CHAPITRE 1er
La nouvelle mère
Le legs de la charité. — L'élection et l'élue. — Le 31 décembre au Canada, trois jours de secrète émotion, la lettre de Msr Delcusy. — Retour en France différé, retraite et visites. — Le départ, la gare, Portland. — En mer, le capitaine admirateur. — A Liverpool, le confort ; à Londres, les Petites Sœurs des Pauvres. — A Paris, les sœurs de l'Espérance, M. Dabert. — Moulins, Lyon, Viviers et Mgl Delcusy. — Le 41 avril 1863. — Le vieux François. — La sœur Marie. — La première circulaire. — Thueyts. — Msr Dabert. évêque de Périgueux. — Réunion des sœurs électrices.
Au moment où- la révérende mère Arsène allait exhaler son dernier souffle, on avait recueilli sur ses lèvres expirantes ce mot tout céleste, qui traduisait la préoccupation suprême de son âme : « Charité! Charité!» Ce n'était point seulement le résumé d'une existence exemplaire dont le divin Amour
avait animé tous les actes ; c'était aussi le dernier vœu d'une mère pour une famille dont la charité forme le lien, la puissance et la vie.
Pénétrées de ce sentiment, ainsi exprimé par la révérende mère Arsène, qui l'avait elle-même reçu de la vénérable mère Rivier ; jalouses de transmettre ce mot d'ordre sacré à celle que Dieu destinait à recueillir un si précieux héritage, les sœurs électrices se réunirent bientôt, pour donner à la Congrégation une Mère capable de la diriger.
L'Assemblée se tint dans la chapelle des reliques. Tout à côté est la chambre de la supérieure générale, avec ce grand fauteuil, dans lequel mourut la vénérable fondatrice, et ces tableaux naïfs que l'art n'a point embelli mais que l'amour filial respecte et ne change point, parce que la vénérable mère Rivier s'en contentait et les aimait.
C'est au milieu de cet atmosphère de simplicité et de sainteté que l'on se groupa au pied de l'autel, le 8 décembre 1862. A peu près toutes les électrices étaient là. Sœur Saint-Maurice, seule peut-être, y manquait ; car la rigueur de la saison la retenait au Canada. On se mit en prières. « Seigneur, disait-on comme autrefois les Apôtres, vous qui connaissez tous les cœurs, montrez-nous sur qui tombe votre
choix » 1. Et le Seigneur, inspirant toutes les âmes droites qui sollicitaient son suffrage pour le traduire dans leurs votes, portait aussitôt tous les regards par-delà les mers. Le nom de l'absente jaillissait de toutes les lèvres. Sœur Saint-Maurice était élue supérieure générale.
N'était-elle pas, en effet, la plus digne de cette haute maternité et la plus capable d'en bien porter la charge, avec ses responsabilités et ses angoisses î Les vastes horizons auxquels son intelligence était accoutumée, la sûreté déjà expérimentée de son coup d'œil, l'énergie qui tient tête à l'orage, la fermeté que nulle compromission n'amollit, la tendresse surnaturalisée d'un grand cœur : n'était-ce pas autant de traits d'une grande figure de mère prédestinée au Généralat? La sainte expédition au Canada avait en elle achevé l'idéal ; car, selon le mot fort juste que dira plus tard 2 le P. Sécail, « elle avait su conserver « les instincts et le caractère français et y joindre « l'ampleur et le calme américains, qui, s'unissant à « ses hautes qualités, en faisaient une supérieure « générale parfaite. »
(4) Act. i, 24.
(2) Lettre du R. P. Sécail, s. j., à la mort de la mère Saint-Maurice.
Tout le monde le comprit ainsi dès que son nom fut proclamé ; et une longue et chaleureuse acclamation accueillit partout une si importante nouvelle. Le Canada seul y mêla des accents de tristesse, tout en se montrant fier du choix qui l'honorait si grandement. Ce fut dans la famille canadienne de la Présentation une consternation générale , expression d'une grande lutte intérieure, lorsque le 51 décembre, une lettre de M§r Delcusy, évêque de Viviers, annonça le résultat de l'élection du 8. Seule, la mère Saint-Maurice domina la confusion des sentiments divers qui firent explosion autour d'elle. Son humilité était trop sincère pour s'arrêter aux éloges qu'on lui décernait ; son jugement était trop droit pour ne point voir la croix sous les honneurs qui lui étaient faits. Mais, en même temps, si ce tendre cœur ne pouvait être insensible aux larmes que déjà excitait a ses côtés la perspective d'une séparation prochaine, sa volonté maîtrisait la nature, en acquiesçant au divin vouloir du Maître. Le Fiat qu'elle prononça le 31 décembre en présence de la Communauté était formulé dans le sanctuaire de son âme depuis trois jours, car depuis trois jours, fixée sur son sort, elle portait en secret le poids de son émotion.
Par suite, en effet, d'une circonstance qui nous échappe, une lettre particulière de M. le Curé de