LIV. I, CHAP. III
phant, maître abfolu de la Bretagne, fe foit montré fi facile avec fes adverfaires ? C’efl qu’il était dominé par la penfée d’une entreprife noble <St fainte, à vrai dire, mais des plus chimériques. Afin de mettre à profit les droits que fon père lui avait laides fur les royaumes de Naples, de Sicile <St de Jérufalem, il voulait d’abord diéfer des lois à l’Italie, cette terre alors comme aujourd’hui la plus célèbre du monde, mais aufîi la plus divifée, enfuite rendre Conftantinople à la chrétienté, enfin délivrer de nouveau Jérufalem; il était entouré d’une foule de chevaliers jeunes & hardis, qui le pouffaient à ces fatales entreprifes, & lui faifaient oublier le bonheur & la profpérité de la France.
C’efl en vain qu’Anne de Bretagne, avec ce bon fens, cette haute raifon dont elle a toujours fait preuve, effaya de lui démontrer la folie de pareilles entreprifes. Il ne tint pas compte de fes confeils, non plus que de ceux de fa fœur, Anne de Beaujeu, <3t des hommes fages qui l’entouraient.
Charles VIII, malgré l’amour très vif qu’il eut toujours pour Anne de Bretagne, ne lui laiffa prendre aucune part dans l’adminiflration des affaires publiques. Quelques hiftoriens
peu clignes de foi, dans le but de flatter la mémoire de cette princefle, ont prétendu que, par un article fecret de Ton contrat de mariage, elle avait confervé l’adminiftration publique & civile de fôn duché 5 c’efl: une erreur. Il fuffit, pour s’en convaincre, de confulter les aéles de Bretagne, dans l’efpace des années 1492 à 14985 tous ces aéles font rendus au nom de Charles VIII, fans que le nom de fa femme y intervienne (1). Ce roi, petit par la taille, mais grand par fon courage, & très ferme, ne fe laifla pas dominer par une jeune princefle belle de corps , il efl vrai, d’une intelligence remarquable, d’un caractère vif, opiniâtre quelquefois, mais qui ne cefla jamais de fe montrer foumife aux volontés d’un mari quelle aimait.
(1) Dom Morice, Preuves de ï Hifioire de Bretagne ,&c . , t. III, col. 728&fuiv. — Dom Lobineau, Hifioire de Bretagne , t. II, col. iffo.