page, dit-il, quoique on en dife, fans cela maintenant il ferait enfermé, ainfi que le bon duc d’Orléans (3). »
(1) Strophe 34.
(2) Strophe 57. — Voir la Notice sur Philippe de Commynes, par {Mlle Dupont , t. /, p. CV I des Mémoires, &c., publiés pour la Société de l’Hifloire de France. L’auteur n’a pas cité ce vaffage du poème de Z’Ainee fille de Fortune ; en voici le début :■
« cAujJi éMonJieur d’cArgent on « Il fut bien longtemps à Taris.
« Je crois qu’il fcet bien fon Caton ;
« Il le devroit avoir appris,
« Ou il a bien petit d’avis. »
(3) Strophe 54.
Après la fcène que j’ai décrite plus haut, le prince captif avait été conduit à Sablé; de là il fut enfermé au château de Lufignan, & enfin dans la groffe tour de Bourges, d’où il ne fortit qu’au mois de mai 1491 . Ce fut Charles VI II qui, en dépit de fon guide accoutumé, la dame de Beaujeu, voulut faire aéte de volonté. Cédant aux inftances de quelques amis, & aux larmes de fa fœur Jeanne de France, il rendit lui-même la liberté au prince. Le roi partit un foir du Pleffislès-Tours comme pour aller chaffer ; il s’en vint dans le Berry jufqu’au pont de Barangon, d’où il envoya chercher le prince à la Tour de Bourges. Louis fe fentit bien joyeux d’être libre; dès qu’il aperçut le roi, il mit pied à terre &s’agenouilla en pleurant. Charles, « qui avoit le cœur tout généreux & libéral, » lui fauta au cou, « & ne favoit quelle chere lui faire pour donner à connoître qu’il agiffoit de fon propre mouvement. Charles emmena Louis, couchantdans le même lit, & lui donnant publiquement les plus grandes marques d’amitié , il le nomma gouverneur de Normandie (1). »
Quanta Jean de Châlons, prince d’Orange, neveu
(1) St-Gelais , Histoire de Louis XI I, — Ludov. Aurel, vita, — cités par {M. Henri éMartin , Histoire de France, t. VII , p. 216.
de François II, duc de Bretagne, Anne de Beaujeu montra beaucoup de modération en le gardant prifonnier fur parole fans le tenir enfermé. A vrai dire, il était fon allié, ayant époufé Jeanne de Bourbon ; mais en 1477, il avait trahi Louis XI pour fervir la ducheffe Marie de Bourgogne; le roi avait fait rendre contre lui un arrêt par lequel il était déclaré criminel de lèfe-majefté ; banni à perpétuité ; de plus il avait été dégradé, en féance folennelle, de l’ordre de St-Michel nouvellement inftitué. Jean de Châlons, pris les armes à la main, méritait la mort en toute juftice; le poète anonyme a eu raifon de célébrer la clémence de la dame de Beaujeu. Dans cette affaire « elle ne s’eft montrée cruelle, dit-il, ni envers les étrangers, ni envers fes parents. Je le prouve par ce gentil prince d’Orange à qui fa conduite aurait bien pu coûter la tête (1). »
Il n’y a rien d’exagéré dans la manière dont s’eft exprimé l’anonyme, à la ftrophe XX VI , confacrée tout entière à François II, duc de Bretagne. « Ce bon duc, « dit-il avec une pitié aflfez maligne, il s’eft laiffé « mourir de deuil : c’eft grand dommage, par Saint- « Luc ! car tous les nobles trouvaient refuge dans fa « très-noble maifon. » Allufion fabrique au fecours que
(1) Strophe XI II.
tous les ennemis de la France avaient trouvé près de François II. Ce prince mourut de chagrin le 9 feptembre 1488, fix femaines après la bataille de Saint- Aubin. Quinze jours auparavant, il avait été forcé de figner avec la France un traité honteux, par lequel , non-feulement il abandonnait à Charles VIII les villes de Fougères , de Dinan , de Saint-Aubin & de Saint- Malo, mais encore il reconnaiffait les droits de ce prince au duché de Bretagne, & s’engageait à ne pas marier fes filles fans fon confentement (1).
Ce traité rendait inutiles toutes les précautions que François 1 1 avait prifes depuis quelques années . N’ayant pour héritières de fa couronne ducale que fes deux filles qui n’étaient pas encore nubiles, il ne négligea rien pour que cette couronne fût très affermie fur leurs têtes. N’ignorant pas que le roi de France &- plufieurs barons de Bretagne affichaient hautement des prétentions à fon héritage, il avait, dès l’année 1485% fait jurer fur le Saint-Sacrement & les reliques les plus vénérées, aux nobles, aux bourgeois, aux gens d’églife du duché, de ne reconnaître d’autresfouveraines que fes deux filles Anne & Ifabelle. L’année fuivante, fa fécondé femme, Marguerite de Foix, mère defes deux
(1) Voir dans les Actes de Bretagne, fous la date du 21 août 488, le traite du Verger. Dom Morice, f. ///, p. 598.
filles, étant morte, il s’emprefla de réunir les états du duché à Rennes, afin qu’ils renouvelaient le ferment prêté l’année précédente. La cérémonie avait eu lieu avec plus d’appareil encore, fans que nulle des prétentions rivales fe fuient manifeftées (i). Dès 148^, il avait eiayéde marier l’aînée de fesfilles, bien qu’elle eût neuf ans à peine, avec le fils du roi d’Angleterre , Edouard IV; mais cette tentative ne fut pas plusheureufe que d’autres démarches du même genre qu’il fit depuis lors. Le temps marchait, & François II voyait avec douleur une puilfance fupérieure à la ienne le dominer partout, fans qu’il eût aucun efpoir de lui échapper. On comprend de quel coup François II dut être frappé après la défaite de l’armée alliée à Saint- Aubin-le-Cormier; comment la honte &la douleur le conduifirent vite au tombeau.
Malgré fes indignes faibleies, malgré fes trahifons contre la France, ce ne fut pas un prince fans valeur que le duc François II. Venu à cette époque de tranfition qui fépare le moyen-âge & la Renaiiance, il favorifa dans fon duché de Bretagne le développement du commerce & de l’induftrie. Plufieurs traités qu'il fit avec l’Angleterre, le Portugal, les villes anféatiques
(1) Dom Lobineau, Histoire de Bretagne, r. I,p. 758.
ÿo INTRODUCTION.
& l'Espagne, le prouvent certainement. 11 follicita & obtint du Pape Sixte IV une bulle d’indulgence, afin de permettre à Tes fujets de trafiquer dans le pays du Turc & des autres infidèles (i). En 1476, il fit venir de Florence des ouvriers en foie, les établit à Vitré, leur fit bâtir une maifon & accorda des lettres de naturalifation pour eux & leurs familles. Deux autres manufactures de tapis d'Arras furent ouvertes par fes foins, l’année fuivante, à Rennes & à Nantes (2). François 11 protégea auffi les favants & les lettrés, fut un des propagateurs de l’imprimerie, alors à fes débuts: de grands artiftes, peintres ou fculpteurs, ont travaillé pour ce prince. Enfin, pendant fon règne, grâces à l’aétive intelligence de fon miniftre favori, Pierre Landois, la ville & le château de Nantes furent augmentés & embellis d’une façon notable. Les murailles furent rétablies & confplidées par quatre grofles tours à l’intérieur. Le palais ducal & la tour en fer à cheval, dite de la chapelle, remontent à cette époque; l’élégance d’architeéhire qui diftingueles parties reftées debout, attefte l’habileté, le bon goût de ceux qui en ont conçu l’enfemble.
(1) Varu , Histoire de Bretagne, &c., r. III, p. 3 .
(2) Dom Lobineau , Histoire de Bretagne, t. /, p. 731.
Les Penjionnaires de ‘Bretagne .
C’eft en vainque François II travaillait de toutes fes forces à l’embelliffement de la ville de Nantes, capitale de fon duché, au développement du commerce, de l’induftrie & des arts, une puiffance fupérieure à la fienne entraînait la vieille Armorique à fe réunir à la France. Philippe-Augufle, Saint-Louis, CharlesV avaient tour à tour mis leur main puiffante à cette grande œuvre ; la guerre foutenue pendant plus de vingt années par les deux prétendants, Charles de Blois & Jean de Montfort, vint encore hâter le dénouement de ce drame, en amenant plufieurs armées françaifes fur le fol de la Bretagne. Depuis le jourfurtout où l’épée de connétable avait paru une arme affez brillante pour être confervée par un prince héritant de ce pays, on pouvait aifément marquer l’heure où fon indépendance finirait.
Louis XI reprit à fa manière l’œuvre de fes devanciers ; il mit dans cette lutte autant de prudence que de perfidie. Profitant du caractère violent, mais irréfolu,
de fon rival, il combina fi bien toutes fes manœuvres, que fur la fin de fon règne il était parvenu à dominer de fon influence & de fes intrigues ce vafte duché de Bretagne dont il avait toujours convoité la polfeffion. Un des puifiants moyens employés par Louis XI, dans ce pays comme ailleurs, était la corruption. II avait ainfi complètement rallié à fa caufe quelquesuns des perfonnages les plus importants de la cour de François II. Il leur avait donné, foit des fommes aifez fortes, foit des penfions annuelles; j’ai dit que la maîtreffe de ce prince, Antoinette de Meignelais, & quelques-uns de fes favoris furent au nombre de ces perfonnages (i). La dame de Beaujeu, qui, fur ce point, n’avait pas oublié les fubtiles leçons de fon père, continua fes entreprifes & ne réuffit que trop bien à en tirer profit. Le regifire original despenfionnaires que, fous le nom de Charles VIII, la régente entretenait en Bretagne, eft parvenu jufqu’à nous. Ce regiftre,qui commence à l’année 1484, fe termine en 1491, époque du mariage de Charles VIII avec la jeune duchefie. Parmi ces noms, j’en trouve quelques-uns de très illuifres, & auffi plufieurs autres qui
(1) Plus haut , p, 2 1. — Voir mes Appendices n° 1, § / /,
PIECES HISTORIQUES : RAPPORTS FAITS AU Roi DE FRANCE, &C.
font moins connus. Je citerai, en 1484, Françoife de Dinan, gouvernante de la jeune ducheffe, qui recevait 4,000 livres tournois de penfion. Elle les eut encore l’année fuivante , mais ce fut tout ; on fut bientôt quelle favorifait les prétentions de fon frère Alain, fire d’Albret, à la main d’Anne de Bretagne. La même année 1484, on trouve Jean, feigneur de Rieux, porté pour la fomme confidérable de douze mille livres, dont la moitié, à vrai dire, lui était donnée pour la garde du château d’Ancenis. Jean, feigneur de Rieux, maréchal de Bretagne, fut défîgné par le teftament de François II, comme tuteur de la ducheffe Anne (1). Dès l’année 1487, il ne figure plus fur la lifte des penfionnaires de Charles VIII, mais, en 1488, Jean & Pierre de Rieux, efcuyers, y font portés pour chacun trois cents livres. En 1489, le maréchal de Rieux déploya une grande activité contre l’armée françaife qui envahiftait la Bretagne (2). Il fut un des partifans les plus chauds du mariage de fa pupille avec le Pire d’Albret. En 1490, l’union faite par procureurs entre Maximilien & la ducheffe ne l’avait
(1) Dom l Morice , Preuves, &c ., t. III, col. 602.
(2) Dom ^Morice, Preuves, &c., t. III , col. 638-39, &c.; col. 647, 654 a 658, &c. — Voir aujjl mes Appendices n° 1, § II, PIECES HISTORIQUES, 72° 6, DEUX LETTRES-PATENTES, &C.
pas encore fait complètement renoncer à fon projet, celui de marier la jeune ducheflfe à un prince breton ; il fit un fuprême effort pour réfifler; on verra plus loin quelle énergie il déploya dans ces fatales circon ftances. Ayant épuifé toutes refiources, il engagea la princeffe, confiée à fa garde, à vaincre fes répugnances pour époufer Charles VIII. Il fut très apprécié par le Roi qui le combla de faveurs. Anne de Bretagne eut toujours pour fon tuteur les plus grands égards : au mois de novembre ifo2, le maréchal de Rieux, malgré fon âge, commandait l'armée de Louis XII en Languedoc. Il était malade, & n'ofait quitter fon pofte; Anne de Bretagne lui envoyait une lettre écrite de fa main, qui commençait ainfi . « Mon coufin, le Roy vous efcrit pour vous en « venir par deçà, veu voftre maladie, pour ce que « icy vous pourrez mieux rafraifchir& guérir, & vous « afieure qu’il efttrès content de vous, etc. (i). » Dans la lifte des penfionnaires pour l’année 1484, on ne trouve qu’un membre de la maifon de Rohan ; Louis, feigneur de Guéménée, de Montauban, porté pour mille livres tournois. Mais, en 1488, prefquetous ceux qui compofaient cette maifon puifiante figurent
(1) Dom Morice , Preuves, &c. î. III, col. 86 1.
INTRODUCTION. j <j
au premier rang. Jean, vicomte de Rohan, celui qui afpirait pour un de fes fils à la main d’Anne de Bretagne, recevait fix mille cinq cents livres; Pierre de Rohan, fon fils aîné, quatre mille ; Louis de Rohan , protonotaire apoftolique, douze cents livres, ^ainfi que François de Rohan. Voici encore quelques noms : Jean, vicomte de Quotinien; Pierre, feigneur du Pont, chacun mille livres; Jean de Périer, feigneur deSourdac; Jean de Acigné, feigneur de Loueac, chacun fix cents livres. Quatre ans plus tard, en 1488, avec les Rohan, fe trouvent encore les mêmes perfonnages en compagnie de quelques autres : Gilles de la Claretière, Charles du Pont, feigneur de la Claretière , chacun douze cents livres ; frè^e Auffroy-le-Voyer, religieux bénédiétin, douze cent quarante livres. Une mention toute particulière eft donnée au fils naturel légitimé de François II, qui, depuis plufieurs années, était tout dévoué aux Français, 8c combattait déjà dans leurs rangs à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier. François de Bretagne, comte de Vertus, Pire d’Avaugour 8c de Cliffon, recevait mille livres par année de penfion, « <ùr ce oultre & pardejjus les dons , penfions & aultres bienfaits qu’il a & pourra avoir du dit feigneur. » Le regiftre auquel j’emprunte ces détails ne nous donne pas les noms de toutes les perfonnes ainfi fubventionnées. Dans les lettres patentes de Charles
VI II, datées de Paris, 8 janvier 148^ (V. S.), on lit que la fomme de vingt & un mille livres a été donnée par le Roy à Me Olivier Barrault, pour eftre diftribuée à certain nombre de seigneurs , dames , gentilzhommes du pays de Bretagne , au long defclairez Ù* eferitz en ung ejlat Jignê de fa main , lequel nous lui avons faiël bailler pour cefie caufe , & dont ne voulons icy aultre déclaration eftre fai 6le (1).
Il eft bon de rapprocher ce document, encore inédit, d’une pièce publiée depuis longtemps déjà par un des hiftoriens de la Bretagne, des plus accrédités, Dom Lobineau. C’eft un extrait des regiftres de la chancellerie du duc François II, de l’année 1488. On y trouve mentionnées des confifcations faites fur les feigneurs du pays qui avaient abandonné la caufe nationale, pour fervir les intérêts de CharlesVIII. Plufîeurs des penfionnaires dont j’ai cité le nom précédemment, ont déjà reçu la punition de leurs fautes. Louis de la Haye, maître de l’artillerie du duc, a été mis en poffeffion des biens meubles de Gilles de la Claretière, lequel eft porté fur l’état de 1488 pour une fomme de 1,200 livres par année (2). Henry de
(1) Voyeq mes Appendices n° 1, § H, Pièces hijloriques n° 9, Pensionnaires de Bretagne.
(2) T)om Lobineau , Histoire, t. II, col. 1477.
JNTRODUCTION. f7
Villeblanche, demeuré fidèle, profite de la connfcation des biens meubles faite fur Pierre de Villeblanche, qui, d’après l’état de i486, touchait auffi une penfion de douze cents livres. Pierre, feigneur du Pont 8c de Roftrenem, penfionnaire à mille livres, dès l’année 1484, futfommé, en 1487, de fe rendre à l’armée du duc, de remettre la ville de Concq à fon légitime poffeffeur, fous peine de voir abattre fes maifons, châteaux, fortereffes, 8c fes bois coupés (2). D’autres preuves du même genre réfulteraient de la comparaifon minutieufe de ces deux documents. Ceux qui abandonnèrent ouvertement le parti de François II, n’étaient pas encore les ennemis les plus dangereux que ce prince ait eu à combattre ; d’autres plus habiles, plus corrompus, ménageaient les deux partis 8c n’en recevaient pas moins l’argent de Charles VIII. Ainfî, le vicomte de Rohan, fommé de fe rendre à l’armée du duc François II, fon coufin, n’avait nullement répondu à cet appel. Au contraire, il avait entraîné dans fon parti plufieurs membres de fa famille, tels que François de Rohan, les fleurs de Quintin, du Chaftel 8c de Pluscallec, avec tous leurs officiers, hommes, fujets & ferviteurs; il demandait au duc François II un furfis de deux mois pour s’acquitter envers
(1) T)om Lobineau , Histoire, r. //, col. 1480.
f8 INTRODUCTION,
le Roy de France de la promefie quil avait faite, s’engageantàveniraprès ce temps-làfervirleduc, &laiffant fa femme dans fon château pour répondre de fa bonne foi : à la condition cependant que les fommes, qui étaient dues fur la dot de fa femme, luiferaient payées, & l’arrêt de confifcation, prononcé contre lui, mis à néant (i).
Je trouve encore un détail curieux dans le mémoire apologétique adrefTé à la ducheffe, devenue Reine , par Guillaume de Rosnyvinen, chevalier, fieur du Parc, d’Avaugour, etc. Ce breton fidèle énumère tous les fervices qu’il a rendus à François II & à fa caufe ; il ajoute : « J’ai refuféduRoy Louis (XI) fix mille efcus, « & quatre mille francs de rente, & tous les offices « que j’avois de fon père (2). »
On le voit, l’œuvre d’aïïerviïïement durait déjà depuis longues années; elle fut lente, mais continue; il ne s’agiïïait plus, pour Charles VIII, que de mettre à profit les circonftances qui ne tardèrent pas à fe préfenter.
(1) T)om Lobineau, Histoire, t. //, col. 1481.
(2) Idem, t. II, col. 1488.