LIVRE 1er. — LA RELIGIEUSE
anéantit pas. La vérité est que s'ils contiennent leurs épanchements dès qu'ils se sont donnés à Notre Seigneur, ils n'en aiment que davantage ceux dont la loi du sang commande l'amour : c'est qu'ils les aiment désormais sans intérêt et sans égoïsme, d'une affection qui chaque jour se purifie en Dieu et pour Dieu.
La clairvoyance et la délicatesse de Rosalie Borgel firent passer en son âme toute cette réalité du sentiment. La jeune fille baisa son Christ, ce grand secours des cœurs endoloris ; elle répéta : « Mon Dieu, votre Volonté sainte ! » C'était fini. Son sacrifice était fait et généreusement fait sans retour. Un jour vous la verrez, sous l'habit des filles de la mère Rivier, traverser son propre pays, apercevoir le toit domestique, deviner même la présence de son père ; et dans un héroïque effort elle se dérobera aux regards, en s'enfonçant dans la voiture qui la porte ; elle étouffera son émotion et passera au milieu des siens- sans éveiller aucun soupçon. Ne nous y trompons pas, ce n'est pas de la froideur, cela ; c'est du courage voulu pour Dieu et, disons-le, c'est un courage dont Dieu seul donne la force.
Les premiers pas de Rosalie dans la voie où elle entrait à Saint-Julien, furent décisifs et ne laissèrent
aucun doute, ni à ses supérieurs, ni à elle-même, sur sa vocation. L'excellent prêtre que nous nommions tout a l'heure, M. l'abbé Chaumontel, dirigea ces essais avec une telle sûreté de doctrine et une piété si suave que nulle hésitation ne se produisit dans l'essor de cette âme vers les hauteurs de la perfection, auxquelles le Seigneur l'attirait.
Il n'y avait pas encore quatre mois que durait ce premier stage religieux, quand arriva à Saint-Julien une sœur Visitatrice. C'était la sœur Marie, Assistante. Elle s'enquit avec soin des espérances que faisait concevoir Mlle Borgel et se décida à l'emmener avec elle à la maison-mère.
Nous sommes au 22 septembre 1834. Les portes de l'ancien couvent restauré de la Visitation de Bourg-Saint- Andéol, devenu maison-mère de la Présentation, viennent de s'ouvrir à la postulante de Saint-Julien. Quelques instants s'écoulent et Rosalie Borgel est en présence de la digne mère Rivier. Quelle rencontre et quel échange d'impressions dans cette première entrevue ! Agée de soixante-six ans, la vénérable fondatrice portait sur son visage la trace des labeurs incessants et douloureux qui avaient jusque-là marqué sa vie et assuré la bénédiction divine à sa famille déjà nombreuse. Mais dans ses yeux toujours brillants et doux éclatait un rayon de