‹ Vie de la reine Anne de BretagneChapitre 66 sur 87 · LIV. II, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIV. II, CHAP. III

avait eu le tort de s’allier. Comment Louis XII, d’un caraélère franc <3c loyal , pouvait-il lutter contre ces princes Italiens pour qui la rufe, le menfonge , l’alfairinat même par le fer ou le poifon, étaient un jeu? Comment pouvait-il démêler les intrigues de cette politique tortueufe fi bien mife en pratique par l’empereur Maximilien , cet époux éconduit d’Anne de Bretagne , par le roi d’Angleterre, Henri VI II , & par Ferdinand-le-Catholique, prince aulfi habile que rufé? Rien de plus curieux que les lettres écrites, vers ce temps-là, par Louis XII à Ferdinand; ce roi, devenu veuf, en 1^04, d Ifabelle-la-Catholique, avait époufé l’année fuivante Germaine de Foix, nièce de Louis XI I ; Germaine avait reçu en dot les droits que fon oncle prétendait avoir furie royaume de Naples. Louis XII expofe franchement à celui qu’il appelle fon très cher & très aimé frère & cou fin , fes projets & fes démarches. Dans une de ces lettres, inédites jufqu’à ce jour, datée de Milan, f mai 1 f 10, il lui annonce fon expédition prochaine contre les Vénitiens, <3c lui demande de révoquer l’ambaffadeur qu’il tient encore à Venife,ozr déjà, lui dit-il, comme fave^nous avons licencié celui de la feigneurie qui eftoit avecques

nous. Il termine cette longue lettre en difant : qAu furplus y pour ce que lefdits Vénijfîens fe fom ventei & ventent que les Suyffes feront pour eux, & que nous n en aurons aucun à nojlre folde , nous vous advertiffons que jufques à ce jour nous en avons Jîx mille , & encore autant en aurions quand nous les vouldrions recueillir & païer (1). Ferdinand fe garda bien de rappeler rambaffadeur qu’il avait près des Vénitiens, puifque deux mois plus tard, il était ligué avec eux. Quant aux Suifles, ils furent achetés plus cher que Louis XI I ne les payait, par la république de Venife , <3c ne tardèrent pas à fe tourner contre la France. Bien que la reine-duchelfe exerçât fur l’efprit de Louis XII une grande influence, elle n’avait jamais pu le déterminer à renoncer aux expéditions en Italie, ou du moins à fe contenter des conquêtes que la victoire lui avait affûtées. Au mois de juillet 1 f 07, après avoir févèrement châtié la révolte de Gênes 6c reçu de nouveau la foumiflîon des habitants, il revint en France, refta deux mois à Lyon, oiila reine , malgré fon état de groflefle avancé, s’était empreflee de le rejoindre. Anne de Bretagne, qui n’ignoraitpas

(1) Appendice 1, I IV, Lettres de Louis XII , &c., ] mai 1 y 09.

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qu’une ligue terrible allait fe former contre fon mari, fit les plus grands efforts pour le déterminer à revenir avec elle à Blois voir leur petite fille. Madame Claude, difant qu elle sémoyoit , & avoit moult grant foucide /hz(i); mais Louis XII fut infenfible aux prières de l’époufe&delamère qui favait fi bien mettre en jeu fon enfant. 11 fe contenta de lui promettre que bientôt il irait la rejoindre, & de la faire porter à bras par les Allemands de fa garde, afin de lui épargner les fatigues du chemin.

Anne de Bretagne avait trop de perfpicacité pour ne pas reconnaître que toutes ces expéditions au delà des monts, qui n’avaient d’autre but que de pofféder une terre féparée delà mère-patrie par des barrières naturelles, ne pouvaient que nuire à la profpérité de la France. En i f 08, quand la ligue de Cambrai fe forma, elle conçut de vives alarmes en voyant le Saint- Père armer contre fon mari; en ifii, quand l’interdit fut lancé fur lui et fur le royaume, dans fa ferveur de chrétienne & de Bretonne, elle trembla pour le falut de fon âme , & auffi

(1) Chroniques de Jean d’Auton , &c.; édition in-8n, 183^, publiée par le bibliophile Jacob (M. Paul Lacroix), t. IV, p. 168.

pour le falut de tous ceux qui lui étaient chers. Elle adreffait à Dieu de fréquentes prières pour obtenir la fin d’une lutte qui pour elle était une grande calamité ; elle fai fait dire auffi des méfiés dans les églifes du royaume. Des hiftoriens ont prétendu que, dans ces circonltances, Anne de Bretagne poufia les rigidités de la chrétienne foumife au Saint-Siège, jufqu’à ne plus avoir de rapports avec fon mari; qu’elle fit folliciter pour elle en particulier un pardon près du pape, & donna l’ordre aux évêques et abbés de la Bretagne de protefter dans le concile national, qui fut tenu à Tours par le clergé de France, pour défendre Louis XII contre Jules il & fes anathèmes. 11 y a dans ces accufations graves, qui réfulteraient d’aéles authentiques, beaucoup d’exagération. Un envoyé de Marguerite d’Autriche, dans fa dépêche diplomatique datée du 2 1 février i y 1 2, informe cette princefle que le cardinal de Luxembourg a écrit au pape pour lui demander de relever le roi de fon interdiction, ou tout au moins, l’héritier du trône, qu’il appelle dauphin, & la reine qui l’en lupplie avec larmes (i). Quant à la protef-

(i) Lettres du roi Louis XII, &c., Bruxelles, 1712, in-12, 4 vol., t. IV, p . y i .

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