LIV. II, CHAP. II
folennelle dans cette ville le mercredi 18 décembre 1498. Brantôme donne de longs détails fur le cortège qui l’accompagnait & fur le luxe inouï déployé par Borgia. Ses mulets, fes chevaux, fes pages, les cinquante gentilshommes qui le fuivaient , étaient couverts de velours & d’étoffes d’or ou de foie. Quant à lui, monté fur un grand cheval caparaçonné d’une étoffe d’or garnie de perles & de pierreries, il était vêtu d’une robe mi-partie de fatin rouge <Sc de drap d’or, bordée de perles & de pierreries; il avait à fon chapeau une double rangée de rubis gros comme une groffe fève , qui montroient une grande lueur. Sur le rebras de fa barrette était femée quantité de pierreries; fes bottes elles -mêmes étaient couvertes de cordons d’or & bordées de perles. Sur fa poitrine, il avait un collier de la valeur de trente mille ducats (1).
Borgia commença par remettre à Louis X 1 1 le chapeau de cardinal qu’il apportait pour Georges d’Amboife. Quant à la bulle de diffolution du mariage, il dit au roi qu’elle n’était pas
(1) Brantôme fait cette defcription d’après une pièce en vers affez greffiers , dit-il , qui fe trouvoit dans les Archives de fa maifon. Capitaines étrangers , t. I, p. 404 des OEuvres complètes , édit. in-8l>.
encore prête , bien qu’en réalité il eût cette bulle avec lui. Céfar Borgia efpérait que Louis XI b dans Ton impatience amoureufe, la lui paierait très-cher. Mais Fernand, évêque de Ceuta, nonce du pape à la cour de France, bien informé des affaires de Rome, fit connaîtreà LouisXII la fourbe de Borgia, l’affurant que les difpenfes étaient expédiées depuis longtemps. LouisXII allait paffer outre, quand Borgia s’empreffa de lui remettre la bulle. Il invita même l’imprudent évêque à fa table ; mais, peu de jours après, le nonce mourait d’un poifon qu’il avait pris à ce repas.
Céfar Borgia, qui devait époufer une des parentes du roi, avait jeté les yeux fur Charlotte de France, fille de Frédéric, roi dépoffédé de Naples & d’Aragon ; on la nommait la princeffe deTarente (i). Malgré l’intervention de Louis XII, ni la jeune princeffe, ni le père n’avaient confenti à une pareille alliance; il fallut chercher une autre fille du fang royal qui fe trouvât dans une pofition affez précaire & affez dépendante pour ne pas refufer
(i) Voyez plus loin liv. IV, Dames & Demoifelles d’honneur; chap. II, Hifioire de la princejffe de Tarente.
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le Valentin. A cette époque, on appelait ainfi les jeunes feigneurs qui fe déclaraient ferviteurs d’une dame, &qui,le jour de faint Valentin, venaient lui offrir des fleurs & fe mettre fous fes lois pour toute l’année. Par moquerie on avait donné ce nom à Borgia, bien qu’il ne fût ni jeune, ni beau, parce que, dès fon arrivée à la cour, il avait pris les couleurs & la devife de la belle princefle de Tarente; les équivoqueurs voulaient aufli faire allufion au titre de duc de Valentinois qu’il venait de recevoir.
Louis XI I jeta les yeux fur la dernière des filles d’Alain d’ Albret, ce prétendant éconduit d’Anne de Bretagne, dont le fils aîné Jean avait époufé Catherine de Foix , reine de Navarre. Ses alliances avec la maifon royale donnaient droit à d’ Albret d’efpérer mieux pour fa fille, dont chacun vantait la grâce & la beauté 5 il refufa d’abord <3c envoya vers Louis XII Jean Calvimont , homme d’un habile & véhément efprit , capable de démêler une grande affaire. Mais Calvimont, gagné par le don d’un office au Parlement de Bordeaux, fit comprendre à fon maître qu’il n’y avait pour lui aucun moyen de réfifler. D’ Albret fe laiffa convaincre, ébloui d’ailleurs par un douaire de deux cent mille écus d’or donné par
le pape & un chapeau de cardinal pour Amanjeu d’Albret, beau-frère de la fiancée. Le mariage ne tarda pas à fe faire, au grand amufement de la cour, qui n épargna, dans cette circonftance, à F Italien ni les brocards ni les plaifanteries 5 Fleuranges nous en a confervé un trait de mauvais goût (1).
Louis XII ne manqua pas de mettre à profit FafFuce <5c le courage de Borgia dans les expéditions d’Italie. Mais celui-ci., oubliant vite les Français <3c leur caufe, fut bientôt défavoué par eux. Chef d’un parti puiffant, il était fur le point de fe faire proclamer roi de la ‘Rpmagne, quand Ton père Alexandre VI mourut en 1 ^03 . Abandonné toutauffitôt, il fut contraint de demander un fauf-conduit au grand capitaine efpagnob Gonzalve de Cordoue, qui ne le lui accorda que pour le livrer à fes ennemis. Après deux ans de captivité au château de iMedina del Campo , Borgia parvint à s’échapper; après quelques aventures il mourutd’uncoupde lance, en 1 ^07, fous les murs de Pampelune. Telle fut la trifte fin de cet homme qui compte parmi les aventuriers célèbres de fon temps; ni l’intelligence, ni
(i) Mémoires , chap. IV.